Rash, Ron « Par le vent pleuré » (RL2017)

Auteur : Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Un pied au paradis (2002 / 2009) [ , Le Chant de la Tamassee (2004 / 2016), Le Monde à l’endroit (2006 / 2012) , Serena (2008 / 2011) , Une terre d’ombre (2012/ 2014) et Par le vent pleuré (2016 / 2017) .

Seuil – Cadre vert – Date de parution 17/08/2017 – 208 pages

Résumé : Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : The summer of Love … Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations. Le temps d’une saison, la jeune fille bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, et scellera à jamais leur destin – avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant sur fond de paysages grandioses l’éternelle confrontation d’Abel et de Caïn.

« Rash est un conteur envoûtant, qui fait monter avec brio la tension entre le passé et le présent de l’histoire. Une histoire fondée sur le contrôle, le Mal et la nature même du pouvoir, celui de sauver comme celui de tuer. » The Washington Post

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

 

Mon avis : Voici un commentaire étayé par une interview de l’auteur

Ron Rash vit dans un endroit sauvage qui sert de cadre à ses écrits, une petite ville des Appalaches, l’Ouest de la Caroline du Nord, le Sud rural et montagneux. Dans tous ses textes il semble mettre en valeur l’endroit dont il est originaire et où il vit. Ces romans ont pour point de départ une image et non une idée. Toujours dans l’incertitude, il décrit, est un témoin de son époque et de son environnement et n’émet pas de jugement.

Ce livre est « l’éducation sentimentale » version Ron Rash. C’est l’histoire d’Eugène à 16 ans (1969) et près de 50 ans plus tard, à l’époque actuelle. Le jeune idéaliste à fait place à un ivrogne invétéré qui est totalement passé à côté de sa vie.

C’est aussi une histoire de famille ; les rapports entre deux frères, Eugène et son frère ainé, à qui tout réussit. C’est la domination d’un grand-père castrateur.

C’est l’éveil à la vie suite à la rencontre avec Ligéia, une sirène qui débarque de Floride qui va entrainer les deux frères hors du droit chemin et disparaitre. D’ailleurs dans le roman Ligéia a dès sa première apparition la faculté de disparaitre. Sa disparition finale ne va donc pas inquiéter Eugène. Pour lui elle est une sirène, un être d’exception, totalement étrangère à son univers. D’ailleurs une sirène dans la mythologie est un être qui séduit et détruit, qui bouleverse l’ordre établi. Ligéia, c’est également une référence à la nouvelle d’E.A.Poe qui parle d’une femme qui a disparu et revient hanter l’existence.

Ce livre est de fait une sorte de rédemption de haute lutte.

Au final je dirais : Plus je lis Ron Rash et plus j’aime !   J’aime son écriture, les ambiances… et je suis heureuse d’en avoir encore d’autres livres à découvrir.

 

Extraits :

Je me suis glissé dans cette bouteille de whiskey et j’y suis resté

Je n’avais encore jamais pensé ainsi au whiskey, mais c’est bien ce qu’on recherche – être suspendu dans cet éclat ambré. Ce qu’on recherche sans toujours y parvenir, parce que ce matin je n’en trouve pas le chemin.

On fait certains choix et l’on s’éteint sans avoir jamais pu vérifier s’ils étaient bons ou mauvais.

Être pauvre, ça ne vous rend pas plus noble, m’a-t-elle affirmé un jour.

Elle a simplement regardé à travers moi, dans un avenir où je n’existais pas.

Bien sûr, qui peut oublier son premier amour, son premier rapport sexuel, ou son premier verre ? Surtout si tout arrive en même temps.

Votre moitié vous croit meilleur que vous ne l’êtes, et pendant un moment, à vrai dire, vous partagez cette opinion. Mais un beau jour vous cessez d’y croire, et bientôt votre épouse aussi, c’est alors que vous lui rappellerez où elle vous a rencontré, et le verre de whiskey qui était posé entre vous sur le comptoir, et elle dira : « Oui, je t’ai rencontré dans un bar. J’ignorais simplement que ta vie se déroulerait comme si tu n’en étais jamais sorti. »

Dans la vie, on fait des choix, nous répétait-il souvent, et il faut accepter les conséquences de ces choix.

[…]je me demande si les médecins des petites villes ne tirent pas plutôt leur pouvoir de ces moments où ils auscultent, en se servant de leurs mains et de leurs yeux, sinon d’instruments, les parties les plus intimes de notre corps.

Mourir a peut-être été la seule chose qu’elle ait jamais faite sans sa permission.

Tout du long, des souvenirs tournent comme les pages des éphémérides dans les vieux films et brouillent les événements, brouillent le temps.

Le silence peut être un lieu. Ce sont les mots qui me viennent. C’est là, d’ailleurs, qu’une si grande part de ma vie a été vécue, que des heures vaines se sont écoulées, le bruit le plus fort, le tintement des glaçons dans un verre.

Voir l’éclat ambré du whiskey, c’est être dehors dans le froid et regarder un beau feu derrière une vitre.

Kerninon, Julia « Une activité respectable» (2017)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Le Rouergue, « la brune », janvier 2017, 60 pages,

Résumé : Dans ce court récit, Julia Kerninon, pas encore trente ans, façonne sa propre légende. Née de parents fous de lecture et de l’Amérique, elle tapait à la machine à écrire à cinq ans et a toujours voulu être écrivain. Dans une langue vive et imagée, un salut revigorant à la littérature comme « activité respectable ». A dévorer ! Prix Françoise Sagan et prix de la Closerie des Lilas pour ses deux premiers romans.

Mon avis : Ecrire lui semble aussi naturel que respirer. Elle a 30 ans, et elle écrit depuis qu’elle est petite. Elle fête cela par ce livre, non pas pour se justifier mais un remerciement, un hommage à ses parents qui l’on baigné dans la lecture depuis l’enfance. Une autobiographie à moins de 30 ans… Un tout petit livre : ce n’est pas un roman c’est une réflexion sur la lecture. On est très déterminés par l’enfance qu’on a eue. Julia au pays des livres… comme Alice au pays des merveilles… Pour elle les livres sont plus que tout : les livres lui apportent tout, la font découvrir, voyager, partir et c’est plus vivant que la vie de tous les jours. Sa mère l’a nourrie de lecture, de mots… et c’est elle qui l’a convaincue de ne pas décrire physiquement ses personnages (Lovecraft qui décrit sans trop en faire pour laisser l’imaginaire parler et ne pas faire d’erreurs). Le lecteur doit avoir de la place et la possibilité d’inventer et de voir avec leurs yeux… Un personnage : la machine à écrire… qui fut un objet important pour elle. Sa description de la librairie, la bibliothèque c’est un peu comme une musique sur une portée..

Le sujet de sa thèse fut l’art et l’artisanat. Pour elle le texte a une texture, une chose qu’il faut « bien fabriquer » comme un artisan.

J’aime infiniment ce qu’elle écrit. C’est le troisième livre que je lis d’elle et c’est un pur bonheur

Extraits :

C’était évident qu’il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu’il n’y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits livres alignés sur des dizaines et des dizaines d’étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre – alors bien sûr, bien sûr qu’on pouvait dormir là, dans une librairie.

Déposés là comme dépareillés dans les fleurs, nos quatre visages démentent tout lien de parenté les uns avec les autres – mais après tout, la photographie et l’amour sont deux arts distincts

Ma mère aime les arbres fruitiers qui lui rappellent le jardin de son père, avec les rameaux de poiriers sur lesquels il fixait des bouteilles pour que le fruit grandisse à l’intérieur et qu’il puisse ensuite les remplir d’eau-de-vie et les offrir à ses amis.

J’ai lu des livres sans cesse, dans une frénésie panique, en cherchant à rattraper le temps, à rattraper ma mère qui semblait tout savoir.

C’est elle aussi qui m’a convaincue de renoncer à décrire physiquement mes personnages – arguant que dans les livres d’horreur parfaits qu’elle avait lus, les créatures monstrueuses ne sont décrites qu’à travers les bruits qu’ils font ou l’odeur qu’ils dégagent, ou même la texture de leur peau, leur température, et que c’est dans ce silence que le lecteur est le plus en mesure d’assembler le monstre intime qui lui fait vraiment peur à lui, personnellement, parce qu’on ne peut pas exactement deviner ce qui effraie quelqu’un d’autre que soi.

il était important de laisser de l’espace au lecteur d’un livre

nous avions beaucoup, beaucoup de chance, me disait-elle, parce que nous avions les livres et que dans les livres les phrases étaient éternelles, noires sur blanc, solides, crédibles – elles n’étaient pas en l’air, elles ne venaient pas de n’importe qui, elles avaient été polies, ordonnées, réfléchies, par des individus précis, attentifs, et elles nous livraient le monde entier, le monde accéléré, perfectionné, lavé de ses scories, sans temps mort, un cours d’eau pur et bondissant, un monde dans lequel nous pouvions nous échapper chaque fois que le monde réel cessait d’être intéressant, ce qui arrivait beaucoup trop souvent quand quelqu’un venait nous parler.

Gertrude Stein avait déclaré : « Si vous ne travaillez pas très dur quand vous avez vingt ans, personne ne vous aimera quand vous en aurez trente »

Cette année-là, j’ai compris autre chose sur ma famille – j’ai pris conscience de notre atavisme dur, notre vision limitée des choses, notre intolérance, qui était violente mais pouvait seule dégager l’horizon pour de bon.

Je pensais que pour être écrivain, je devais m’exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu’à ne plus avoir mal, jusqu’à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence.

j’ai été professeur de calme – moi la nerveuse, l’excessive, la turbulente, j’essayais de lui apprendre le seul calme que je connaissais qui était celui des mots imprimés, je lui lisais John Fante à voix haute, Hemingway, Fitzgerald, Steinbeck, Bernhard, Dickinson et de la poésie expérimentale.

à cette époque, pensais-je, j’étais trop occupée à me ramasser moi-même pour ramasser quoi que ce soit d’autre

C’est vraiment toujours la même journée, il n’y a que les endroits qui changent

je ne possède pas de marge de progression, j’ai aimé toujours les mêmes choses, je ne sais pas changer, je suis comme une pierre au fond de l’eau, tout au plus puis-je m’arrondir à la mesure de mon usure, mais la seule et unique chose qui m’intéresse en tout domaine c’est d’aller vite.

Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout.

l’argent était la porte ouvrant sur le temps libre qui était et resterait ma première nécessité

Dans la famille, personne n’avait jamais gagné assez d’argent pour y croire, alors ils ne croyaient pas à l’argent, ils croyaient à l’expatriation, à la poésie, à la sobriété matérielle, ils croyaient que la littérature était une activité respectable.

C’est un homme de bois, de terre, de feuilles. Pas d’électricité ni de métal. Il ne peut pas s’en servir. Ce n’est pas sa matière. C’est tout.

Je vois les mots un par un, comme des pierres avec lesquelles bâtir un cairn ou un inukshuk, et trouver le seul équilibre possible, tracer la ligne de ricochets la plus souple entre deux rives.

 

 

Info : Joseph Cornell : Bien qu’influencé par Max Ernst, dont il découvre les collages exposés à la galerie Julien Levy, en 1931, et le surréalisme, Joseph Cornell est un farouche indépendant. En janvier 1938, il participe à l’Exposition internationale du surréalisme organisée à l’École des Beaux-Arts de Paris. Pour André Breton, Joseph Cornell a « médité une expérience qui bouleverse les conventions d’usage des objets». Il a aussi été un cinéaste expérimental. Joseph Cornell a vécu la majeure partie de sa vie à New York où il habitait dans le quartier de Flushing avec sa mère et son frère Robert, handicapé par une paralysie cérébrale. Par ses collages surréalistes d’objets et d’images, Joseph Cornell compte parmi les pionniers de l’assemblage, qui prend ici forme de boîtes vitrées rassemblant les objets urbains insatiablement collectés lors de ses flâneries.

Lire : https://1895.revues.org/261