Le Clézio, J. M. G. «Alma» (2017)

Auteur : J. M. G. Le Clézio est né à Nice le 13 avril 1940. Il est originaire d’une famille de Bretagne émigrée à l’île Maurice au XVIIe siècle. Il a poursuivi des études au collège littéraire universitaire de Nice et est docteur ès lettres.
Malgré de nombreux voyages, J. M. G. Le Clézio n’a jamais cessé d’écrire depuis l’âge de sept ou huit ans : poèmes, contes, récits, nouvelles, dont aucun n’avait été publié avant « «Le Procès-verbal», son premier roman paru en septembre 1963 et qui obtint le prix Renaudot. Influencée par ses origines familiales mêlées, par ses voyages et par son goût marqué pour les cultures amérindiennes, son œuvre compte une cinquantaine d’ouvrages. En 1980, il a reçu le grand prix Paul-Morand décerné par l’Académie française pour son roman «Désert». En 2008, l’Académie suédoise a attribué à J. M. G. Le Clézio le prix Nobel de littérature, célébrant «l’écrivain de la rupture, de l’aventure poétique et de l’extase sensuelle, l’explorateur d’une humanité au-delà et en dessous de la civilisation régnante».
Grand prix de Littérature Paul-Morand de l’Académie française (1980), Prix Nobel de Littérature (2008)

Collection Blanche, Gallimard – Parution : 05-10-2017 – 352 pages

Résumé : Voici donc des histoires croisées, celle de Jérémie, en quête de Raphus cucullatus, alias l’oiseau de nausée, le dodo mauricien jadis exterminé par les humains, et celle de Dominique, alias Dodo, l’admirable hobo, né pour faire rire. Leur lieu commun est Alma, l’ancien domaine des Felsen sur l’île Maurice, que les temps modernes ont changée en Maya, la terre des illusions :

«Dans le jardin de la Maison Blanche le soleil d’hiver passe sur mon visage, bientôt le soleil va s’éteindre, chaque soir le ciel devient jaune d’or. Je suis dans mon île, ce n’est pas l’île des méchants, les Armando, Robinet de Bosses, Escalier, ce n’est pas l’île de Missié Kestrel ou Missié Zan, Missié Hanson, Monique ou Véronique, c’est Alma, mon Alma, Alma des champs et des ruisseaux, des mares et des bois noirs, Alma dans mon cœur, Alma dans mon ventre. Tout le monde peut mourir, pikni, mais pas toi, Artémisia, pas toi. Je reste immobile dans le soleil d’or, les yeux levés vers l’intérieur de ma tête puisque je ne peux pas dormir, un jour mon âme va partir par un trou dans ma tête, pour aller au ciel où sont les étoiles.»

 

Mon avis : Je commence l’année 2018 avec un coup de cœur. Je renoue avec un plaisir infini à la lecture de cet auteur. Un long poème en prose, délicat, touchant, magnifiquement écrit qui prend sa source dans les racines du passé…

L’auteur part à la découverte de ses racines, de l’île de ses ancêtres, il va découvrir quel part ses aïeux ont pris dans la destruction de l’ile. On va découvrir l’île en compagnie de « Dominique dit Dodo », voix des exclus, qui représente le murmure et les sensations du monde du silence qui peuple et est le cœur de l’île. Dodo, le clochard merveilleux, le dernier des Felsen. La mémoire de Dodo (homme) et du Dodo (animal exterminé par les hollandais) se confondent et sont la mémoire du monde disparu des esclaves. Le Clézio met l’accent sur l’importance du peuplement indien de l’Ile : comme ils vivent en osmose avec la nature – la forêt, l’eau, les fleuves, les animaux, les plantes – c’est à eux qu’on est redevables de la partie interne sauvegardée de Maurice, le reste ayant été livré à la destruction, déforestation, au tourisme de masse. Ce livre est le témoignage d’une époque révolue, de l’histoire de Maurice.

Alma, c’est le nom de la propriété des Fersen : un lieu mais aussi une histoire ; celle d’une famille, d’esclaves (qui portent en général le nom de leur propriétaire ou sont baptisés du nom du bateau qui les a amenés sur l’ile) : tenter de retrouver l’âme d’un lieu, c’est retracer l’histoire de la colonisation, de l’esclavage. Magnifique voyage dans le temps en compagnie de personnages qui tentent d’exister, dépositaires des voix du passé, des personnes âgées, une conteuse (Artemisia), une prostituée (Krystal)

Deux écritures dans ce roman à deux voix qui nous parle du passé au présent : le présent avec le retour de Jérémie et le passé qui parle au présent par la voix de Dodo. Dodo, ce clochard merveilleux, ne peut pas fermer ls yeux pour dormir car la maladie l’a privé de paupières… il vit donc dans le présent car il ne peut pas fermer les yeux, arrêter le temps par le sommeil et donc vit une seule et longue journée sans passé ni futur : comme le temps ne passe pas, il parle donc toujours au présent…

Le voyage est également très présent. D’une part le retour aux origines effectué par Jérémie et de l’autre la découverte du monde … L’importance de suivre son chemin, de suivre les fleuves qui mènent à la mer…Les liens, les racines du passé, les légendes et les contes, la parole de la nature et des éléments terrestres… Place à la voix du vent, de l’eau, des plantes et des rochers……. je vous laisse le bonheur de la découverte… et si vous allez en vacances à l’Ile Maurice, pensez que l’âme de l’île se cache au plus profond de ses montagnes et de ce qu’il lui reste de forêts…

 

Extraits :

Je ne suis pas né dans ce pays, je n’y ai pas grandi, je n’en connais presque rien, et pourtant je sens en moi le poids de son histoire, la force de sa vie, une sorte de fardeau que je porte sur mon dos partout où je vais.

J’aime ces noms. Ils sont très doux. Ils sont au fond de moi, des murmures. 

Papa, Maman, vous aimez bien la pluie aussi, quand on est mort on aime la pluie parce que ça ressemble aux larmes. Quand je suis petit je ne sais pas dire « il pleut », je dis : « il pleure ».

Je suis de retour. C’est un sentiment étrange, parce que je ne suis jamais venu à Maurice. Comment peut-on ressentir cette impression pour un pays qu’on ne connaît pas ?

Ici, au milieu des cannes, le temps n’existe plus. Je peux voir ce lieu exactement tel qu’il était, trois cent dix ans auparavant, quand les dodos vivaient leurs derniers jours.

Quelque chose de très ancien entre en moi par la peau du visage, par les paupières fermées, quelque chose qui me nourrit et circule dans mon sang, me donne mon nom, mon lieu de naissance, mon passé, une vérité…

Raphus cucullatus, l’ancêtre de l’île, le fameux dronte, ou dodo, comme on voudra.

« Vous m’obligez. » J’aime bien dire ça, c’est un mot que les gens ne connaissent pas, mais ils savent que c’est la politesse, et ils aiment ça.

Les rues sont des rivières, je vois passer toutes sortes de choses, des débris, des taches de couleur, des ombres.

[…] je regarde le bulldozer qui marche et écrase, j’entends les cris des verres cassés, ça fait le bruit des os qui se brisent, la pauvre Artémisia, ses os et ses dents, ses verres et ses assiettes, les tableaux où elle montre les photos de ses petits neveux et nièces et aussi la photo d’elle que Papa a faite […]

Ils prennent le piano et la maison, mais moi je garde les notes dans ma tête, et quand je veux, je les fais voler.

En 1796, l’année où Axel Felsen débarque à l’île de France avec sa famille, la forêt couvre les neuf dixièmes de l’île. En 1860, quand les Felsen participent à l’ère industrielle, dans les plantations de tabac (tout le monde n’est pas sucrier), il reste encore quelques poches de forêt endémique, sur les hauteurs, aux gorges de la Rivière Noire, à Chamarel, peut-être à Deux Bras.

Dormez, gros oiseaux, gros dodos, glissez-vous vers les songes, fermez vos yeux au monde et entrez dans la préhistoire, vous, les derniers habitants d’une terre qui n’a pas connu les hommes !

je bois ses paroles, puisque c’est tout ce que mon père ne m’a jamais raconté, la mémoire d’un monde disparu.

Dans sa maison, il n’y a rien, pas un souvenir, pas un objet familier. J’aime bien, cela donne plus de force aux souvenirs, parce qu’ils deviennent imaginaires.

Je ne dors pas. Je ne dors jamais dans le cimetière, je ne peux pas dormir, parce que mes paupières ont été mangées par la maladie. C’est pour ça que je suis toujours dans la même journée, du matin au soir et du soir au matin. Je glisse avec les nuages, dans le ciel ils ne dorment jamais, eux non plus, ils avancent en plein ciel, et moi j’avance avec eux, je vais de l’autre côté de la mer.

Elle, c’est autre chose qu’elle vient chercher ici, quelque chose qui la relie au temps, au secret de la création, quelque chose d’aussi lointain et d’aussi constant que les chemins d’étoiles.

Tout est glissement, murmure, épuisement, recommencement.

Je veux voir toutes les traces, remonter à la source de toutes les histoires. Ce n’est pas facile. Elles sont cachées, secrètes, des scandales de famille, des mensonges pieux, l’oubli a recouvert cette île, l’a enveloppée d’une membrane souple et laiteuse d’illusion.

des noms qui s’effacent chaque jour, des noms qui s’enfuient au bout du temps.

Voyager, c’est avoir les yeux ouverts quand tout le monde dort.

Et cette rivière, c’est la première fois que je la vois, ce n’est pas l’eau calme du Caudan, ni la mer avec ses vagues, c’est une eau qui bouge tout le temps, qui glisse, qui descend, personne ne sait où elle va.

À chacun elle parle, non pas avec des mots, mais avec ses yeux, avec son souffle, avec le toucher du bout des doigts, du bout des lèvres.

il connaissait déjà l’existence du Péri Talao, le lac des fées, parce qu’il l’avait vu dans son rêve. Il dit aussi que l’eau de ce lac était sacrée, puisqu’elle n’était autre que l’eau du fleuve Ganga qui coule sous l’océan et surgit au cœur de la forêt, une part du royaume d’Hastinapura, la ville du Bharata.

À Ripailles, à Crève-Cœur, du côté d’Alma, je dors dehors dans les cannes, la petite pluie fine ne me fait pas peur, je me tasse sous un plastique, ou bien je fais un trou entre les racines. La petite pluie, je l’aime bien. Elle est ma musique, elle me berce et me couvre et me caresse.

La ville est mon île maintenant, que ne borde pas la mer, mais les autoroutes qui ronflent et grognent avec le bruit des vagues sur les récifs, les falaises blanches des immeubles dedouze étages, aux mille fenêtres, les terrains vagues et les talus du chemin de fer, les ponts noircis par la suie, les forêts hérissées où s’accrochent les sacs en plastique.

Nous arrivons dans des endroits inconnus, des endroits sans nom, mais est-ce que ça sert à quelque chose un nom si aucune rue ne va vers la mer ?

je l’aime bien parce qu’elle ne parle pas, seulement avec ses mains et avec ses yeux, et je suis content parce qu’il y a toujours trop de mots dans le monde.

La chaîne des hautes montagnes forme une armée sévère qui garde le silence, ultime rempart contre le temps moderne qui lessive les cerveaux et ensevelit le passé.

Je n’ai rien à demander, c’est une histoire qui va disparaître, il n’en restera rien, juste ces photos pâlies, et des images saintes tombées des vieux missels. C’est l’aube d’un temps ancien, elle allume l’horizon mais elle ne parvient pas à faire grandir le jour, c’est trop tard.

Personne ne pleure, juste quelques raclements de gorge pour simuler l’émotion, quand vous êtes vieux vous êtes déjà mort longtemps avant qu’on vous enterre.

« Ah mon Dieu docteur si vous saviez… » Mais ils ne terminent pas leur phrase alors le docteur ne peut pas savoir.

« C’est parce que je ne dors pas, les jours se suivent, et c’est tous les jours la même journée. »

 

Info : légende de Dayamanti : Dayamanti (दमयंती) est un personnage de la mythologie hindoue dont l’histoire est contée dans le Mahabharata.
Damayanti est la Princesse du Royaume de Vidarbha.
Nala est le fils du roi de Nishadha et le plus beau de tous les hommes, le plus habiles des écuyers, soumis aux dieux et brave à la guerre.
Damayanti tombe amoureuse de Nala sans le connaître et tombe dans la mélancolie. Son père décide alors de convoquer tous les souverains du pays à une fête du svayamvara (स्वयं‍वर, « choix personnel », la fête des fiançailles où elle doit choisir son époux).
Sur la route pour se rendre à l’événement, Nala croise quatre dieux, Indra, Agni, Varuna et Yama, qui prétendent être également amoureux de Damayanti et qui lui demandent de lui transmettre leurs vœux. (Wikipédia)

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