Rash, Ron « Par le vent pleuré » (RL2017)

Auteur : Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Un pied au paradis (2002 / 2009) [ , Le Chant de la Tamassee (2004 / 2016), Le Monde à l’endroit (2006 / 2012) , Serena (2008 / 2011) , Une terre d’ombre (2012/ 2014) et Par le vent pleuré (2016 / 2017) .

Seuil – Cadre vert – Date de parution 17/08/2017 – 208 pages

Résumé : Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : The summer of Love … Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations. Le temps d’une saison, la jeune fille bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, et scellera à jamais leur destin – avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant sur fond de paysages grandioses l’éternelle confrontation d’Abel et de Caïn.

« Rash est un conteur envoûtant, qui fait monter avec brio la tension entre le passé et le présent de l’histoire. Une histoire fondée sur le contrôle, le Mal et la nature même du pouvoir, celui de sauver comme celui de tuer. » The Washington Post

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

 

Mon avis : Voici un commentaire étayé par une interview de l’auteur

Ron Rash vit dans un endroit sauvage qui sert de cadre à ses écrits, une petite ville des Appalaches, l’Ouest de la Caroline du Nord, le Sud rural et montagneux. Dans tous ses textes il semble mettre en valeur l’endroit dont il est originaire et où il vit. Ces romans ont pour point de départ une image et non une idée. Toujours dans l’incertitude, il décrit, est un témoin de son époque et de son environnement et n’émet pas de jugement.

Ce livre est « l’éducation sentimentale » version Ron Rash. C’est l’histoire d’Eugène à 16 ans (1969) et près de 50 ans plus tard, à l’époque actuelle. Le jeune idéaliste à fait place à un ivrogne invétéré qui est totalement passé à côté de sa vie.

C’est aussi une histoire de famille ; les rapports entre deux frères, Eugène et son frère ainé, à qui tout réussit. C’est la domination d’un grand-père castrateur.

C’est l’éveil à la vie suite à la rencontre avec Ligéia, une sirène qui débarque de Floride qui va entrainer les deux frères hors du droit chemin et disparaitre. D’ailleurs dans le roman Ligéia a dès sa première apparition la faculté de disparaitre. Sa disparition finale ne va donc pas inquiéter Eugène. Pour lui elle est une sirène, un être d’exception, totalement étrangère à son univers. D’ailleurs une sirène dans la mythologie est un être qui séduit et détruit, qui bouleverse l’ordre établi. Ligéia, c’est également une référence à la nouvelle d’E.A.Poe qui parle d’une femme qui a disparu et revient hanter l’existence.

Ce livre est de fait une sorte de rédemption de haute lutte.

Au final je dirais : Plus je lis Ron Rash et plus j’aime !   J’aime son écriture, les ambiances… et je suis heureuse d’en avoir encore d’autres livres à découvrir.

 

Extraits :

Je me suis glissé dans cette bouteille de whiskey et j’y suis resté

Je n’avais encore jamais pensé ainsi au whiskey, mais c’est bien ce qu’on recherche – être suspendu dans cet éclat ambré. Ce qu’on recherche sans toujours y parvenir, parce que ce matin je n’en trouve pas le chemin.

On fait certains choix et l’on s’éteint sans avoir jamais pu vérifier s’ils étaient bons ou mauvais.

Être pauvre, ça ne vous rend pas plus noble, m’a-t-elle affirmé un jour.

Elle a simplement regardé à travers moi, dans un avenir où je n’existais pas.

Bien sûr, qui peut oublier son premier amour, son premier rapport sexuel, ou son premier verre ? Surtout si tout arrive en même temps.

Votre moitié vous croit meilleur que vous ne l’êtes, et pendant un moment, à vrai dire, vous partagez cette opinion. Mais un beau jour vous cessez d’y croire, et bientôt votre épouse aussi, c’est alors que vous lui rappellerez où elle vous a rencontré, et le verre de whiskey qui était posé entre vous sur le comptoir, et elle dira : « Oui, je t’ai rencontré dans un bar. J’ignorais simplement que ta vie se déroulerait comme si tu n’en étais jamais sorti. »

Dans la vie, on fait des choix, nous répétait-il souvent, et il faut accepter les conséquences de ces choix.

[…]je me demande si les médecins des petites villes ne tirent pas plutôt leur pouvoir de ces moments où ils auscultent, en se servant de leurs mains et de leurs yeux, sinon d’instruments, les parties les plus intimes de notre corps.

Mourir a peut-être été la seule chose qu’elle ait jamais faite sans sa permission.

Tout du long, des souvenirs tournent comme les pages des éphémérides dans les vieux films et brouillent les événements, brouillent le temps.

Le silence peut être un lieu. Ce sont les mots qui me viennent. C’est là, d’ailleurs, qu’une si grande part de ma vie a été vécue, que des heures vaines se sont écoulées, le bruit le plus fort, le tintement des glaçons dans un verre.

Voir l’éclat ambré du whiskey, c’est être dehors dans le froid et regarder un beau feu derrière une vitre.

Cayre, Hannelore «Série Christophe Leibowitz»

Auteur : Hannelore Cayre est une romancière, scénariste et réalisatrice française, née le 24 février 1963 à Neuilly-sur-Seine1. Elle est également avocate à la cour d’appel de Paris en tant que pénaliste et collabore à la Revue XXI. Après sa série Christophe Leibowitz, elle publie en 2012 Comme au cinéma – Petite fable judiciaire. En 2017, « La Daronne » obtient le Prix Le Point du polar européen.

Les trois tomes sont commentés sur la même  page : « Commis d’office », « Toiles de maitre » et «Ground XO » 

Tome 1. Commis d’office (2004, prix Polar derrière les murs 2005)

Résumé : Comment Christophe Leibowitz, avocat revenu de tout, loin des belles affaires d’Assises dont tout le monde parle, éternel commis d’office à la défense de délits minables, est-il enfin parvenu à être satisfait de son sort ? Est-ce parce qu’il occupe ses journées à convertir avec une patience extrême un proxénète albanais à la lecture de L’Education sentimentale derrière les barreaux de la prison de Fresnes ? Ou est-ce parce que son nom s’étale en première page aux côtés de celui de l’ennemi public numéro un ?  La justice au quotidien, des personnages surprenants, une intrigue solide, des situations cocasses pour un premier roman qui s’impose immédiatement par son rythme et un ton original et rapide.

Mon avis : Après avoir adoré « la Daronne », et sur les conseils de mon homme, j’ai enchaîné sur la trilogie ! J’adore ! Cet humour, cette verve, cette légèreté. Dès le premier le style de Hannelore Cayre est reconnaissable et je susi totalement addict ! Anti-héros par excellence, dans un monde de petits délinquants peu reluisants, elle réussit à nous faire nous intéresser à un personnage sans épaisseur et sans charisme. Un avocat qui n’aime semble-t-il que son métier mais qui est totalement largué, au point de prendre la place d’un détenu qui lui ressemble… Mais c’est jouissif à lire. Une petite incursion dans le monde des avocats pénalistes commis d’office, qui galèrent et ne font pas la une, qui rament pour survivre. Bienvenue dans le monde des petites arnaques plus ou moins minables, de la magouille et du pas net… C’est court, c’est enlevé, et sympa à lire.

Extraits :

Ma vie commençait mal car elle commençait sans passion.

Doué en rien et bon à tout, je m’étais inscrit après le bac sur les conseils de mon père dans ce qui était d’abord une fac de droite avant d’être une fac de droit.

Une douche froide, évidemment, non pas parce qu’il n’y a plus d’eau chaude mais parce qu’à Fresnes, il n’y a jamais eu l’eau chaude.

vous êtes à l’avocat ce que le Pinscher est au chien : un truc tremblotant et dégénéré pour vieille dame. Une imposture.

Lorsque je suis venu me présenter à lui, j’ai lu dans ses yeux qu’il savait qui j’étais, pourquoi j’étais là, pour qui j’avais travaillé et bien d’autres choses encore que je ne savais probablement même pas moi-même.

Tome 2 : Toiles de maitre (2005)

Résumé : Sorti de prison et plus que jamais dans la ligne de mire de son Ordre, l’avocat Christophe Leibowitz renoue difficilement avec son métier. C’est à l’occasion d’une étonnante affaire de tableaux volés qu’il s’aperçoit qu’un front invisible se mobilise pour l’éradiquer. Flanqué de ses sulfureux amis, Leibowitz part sans le savoir à la recherche de sa propre histoire et va découvrir une France hantée par ses vieux démons. Une intrigue bien construite, une vision hilarante et sans pitié de la justice, des situations aussi rocambolesques qu’absurdes et surtout un style au rythme et à la puissance inimitables.

Mon avis : Maintenant qu’il est riche illégalement, il n’’est pas plus heureux et mieux entouré ! Il va donc retourner au turbin, et replonger dans son monde de petits malfrats (ou plus gros) mais toujours aussi peu fréquentables. Et comme si la vie n’était pas assez ure, il est en plus dans le collimateur du fisc. Il va se prendre d’amitié pour un vieux facho qu’il va faire libérer, et opposé avec un avocat de la haute qui le déteste et lui en veut. Au cœur du problème un cambriolage qui fait ressurgir des tableaux qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir évoqué. On ajoute à cela l’ancienne fiancé de Leibowitz qui refait son apparition, divorcée et avec 3 filles…

Déjanté comme j’aime, imagé, caustique, soupoudré d’actualité en matière de pénalisation des délits. A force d’être à la masse, avec sa logique bien à lui, le petit avocat en devient sympathique. Et toujours cet humour détergeant et cette galerie de personnages à coucher dehors et pourtant crédibles… Des petits plaisirs courts qui s’enchainent avec bonheur…

Extraits :

Un récidiviste. Au sens médical du terme ; du latin recidivus : réapparition d’une maladie infectieuse après sa guérison.

Il vaut toujours mieux se faire violer par des types à l’ADN défavorablement connu des services de police que par des violeurs de passage venus étudier le français.

Des images déferlèrent dans mon esprit comme dans une expérience de mort imminente …

Les trottoirs entourant la Santé étaient d’une tristesse infinie depuis que le code pénal était venu interdire quelques mois plus tôt les parloirs sauvages. Un an de taule, qu’elles encouraient à présent, les pauvres femmes de détenus, qui jadis debout sur les voitures montraient leurs enfants ou criaient des mots d’amour à leurs hommes.

Ce petit monde judiciaire formant avec les autres professions libérales du coin, les médecins, les dentistes et les pédicures, ce gotha minable décrit avec soin par Balzac : les notables de province.

Le mot “Paris” ne manque jamais son effet chez l’avocat de province, déclenchant l’inévitable “ah !” de celui qui ne dit rien mais qui n’en pense pas moins.

Clairvaux pour un pénaliste, c’est un peu comme Memphis pour un rocker ou Zion pour un rasta : ça n’est pas rien.
Un sanctuaire de la répression.

C’est le souvenir des “cages à poules”, des cellules à la Louis XI d’un mètre cinquante sur deux avec des grillages en bois qui n’ont fermé qu’en 71, la même année où Buffet, accompagné du pauvre Bontemps, a égorgé un gardien et une infirmière. Ce sont les évasions sanglantes et les mutineries, les incendies à répétition…

C’est l’illustration de ce que les avocats s’acharnent à faire comprendre aux magistrats : la société ne gagne rien à acculer un homme à ne plus rien avoir à perdre.

À l’instar des vieux truands, il était une encyclopédie vivante de la vie carcérale et un annuaire des ténors du Barreau des cinquante dernières années.

à la Libération, les autorités avaient incarcéré tout ce que les filets de l’épuration avaient pu attraper comme gamins de collabos qui erraient sans parents.

Juif…” Un mot plein de mystères… Un mot lourd… Qui, en me permettant de me draper dans la souffrance des autres, me rendait vachement intéressant.

À une heure du matin, alors que les garçons nous poussaient dehors avec ce métalangage si parisien qui consiste à empiler les chaises sur les tables avec un potin effroyable, nous décidâmes de nous replier sur le bar du Lutetia

D’aucuns diront que je vivais comme un convalescent, d’autres comme une cerise confite à l’eau-de-vie.

On l’appelle Chamalow. Parce qu’il est rose, gros et mou.

Ce n’était pas l’argent qui me motivait à faire des conneries. Loin de là. J’étais investi d’une mission déique : je livrais une croisade contre l’hypocrisie des magistrats donneurs de leçons et des confrères intéressés uniquement par l’argent.

D’habitude, je fuis les victimes. Collantes comme la pitié, elles sont par essence tyranniques en ce qu’elles puisent dans leur souffrance judiciairement reconnue une légitimité à faire chier leur conseil.

Vous êtes une mine antipersonnelle enterrée dans le sol et c’est moi qui ai eu la malchance de vous marcher dessus.

Je me sentais triste. Un peu comme Icare qui se serait pris les ailes dans une ligne à haute tension.

Tome 3 : Ground XO (2007)

Résumé : Christophe Leibowitz-Berthier, l’avocat désastreux dont Hannelore Cayre nous a raconté les aventures dans Commis d’office et Toiles de maître, exerce depuis vingt ans, il sombre dans l’alcoolisme et se voit contraint par la loi de suivre un traitement psychologique. Il devra donc écrire régulièrement à son psy, jusqu’au moment où il va se découvrir héritier d’une partie des cognacs Berthier et décider d’en faire la boisson à la mode dans les banlieues françaises, comme le Rémy Martin l’est aux États-Unis chez les mauvais garçons du rap.  En compagnie du rapeur et fin versificateur Termite, aussi un peu dealer, Hannelore Cayre nous fait explorer les embrouilles du rap et ses mythologies. Leibowitz n’arrivera pas à faire fortune mais nous visiterons avec lui des territoires aussi exotiques que les tribunaux ou une exploitation viticole familiale de la région de Cognac.

Mon avis : C’est reparti pour un tour ! L’auteur continue de nous faire découvrir les coulisses du monde pénal, carcéral, judiciaire. Nul doute que notre héros/antihéros va transformer cet héritage en galère… Comme d’hab’, il en loupe pas une et a le chic pour se foutre dans les confles les plus incroyables. Toujours aussi inventif ! La réinsertion vue par Leibo est une belle tentative. Sera-t-elle couronnée de succès ? Une fois de plus, il va agir dangereusement… pour le bien de ses clients… Quel sera le résultat ? Son changement de « carrière » va-t-il sse passer comme il le souhaite ?  Le personnage me fait penser aux sucettes colle-aux-dents de mon enfance… Tu peux pas t’en défaire, avec un coté sucré et un coté acide… J’ai adoré ce looser qui repart toujours au turbin pour défendre des causes perdues et qui croit en l’aâme humaine… La description du monde de la justice est savoureuse et sans pitié…

Belle découverte que cette romancière.

Extraits :

Moi, le type gangrené par la névrose, qui me sentais anéanti chaque fois que je me remémorais avoir eu un jour des parents, j’avais quelque part une Famille !

Il existait dans le droit pénal une infinité de sous-spécialités.
L’avocat qui faisait dans le noich (chinois) : atelier clandestin, service d’hygiène, règlement de comptes, émigration… n’était pas le même par exemple que celui qui faisait dans le cul : tapin, proxo, bar à hôtesses, sex-shop, vidéo pédophile…

Bref, des bobos trop respectueux des lois pour se fournir au kilo dans les cités, mais pas suffisamment pour s’abstenir de fumer.

… On les jugeait. Ils refaisaient un peu de taule pour la forme puis ils sortaient, pris en charge par des éducateurs. Ils reprenaient ensuite leur place comme si de rien n’était dans cette immense entité au visage noir que le bobo continuerait d’appeler “mon dealer” au même titre que la bourgeoise du XVIe disait “mon traiteur” ou “mon boucher”.

Bien qu’il n’y ait soi-disant aucun dossier merdique, il y en avait tout de même des particulièrement à chier.

Leçon n° 1 prodiguée par la justice : ça coûte plus cher de braquer une bagnole de prix que de cogner sa femme ou son môme, d’escroquer des millions à l’État ou de faire travailler pour que dalle deux cents Chinois dans une cave.
Car il est bien là, le trouble à l’ordre public : que deviendrait notre monde si les gens commençaient à avoir peur de parader dans des produits de luxe ?

Ma cousine n’était pas à proprement parler une crétine. Elle était juste… pathologiquement normale.

En quelques phrases, ils énumérèrent leurs connaissances communes dans cette bourgade que l’on nomme Paris pour en conclure qu’ils pouvaient sans danger être les meilleurs amis du monde.

Le rap, ça transcende la violence.

A part ça, mon quotidien est le même que le vôtre : répétitif et frustrant : une psychose croquignolette pour des heures interminables de bovarysme.

la dame patronnesse au tailleur plouc que j’avais devant moi était à peu près aussi excitante qu’une maman qui se démène pour vendre des quatre-quarts pleins de grumeaux à une kermesse de gens fauchés.

Alors, leurs couilles prises dans l’étau du pouvoir exécutif, ces magistrats allaient comme toujours me regarder plaider d’un air figé, et puis ils me diraient “non”, parce que “non” c’est toujours moins risqué.

 

 

 

Mey, Louise «Les Ravagé(e)s» (2016)

Auteur : Après Les Ravagé(e)s (2016), elle vient de publier son deuxième roman Embruns (voir article) . La suite de « Les Ravag(é)es est prévue pour 2018
Fleuvenoir 432 pages (2016) Pocket (2017) 448 pages

Résumé : Andréa est une silhouette chancelante après un énième samedi soir alcoolisé. Ses amies ont prolongé la fête, les taxis ont déserté la place, le vide a empli l’espace et on a qu’une envie, ici et maintenant : faire passer le temps plus vite. Mais pas le choix. Il s’agit d’être pragmatique : mettre un pied devant l’autre, entendre le bruit de ses pas en triple exemplaire et trouver ça normal, fixer la lumière, un point de civilisation. Ne pas tomber.
Pourtant, cette nuit-là ne ressemble pas aux autres. La tête collée au bitume, dans l’urine et la poussière, Andréa a mal.
Alex est flic et mère célibataire. Elle officie aux crimes et délits sexuels d’un commissariat du nord de Paris. Chaque jour, elle voit défiler les plaintes pour viol, harcèlement, atteinte à la pudeur. L’ambiance est à l’anesthésie générale et il faut parfois lutter pour continuer à compatir. Ses parades pour éviter de sombrer : la bière, sa fille et les statistiques.
Sauf quand deux affaires viennent perturber la donne.

Contexte social : le Conseil constitutionnel venait d’annuler la loi sur le harcèlement sexuel. Ce qui invalidait de facto les procédures en cours et laissait des dizaines de victimes désemparées.

Mon avis : Premier opus d’une future série de cette équipe de flics parisiens. Beaucoup aimé. J’avais lu juste avant le deuxième livre de cette jeune auteure, qui est un huis clos « Embruns » (voir article) et donc n’est pas dans la lignée de celui-ci. Bluffée par les deux romans. Ici on entre dans le quotidien d’une inspectrice de police Alex, confrontée au sordide et au machisme. Une enquête qui vous colle à la peau dans le monde du viol, de la violence urbaine. Au fil de l’enquête, on va évoquer plusieurs volets de la traque : les fausses pistes, le rôle des médias, le machisme, le refus de coopérer, le manque de moyens, l’envie – ou pas – de mener à bien certaines enquêtes, l’alcoolisme, la collaboration entre polices. Suspense jusqu’au bout. J’ai eu à plusieurs reprises des fausses intuitions… je me suis fait mener en bateau avec maestria. Dans une ambiance grise et noire comme l’hiver pluvieux et venteux en région parisienne. De plus, j’ai aimé les personnages, les dialogues, l’humour et le sens de la répartie. Vivement la suite de cette équipe.
Seule petite remarque : pour qui ne vit pas en France, il est parfois difficile de connaître la signification des sigles utilisés..

Extraits :

C’est quoi, un zeugma ? demanda Martin.
— Quand tu utilises le même verbe ou le même adjectif pour relier deux idées qui n’ont pas grand-chose à voir l’une avec l’autre,

Elle gardait son énergie pour les choses qui lui semblaient en valoir la peine – et il y en avait peu.

Des fois j’ai l’impression que tu t’en fous.
— Ne dis pas de conneries. C’est juste ça ; je mets de la distance
À petits coups de pinceau, elle étalait le mélange couleur cyan tout en diluant sa journée dans l’oubli.

L’avantage des zones résidentielles, personne ne t’entend hurler…

Alex se demanda si c’était la personnalité qui appelait la profession ou la profession qui modelait la personnalité.

Alex se demanda soudain comment, au fin fond du deuil, au fin fond de la détresse, au fin fond du malheur, les gens continuaient à offrir aux visiteurs l’apparence d’une bienséance cordiale. Distanciation ? Préservation ?

Tu sais bien qu’il va nous appeler en panique le 24 au matin en expliquant qu’il ne savait pas que Noël tombait à cette date-là cette année et qu’il lui faut absolument une idée de cadeau

Si je devais faire un foin à chaque fois qu’un Parisien me met une main aux fesses, il me resterait très peu de temps pour le reste.

Tu m’étonnes qu’il organise les trucs. Si quand c’est trop le bordel il tue des gens, moi aussi à sa place je mettrais tout sous classeur, en ordre alphabétique.

… avait la quarantaine, des lunettes, les cheveux blonds, un pull en grosse laine roulé aux manches qui devait coûter cher et un paquet de récriminations.

Le préfet actuel était connu pour avoir deux centres d’intérêt exclusifs. En premier : lui ; et immédiatement derrière : ce qui pouvait lui être utile.

Et puis ils étaient intervenus dans ce que l’on continuait d’appeler pudiquement des « différends familiaux », comme si la violence conjugale n’était qu’un léger malentendu.

Mais il est 11 h 30, tu déjeunes déjà ?
— Je reviens… tiens-toi à quelque chose : je reviens du sport.
— L’apocalypse est proche.

Elle était à la limite exacte entre la tête légère et l’ivresse profonde ; entre l’envie d’aimer la Terre entière, de faire confiance et de croire en tout, et celle de sombrer et de mâcher son dégoût de l’espèce humaine. Danseuse, équilibriste, elle aimait ce moment où elle pouvait savourer l’illusion du choix.

Ce moment d’attente, ce moment où ce que l’on désire est si proche. La tarte fumante posée sur la table ; le gratin que sa mère laissait dans le four en annonçant « Encore cinq petites minutes »

Elle referma doucement la porte d’entrée derrière lui, et alla se coucher. Sans prendre de douche. Gardant sur elle son odeur, comme un drap supplémentaire, une couche en plus entre elle et le monde. Protégée.

Le jour était déjà tombé, mais elle doutait maintenant qu’il se soit levé aujourd’hui.

Selon un de ces principes de réalité tordus qui président parfois aux sociétés humaines, les femmes, c’était une chose. Les mères, une autre. Il avait protégé la sienne et gagné le droit de s’appuyer sur un mur compact de témoins muets.

Je ne suis jamais sûre de ce que tu sous-entends quand tu dis qu’une femme a du caractère, mais j’ai rarement l’impression que c’est un compliment…

— Je vais chercher à manger ?
— Tu auras ma reconnaissance éternelle.
— Tu veux quoi ?
— Un sandwich au paracétamol.

Apparemment, l’amour aussi était pavé de bonnes intentions.

Ils se demandèrent pourquoi on leur fourrait dans les pattes un expert de gens morts depuis des siècles pour démêler des agressions de gens abîmés, mais bien vivants.

« Ah oui ? Tu veux me montrer la Musulmanie sur une carte […] ? »

J’ai cinq solutions face au conflit, […] : la fuite, la soumission, l’affrontement, le dialogue, et la métacommunication. Ou l’art de faire passer son message de manière détournée.

Elle passait assez de temps à décortiquer ce qui n’allait pas ; elle n’allait pas en plus se mettre à décortiquer ce qui allait bien.

[…] un mois de janvier en « -el » : bilans annuels, analyses prévisionnelles et perspectives trimestrielles.

C’est drôle comme certaines phrases veulent dire le contraire de ce qu’on dit. « T’inquiète. » « Pas de problème. » « Barre-toi, je m’en fous. »

Je me murge responsable, moi, madame, je vais finir avec une cirrhose certifiée Écolabel, je suis AB, Alcoolique et Bio.

Comme chaque année, le froid en hiver était une énorme surprise. RER, trains et bus déclaraient forfait. De l’autre côté de l’Atlantique, les Québécois et leurs moins quarante-cinq degrés se marraient.

Je déteste le mois de mars. Ça n’en finit pas, il fait toujours un temps pourri… On a l’impression que l’hiver va s’étirer pour toujours.

N’importe quel abruti connaissait la règle pour faire oublier une affaire bancale : profil bas et patience. La roue tournait, les catastrophes se succédaient ; une une dramatique chassant l’autre.

Internet, c’est comme dehors, mais avec la protection de l’anonymat. Il y en a que ça excite un peu.

Il a cette espèce de truc bizarre des vrais machos : quelque part, il est tellement persuadé que les femmes, et par extension, les victimes, sont des êtres diminués qui ont besoin de protection, qu’il se révèle extrêmement attentionné.

— … Entre.
— Non. Je ne veux pas entrer chez toi. J’en ai marre. J’en peux plus. J’en peux plus de rester sur le bord. De rien avoir. D’être personne. J’en peux plus de rentrer chez toi. Je veux entrer dedans, dans ta vie.