Kerninon, Julia « Une activité respectable» (2017)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Le Rouergue, « la brune », janvier 2017, 60 pages,

Résumé : Dans ce court récit, Julia Kerninon, pas encore trente ans, façonne sa propre légende. Née de parents fous de lecture et de l’Amérique, elle tapait à la machine à écrire à cinq ans et a toujours voulu être écrivain. Dans une langue vive et imagée, un salut revigorant à la littérature comme « activité respectable ». A dévorer ! Prix Françoise Sagan et prix de la Closerie des Lilas pour ses deux premiers romans.

Mon avis : Ecrire lui semble aussi naturel que respirer. Elle a 30 ans, et elle écrit depuis qu’elle est petite. Elle fête cela par ce livre, non pas pour se justifier mais un remerciement, un hommage à ses parents qui l’on baigné dans la lecture depuis l’enfance. Une autobiographie à moins de 30 ans… Un tout petit livre : ce n’est pas un roman c’est une réflexion sur la lecture. On est très déterminés par l’enfance qu’on a eue. Julia au pays des livres… comme Alice au pays des merveilles… Pour elle les livres sont plus que tout : les livres lui apportent tout, la font découvrir, voyager, partir et c’est plus vivant que la vie de tous les jours. Sa mère l’a nourrie de lecture, de mots… et c’est elle qui l’a convaincue de ne pas décrire physiquement ses personnages (Lovecraft qui décrit sans trop en faire pour laisser l’imaginaire parler et ne pas faire d’erreurs). Le lecteur doit avoir de la place et la possibilité d’inventer et de voir avec leurs yeux… Un personnage : la machine à écrire… qui fut un objet important pour elle. Sa description de la librairie, la bibliothèque c’est un peu comme une musique sur une portée..

Le sujet de sa thèse fut l’art et l’artisanat. Pour elle le texte a une texture, une chose qu’il faut « bien fabriquer » comme un artisan.

J’aime infiniment ce qu’elle écrit. C’est le troisième livre que je lis d’elle et c’est un pur bonheur

Extraits :

C’était évident qu’il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu’il n’y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits livres alignés sur des dizaines et des dizaines d’étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre – alors bien sûr, bien sûr qu’on pouvait dormir là, dans une librairie.

Déposés là comme dépareillés dans les fleurs, nos quatre visages démentent tout lien de parenté les uns avec les autres – mais après tout, la photographie et l’amour sont deux arts distincts

Ma mère aime les arbres fruitiers qui lui rappellent le jardin de son père, avec les rameaux de poiriers sur lesquels il fixait des bouteilles pour que le fruit grandisse à l’intérieur et qu’il puisse ensuite les remplir d’eau-de-vie et les offrir à ses amis.

J’ai lu des livres sans cesse, dans une frénésie panique, en cherchant à rattraper le temps, à rattraper ma mère qui semblait tout savoir.

C’est elle aussi qui m’a convaincue de renoncer à décrire physiquement mes personnages – arguant que dans les livres d’horreur parfaits qu’elle avait lus, les créatures monstrueuses ne sont décrites qu’à travers les bruits qu’ils font ou l’odeur qu’ils dégagent, ou même la texture de leur peau, leur température, et que c’est dans ce silence que le lecteur est le plus en mesure d’assembler le monstre intime qui lui fait vraiment peur à lui, personnellement, parce qu’on ne peut pas exactement deviner ce qui effraie quelqu’un d’autre que soi.

il était important de laisser de l’espace au lecteur d’un livre

nous avions beaucoup, beaucoup de chance, me disait-elle, parce que nous avions les livres et que dans les livres les phrases étaient éternelles, noires sur blanc, solides, crédibles – elles n’étaient pas en l’air, elles ne venaient pas de n’importe qui, elles avaient été polies, ordonnées, réfléchies, par des individus précis, attentifs, et elles nous livraient le monde entier, le monde accéléré, perfectionné, lavé de ses scories, sans temps mort, un cours d’eau pur et bondissant, un monde dans lequel nous pouvions nous échapper chaque fois que le monde réel cessait d’être intéressant, ce qui arrivait beaucoup trop souvent quand quelqu’un venait nous parler.

Gertrude Stein avait déclaré : « Si vous ne travaillez pas très dur quand vous avez vingt ans, personne ne vous aimera quand vous en aurez trente »

Cette année-là, j’ai compris autre chose sur ma famille – j’ai pris conscience de notre atavisme dur, notre vision limitée des choses, notre intolérance, qui était violente mais pouvait seule dégager l’horizon pour de bon.

Je pensais que pour être écrivain, je devais m’exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu’à ne plus avoir mal, jusqu’à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence.

j’ai été professeur de calme – moi la nerveuse, l’excessive, la turbulente, j’essayais de lui apprendre le seul calme que je connaissais qui était celui des mots imprimés, je lui lisais John Fante à voix haute, Hemingway, Fitzgerald, Steinbeck, Bernhard, Dickinson et de la poésie expérimentale.

à cette époque, pensais-je, j’étais trop occupée à me ramasser moi-même pour ramasser quoi que ce soit d’autre

C’est vraiment toujours la même journée, il n’y a que les endroits qui changent

je ne possède pas de marge de progression, j’ai aimé toujours les mêmes choses, je ne sais pas changer, je suis comme une pierre au fond de l’eau, tout au plus puis-je m’arrondir à la mesure de mon usure, mais la seule et unique chose qui m’intéresse en tout domaine c’est d’aller vite.

Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout.

l’argent était la porte ouvrant sur le temps libre qui était et resterait ma première nécessité

Dans la famille, personne n’avait jamais gagné assez d’argent pour y croire, alors ils ne croyaient pas à l’argent, ils croyaient à l’expatriation, à la poésie, à la sobriété matérielle, ils croyaient que la littérature était une activité respectable.

C’est un homme de bois, de terre, de feuilles. Pas d’électricité ni de métal. Il ne peut pas s’en servir. Ce n’est pas sa matière. C’est tout.

Je vois les mots un par un, comme des pierres avec lesquelles bâtir un cairn ou un inukshuk, et trouver le seul équilibre possible, tracer la ligne de ricochets la plus souple entre deux rives.

 

 

Info : Joseph Cornell : Bien qu’influencé par Max Ernst, dont il découvre les collages exposés à la galerie Julien Levy, en 1931, et le surréalisme, Joseph Cornell est un farouche indépendant. En janvier 1938, il participe à l’Exposition internationale du surréalisme organisée à l’École des Beaux-Arts de Paris. Pour André Breton, Joseph Cornell a « médité une expérience qui bouleverse les conventions d’usage des objets». Il a aussi été un cinéaste expérimental. Joseph Cornell a vécu la majeure partie de sa vie à New York où il habitait dans le quartier de Flushing avec sa mère et son frère Robert, handicapé par une paralysie cérébrale. Par ses collages surréalistes d’objets et d’images, Joseph Cornell compte parmi les pionniers de l’assemblage, qui prend ici forme de boîtes vitrées rassemblant les objets urbains insatiablement collectés lors de ses flâneries.

Lire : https://1895.revues.org/261

 

Dufourmantelle, Anne «L’Envers du feu» (2015)

Auteur : Anne Dufourmantelle, née le 20 mars 1964 à Paris1 et morte le 21 juillet 2017 à Ramatuelle, est une psychanalyste et philosophe française. a publié de nombreux essais, entre autres, De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, mais aussi En cas d’amour, L’Éloge du risque, et le dernier Défense du Secret (2015), tous chez Payot . Elle meurt le 21 juillet 2017 des suites d’un arrêt cardiaque, en tentant de sauver l’enfant d’une amie de la noyade sur la plage de Pampelonne. Les notions de risque et de sacrifice étaient au cœur de sa pensée.

Albin-Michel, aout 2015, 352 pages

Résumé : « Les grands incendies sont une espèce en voie de disparition. Ils se propagent à la vitesse du vent et de la nuit. Leur souveraineté soumet l’espace. Pareils aux météorites et au désir, leur dangerosité, leur degré de combustion, leur trajectoire sont imprévisibles.
Dévastation. Régénération.
Nous sommes de même nature ; des feux. »
Thriller psychanalytique, roman initiatique, histoire d’une passion, quête de soi, labyrinthe de mensonges et de faux-fuyants, de souvenirs écrans, ce suspense qui emprunte les arcanes de l’analyse nous mène de Brooklyn jusqu’aux confins du Caucase à la poursuite d’une mystérieuse disparue.
Le premier roman de l’auteur de « En cas d’amour et de Défense du secret » nous fascine et nous trouble jusqu’au vertige.

Mon avis : Excellent ! Si cette dame n’était pas décédée en portant secours à des enfants, je ne crois pas que j’aurais entendu parler du livre. Et je serais passée à côté d’un roman comme je les aime. Un vrai roman psychologique avec un rôle de psy plus que convainquant (ce qui semble logique au vu de la profession de l’auteur) mais pas que… Une écriture fluide et agréable, une construction efficace, rythmée par les séances chez le psy… une histoire qui fait remonter le passé (refoulé) et la mémoire…

Alors suicide ? meurtre ? disparition ? enquête ? à quête de soi ? inconscient ? quête des autres ? souvenirs d’enfance ? fuite ? reconstitution ? amour ? amitié ? trahison ? confiance ? Toute une vie remise en question ; les fondements et les certitudes s’effondrent… Le personnage principal va voir sa vie s’écrouler et se décomposer autour de lui.. A qui faire confiance? A ces amis? mais sont-ils ses amis? A son père? à des rencontres de passage? Par moments il se croit libre, d’autres fois il se sent observé, surveillé… Vérité ou paranoïa? Est-ce une simple disparition? A-t-il mis les pieds là ou il n’aurait pas dû ? Je vous laisse en compagnie d’Alexeï.. Je ne vous raconte rien… j’ai beaucoup aimé et je le recommande.

Extraits :

Les livres n’appartiennent à personne, les conserver ne m’est jamais venu à l’esprit. Ils sont faits pour passer de main en main, de vie en vie. J’aime les déplacer, en dérober un comme ça, pour l’abandonner ensuite dans un endroit public.

Ce n’est pas tant les espaces qui me fascinent que l’histoire dont ils gardent la trace, ou celle qu’ils annoncent en secret.

Les détails me rassurent, ils s’opposent à l’oubli. Je revois ma déambulation, les pièces entre-vues, les recoins, les objets.

Ce qu’on oublie est un choix, pas un accident, encore moins une faiblesse. Mais tout ne s’efface pas, il y a des îlots qui échappent au refoulement.

un état somnambulique peut être une forme de veille paradoxale. Les vigilances se créent parce qu’un jour elles ont été prises en défaut

Qu’est-ce qu’un serment, sinon la possibilité d’une future trahison ?

Je voudrais échapper à l’inquiétude que je devine en elle. J’ai assez de la mienne.

La nostalgie n’est pas mon élément. Je ne veux rien d’autre que le présent.

– Une fugue ?
– J’ai passé l’âge.
– L’âge n’a pas d’importance, c’est l’intention.

– La mort appartient à celui qui meurt, personne ne peut s’arroger le droit d’en questionner les derniers instants.

Sa musique infuse comme une rivière inconnue que l’on découvrirait dans un lieu familier, une eau tumultueuse qui se serait frayé seule un passage.

Il s’est dit quelque chose d’important, d’essentiel même, qui peut les guider. C’est comme une phrase musicale qui serait là, invisible, soutenant la mélodie.

Les grands rêves sont des trésors qui, s’ils ne sont pas captés, peuvent devenir toxiques.

Il faut accompagner les morts une partie du chemin et puis leur dire adieu quand le temps est venu. Et alors savoir qu’une part de nous est partie avec eux, et l’honorer, pour qu’ils ne reviennent pas nous hanter.

C’est comme ces chevaliers dans les livres que je lisais enfant, dont l’idéal guidait les actes : cela ne leur rendait pas la guerre plus douce ou le voyage plus sûr, mais ils servaient une noble cause.

La psychanalyse est une étrange fabrique de secrets destinés à lever d’autres secrets.

Elle voulait sortir du jeu définitivement. S’éclipser. Ce mot lui plaisait, il signifiait d’abord le mouvement par lequel la lune ou le soleil se rendent invisibles.

Personne remplace personne. Ça fait un trou, basta.

Couper court et faire silence. Mais ne serait-ce pas déserter face à un adversaire qui n’est autre que lui-même, quoi qu’il se raconte ?

L’inconscient n’oublie rien, dit-elle. Chaque événement passé poursuit son devenir en nous. Notre psyché contient toutes les mémoires qui nous ont traversés, et pas uniquement la nôtre.

Écrire à la main déjà lui paraît d’un autre âge. Une archiviste de la vie des autres.

La moitié de notre vie est dédiée à enregistrer la plainte venue de nos rêves d’enfant, de nos désirs sacrifiés.

ces bribes d’enfance qui remontent, c’est comme le retour du sang après une gelure. C’est douloureux mais vivant.

Elle essaie de penser, c’est sa seule dissidence, mais il n’y a pas d’abri possible pour la pensée

Lacan disait de l’ignorance que c’était une passion au même titre que l’amour et la haine. Elle engendrait des monstres.

 

Vichi, Marco «Série Commissaire Bordelli»

Auteur : Né en 1957 à Florence, Marco Vichi vit en Toscane. Il publie son premier roman en 1999 « L’inquilino ». A partir de 2002, il publie les enquêtes du commissaire Bordelli. En 2004, il remporte le prix Fedeli pour « Il nuovo venuto » et en 2009, le prix Scerbanenco pour « Morte a Firenze ». Auteur d’une dizaine de romans, de deux recueils de nouvelles et de plusieurs scénarios, il est classé parmi les meilleurs romanciers italiens de la décennie par le Corriere della Sera. Après Le commissaire Bordelli, Une Sale affaire est son deuxième roman traduit en France.

«Série Commissaire Bordelli»   

Tome 1. Le Commissaire Bordelli (2006)

Paru en 10/18 (mars 2016)

Résumé : Découvrez la première enquête du commissaire Bordelli dans la Florence de 1963: un petit bijou écrit par un maître dans l’art des mots

Florence, été 1963. Le commissaire Bordelli est appelé dans une somptueuse villa dont la propriétaire ne donne plus de nouvelles. Il trouve la vieille femme inanimée sur son lit, ayant succombé apparemment à une violente crise d’asthme. Mais, devant cette scène trop parfaite, le doute s’installe rapidement, et les analyses médicales vont venir confirmer qu’il s’agit d’un meurtre. Bordelli mène l’enquête, aidé du jeune Piras et entouré de personnages hauts en couleur – Diotivede, le médecin légiste ; Dante, le frère de la défunte, scientifique génial et excentrique ; Botta, voleur et cuisinier hors pair ; Rosa, prostituée au grand coeur… Désabusé, nostalgique, solitaire, mais gourmand et bon vivant, le commissaire se meut dans une Florence déserte écrasée par une chape de chaleur, au volant de sa Coccinelle et poursuivi par ses souvenirs de la guerre et de la Résistance.

Mon avis : Je poursuis ma promenade italienne ; Naples, Turin, Venise, les rives du Pô… Et direction la Toscane et ma chère ville de Florence …La seule chose qui me parle : la touffeur des mois d’été à Florence dans ma jeunesse, la guerre contre les moustiques… et la mer à Forte Dei Marmi .. mais si vous pensez vous retrouver à Florence, c’est assez raté… Mis à part deux ou trois noms de rue.. cela pourrait presque être n’importe où… Le Commissaire Bordelli (on appréciera le nom !) est un homme qui vient de passer quinqua et qui n’a toujours pas trouvé la femme de sa vie. Il fume trop et il le sait et a une bonne descente. Mis à part cela, c’est un ancien combattant du bataillon San-Marco et un ex partisan, la guerre a occupé une grande part dans sa vie et les souvenirs remontent un peu ; très humain, anti-fasciste, il considère que la misère est une excuse aux petits larcins. Lors des rafles il se débrouille toujours pour relâcher les petits délinquants qui sont devenus ses amis et qu’il aide à sa manière dès qu’il en a l’occasion. Bourré de personnages atypiques qui rendent le contexte sympa ; et dès qu’ils sont un peu à la masse ou à la ramasse, ils deviennent ses amis. Pour lui la justice n’est pas tout à fait la même selon à qui elle s’applique et son chef devient fou de ne jamais le voir ramener de « prises » lors des descentes de police. Mais comme c’est un excellent enquêteur : pas grand-chose à faire pour s’en débarrasser… Ses collègues… il ne les apprécie pas… Heureusement, un nouveau arrive ; un jeune sarde, intelligent qui semble bien destiné à devenir son bras-droit, Piras (Nom très fréquent en Sardaigne. Désigne celui qui est originaire d’une localité portant ce nom (deux communes dans les provinces de Cagliari et Sassari). Sens du toponyme : lieu planté de poiriers. ) …et par le plus grand des hasards, fils d’un de ses compagnons du temps où il était à la guerre. Les personnages secondaires étant bien campés, il y a fort à parier qu’ils vont devenir récurrents ; le médecin légiste entre autres (Diotivede qui signifie Dieutevoit ), une ancienne pute Rosa, qui et son amie, des truands « reconvertis » en cuisiniers… Je pense toutefois que c’est davantage une présentation du personnage et de sa manière de fonctionner qu’une enquête approfondie car c’est un peu léger coté intrigue…bien que la déduction pour trouver le coupable est très bien vue… Mis au final, n’est-ce pas le Commissaire et la bande d’allumés qui gravitent autour de lui qui sont le principal sujet du livre. Mais un peu plus de présence de la ville de Florence serait bienvenue… ? je vais lire le deuxième pour voir si mon impression se renforce.

Extraits :

– J’ai toujours aimé découvrir ce que les choses dissimulent, surtout quand elles paraissent normales à première vue.

J’ai cinquante-trois ans, et il n’y a personne qui m’attend quand je rentre chez moi.
– C’est normal : tu vis seul.
– Ce n’est pas ce que je voulais dire.

– Il se peut que nous n’ayons rien à nous dire.
– Rien ne nous empêche de nous parler.
– Cette affirmation est absurde.

S’il avait fallu trouver une qualité à la guerre, c’était sans aucun doute la réunion forcée d’individus issus de toute l’Italie. La guerre lui avait permis de connaître d’autres dialectes et d’autres mentalités, d’autres légendes et d’autres espoirs.

ce silence nuragique, chargé de pensées, le ramenait aux patrouilles qu’il avait effectuées avec le père du garçon.

– Des pièces de monnaie anciennes. Je les fais bouillir dans de la boue pour leur donner une patine.
– Une arnaque…
– Mais non, c’est une façon de satisfaire les touristes.
– Le point de vue change tout. »

Il avait toujours jugé bizarre cet accessoire, une langue de tissu accrochée au cou qui échoue dans le potage quand on tend la main pour prendre le sel, un objet insensé. Il devait en avoir deux ou trois dans son placard, d’anciens cadeaux de femmes qui ne l’avaient pas compris et qui auraient aimé le faire changer.

– Le tuyau d’échappement n’arrête pas de péter, comme s’il digérait mal.

l’amour ne doit pas rendre égoïste, mais donner la force d’accomplir des actes importants.

Info : Un nuraghe est une tour ronde en forme de cône tronqué que l’on trouve principalement en Sardaigne. Cet édifice mégalithique est caractéristique de la culture nuragique, culture apparue en Sardaigne entre 1900 et 730 av. J.-C – Le terme nuraghe est sarde, où il se prononce [nuˈraɡe] (pluriel nuraghi en italien, nuraghes en sarde).

 

Tome 2. Une sale affaire (2017)

Paru en 10/18 (janvier 2017)

Résumé : Une nouvelle enquête du commissaire Bordelli, héros subtil et attachant, dans la Florence des années 1960

Avril 1964, le printemps ne semble pas vouloir arriver à Florence, dont le ciel gris et humide ne présage rien de bon. A quelques jours d’écart, deux fillettes sont retrouvées assassinées, chacune porte des marques d’étranglement et de morsures. Aucun indice, aucune trace, aucun suspect, le commissaire Bordelli piétine. Et pour ne rien arranger, son ami Casimiro, qui avait fait d’étranges découvertes sur les hauteurs de Fiesole, s’est évanoui dans la nature et le pire est à envisager. Les deux affaires sont-elles liées ? « Le commissaire Bordelli est magnétique et mélancolique comme un héros de Chandler. » La Repubblica

Mon avis : Un petit bémol, la même critique que pour le précédent. Je me dis chic ! J’adore Fiésole.. et bien deux noms de bleds, de ruelles : le tout principalement de nuit. Coté localisation, je suis frustrée. Mis à part quelques spécialités culinaires typiquement toscanes comme la « ribollita » … Sinon, l’équipe de branques qui gravite auteur du Commissaire est toujours aussi spéciale et atypique ; et on continue à fumer, boire, se goinfrer… Mais coté enquête, j’ai trouvé que cela devenait nettement plus intéressant. Meurtres d’enfants, remontée du nazisme, meurtre d’un nain petit truand que le Commissaire avait un peu sous son aile… Pas rigolo comme ambiance… Le Commissaire bourru et nostalgique, avec son collègue sarde Piras et son médecin légiste sont les 3 personnages récurrents, mais les personnages secondaires du précédent roman sont là aussi. Deux enquêtes s’entremêlent ; le Commissaire va à son rythme et finira par coincer le coupable… Un peu plus de Florence et tout sera parfait…

Extraits :

si un homme et une femme sont décidés à s’entendre, ils peuvent refaire le monde à eux seuls, mais s’ils veulent la guerre, des spaghettis trop cuits leur suffiront pour s’entrelarder à coups de couteau.

Le bon vin réjouit le cœur de l’homme, et l’eau lui fait trembler les jambes

Vous habitez seul ?
– Lorsque tu es seul, tu t’appartiens entièrement. Quand tu es ne fût-ce qu’avec un seul ami, tu ne t’appartiens qu’à moitié. C’est ce que disait un certain Léonard de Vinci. »

– Ne qualifie jamais un homme d’heureux avant de l’avoir vu mourir… Quel est donc l’auteur de cet aphorisme ?
– Sénèque,

Jamais il n’aurait imaginé un jour boire de l’eau-de-vie dans un ballon de chimie. Cela avait toutefois l’avantage de mesurer la quantité d’alcool ingérée.

Ils buvaient, les yeux dans les yeux, pareils à deux chiens qu’on aurait enchaînés de manière qu’ils ne puissent pas se mordre. Ils n’avaient pas d’autre choix que de boire et de se fixer, comme si chaque gorgée était un coup de fusil. Davantage qu’une boisson, ces verres contenaient la haine qui ne les avait jamais abandonnés…

Ne jamais se fier aux apparences ! Cela vaut pour la nourriture et pour les gens

– Vous autres du Nord faites tous la gueule. Vous savez vous foutre des gens, mais vous ne savez pas vous amuser… On dirait que vous avez peur des sentiments, bordel !

Mais savez-vous ce qui arrivera lorsque les femmes se mettront à réfléchir ? Pouvez-vous l’imaginer ? Moi, je vous le dis : ce pays changera radicalement.

– Je croyais que les Sardes étaient taciturnes et réservés !

Il lut les étiquettes : c’étaient des crus de choix… bordeaux, bourgogne, pouilly fumé, brouilly, anjou, saint-émilion, monbazillac, sauternes et naturellement champagne. Ces maudits Français avaient créé un monde céleste sur Terre, et pas seulement à Cluny.

Son silence était aussi dur et aride que sa terre d’origine.

Aimer et rêver étaient absurdes… et ça ne servait foutrement à rien. De toute façon, on meurt et il ne reste plus rien de nous…

 

 

Kerninon, Julia «Buvard» (2014)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Paru chez Le Rouergue (la brune ) en janvier 2014 / 208 pages

Résumé : Un jeune homme réussit à forcer la porte d’une romancière célèbre, Caroline N. Spacek, réfugiée en solitaire dans la campagne anglaise depuis plusieurs années. Très jeune, elle a connu une gloire littéraire rapide et scandaleuse, après une enfance marquée par la violence et la marge. Il finit par s’installer chez elle et recueillir le récit de sa vie. Premier roman d’une auteure âgée de 25 ans.

Mon avis : Pour un premier roman, c’est juste époustouflant, intense ! J’ai beaucoup aimé. Un livre sur l’amour de l’écriture et la solitude de l’écrivain, sur les mots, en premier lieu. Mais aussi un livre sur l’enfance, sur l’amour, sur l’intégration des expériences dans l’écriture. Un huis-clos entre deux personnages, une femme et un homme qui vont se rencontrer et se comprendre car tous deux ont eu une enfance très difficile et qu’ils n’arrivent pas à intégrer. Entre l’intervieweur, Lou et l’interviewée, Caroline, on finit par ne pas savoir qui se confie… de fait les deux … le passé et le présent des deux personnages est au cœur du livre. Au fil des jours, Caroline va se livrer et Lou va aller de surprise en surprise. Très beau texte, puissant, solide. C’est interessant de voir que dans ce premier roman (pour adulte) Julia Kerninon prend la parole au masculin pour faire parler une femme-écrivain. Ode aux mots, à la création, à la poésie. Une fuite en avant qui s’achève en solitaire… après une traversée de la vie bien difficile. C’est le deuxième livre que je lis d’elle – j’avais commencé par le deuxième (Le dernier amour d’Attila Kiss) et je vais enchainer sur le petit récit « Une activité respectable »

Extraits :

dans ce livre-là et tous les autres que j’avais lus dans la foulée, happé, il y avait quelque chose qui m’avait frappé, frappé comme avec un poing obstinément fermé.

Je commençais à penser que j’avais été présomptueux, que ce n’était pas si facile que ça d’interviewer un écrivain, puisque la vérité n’était jamais une base pour eux, mais plutôt une destination, puisqu’ils maîtrisaient si bien la fiction que tout ce qu’ils pouvaient imaginer sonnait vrai.

Elle avait beaucoup plus de souvenirs que ce qu’elle avait proclamé au départ. Elle savait très bien où elle allait parce qu’elle allait à reculons. Elle plongeait la tête en arrière comme une nageuse. Dos crawlé. Jour après jour après jour.

J’imaginais une chaîne de montage, lui qui parlait, moi qui tapais, et les phrases partant bien empaquetées sur un tapis roulant, vers une destination qui m’échappait.

j’étais arrivé là guidé par la musique de ses livres, un chant dont la cadence m’avait été tout de suite douloureusement familière, et quand elle me tenait à distance, en tournoyant furieusement dans le jardin ou en se taisant, je me rassemblais moi aussi, dans un souvenir ou un autre qui me rappelait ce que je faisais ici.

j’avais commencé à comprendre ce qu’il pouvait y avoir derrière ces trois mots de bonheur et de paix, et quand il s’était tourné vers moi pour m’embrasser, ça avait été comme de boire le soleil à la bouteille.

Je l’écoutais parler et il me touchait – avec des mots – moi qui n’avais jusqu’ici été touchée que par des mains.

À côté de lui, j’ai senti quelque chose dans sa phrase me heurter, si légèrement que je n’étais pas sûre d’avoir mal.

Mais qu’est-ce que vous vouliez, vous ?
– Tu crois que j’avais appris à vouloir ?

Je l’écoutais, fasciné, rendre leur profondeur de champ aux feuilles des articles que j’avais lus en diagonale avant de venir. Pour raconter ça, elle retrouvait malgré elle la voix précipitée, pierreuse, que j’avais entendue le premier jour et qui avait semblé disparaître ensuite – cette langue presque étrangère qui était sous sa prose, comme une flaque d’essence indétectable dans l’herbe haute.

Eux, ils n’avaient pas besoin de savoir. Ils avaient besoin de boire.

on pouvait partir d’où on voulait, on arrivait toujours au même endroit.

Jamais je n’avais eu à ce point la sensation que ma vie était entre mes mains et d’avoir les doigts écartés.  J’étais beaucoup ivre. Je n’y pensais pas. Je pensais à la solidité de la poésie et à la vie qui doit continuer même si on a oublié pourquoi.

j’avais détourné ma vie passée comme un fleuve, et j’en avais fait quelque chose.

je ne savais pas encore qu’on écrit des choses d’une façon qu’on croit réaliste pour découvrir que le reste du monde n’en a simplement jamais entendu parler.

l’attaque et le scandale sont les formes de consécration les plus solides.

Et je devais me concentrer pour entendre ma propre voix sous le murmure de son souvenir.

je n’avais pas peur de mourir sans avoir fini parce que je savais que je n’avais rien commencé,

Je n’attendais rien, parce que je m’attendais à tout.

sa beauté me sautait au visage comme un chat quand je ne m’y attendais pas.

L’instant intouchable de la rencontre. Le temps qui ne peut pas passer. Le temps qui reste.

j’essayais de comprendre comment les lignes parfaites de mots que j’écrivais avaient pu si bien être des fils barbelés entre nous

Sa voix était grave, élégante, sur la défensive – la voix qu’aurait pu avoir un lion si les lions parlaient dans des téléphones. Alors, je m’étais enroulé autour du combiné, et j’avais écouté ce que cette voix avait à me dire.

on ne me pliait pas avec de l’organza.

C’était seule que je devais faire face à tout ce que l’écriture avait détruit et construit dans ma vie. J’étais enroulée autour de moi-même, autour de la machine à écrire.

La vie était simplement arrivée – la mort aussi. Je pensais à la faillibilité de l’amour et à ce qu’on en avait appris ensemble, aux excuses parfaites que nous pouvons trouver à nos manquements qui ne les rendent pas moins douloureux à ceux qui les ont subis.

Tu sais, en fait, je déteste voyager. J’aime simplement être loin. Si j’ai tellement bougé, c’était d’abord parce que je ne pouvais pas – je ne savais pas – rester. Je n’avais pas d’endroit où rester.

Quand tu sais que quoi que tu fasses, tu seras une cible, tu préfères être une cible mouvante.

Les peintres semblaient savoir ça d’instinct, que ce qu’ils avaient à faire impérativement c’était atteindre une maîtrise irréprochable, et puis tout oublier. La vraie peinture commençait à ce moment-là.

Elle n’avait fait qu’avancer les yeux fermés, dangereuse comme tous ceux qui ne veulent pas savoir, une scie électrique lancée en l’air.

Tu es – toujours – ce qui me manque – quand je me réveille la nuit pour réaliser que tu n’es pas ici – sans comprendre où tu es – pourquoi – comment c’est arrivé – mais apparemment rien n’est arrivé – tout est parti.

Rien ne vaut une main sur l’autre posée. Jamais je n’oublierai aucun de tes mots. Personne ne pourra séparer ceux qui ont été un seul et vont se retrouver.

 J’ai appris beaucoup de choses sur la route, y compris le fait que tant que je ne fais de mal à personne, je ne vais pas transiger sur mon bonheur.

Je suis solide parce que je ne sais pas faire autrement. Ce n’est pas une bonne chose. 

Viggers, Karen «La Maison des hautes falaises» (2016)

Auteur : Née à Melbourne, Karen Viggers est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage. Elle exerce dans divers milieux naturels, y compris l’Antarctique. Elle vit aujourd’hui à Canberra, où elle partage son temps entre son cabinet et l’écriture. «La Mémoire des embruns», son premier roman, a été numéro un des ventes du Livre de Poche durant l’été 2016. En 2016 elle publie «La Maison des hautes falaises» suivi en 2017 par « Le Murmure du vent»

Parution : 31 mars 2016 Les escales 304 pages / mars 2017 Le Livre de poche 512 pages

Résumé

Hanté par un passé douloureux, Lex Henderson part s’installer dans un petit village isolé, sur la côte australienne. Il tombe très vite sous le charme de cet endroit sauvage, où les journées sont rythmées par le sac et le ressac de l’océan. Au loin, il aperçoit parfois des baleines. Majestueuses, elles le fascinent.

Peu de temps après son arrivée, il rencontre Callista, artiste passionnée, mais dont le cœur est brisé. Attirés l’un par l’autre, ils ont pourtant du mal à laisser libre cours à leurs sentiments. Parviendront-ils à oublier leurs passés respectifs et à faire de nouveau confiance à la vie ?

Dans la lignée de La Mémoire des embruns, un roman tout en finesse, véritable ode à la nature et à son admirable pouvoir de guérison.

Un long et merveilleux roman d’amour. Nathalie Six, Avantages.

Une pure merveille. Gérard Collard, librairie La Griffe noire.

Mon avis : Tout comme j’avais beaucoup aimé « La Mémoire des embruns » j’ai « re-fondu » en lisant celui-ci. Paysages et des personnages qui se font écho ; un livre sur le deuil, sur la peur de l’autre. La perte de confiance en soi, le renoncement ; sur la décision de tout quitter pour se lancer dans une nouvelle vie. Un livre aussi sur le poids du passé et des racines, sur la transparence et le secret. Sur l’intégration d’un nouvel arrivant – de la ville en plus – dans un petit monde fermé. Des personnages écorchés, traumatisés, à fleur de peau, à vif, déchirés … qui ont peur de faire un pas vers l’autre… Des passions : la peinture, les baleines… L’évasion dans la lecture, la peinture..

Très humain, avec des descriptions de la nature et des animaux qui sont magnifiques, une grande sensibilité et beaucoup d’humanité. Tous les personnages sont touchants, et les personnages secondaires sont aussi bien présents… Un très bon livre de vacances ( je dirais plus pour un public romantique et féminin, bien que la partie « baleine » – chasse et sauvetage- bien documentée – l’auteur est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage- est intéressante pour tout le monde.

Belle analyse aussi des méfaits de la médiatisation des événements…

Extraits :

Il y avait un recoin sombre, trop sombre, en elle et, si elle s’y plongeait, elle savait qu’elle n’était pas certaine d’en ressortir.

Les marchés servaient autant à observer les gens et à entretenir un minimum de relations sociales qu’à vendre quoi que ce soit.

Il était habitué à vivre dans un monde où tous se battaient pour devenir autre chose, gagner plus d’argent, accumuler plus de possessions. Son attitude était différente. Plus simple.

La musique, c’était toujours mieux que les mots. Une façon confortable d’être simplement ensemble, sans avoir besoin de se dire quoi que ce soit.

l’histoire était une chose importante dans la famille. Grâce à elle, on apprenait à éviter de reproduire des erreurs passées et à mieux s’orienter dans la vie. Ses parents avaient beaucoup insisté là-dessus : il fallait s’arranger pour effacer les erreurs des générations précédentes. À croire parfois qu’ils portaient tous les problèmes du monde sur leurs épaules.

Je pense qu’il vaut mieux qu’on garde notre dignité. Qu’on évite de disséquer notre passé. Nous ne ferions que gâcher ce que nous avons vécu.

Elle était différente. À côté d’elle, les autres femmes ressemblaient à des feuilles d’automne.

il sentait qu’il était dans un de ces jours où son côté sombre prenait le dessus – des souvenirs noirs qui s’étiraient jusqu’à l’enfance, sans un seul rayon de soleil. Le vide béait en lui, montait comme des sables mouvants ténébreux qui tentaient de l’aspirer. Seul, tout était trop difficile.

Toi aussi, tu as du goût. Mais il faut toujours une touche féminine, n’est-ce pas, pour qu’une maison soit chaleureuse,

— Je n’ai pas du tout la bosse de l’art.
— La bosse de l’art ? reprit-elle dans un éclat de rire. L’art vient plutôt du cœur. Et de l’esprit. Ça se ressent.
— Je suis perdu pour la cause, dans ce cas. Je n’ai pas de cœur non plus.

Et elle se disait qu’une pointe de folie ne pourrait lui faire de mal. Tant qu’elle la gardait sous contrôle et qu’elle n’oubliait pas que la réalité n’accorde que rarement ce que promettent les rêves.

Ah, la chambre forte de la mémoire… elle avait la fâcheuse habitude de s’entrouvrir.

Un instant, il y avait un enfant, un avenir pour eux, l’autre il n’y avait plus qu’une place vide où résonnaient des espoirs trahis.

Je sais que c’est difficile mais, parfois, il faut juste ramasser son fardeau et continuer à avancer.

On pouvait faire ça, avec l’art : changer les règles, modifier l’horizon, embellir les couleurs. Dommage qu’il ne soit pas si facile de faire pareil dans la vraie vie.

On s’accroche tous à nos passions. Surtout si elles appartiennent à notre passé. Quand on perd quelque chose, les souvenirs, c’est tout ce qu’il nous reste.

L’eau était froide, furieuse, vivante, comme une bête. Elle s’enroulait autour de ses cuisses, le tirait vers le large, percutait son torse, le griffait pour le retenir.

Tout à coup, il entendit le rugissement terrible du vent au large, laid et sinistre, comme la mort. Il sentit le rouleau arriver, une masse d’eau gonflée par le vent.

Le monde se referma sur lui comme une couverture de silence.

le purgatoire, c’était ici, sur Terre, pour ceux qui restaient avec leur terreur et leur chagrin.

Elle avait découvert que la peine s’accumule. Qu’une peine toute fraîche peut rouvrir le caveau de celles passées et non guéries, et le tout s’entremêle pour former une nouvelle douleur complexe.

il se rendit compte que sa haine avait pour ainsi dire disparu. Dissoute. Il comprit que chaque individu devait accepter son histoire personnelle, que personne ne pouvait y échapper. Même ces hommes, avec leurs visages normaux, avaient dû porter comme un fardeau leur mode de vie passé.

Dans la vie, on n’est pas obligés de terminer tout ce qu’on entreprend. Parfois, il est acceptable de passer à autre chose. En fait, c’est une nécessité.

— Il faut bien se construire un visage public pour pouvoir se cacher derrière.

Tu ne peux pas laisser le passé se mettre en travers de ton chemin.

 

Cayre, Hannelore «Série Christophe Leibowitz»

Auteur : Hannelore Cayre est une romancière, scénariste et réalisatrice française, née le 24 février 1963 à Neuilly-sur-Seine1. Elle est également avocate à la cour d’appel de Paris en tant que pénaliste et collabore à la Revue XXI. Après sa série Christophe Leibowitz, elle publie en 2012 Comme au cinéma – Petite fable judiciaire. En 2017, « La Daronne » obtient le Prix Le Point du polar européen.

Les trois tomes sont commentés sur la même  page : « Commis d’office », « Toiles de maitre » et «Ground XO » 

Tome 1. Commis d’office (2004, prix Polar derrière les murs 2005)

Résumé : Comment Christophe Leibowitz, avocat revenu de tout, loin des belles affaires d’Assises dont tout le monde parle, éternel commis d’office à la défense de délits minables, est-il enfin parvenu à être satisfait de son sort ? Est-ce parce qu’il occupe ses journées à convertir avec une patience extrême un proxénète albanais à la lecture de L’Education sentimentale derrière les barreaux de la prison de Fresnes ? Ou est-ce parce que son nom s’étale en première page aux côtés de celui de l’ennemi public numéro un ?  La justice au quotidien, des personnages surprenants, une intrigue solide, des situations cocasses pour un premier roman qui s’impose immédiatement par son rythme et un ton original et rapide.

Mon avis : Après avoir adoré « la Daronne », et sur les conseils de mon homme, j’ai enchaîné sur la trilogie ! J’adore ! Cet humour, cette verve, cette légèreté. Dès le premier le style de Hannelore Cayre est reconnaissable et je susi totalement addict ! Anti-héros par excellence, dans un monde de petits délinquants peu reluisants, elle réussit à nous faire nous intéresser à un personnage sans épaisseur et sans charisme. Un avocat qui n’aime semble-t-il que son métier mais qui est totalement largué, au point de prendre la place d’un détenu qui lui ressemble… Mais c’est jouissif à lire. Une petite incursion dans le monde des avocats pénalistes commis d’office, qui galèrent et ne font pas la une, qui rament pour survivre. Bienvenue dans le monde des petites arnaques plus ou moins minables, de la magouille et du pas net… C’est court, c’est enlevé, et sympa à lire.

Extraits :

Ma vie commençait mal car elle commençait sans passion.

Doué en rien et bon à tout, je m’étais inscrit après le bac sur les conseils de mon père dans ce qui était d’abord une fac de droite avant d’être une fac de droit.

Une douche froide, évidemment, non pas parce qu’il n’y a plus d’eau chaude mais parce qu’à Fresnes, il n’y a jamais eu l’eau chaude.

vous êtes à l’avocat ce que le Pinscher est au chien : un truc tremblotant et dégénéré pour vieille dame. Une imposture.

Lorsque je suis venu me présenter à lui, j’ai lu dans ses yeux qu’il savait qui j’étais, pourquoi j’étais là, pour qui j’avais travaillé et bien d’autres choses encore que je ne savais probablement même pas moi-même.

Tome 2 : Toiles de maitre (2005)

Résumé : Sorti de prison et plus que jamais dans la ligne de mire de son Ordre, l’avocat Christophe Leibowitz renoue difficilement avec son métier. C’est à l’occasion d’une étonnante affaire de tableaux volés qu’il s’aperçoit qu’un front invisible se mobilise pour l’éradiquer. Flanqué de ses sulfureux amis, Leibowitz part sans le savoir à la recherche de sa propre histoire et va découvrir une France hantée par ses vieux démons. Une intrigue bien construite, une vision hilarante et sans pitié de la justice, des situations aussi rocambolesques qu’absurdes et surtout un style au rythme et à la puissance inimitables.

Mon avis : Maintenant qu’il est riche illégalement, il n’’est pas plus heureux et mieux entouré ! Il va donc retourner au turbin, et replonger dans son monde de petits malfrats (ou plus gros) mais toujours aussi peu fréquentables. Et comme si la vie n’était pas assez ure, il est en plus dans le collimateur du fisc. Il va se prendre d’amitié pour un vieux facho qu’il va faire libérer, et opposé avec un avocat de la haute qui le déteste et lui en veut. Au cœur du problème un cambriolage qui fait ressurgir des tableaux qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir évoqué. On ajoute à cela l’ancienne fiancé de Leibowitz qui refait son apparition, divorcée et avec 3 filles…

Déjanté comme j’aime, imagé, caustique, soupoudré d’actualité en matière de pénalisation des délits. A force d’être à la masse, avec sa logique bien à lui, le petit avocat en devient sympathique. Et toujours cet humour détergeant et cette galerie de personnages à coucher dehors et pourtant crédibles… Des petits plaisirs courts qui s’enchainent avec bonheur…

Extraits :

Un récidiviste. Au sens médical du terme ; du latin recidivus : réapparition d’une maladie infectieuse après sa guérison.

Il vaut toujours mieux se faire violer par des types à l’ADN défavorablement connu des services de police que par des violeurs de passage venus étudier le français.

Des images déferlèrent dans mon esprit comme dans une expérience de mort imminente …

Les trottoirs entourant la Santé étaient d’une tristesse infinie depuis que le code pénal était venu interdire quelques mois plus tôt les parloirs sauvages. Un an de taule, qu’elles encouraient à présent, les pauvres femmes de détenus, qui jadis debout sur les voitures montraient leurs enfants ou criaient des mots d’amour à leurs hommes.

Ce petit monde judiciaire formant avec les autres professions libérales du coin, les médecins, les dentistes et les pédicures, ce gotha minable décrit avec soin par Balzac : les notables de province.

Le mot “Paris” ne manque jamais son effet chez l’avocat de province, déclenchant l’inévitable “ah !” de celui qui ne dit rien mais qui n’en pense pas moins.

Clairvaux pour un pénaliste, c’est un peu comme Memphis pour un rocker ou Zion pour un rasta : ça n’est pas rien.
Un sanctuaire de la répression.

C’est le souvenir des “cages à poules”, des cellules à la Louis XI d’un mètre cinquante sur deux avec des grillages en bois qui n’ont fermé qu’en 71, la même année où Buffet, accompagné du pauvre Bontemps, a égorgé un gardien et une infirmière. Ce sont les évasions sanglantes et les mutineries, les incendies à répétition…

C’est l’illustration de ce que les avocats s’acharnent à faire comprendre aux magistrats : la société ne gagne rien à acculer un homme à ne plus rien avoir à perdre.

À l’instar des vieux truands, il était une encyclopédie vivante de la vie carcérale et un annuaire des ténors du Barreau des cinquante dernières années.

à la Libération, les autorités avaient incarcéré tout ce que les filets de l’épuration avaient pu attraper comme gamins de collabos qui erraient sans parents.

Juif…” Un mot plein de mystères… Un mot lourd… Qui, en me permettant de me draper dans la souffrance des autres, me rendait vachement intéressant.

À une heure du matin, alors que les garçons nous poussaient dehors avec ce métalangage si parisien qui consiste à empiler les chaises sur les tables avec un potin effroyable, nous décidâmes de nous replier sur le bar du Lutetia

D’aucuns diront que je vivais comme un convalescent, d’autres comme une cerise confite à l’eau-de-vie.

On l’appelle Chamalow. Parce qu’il est rose, gros et mou.

Ce n’était pas l’argent qui me motivait à faire des conneries. Loin de là. J’étais investi d’une mission déique : je livrais une croisade contre l’hypocrisie des magistrats donneurs de leçons et des confrères intéressés uniquement par l’argent.

D’habitude, je fuis les victimes. Collantes comme la pitié, elles sont par essence tyranniques en ce qu’elles puisent dans leur souffrance judiciairement reconnue une légitimité à faire chier leur conseil.

Vous êtes une mine antipersonnelle enterrée dans le sol et c’est moi qui ai eu la malchance de vous marcher dessus.

Je me sentais triste. Un peu comme Icare qui se serait pris les ailes dans une ligne à haute tension.

Tome 3 : Ground XO (2007)

Résumé : Christophe Leibowitz-Berthier, l’avocat désastreux dont Hannelore Cayre nous a raconté les aventures dans Commis d’office et Toiles de maître, exerce depuis vingt ans, il sombre dans l’alcoolisme et se voit contraint par la loi de suivre un traitement psychologique. Il devra donc écrire régulièrement à son psy, jusqu’au moment où il va se découvrir héritier d’une partie des cognacs Berthier et décider d’en faire la boisson à la mode dans les banlieues françaises, comme le Rémy Martin l’est aux États-Unis chez les mauvais garçons du rap.  En compagnie du rapeur et fin versificateur Termite, aussi un peu dealer, Hannelore Cayre nous fait explorer les embrouilles du rap et ses mythologies. Leibowitz n’arrivera pas à faire fortune mais nous visiterons avec lui des territoires aussi exotiques que les tribunaux ou une exploitation viticole familiale de la région de Cognac.

Mon avis : C’est reparti pour un tour ! L’auteur continue de nous faire découvrir les coulisses du monde pénal, carcéral, judiciaire. Nul doute que notre héros/antihéros va transformer cet héritage en galère… Comme d’hab’, il en loupe pas une et a le chic pour se foutre dans les confles les plus incroyables. Toujours aussi inventif ! La réinsertion vue par Leibo est une belle tentative. Sera-t-elle couronnée de succès ? Une fois de plus, il va agir dangereusement… pour le bien de ses clients… Quel sera le résultat ? Son changement de « carrière » va-t-il sse passer comme il le souhaite ?  Le personnage me fait penser aux sucettes colle-aux-dents de mon enfance… Tu peux pas t’en défaire, avec un coté sucré et un coté acide… J’ai adoré ce looser qui repart toujours au turbin pour défendre des causes perdues et qui croit en l’aâme humaine… La description du monde de la justice est savoureuse et sans pitié…

Belle découverte que cette romancière.

Extraits :

Moi, le type gangrené par la névrose, qui me sentais anéanti chaque fois que je me remémorais avoir eu un jour des parents, j’avais quelque part une Famille !

Il existait dans le droit pénal une infinité de sous-spécialités.
L’avocat qui faisait dans le noich (chinois) : atelier clandestin, service d’hygiène, règlement de comptes, émigration… n’était pas le même par exemple que celui qui faisait dans le cul : tapin, proxo, bar à hôtesses, sex-shop, vidéo pédophile…

Bref, des bobos trop respectueux des lois pour se fournir au kilo dans les cités, mais pas suffisamment pour s’abstenir de fumer.

… On les jugeait. Ils refaisaient un peu de taule pour la forme puis ils sortaient, pris en charge par des éducateurs. Ils reprenaient ensuite leur place comme si de rien n’était dans cette immense entité au visage noir que le bobo continuerait d’appeler “mon dealer” au même titre que la bourgeoise du XVIe disait “mon traiteur” ou “mon boucher”.

Bien qu’il n’y ait soi-disant aucun dossier merdique, il y en avait tout de même des particulièrement à chier.

Leçon n° 1 prodiguée par la justice : ça coûte plus cher de braquer une bagnole de prix que de cogner sa femme ou son môme, d’escroquer des millions à l’État ou de faire travailler pour que dalle deux cents Chinois dans une cave.
Car il est bien là, le trouble à l’ordre public : que deviendrait notre monde si les gens commençaient à avoir peur de parader dans des produits de luxe ?

Ma cousine n’était pas à proprement parler une crétine. Elle était juste… pathologiquement normale.

En quelques phrases, ils énumérèrent leurs connaissances communes dans cette bourgade que l’on nomme Paris pour en conclure qu’ils pouvaient sans danger être les meilleurs amis du monde.

Le rap, ça transcende la violence.

A part ça, mon quotidien est le même que le vôtre : répétitif et frustrant : une psychose croquignolette pour des heures interminables de bovarysme.

la dame patronnesse au tailleur plouc que j’avais devant moi était à peu près aussi excitante qu’une maman qui se démène pour vendre des quatre-quarts pleins de grumeaux à une kermesse de gens fauchés.

Alors, leurs couilles prises dans l’étau du pouvoir exécutif, ces magistrats allaient comme toujours me regarder plaider d’un air figé, et puis ils me diraient “non”, parce que “non” c’est toujours moins risqué.

 

 

 

Collette, Sandrine «Les Larmes noires sur la terre» (2017 )

Auteur : Sandrine Collette passe un bac littéraire puis un master en philosophie et un doctorat en science politique. Elle devient chargée de cours à l’université de Nanterre, travaille à mi-temps comme consultante dans un bureau de conseil en ressources humaines et restaure des maisons en Champagne puis dans le Morvan.

Elle décide de composer une fiction et sur les conseils d’une amie, elle adresse son manuscrit aux éditions Denoël, décidées à relancer, après de longues années de silence, la collection « Sueurs froides », qui publia Boileau-Narcejac et Sébastien Japrisot. Il s’agit « Des nœuds d’acier », publié en 2013 et qui obtiendra le grand prix de littérature policière ainsi que le Prix littéraire des lycéens et apprentis de Bourgogne. Le roman raconte l’histoire d’un prisonnier libéré qui se retrouve piégé et enfermé par deux frères pour devenir leur esclave. En 2014, Sandrine Collette publie son second roman : « Un vent de cendres » (chez Denoël). Le roman commence par un tragique accident de voiture et se poursuit, des années plus tard, pendant les vendanges en Champagne. Le roman revisite le conte La Belle et la Bête. Pour la revue Lire, « les réussites successives Des nœuds d’acier et d’Un vent de cendres n’étaient donc pas un coup du hasard : Sandrine Collette est bel et bien devenue l’un des grands noms du thriller français. Une fois encore, elle montre son savoir-faire imparable dans « Six fourmis blanches »2015) « Il reste la poussière » obtient le Prix Landerneau du polar 2016. En 2017, elle publie « Les Larmes noires sur la terre ».

Editions Denoël, coll. « Sueurs froides », 336 pages, janvier 2017.

Résumé : Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé «la Casse».
La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir.
Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser.
Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix?
Après le magistral Il reste la poussière, prix Landerneau Polar 2016, Sandrine Collette nous livre un roman bouleversant, planté dans le décor dantesque de la Casse.

Mon avis : Bluffée ! J’y allais a reculons car je n’avais pas été emballée par les deux premiers qui me mettaient mal à l’aise avec leur violence gratuite et une cruauté malsaine. J’avais dit que je n’allais pas lire d’autres livres de cette auteure.. J’ai eu tort et je vais lire ceux que j’ai ignorés 😉

Gros coup de poing et de cœur ! Ce n’est pas un polar mais un roman avec des personnages splendides. L’histoire de six femmes qui vont former une sorte de fratrie pour s’épauler dans une sorte de bidonville/camp de réfugiés prison dans un futur plus ou moins proche. Ce n’est pas de l’anticipation mais c’est ce qui pourrait bien se passer. Des personnages forts et faibles, qui se dévoilent peu à peu … Il faut se battre, il faut survivre, il faut y croire…à la fois dans le monde libre et en monde clos… Il ne faut pas se fier aux apparences, et quand petit à petit les filles se dévoilent. On ouvre les yeux sur la misère et la méchanceté… Sur la bonté et la solidarité aussi … Tout comme le magnifique Patrick Manoukian « Le échoués » un regard sur la société qui fait froid dans le dos et invite à tendre la main avant qu’il ne soit trop tard… et surtout il faut toujours aller de l’avant…

Extraits :

Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard.

Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.
Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas.

Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre.

Bien, la chanson ou le passé, aucune d’elles ne le précise, quelle importance – la chanson ou le passé, cela s’est enfui. Et elles ont à nouveau le nez levé vers le ciel et les escarbilles, comme un quart d’heure auparavant, les mêmes filles exactement, sauf que tous les yeux sont brillants de larmes à présent. Une vieille nostalgie qu’il aurait mieux valu ne pas réveiller tant cela fait mal; mais se sentir humain, enfin.

Et elle l’a si mal enterré, son passé, qu’elle le traîne comme un boulet, à ruminer sur ce qui l’a amenée ici, et les erreurs, et les folies, et les directions manquées.

N’a pas sombré – ou pas au point que cela se voie, ou pas trop, ou peut-être certains soirs d’ivresse, quand le vide se fait trop crochu au fond du ventre, à vous empoigner et à vous tirer dans un coin de vous-même. Alors quand on se rend, une heure ou une nuit, on pourrait remplir l’univers de sa détresse, parfois cela est arrivé elle s’en souvient, et chaque fois elle a colmaté, avec de l’alcool et des sanglots, chaque fois repartie, au petit matin, au travail.

le souvenir de ces années de vagabondage se compte moins en argent qu’en rencontres, et c’est cela qu’elle se rappelle

Poser ses affaires, c’est renoncer. S’installer, c’est s’attacher

Quand tout va bien, ce à quoi tu penses, c’est que ça ne va pas durer.

il ne reste que la survie ; qu’on parle de gourmandise, d’envie et de paresse, du corps d’un homme, de la peau d’un bébé, elles ne le supportent pas, voudraient avoir tout

oublié pour ne pas sentir le manque jusqu’au fond de leurs entrailles, si seulement elles ne savaient pas.

rien n’est oublié, rien ne redeviendra comme avant, quand cela n’était pas advenu, il restera les traces, dans sa mémoire et dans son corps, et les cauchemars, et les peurs.

elle est devenue, un fantôme, une absente, quelqu’un qu’on n’entend pas quand il discute, qu’on ne remarque pas quand il se déplace – une transparence. Plusieurs fois depuis cette nuit-là, elle a fait l’expérience de ce terrible estompement, soit qu’on lui coupe la parole, exactement comme si elle n’était pas en train de parler, soit qu’on la bouscule parce qu’on ne l’a pas vue

Mais la méthode. Simuler.
Forcer le destin. À se remettre debout chaque fois en le regardant bien droit dans les yeux, même pas mal, il finira par se lasser, comme les massacres et les épidémies, à un moment tout s’arrête sans que personne ne sache pourquoi, tout reflue, la vie reprend.

— Mais ce sont des enfants…
— Non. La vie les a déjà corrompus. Ils sont plus proches des bêtes que des hommes, ne respectent que la loi du plus fort. Ne les regarde pas comme des enfants, ce serait une erreur.

Demain, ça ira mieux. Il faut se méfier de ces journées où on s’écroule, on fait des choses qu’on regrette toute sa vie.

C’est comme lire un livre ou aller au cinéma : après, il faut reprendre pied. On peut bien se couper du monde le temps d’une image ou d’une histoire, raconter mille fois le passé, le ressasser, le triturer dans tous les sens ; au bout du compte, il n’y a rien de pire que le présent.

Pauvre petite chose qui vit comme on remonte une vieille mécanique usée, obligée de bouger, saccadée, dévastée.

Interview : https://www.tdg.ch/culture/livres/Je-raconte-l-enfer-dune-societe-qui-existe-deja/story/21574298

 

 

Bannalec, Jean-Luc «L’Inconnu de Port Bélon» (2017)

Auteur : Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme d’un écrivain allemand (Jörg Bong) qui a trouvé sa seconde patrie dans le Finistère sud. Après Un été à Pont-Aven (2014), il écrit la suite des aventures du commissaire Dupin dans Étrange printemps aux Glénan (2015), Les Marais sanglants de Guérande (2016) puis dans L’Inconnu de Port Bélon (2017). Tous ses romans ont paru aux Presses de la Cité.

Les aventures du commissaire Dupin – tome 4

Résumé : Un nouvel hymne à la Bretagne signé Jean-Luc Bannalec !
Port Bélon, perle de Bretagne, célèbre dans le monde entier pour ses huîtres… Et théâtre de
nouveaux mystères pour le commissaire Dupin appelé à la rescousse après la découverte d’un
corps, inerte, ensanglanté. Aussitôt signalé, celui-ci a disparu. Volatilisé ? Dans les monts
d’Arrée, on trouve un second cadavre Il s’agirait d’un Ecossais, modeste pêcheur et saisonnier
dans les parcs à huîtres. Sur son bras gauche était gravé le Tribann, symbole d’une association
druidique…
De l’Ecosse aux monts d’Arrée jusqu’à Port Bélon, y a-t-il un lien entre les deux affaires ?
Pour le découvrir, Dupin plonge en eaux troubles au cœur du milieu, très concurrentiel,
des ostréiculteurs…

Mon avis : Sur la lancée, le tome 4 … Je découvre le monde des ostréiculteurs et je visite la région, ; cela me donne envie de déguster des huîtres ! On y croise aussi des manchots royaux et papous, des requins… Coté huitres, plongée dans l’ ostréiculture, mais aussi dans la dégustation… Plongée dans la culture et la musique celtique, dans les contes et légendes, dans le monde des druides. Et la culture celte ne se limitant pas à l’Armorique, on traverse la mer, direction l’Ecosse.

Deux enquêtes passionnantes qui se croisent et se séparent… Des personnages extrêmement bien décrits, une équipe d’enquêteurs que j’ai de plus en plus de plaisir à suivre. Certains personnages sympathiques et d’autres totalement imbuvables (dont le préfet). Et suspense garanti jusqu’au dénouement. Belle découverte que ce Commissaire Dupin, originaire… du Jura qui découvre la Bretagne après avoir été muté depuis Paris.

Extraits :

 

« La Bretagne compte deux saisons : la brève saison des averses continues et la longue saison des courtes pluies. »

Autour de l’estuaire de Port-Bélon, les petites routes n’avaient pas de nom – une particularité fréquente dans la région – et son GPS ne lui servirait à rien.

Le paysage était presque irréel. Hostile, étrange, sauvage comme dans un conte de fées sinistre. L’endroit parfait pour laisser son esprit vagabonder dans des sphères imaginaires et fantastiques comme les récits et légendes qui hantaient ces lieux. C’était l’habitat des druides, des magiciens, des fées, des nains et autres êtres fabuleux. Un lieu intimidant, inhospitalier pour de simples humains. Un décor rêvé pour des films de fantasy – les personnages de Frodon, Gandalf et leurs acolytes auraient fort bien pu évoluer dans de tels paysages.

C’est à la tombée de la nuit que les Kannerezed, les blanchisseuses de la nuit, des femmes au corps osseux et à la peau pâle, commencent à laver les linceuls des morts dans la lande.

Ce n’était pas parce qu’on faisait partie des vivants actuels qu’on était plus important que ceux d’hier ! Quel orgueil, quelle arrogance de la modernité !

La vérité des rêves ne faisait aucun doute en Bretagne.

Vous connaissez bien le dicton breton : rien n’est plus réel que ce qu’on ne voit pas ! Le monde est une forêt enchantée. Toute chose cache un sens. Les rêves sont un excellent indicateur.

L’Ecosse, l’Irlande, le pays de Galles, la Cornouailles, l’île de Man et la Bretagne – les « six nations celtiques », selon leur propre appellation.

L’écrit était considéré comme d’importance moindre, car le savoir devenait statique et immuable, ce qui était sa négation même. Ainsi le récit constituait-il la plus haute instance de la connaissance.

Etre druide entraînait une chose, plus que toute autre : être capable de raconter, de transmettre.

les druides. Tout comme chez les francs-maçons, il existe trois grades : les ovates, qui portent l’habit vert, les bardes, qui sont en bleu, et les druides, en robe blanche. Peut-être était-il vraiment druide.

Le fait qu’Aphrodite, la plus belle des femmes et déesse de l’amour, soit née dans une huître ajoutait beaucoup à son charme. Sans compter que ce mets s’accompagnait des meilleurs vins.

Les huîtres accumulent en elles le goût de l’eau dans laquelle elles vivent. Elles sont en quelque sorte un « pur concentré de mer ». Même chose que pour le vin avec le sol et le climat qui leur donnent leur saveur unique. Pour l’huître, c’est l’eau. Pour le vin, le terroir ; pour nous, le merroir.

Il est important de choisir un vin de même qualité – en fonction du goût, de la provenance et du type d’huître. Tous les vins blancs ne conviennent pas. Le muscadet s’accorde merveilleusement aux Bélon ! Le chablis n’est pas mal non plus, et pourquoi pas un pouilly-fuissé ou un puligny-montrachet – une véritable merveille !

L’Ankou, sombre créature armée d’une faux, était omniprésent dans l’imaginaire breton, sans pour autant inviter au fatalisme, à la résignation ou même au désir de mourir. La mort n’était pas écartée de la vie, c’était tout. Elle en faisait partie.

De temps à autre, une ondée s’ajoutait aux rafales qui fouettaient le sol. C’était un temps à réveiller un mort.

Quand il s’agissait de phénomènes naturels, en général, les Bretons étaient plutôt détendus. Ils savaient que la nature était la plus forte, qu’elle aurait le dernier mot, quoi qu’ils fassent. Cela ne voulait pas dire qu’ils acceptaient leur destinée sans broncher. Ils faisaient ce qui était en leur pouvoir pour se défendre, sans perdre leur sang-froid, sans céder à la panique.

L’Atlantique lui-même s’était mis sur son trente et un dans son costume bleu nuit. Il s’étendait à perte de vue, paisible, presque solennel. On le devinait bien ici, ce bout du monde.

La silhouette des Glénan se dessinait à l’horizon. Ce soir-là, l’archipel mythique semblait flotter au-dessus de la mer, majestueux et secret.

Lire l’article du Télérama : http://www.telerama.fr/livre/jean-luc-bannalec-l-ecrivain-allemand-qui-passe-la-bretagne-au-peigne-fin-avec-un-succes-fou,156568.php

 

 

Bannalec, Jean-Luc « Les Marais sanglants de Guérande » (2016)

Auteur : Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme d’un écrivain allemand (Jörg Bong) qui a trouvé sa seconde patrie dans le Finistère sud. Après Un été à Pont-Aven (2014), il écrit la suite des aventures du commissaire Dupin dans Étrange printemps aux Glénan (2015), Les Marais sanglants de Guérande (2016) puis dans L’Inconnu de Port Bélon (2017). Tous ses romans ont paru aux Presses de la Cité.

Les aventures du commissaire Dupin – tome 3

Résumé : Meurtres à Guérande… et troisième enquête pour le commissaire Dupin, contraint de mettre son grain de sel pour résoudre ce nouveau mystère au coeur des marais salants, un mystère où chimie et biologie ne riment pas avec écologie…
En ce jour de fin d’été, le commissaire Dupin arpente les sentiers labyrinthiques de Gwen Rann, le Pays blanc, où s’étendent à perte de vue les marais salants de Guérande. C’est à la demande de Lilou Breval, journaliste d’investigation à Ouest-France, qu’il est venu fureter à la recherche de mystérieux barils. Soudain, Dupin est la cible d’une fusillade. Il se refugie in extremis dans un grenier à sel.
Le lendemain, la journaliste est injoignable… Dupin mène son enquête auprès de professionnels des marais salants, de la directrice du Centre du Sel et de Céline Cordier, jeune chimiste. Où sont les fameux barils ? Sont-ils destinés à porter atteinte au sel de Guérande ? A qui ce préjudice profiterait-il?
Epaulée par la fidèle Nolwenn, Dupin plonge une fois encore au coeur des mystères du pays breton et découvre les multiples enjeux de la récolte de l’or blanc… et les convoitises qu’il suscite.
« En grand amoureux de la Bretagne, l’auteur met un point d’honneur à dépeindre avec soin le paysage régional, ses coutumes et son quotidien. »Nora Moreau –Le Parisien

Mon avis : Je viens de découvrir le Commissaire Dupin et ses enquêtes bretonnes. Je pense que cette série devrait plaire aux amoureux de la Bretagne. Cette enquête est menée par deux Commissaires, et le suspense règne jusqu’à la fin. Les personnages sont sympathiques et j’ai beaucoup apprécié cette lecture.
Tout tout vous saurez tout sur le monde du sel, les marais salants, le gros sel, la fleur de sel, le tout saupoudré par des contes et légendes celtes… Bonne visite de Guérande et ses environs…

Extraits :

La fleur de sel est le sel le plus noble et le plus délicat du monde – le plus rare, aussi. Saviez-vous qu’elle était utilisée pour la conservation des sardines jusque dans les années 1980, et qu’on la considérait comme un produit de deuxième ordre ?

Elle formulait ces accusations comme s’il s’agissait de considérations météorologiques.

Un monde dur et, par conséquent, particulièrement humain

Un croisement séduisant entre Marie-Antoinette et un barracuda

le Men-er-Hroech’h. Ce menhir de vingt-cinq mètres de hauteur aurait été le plus grand du monde s’il ne s’était cassé en quatre morceaux, il y avait de cela des siècles et des siècles. La légende disait qu’il avait été brisé par les fées.

Le sable fin était parsemé de rochers noirs et pointus derrière lesquels s’élevaient des oyats, de hautes fougères et des pins, partout les pins

Le mot « abysse » l’avait toujours effrayé quand il était enfant, il l’associait à des monstres terrifiants vivant dans les tréfonds de la mer.

Il suffit parfois à un individu de franchir une limite souvent invisible pour qu’il ait l’envie ou l’audace d’aller plus loin. Et dès lors, tout lui semble étrangement dérisoire et cela entraîne aisément des dommages collatéraux.

Or chaque lieu-dit avait sa légende, puisque rien, dans l’univers celtique, n’existait sans raison.

L’île tout entière semblait somnoler paisiblement sous le soleil, tout était aérien, comme en suspens, en lévitation. L’azur du ciel, pur au point de paraître irréel au cours des jours et des semaines précédents, semblait décidé à ne pas se laisser troubler. Même sans l’exagération bretonne, un véritable parfum de Méditerranée flottait dans l’air.

Vous avez un don pour les signes, j’en suis sûre. C’est ça, l’essence des Bretons. Ils se repèrent dans le monde comme dans une forêt hantée. Chaque objet, chaque individu cache un sens, un secret.

La réalité scientifique ne laissait subsister aucun doute : la caféine était une bénédiction, une consommation régulière diminuait les risques de démence, de migraine, d’un certain type de diabète et bien d’autres menaces. Rares étaient les produits dotés d’autant de vertus bienfaisantes, hormis peut-être le chocolat et le vin, pour lesquels Dupin nourrissait des sentiments similaires. Au fond, ces substances n’étaient rien d’autre que des médicaments.

le sel avait surtout été le moyen de conserver les aliments jusqu’à l’invention de la conserve au début du XIXe siècle

Il était amusant de voir une personne inflexible se plaindre de l’intransigeance d’une autre.

Il existait tant de mobiles pour les meurtres : les drames humains dans toute leur variété, les blessures, les passions tragiques, l’envie, la vengeance – toutes ces émotions « à chaud » pas toujours détectables d’emblée. Et puis il y avait les assassins froids, calculateurs, sans scrupules, prêts à piétiner autrui pour parvenir à leurs fins. Ils poursuivaient leurs intérêts rationnellement, les victimes n’étaient pour eux que des dommages collatéraux qu’il fallait accepter si on voulait réussir. Ils existaient, ces individus sans conscience.

Ledig, Agnès « De tes nouvelles » (2017)

Auteur : romancière française née en 1973. Mère de trois enfants, elle a commencé l’écriture après le décès de l’un de ses trois fils, atteint d’une leucémie. Pour répondre aux questions que posaient tous ceux qui se préoccupaient de Nathanaël, elle tenait un bulletin hebdomadaire. Un professeur de médecine qui suivait l’enfant lui a révélé son don de transmission et l’a encouragée à écrire. « Marie d’en haut« , a remporté le « coup de cœur des lectrices » de « Femme actuelle ». « Juste avant le bonheur » (Albin Michel, 2013) a remporté le prix Maison de la Presse. « Pars avec lui » paraît en 2014, « On regrettera plus tard« , paraît en 2016, et « De tes nouvelles » (la suite) en 2017 aux éditions Albin Michel.

Albin Michel – Mars 2017 – 352 pages

Résumé : Anna-Nina, pétillante et légère, est une petite fille en forme de trait d’union. Entre Eric, son père, et Valentine, qui les a accueillis quelques mois plus tôt un soir d’orage et de détresse.
Maintenant qu’Eric et Anna-Nina sont revenus chez Valentine, une famille se construit jour après jour, au rythme des saisons. Un grain de sable pourrait cependant enrayer les rouages de cet avenir harmonieux et longtemps désiré.
Depuis Juste avant le bonheur, son premier succès, Agnès Ledig sait trouver les mots justes pour exprimer les émotions qui bouleversent secrètement nos vies. Son nouveau roman vibre d’énergie et de sensibilité, à l’image de ses personnages, héros du quotidien qui ne demandent qu’à être heureux.

Mon avis : J’ai retrouvé avec un infini bonheur la petite troupe qui gravite autour de Valentine ; et j’espère qu’il va y avoir une suite… Fraicheur, amitié, amour, tendresse, les problèmes (plus ou moins avouables) de chacun ; et en même temps pas hors de la réalité et de la vie quotidienne ; des problèmes graves sont abordés sur un ton léger et ils ouvrent le chemin de l’espoir et du « possible »… Cette romancière – tout comme Anne Gavalda à ses débuts (cela semble avoir changé un peu dommage) et Constantine, Barbara ou Katerine Pancol et les aventures de Joséphine et de sa tribu – me redonne le sourire et me fait croire au merveilleux, à la générosité et à la victoire de la vie simple et harmonieuse. J’aime, inconditionnellement ! Mon côté fleur-bleue mais pas niais s’y retrouve parfaitement. Et en plus c’est un plaisir de lire cette prose qui me donne envie de tout raconter. Agnès Ledig donne un sentiment de proximité, et sa Valentine, c’est un peu la frangine que j’aurais voulu avoir… Humaine et vulnérable, mais en même temps forte et sensible.
J’ai lu tous ces livres et j’attends le prochain avec impatience…

Extraits :

Son besoin inaliénable de liberté. Fixer un jour sur le calendrier doit représenter une contrainte trop arrogante dans son univers sans barrières.

 

Ce n’est pas rien de mettre les pieds dans la vie de quelqu’un, alors il pouvait bien analyser méticuleusement le terrain, fouiller, disséquer, sonder chaque caillou et chaque creux dans la terre.

 

Il faudra du temps, je m’y attends. La réponse se dessinera comme on assemble un puzzle. Au moins un 3000 pièces. De ceux qui nécessitent d’y revenir souvent, de ranger par couleur, de faire d’abord le tour. De le laisser de côté pour mieux y revenir et commencer à voir bientôt un paysage. Le problème du nôtre, c’est que je n’ai pas l’image du résultat final

Le monde appartient à ceux qui se lèvent tôt, paraît-il.
– Il appartient surtout à ceux qui ont quelque chose à faire en se levant.

Les confidences masculines ont besoin de paliers de décantation. Inutile de touiller le fond tout de suite, ça remue trop la vase et ils n’y voient plus rien. D’abord une couche à gratter, laisser reposer, puis gratter la couche suivante. Mais je crois qu’on n’atteint jamais le fond. Ils se protègent avant, les bougres !

Je ne suis plus un enfant, j’ai vécu l’amour, le grand, et puis le chagrin, terrible et dévastateur. Je la vois courir pieds nus vers des réponses, alors que j’ai envie de lui crier d’enfiler des grosses chaussures de sécurité, pour ne pas se blesser en s’attachant, pour ne pas souffrir comme moi.

Si tu commences à avoir besoin de réfléchir pour savoir si tu es amoureuse ou pas, c’est que tu ne l’es pas.

C’est bien pratique de se morfondre dans des histoires anciennes pour ne pas en vivre de nouvelles.
– Et pourquoi aurait-il peur de l’avenir ?
– Parce que quand on se blesse, on devient méfiant. C’est valable pour un maréchal-ferrant avec un cheval fou, comme pour un cœur qui a saigné. Et pourtant, on cicatrise.

Ses « on verra », je les conjugue au présent.

Les gens sont méchants parce qu’ils sont tristes dans leur vie, c’est pas juste de leur rajouter de l’enfer quand ils sont morts.

On peut avancer une vie entière sans se poser de questions si aucune situation ne vient nous bousculer dans nos certitudes.

le jugement agit comme l’eau salée des tempêtes, ça gifle, ça grignote la surface sans vergogne, et il ne faut pourtant pas sombrer.

dans la vie, on a plus de risques de se perdre en s’aimant amants qu’en s’aimant amis.

Il doit frapper avec ses baguettes ce qui bat directement dans son cœur. C’est fort, c’est puissant, c’est vivant, c’est partout et tout le temps. La batterie n’est qu’un canal de cette énergie-là.

Rien n’est plus fort que toi si tu décides que non. Alors, décide que non !

Tout le monde est fait pour un chat, mais certains ne le savent pas

Tu y es, toi, dans le présent ? Je suis sûre que tu rêves de l’avenir même quand tu ne dors pas !
– Oui, c’est vrai. Mais il faut bien avoir des rêves dans le viseur pour donner une direction au présent.

L’amitié, c’est parfois de respecter les silences.

j’ai besoin de le sentir fort, vivant, présent, j’ai besoin qu’il contienne tous ces morceaux de moi que je vois se détacher sans pouvoir les retenir.

La vie est un grand jeu, on y pioche quelques cartes, on choisit les meilleures, on garde les atouts.

Higashino, Keigo « – La Lumière de la nuit » (2015)

Auteur : Keigo Higashino né le 4 février 1958 à Osaka sur l’île d’Honshū, est un écrivain japonais, auteur de romans policiers.

Il est l’auteur d’une série qui met en scène le Physicien Yukawa : Le Dévouement du suspect X (2011) , Un café maison (2012), L’Équation de plein été (2014).

Et de plusieurs autres romans : La Maison où je suis mort autrefois (2010)La Prophétie de l’abeille (2013) – La Lumière de la nuit (2015)La Fleur de l’illusion

(Actes Sud Actes Noir (2015) 672 pages / Babel noir (01.2017) 752 pages)

Résumé : Un prêteur sur gages est retrouvé assassiné dans un immeuble en construction d’Osaka. Le policier Sasagaki établit que la dernière personne à l’avoir vu est une femme vivant seule avec sa fille Yukiho. Celle-ci a une dizaine d’années, tout comme Ryoji, le fils de la victime, et fréquente la même école. Pour le reste, l’enquête est dans l’impasse. L’année suivante, un ami de cette femme meurt dans d’étranges circonstances, puis c’est elle-même qui disparaît. La police conclut à l’accident dans un cas, au suicide dans l’autre.
Le temps passe. Rien ne semble arrêter l’ascension sociale de Yukiho. Ryoji, lui, vit en marge de la société et s’enrichit avec des combines. Quand Sasagaki – hanté par l’échec de l’enquête sur le décès du prêteur sur gages – rouvre le dossier, la mort frappe à nouveau.
Higashino livre avec La Lumière de la nuit un roman d’une ampleur et d’une ambition inégalées, dans lequel la précision millimétrique de l’écriture s’enrichit d’une imposante fresque sociologique du Japon

 

Mon avis : Une fois de plus j’ai beaucoup aimé ce roman de cet auteur japonais. Une vraie fresque sur la vie au Japon et des personnages bien complexes. Comme toujours il tisse sa trame, il décrit des personnages, fait des allers-retours, et j’ai presque fini par me perdre complètement.
L’enquête commencée par l’inspecteur Sasagaki va durer des années, car il n’aime pas laisser les meurtres impunis. On va côtoyer bon nombre de personnages, sur une période de vingt ans… alors laissez-vous emporter mais attention : Le seul bémol : tous ces noms japonais… je finis par tous les mélanger … et cela ne simplifie pas le choses et donc parfois un peu difficile de s’y retrouver. Mais cet auteur est le maitre de la construction des énigmes… De fait le plus important ce n’est pas l’auteur du crime (j’ai vite eu une idée de qui cela pouvait être) mais les interactions entre les personnages et la description du Japon du point de vue historique et sociétal. Et maintenant que j’ai lu tous les livres traduits de cet auteur. Plus qu’à attendre le nouvel opus…

 

Extraits :

Une des règles de base dans une enquête est de trouver une explication à chaque incohérence, c’est tout.

L’idéal en matière de témoin, c’est qu’il s’agisse de personnes extérieures.

Elle lui avait fait penser à une fleur sauvage qui oscille dans le vent au bord du chemin, une petite fleur discrète dont il avait oublié le nom.

Dans la vie, les gens qui montrent leurs faiblesses sont perdants.

Le père contemplait les ordinateurs et les périphériques avec le regard qu’il aurait eu pour un paysage étranger.

j’ai l’impression que la seule lumière que je connaisse est celle de la nuit.
— La lumière de la nuit ?

Peut-être est-ce parce que j’ai envie de changer.
— C’est nécessaire ?
— Je le pense parfois. J’ai l’impression de flotter au gré du vent et je ne trouve pas cela bien.

Pour moi, les vêtements et les parures ne servent pas à cacher une personne mais à la mettre en valeur, et j’ai besoin de comprendre mes clients pour les conseiller.

Quelqu’un qui a une bonne éducation rendra élégant tout ce qu’il porte. L’inverse est aussi vrai

Quand j’étais enfant, j’en ai eu quatre, non pas des chats de race mais des chats que j’avais trouvés dans la rue. Je me suis aperçu que selon le moment où je les avais recueillis, leur comportement avec les humains n’était pas du tout le même. Un chat adopté quand il n’est encore qu’un chaton, qui a bénéficié tout petit de la protection de son maître, se méfiera très peu des êtres humains. Il sera doux et affectueux car il leur fait confiance. Mais un chat qu’on a ramené chez soi quand il était déjà adulte ne se libérera jamais complètement de sa méfiance. Il vivra chez celui qui le nourrit en restant toujours sur ses gardes, comme s’il se disait qu’il ne peut pas vous faire entièrement confiance.

Vous êtes bien informé.
— Dans ce quartier, pas une chatte n’est grosse sans que je le sache.

Il avait comparé la relation qu’elle avait avec cet inconnu à celle qui existe entre une crevette et un gobie. Ce qui voulait dire qu’ils existaient en symbiose.

il y a le jour, quand le soleil brille, puis la nuit, quand il n’est plus là. La vie, c’est pareil, il y a le jour et la nuit. Sauf que l’alternance n’est pas du tout aussi régulière. Dans la vie, certaines personnes vivent en permanence sous le soleil. D’autres n’ont d’autre choix que de vivre en permanence dans la nuit la plus noire. Ce dont les gens ont peur, c’est que le soleil disparaisse. Oui, que ce soleil bénéfique disparaisse.