Bannalec, Jean-Luc «L’Inconnu de Port Bélon» (2017)

Auteur : Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme d’un écrivain allemand (Jörg Bong) qui a trouvé sa seconde patrie dans le Finistère sud. Après Un été à Pont-Aven (2014), il écrit la suite des aventures du commissaire Dupin dans Étrange printemps aux Glénan (2015), Les Marais sanglants de Guérande (2016) puis dans L’Inconnu de Port Bélon (2017). Tous ses romans ont paru aux Presses de la Cité.

Les aventures du commissaire Dupin – tome 4

Résumé : Un nouvel hymne à la Bretagne signé Jean-Luc Bannalec !
Port Bélon, perle de Bretagne, célèbre dans le monde entier pour ses huîtres… Et théâtre de
nouveaux mystères pour le commissaire Dupin appelé à la rescousse après la découverte d’un
corps, inerte, ensanglanté. Aussitôt signalé, celui-ci a disparu. Volatilisé ? Dans les monts
d’Arrée, on trouve un second cadavre Il s’agirait d’un Ecossais, modeste pêcheur et saisonnier
dans les parcs à huîtres. Sur son bras gauche était gravé le Tribann, symbole d’une association
druidique…
De l’Ecosse aux monts d’Arrée jusqu’à Port Bélon, y a-t-il un lien entre les deux affaires ?
Pour le découvrir, Dupin plonge en eaux troubles au cœur du milieu, très concurrentiel,
des ostréiculteurs…

Mon avis : Sur la lancée, le tome 4 … Je découvre le monde des ostréiculteurs et je visite la région, ; cela me donne envie de déguster des huîtres ! On y croise aussi des manchots royaux et papous, des requins… Coté huitres, plongée dans l’ ostréiculture, mais aussi dans la dégustation… Plongée dans la culture et la musique celtique, dans les contes et légendes, dans le monde des druides. Et la culture celte ne se limitant pas à l’Armorique, on traverse la mer, direction l’Ecosse.

Deux enquêtes passionnantes qui se croisent et se séparent… Des personnages extrêmement bien décrits, une équipe d’enquêteurs que j’ai de plus en plus de plaisir à suivre. Certains personnages sympathiques et d’autres totalement imbuvables (dont le préfet). Et suspense garanti jusqu’au dénouement. Belle découverte que ce Commissaire Dupin, originaire… du Jura qui découvre la Bretagne après avoir été muté depuis Paris.

Extraits :

 

« La Bretagne compte deux saisons : la brève saison des averses continues et la longue saison des courtes pluies. »

Autour de l’estuaire de Port-Bélon, les petites routes n’avaient pas de nom – une particularité fréquente dans la région – et son GPS ne lui servirait à rien.

Le paysage était presque irréel. Hostile, étrange, sauvage comme dans un conte de fées sinistre. L’endroit parfait pour laisser son esprit vagabonder dans des sphères imaginaires et fantastiques comme les récits et légendes qui hantaient ces lieux. C’était l’habitat des druides, des magiciens, des fées, des nains et autres êtres fabuleux. Un lieu intimidant, inhospitalier pour de simples humains. Un décor rêvé pour des films de fantasy – les personnages de Frodon, Gandalf et leurs acolytes auraient fort bien pu évoluer dans de tels paysages.

C’est à la tombée de la nuit que les Kannerezed, les blanchisseuses de la nuit, des femmes au corps osseux et à la peau pâle, commencent à laver les linceuls des morts dans la lande.

Ce n’était pas parce qu’on faisait partie des vivants actuels qu’on était plus important que ceux d’hier ! Quel orgueil, quelle arrogance de la modernité !

La vérité des rêves ne faisait aucun doute en Bretagne.

Vous connaissez bien le dicton breton : rien n’est plus réel que ce qu’on ne voit pas ! Le monde est une forêt enchantée. Toute chose cache un sens. Les rêves sont un excellent indicateur.

L’Ecosse, l’Irlande, le pays de Galles, la Cornouailles, l’île de Man et la Bretagne – les « six nations celtiques », selon leur propre appellation.

L’écrit était considéré comme d’importance moindre, car le savoir devenait statique et immuable, ce qui était sa négation même. Ainsi le récit constituait-il la plus haute instance de la connaissance.

Etre druide entraînait une chose, plus que toute autre : être capable de raconter, de transmettre.

les druides. Tout comme chez les francs-maçons, il existe trois grades : les ovates, qui portent l’habit vert, les bardes, qui sont en bleu, et les druides, en robe blanche. Peut-être était-il vraiment druide.

Le fait qu’Aphrodite, la plus belle des femmes et déesse de l’amour, soit née dans une huître ajoutait beaucoup à son charme. Sans compter que ce mets s’accompagnait des meilleurs vins.

Les huîtres accumulent en elles le goût de l’eau dans laquelle elles vivent. Elles sont en quelque sorte un « pur concentré de mer ». Même chose que pour le vin avec le sol et le climat qui leur donnent leur saveur unique. Pour l’huître, c’est l’eau. Pour le vin, le terroir ; pour nous, le merroir.

Il est important de choisir un vin de même qualité – en fonction du goût, de la provenance et du type d’huître. Tous les vins blancs ne conviennent pas. Le muscadet s’accorde merveilleusement aux Bélon ! Le chablis n’est pas mal non plus, et pourquoi pas un pouilly-fuissé ou un puligny-montrachet – une véritable merveille !

L’Ankou, sombre créature armée d’une faux, était omniprésent dans l’imaginaire breton, sans pour autant inviter au fatalisme, à la résignation ou même au désir de mourir. La mort n’était pas écartée de la vie, c’était tout. Elle en faisait partie.

De temps à autre, une ondée s’ajoutait aux rafales qui fouettaient le sol. C’était un temps à réveiller un mort.

Quand il s’agissait de phénomènes naturels, en général, les Bretons étaient plutôt détendus. Ils savaient que la nature était la plus forte, qu’elle aurait le dernier mot, quoi qu’ils fassent. Cela ne voulait pas dire qu’ils acceptaient leur destinée sans broncher. Ils faisaient ce qui était en leur pouvoir pour se défendre, sans perdre leur sang-froid, sans céder à la panique.

L’Atlantique lui-même s’était mis sur son trente et un dans son costume bleu nuit. Il s’étendait à perte de vue, paisible, presque solennel. On le devinait bien ici, ce bout du monde.

La silhouette des Glénan se dessinait à l’horizon. Ce soir-là, l’archipel mythique semblait flotter au-dessus de la mer, majestueux et secret.

Lire l’article du Télérama : http://www.telerama.fr/livre/jean-luc-bannalec-l-ecrivain-allemand-qui-passe-la-bretagne-au-peigne-fin-avec-un-succes-fou,156568.php

 

 

Bannalec, Jean-Luc « Les Marais sanglants de Guérande » (2016)

Auteur : Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme d’un écrivain allemand (Jörg Bong) qui a trouvé sa seconde patrie dans le Finistère sud. Après Un été à Pont-Aven (2014), il écrit la suite des aventures du commissaire Dupin dans Étrange printemps aux Glénan (2015), Les Marais sanglants de Guérande (2016) puis dans L’Inconnu de Port Bélon (2017). Tous ses romans ont paru aux Presses de la Cité.

Les aventures du commissaire Dupin – tome 3

Résumé : Meurtres à Guérande… et troisième enquête pour le commissaire Dupin, contraint de mettre son grain de sel pour résoudre ce nouveau mystère au coeur des marais salants, un mystère où chimie et biologie ne riment pas avec écologie…
En ce jour de fin d’été, le commissaire Dupin arpente les sentiers labyrinthiques de Gwen Rann, le Pays blanc, où s’étendent à perte de vue les marais salants de Guérande. C’est à la demande de Lilou Breval, journaliste d’investigation à Ouest-France, qu’il est venu fureter à la recherche de mystérieux barils. Soudain, Dupin est la cible d’une fusillade. Il se refugie in extremis dans un grenier à sel.
Le lendemain, la journaliste est injoignable… Dupin mène son enquête auprès de professionnels des marais salants, de la directrice du Centre du Sel et de Céline Cordier, jeune chimiste. Où sont les fameux barils ? Sont-ils destinés à porter atteinte au sel de Guérande ? A qui ce préjudice profiterait-il?
Epaulée par la fidèle Nolwenn, Dupin plonge une fois encore au coeur des mystères du pays breton et découvre les multiples enjeux de la récolte de l’or blanc… et les convoitises qu’il suscite.
« En grand amoureux de la Bretagne, l’auteur met un point d’honneur à dépeindre avec soin le paysage régional, ses coutumes et son quotidien. »Nora Moreau –Le Parisien

Mon avis : Je viens de découvrir le Commissaire Dupin et ses enquêtes bretonnes. Je pense que cette série devrait plaire aux amoureux de la Bretagne. Cette enquête est menée par deux Commissaires, et le suspense règne jusqu’à la fin. Les personnages sont sympathiques et j’ai beaucoup apprécié cette lecture.
Tout tout vous saurez tout sur le monde du sel, les marais salants, le gros sel, la fleur de sel, le tout saupoudré par des contes et légendes celtes… Bonne visite de Guérande et ses environs…

Extraits :

La fleur de sel est le sel le plus noble et le plus délicat du monde – le plus rare, aussi. Saviez-vous qu’elle était utilisée pour la conservation des sardines jusque dans les années 1980, et qu’on la considérait comme un produit de deuxième ordre ?

Elle formulait ces accusations comme s’il s’agissait de considérations météorologiques.

Un monde dur et, par conséquent, particulièrement humain

Un croisement séduisant entre Marie-Antoinette et un barracuda

le Men-er-Hroech’h. Ce menhir de vingt-cinq mètres de hauteur aurait été le plus grand du monde s’il ne s’était cassé en quatre morceaux, il y avait de cela des siècles et des siècles. La légende disait qu’il avait été brisé par les fées.

Le sable fin était parsemé de rochers noirs et pointus derrière lesquels s’élevaient des oyats, de hautes fougères et des pins, partout les pins

Le mot « abysse » l’avait toujours effrayé quand il était enfant, il l’associait à des monstres terrifiants vivant dans les tréfonds de la mer.

Il suffit parfois à un individu de franchir une limite souvent invisible pour qu’il ait l’envie ou l’audace d’aller plus loin. Et dès lors, tout lui semble étrangement dérisoire et cela entraîne aisément des dommages collatéraux.

Or chaque lieu-dit avait sa légende, puisque rien, dans l’univers celtique, n’existait sans raison.

L’île tout entière semblait somnoler paisiblement sous le soleil, tout était aérien, comme en suspens, en lévitation. L’azur du ciel, pur au point de paraître irréel au cours des jours et des semaines précédents, semblait décidé à ne pas se laisser troubler. Même sans l’exagération bretonne, un véritable parfum de Méditerranée flottait dans l’air.

Vous avez un don pour les signes, j’en suis sûre. C’est ça, l’essence des Bretons. Ils se repèrent dans le monde comme dans une forêt hantée. Chaque objet, chaque individu cache un sens, un secret.

La réalité scientifique ne laissait subsister aucun doute : la caféine était une bénédiction, une consommation régulière diminuait les risques de démence, de migraine, d’un certain type de diabète et bien d’autres menaces. Rares étaient les produits dotés d’autant de vertus bienfaisantes, hormis peut-être le chocolat et le vin, pour lesquels Dupin nourrissait des sentiments similaires. Au fond, ces substances n’étaient rien d’autre que des médicaments.

le sel avait surtout été le moyen de conserver les aliments jusqu’à l’invention de la conserve au début du XIXe siècle

Il était amusant de voir une personne inflexible se plaindre de l’intransigeance d’une autre.

Il existait tant de mobiles pour les meurtres : les drames humains dans toute leur variété, les blessures, les passions tragiques, l’envie, la vengeance – toutes ces émotions « à chaud » pas toujours détectables d’emblée. Et puis il y avait les assassins froids, calculateurs, sans scrupules, prêts à piétiner autrui pour parvenir à leurs fins. Ils poursuivaient leurs intérêts rationnellement, les victimes n’étaient pour eux que des dommages collatéraux qu’il fallait accepter si on voulait réussir. Ils existaient, ces individus sans conscience.

Mey, Louise «Embruns» (2017)

Auteur : Après Les Ravagé(e)s (2016), elle vient de publier son deuxième roman Embruns (voir article) . La suite de « Les Ravag(é)es est prévue pour 2018
Paru chez Fleuvenoir – 336 pages

Résumé : Béa, Chris et leurs deux rejetons de presque vingt ans sont charmants, sportifs, talentueux et, surtout, ils forment une équipe complice.

Voilà une famille qui a le bon goût dans le sang, chérit les matières nobles, les fruits du marché, le poisson jeté du chalutier, la tape amicale dans le dos des braves. Voilà une team unie qui porte haut les valeurs d’authenticité, d’équité, d’optimisme. Les Moreau – c’est leur nom – ne perdent pas une miette de leur existence. Ils sont insupportablement vivants.
Et comme le veut l’adage, les chiens ne font pas des chats : Marion et Bastien sont les dignes héritiers de leurs parents. Ils ne les décevront pas.
Pour l’heure, tous les quatre se sont réfugiés le temps du pont du 14 Juillet sur une île de Bretagne. Un coin de paradis si prisé qu’il est impossible d’y séjourner sans passe-droit. Mais, même l’espace d’un week-end, impossible n’est pas Moreau.
Seulement, quand au retour d’une balade Béa, Chris et Bastien trouvent la maison vide, la parenthèse enchantée prend soudain l’allure d’un huis clos angoissant. La petite île, devenue terrain boueux d’une battue sous la pluie pour retrouver Marion, va révéler un autre visage : celui d’une étendue de terre entourée d’eau où vit une poignée d’individus soudés comme des frères et aguerris aux tempêtes.

 

Mon avis : Alors bienvenue en Bretagne : sauvagerie garantie à tous les niveaux…
Un suspense magistral, un presque huis-clos angoissant au possible, machiavélique à souhait. Je l’ai dévoré, pas lâché… totalement happée par l’histoire. Je ne vous en dot pas plus…
Et immédiatement, je me suis fait prêter le précédent par la copine : je replonge dans l’univers de cette jeune romancière française .

Extraits :

Comme les doigts d’une même main, dont les gestes se complétaient, fluides, assurés.

« La seule surconsommation qui ne me dérange pas, déclarait Chris, c’est celle de la culture. »

— Franchement, sur l’échelle du danger, ce type est entre le hamster et le concombre de mer.

Entre les rafales de vent frais, le soleil chauffait la peau.
— Polaire et coups de soleil, de vraies vacances bretonnes.

C’était l’heure blanche, ce moment suspendu avant que le jour ne se retire complètement, où les teintes claires jaillissent du décor, amplifiées par un étrange effet d’optique.

— Bienvenue en Bretagne. Là où il fait beau plusieurs fois par jour.

À deux mètres, la vue se brouillait sous la violence de la pluie. On aurait dit que le ciel s’était posé par terre.

Le Goulet, ben voyons. Pourquoi pas la Pointe du Pendu ou le Pic aux Écorchés ? Pourquoi les coins pourris ont toujours des noms pourris ? Pourquoi on fait pas des camps de torture qui s’appelleraient Aux lilas bleus ? »

il savait que se heurter à ses peurs pouvait marcher. Il s’agissait de volonté.

Ils se regardèrent, et plus rien n’exista. Ils se regardèrent comme si tout en ce monde s’écoulait loin d’eux, comme s’il ne restait sur un radeau perdu dans l’univers que leurs visages tournés l’un vers l’autre.

Ensemble. Cette joie sauvage de s’être trouvés qui battait en eux comme un cœur unique, depuis le début.

Sa bouche devint acide. Elle choisit ses mots avec attention, cobra en équilibre.

Elle piétinait tout sur son passage. Le pouvoir corrosif qui s’écoulait tranquillement hors d’elle, comme un collier de perles rondes et régulières, déchirait tout ce qui pouvait être déchiré, et cela lui procurait un plaisir infini.

On ne soigne pas les sociopathes. On ne leur apprend pas la compassion, l’empathie.

L’eau semblait l’appeler, l’inviter, avec les mouvements souples d’un rideau de velours sombre. Elle l’imaginait tiède et moelleuse, comme un immense oreiller de plumes, comme un sommeil profond. Elle se laissait porter, avec une légèreté d’innocente, savourant pour la première fois l’abandon, ses muscles apaisés.

Je ne suis pas un génie, moi, mais pendant l’année, je ne suis pas non plus ici à manger des racines.

Les feuilles des arbres semblaient avoir été tracées par un enlumineur précautionneux, soucieux du détail

 

Giacometti – Ravenne « L’Empire du Graal » (2016)

Giacometti – Ravenne « L’Empire du Graal »  (2016)

11ème enquête du Commissaire Antoine Marcas :  Voir sujet global : « Série Commissaire Antoine Marcas »

Résumé : Oubliez tout ce que vous savez sur le Graal.

Palais pontifical de Castel Gandolfo. Sur ordre du pape, les cinq cardinaux les plus influents du Vatican prennent connaissance d’un rapport explosif rédigé par Titanium, le leader mondial des algorithmes. Le compte à rebours de l’extinction de l’Église catholique a commencé.
Paris, Hôtel des ventes de Drouot. En remontant une filière de financement du terrorisme, Antoine Marcas, le commissaire franc-maçon, assiste à la mise aux enchères d’un sarcophage du Moyen Âge. Un sarcophage unique au monde, car il contient selon le commissaire-priseur, les restes d’un… vampire.
C’est le début de la plus étrange aventure d’Antoine Marcas.
Une enquête périlleuse qui va le mener, en France et en Angleterre, sur la piste de la relique la plus précieuse de la chrétienté.
Le Graal. Une enquête aux frontières de la raison qui ressuscite Perceval, le roi Arthur et la geste légendaire des chevaliers de la Table ronde.

Mon avis : Et c’est parti pour un, non deux voyages… La quête du Graal de Marcas et une plongée dans la quête de Perceval ! Bienvenue en forêt de Brocéliande… J’ai adoré. Si le monde continue comme maintenant, la foi catholique sera prochainement réduite à une peau de chagrin et l’Islam gouvernera le monde. Mais jusqu’où l’Eglise est-elle prête à aller pour triompher ? Entre thriller ésotérique, guerre de religions, fable et légende… Amour entre père et fils, entre mari et femme, fidélité chevaleresque, un petit zeste d’Indiana Jones … du glauque, de la quête, du merveilleux, du rêve et du cauchemar… et aussi beaucoup d’informations historiques, des précisions sur les apports des maçons dans la culture actuelle (la manière de marcher des tailleurs de pierre – les chiffres le 3, le 5, le 7) et petits détails intéressants, un cours sur l’héraldique …Une fois encore sous le charme des aventures du Commissaire Marcas. La chasse au Graal est ouverte…. Et une belle révision de Chrétien de Troyes en prime…Mais je pense que certains vont trouver la légende arthurienne un peu trop présente..

Extraits :

Il m’a parlé d’ours polaires assis sur la banquise. Avec le réchauffement climatique, ces plantigrades voient leur territoire se réduire d’année en année, plaque de glace après plaque de glace, et finissent par couler dans l’océan. Ce rapport lui inspirait la même crainte, ce serait l’équivalent d’un réchauffement climatique pour l’Église.
Albertini devint livide.
— Soyez précis.
— C’est pourtant limpide. L’Église est un ours, assis sur une vaste banquise, une banquise durcie par la foi de plus d’un milliard de fidèles.

La pluie et le vent torturaient son parapluie avec un sadisme inhabituel en cette période de l’année.

ses parents lui avaient inoculé le virus d’une merveilleuse maladie. Une fièvre qui donnait à celui qui en était frappé la faculté de remonter le temps. La maladie de l’histoire.

N’écoute jamais les adultes. Il faut toujours croire aux contes de fées.

Sa vie affective était devenue plus désertique que le Sahara et le Gobi réunis. Comme le chevalier du conte…

Elle lui lança un regard aussi acéré que le gros couteau de boucher avec lequel elle s’apprêtait à découper la chair tendre et rosée.

Les hommes veulent du merveilleux.

l’Église est empoisonnée par le rationalisme et que l’antidote consiste à injecter du merveilleux à haute dose. En l’occurrence le Graal.

Eh bien Star Wars, c’est la Force, l’Église catholique, c’est la Foi. À la différence que vous, ça fait deux mille ans que vous projetez le même film. Malheureusement pour vous, vous avez zappé les effets spéciaux.

Chrétien de Troyes publie son Conte du Graal autour de 1190, or à cette époque l’Occident subit de graves revers en Terre sainte. À la tête de ses armées, Saladin prend Jérusalem et la plupart des places fortes de la région. Les chrétiens sont expulsés, massacrés ou envoyés en esclavage. Il ne reste plus que quelques bastions comme Tyr et Antioche. Face à la catastrophe, le pape Grégoire VIII lance la troisième croisade. Le Graal est une magnifique parabole d’une nouvelle quête, celle de la reconquête de la Terre sainte. Ce n’est pas un hasard si les écrivains continuateurs de Chrétien de Troyes vont tous axer la quête du Graal dans une optique de plus en plus chrétienne.

je place la science au firmament, non pas comme une idole, mais comme une manifestation de l’esprit de Dieu.

on ne faisait plus rêver en parlant de l’odeur de vieux cuir des reliures et du plaisir sensuel à tourner les pages de papier.

Une uchronie, c’est quand tu modifies le sens des événements, que tu imagines un autre destin à l’Histoire. Que se serait-il passé si César avait échappé au poignard de Brutus ? Si Napoléon l’avait emporté à Waterloo ?

Un monde sans couleur est un monde sans âme. Un esprit sans couleur est un esprit sans vie.

la tradition ésotérique française. Une tradition souvent dédaignée au pays de Descartes et de Voltaire, mais fondatrice, car elle plongeait ses racines dans un incroyable terreau imaginaire, historique et culturel. Où se retrouvaient dans une chaîne séculaire aussi bien l’alchimiste Nicolas Flamel, les fées de Brocéliande, le dernier grand maître des Templiers, Jacques de Molay, ou les énigmatiques Cathares hérétiques de Montségur. La substantifique moelle de ses best-sellers mondiaux se nourrissait, sans état d’âme, de ce fabuleux patrimoine légendaire.

Quelle est cette couleur qui baigne notre cerveau, fruit de millions d’années d’évolution ? Il fut un temps où nous avions un arc-en-ciel en tête : nous avions foi en l’avenir, dans le progrès. Nous rêvions d’utopie, d’un monde plus juste, plus beau. Eh bien, en ce troisième millénaire, cette couleur a viré au gris. Un gris sans âme, sans rêve, sans espoir. Et ce gris se densifie jusqu’à devenir noir. Un noir de peur, de méfiance, d’intolérance propagées par les journaux, la télévision, la radio et les réseaux sociaux. Les politiques ne nous apportent aucune espérance. L’insécurité, le chômage et le terrorisme ont tout gangrené. Nos cerveaux ont pris la couleur de la nuit.

Le bleu des nuits célestes, l’orange des aubes d’été, le vert naissant des printemps, l’or jaune du soleil, le rouge des passions. Des teintes éclatantes pour colorer à nouveau le cerveau des hommes. C’est ce que j’essaye de faire humblement dans mes romans. Je ne suis qu’un modeste peintre qui redonne de l’éclat à l’imaginaire des hommes. Tel est mon but, réveiller en vous le sens du merveilleux… ou du conte de fées. Appelez ça comme vous voudrez.

Ré-enchanter le monde, voilà l’enjeu de ce troisième millénaire. Sinon, nous laisserons à nos enfants un monde en gris et en noir.

Pour cette église du polar, le genre repose sur deux piliers d’airain. Le style, l’écriture si tu préfères, et la dénonciation de l’injustice sociale. Or, je n’ai ni la prétention d’avoir une plume dorée à l’or fin, ni le désir, et encore moins le talent, d’imiter les grands du genre, un Manchette, un Ellroy, un Burke ou un Pouy. Le polar marque le quotidien au fer rouillé du réel, alors que le thriller ésotérique le sublime. Je ne suis pas non plus Umberto Eco… Moi, je succombe avec délices aux sortilèges de l’ésotérisme ! Je ne suis qu’un modeste romancier qui veut faire rêver ses lecteurs. Mais ce rêve n’entre pas dans les canons de l’orthodoxie…

Best-seller ! Chut… malheureux ! Tu abordes un autre tabou. Tu prononces le mot honni. Dans les cénacles élitistes littéraires, plus tu as de lecteurs plus tu deviens suspect. Très… français comme vision. Mon Dieu, cachez ces chiffres de vente ! Haro sur ces engeances littéraires souillées de marketing, véritables insultes à la pureté originelle du livre !

Il fut un temps où les vampires et les morts-vivants étaient tout aussi réels pour nos ancêtres que la pluie ou le soleil.

Le vampire, le mort-vivant, qu’il soit d’origine démoniaque ou issu du corps d’un mortel, a traversé et influencé toutes les civilisations. Qu’importe son nom ou ses incarnations. Incubes et succubes chez les Mésopotamiens, Lamia et Empusa pour les Grecs, Stryges dans la Rome impériale, Aluka pour les juifs, Dhampires en Bohême, Nosferat ou Strigoïs en Roumanie, toutes ces créatures ont toujours infesté les campagnes à la tombée de la nuit pour puiser leur vie dans le sang.

Ainsi, en Irlande, il fallait éviter de croiser le Dearg-Dul au coin d’une forêt sombre, les soirs de pleine lune. Les Écossais, eux, craignaient la Baobhan Sith, une fée à l’allure envoûtante qui hurlait à la mort dans la lande. Et parfois même, les vivants buvaient le sang des défunts afin de s’approprier leur force et leur courage, comme certaines tribus vikings du Danemark.

Le symbole de l’homme qui marche pourrait indiquer cette progression. Il sort de la tombe de l’ignorance pour aller vers la lumière. Vers le Graal.

— « La souffrance a ses limites, pas la peur. » Arthur Koestler

Tout est symbole. Si le langage parle à l’esprit, le symbole, lui, parle à l’âme. Là où les mots renvoient à des choses ou à des concepts, par le biais de la raison, le symbole, lui, fait appel à l’émotion ; il fait vibrer en chacun des sensations inconnues, des souvenirs oubliés et il en dévoile les correspondances profondes et véritables

— Mais c’est la vérité.
— La vérité de la raison, oui. Mais celle de l’imaginaire est tout autre.

Une pénombre diffuse colorait en sombre toute la partie inférieure de la construction.

L’héraldique, les hiéroglyphes de la féodalité, comme le disait votre bon vieux Victor Hugo.

Un blason se décrypte en fonction de quatre éléments fondamentaux. La couleur, la partition, les pièces et les meubles. La combinaison de ces quatre éléments explique l’extraordinaire variété des armoiries.

Ici, commençait un château obscur et merveilleux où seuls les chevaliers archivistes et paléographes pouvaient chevaucher entre les murailles de papier.

Mille vies n’auraient pas suffi pour dévorer les quatre-vingt-cinq kilomètres de linéaires entreposés dans ce royaume souterrain. Un royaume peuplé de fantômes parcheminés.

(Les archives) : C’est le cœur nucléaire des origines du christianisme – et, comme dans les centrales atomiques, il faut se protéger de sa radioactivité.

Vous lisez le français ?
— Oui, n’est-ce pas la langue de la diplomatie vaticane ?

À Brocéliande, continua l’écrivain, Morgane fut recueillie par Merlin qui lui apprit les secrets de la magie, puis lui confia la tâche de mettre à l’épreuve les chevaliers qui se lançaient dans la quête du Graal.

— C’est la Grande Ourse, reconnaissable entre toutes : elle a la forme d’une casserole.
— Exact. Ursa Major. C’est fascinant.
— Je ne vois pas en quoi, répliqua Antoine, c’est la constellation la plus banale de la voûte étoilée.
— Pour toi, mais dans la tradition celtique, elle est connue sous un autre nom bien plus mystérieux : Karr Arzhur, le Chariot d’Arthur. Parce que le nom d’Arthur vient du mot « ours », Arzhen breton ou Arth en gallois… Voilà pourquoi le plantigrade orne son blason et que le surnom d’Arthur est le roi des ours.

De tous les feux qui enflamment l’esprit, l’imagination est le plus puissant, déclara Theobald, surtout quand on fait souffler le vent dans le bon sens. Déjà nos spécialistes travaillent à préparer l’opinion, à l’orienter… croyez-moi, aujourd’hui, entre les algorithmes et le Big Data, jamais la science n’a été aussi proche de Dieu.

L’imaginaire ! Les hommes en ont aussi sûrement besoin que l’air, l’eau ou la foi. L’Église a commis une faute impardonnable en abandonnant l’imaginaire des hommes à l’industrie du divertissement culturel. Et aux autres religions. Nous devons à nouveau offrir du rêve à nos fidèles.

Était-il possible que l’on puisse abuser les hommes jusqu’à leur faire croire tout et son contraire ? Ou alors la science de manipulation avait-elle atteint un tel point qu’elle servait les intérêts de Dieu ?

Fort est celui qui assume ses faiblesses, faible est celui qui les nie.

Chacun est parti affronter la Quête, son arme favorite à la main. Qui, son courage légendaire, qui, sa volonté de fer, qui, son intelligence hors pair. Et pourtant, tous ont échoué. Parce que tous ont cru que le Graal était une conquête, alors qu’il est un destin. Et un destin ne se conquiert pas, il se mérite.

Le miracle est dans l’œil de celui qui le vit

Si ce que nous savons nous élève, c’est ce que nous ignorons qui nous révèle.

… l’adversaire intérieur. C’était bien l’homme qui le nourrissait par ses frayeurs irrépressibles, qui lui donnait corps par ses peurs incontrôlées.

Il est plus facile de tuer un démon que vaincre sa peur du démon

Pour l’enfant de Cornouailles, où chaque arbre a une âme et chaque pierre sa légende, le merveilleux était aussi quotidien que la rosée du matin. Toutefois, il avait appris à se méfier de ses propres impulsions. L’intelligence du cœur n’est pas innée. À chaque intuition, il fallait une pierre d’angle.

L’art des signes n’a rien à voir avec la magie. C’est une haute science : là où les hommes aveuglés par eux-mêmes ne voient que passer le hasard, celui qui connaît l’alphabet du destin peut lire dans le grand livre de la vie.

Son caractère était pareil à un paysage qui se dévoilait progressivement : peu à peu surgissaient des parcelles inattendues.

l’important n’est pas de connaître son avenir, l’important c’est d’y participer en pleine confiance.

Savez-vous qu’en latin gauche se dit sinister ?
— Comme sinistre ?
— Exactement, dans la science des signes visibles, tout ce qui va vers la gauche est mauvais présage.

le visage figé par une douleur devenue muette d’être trop vive. Il ne sentait plus ni son corps ni sa vie. La souffrance ne brise pas la volonté, non, elle la broie, l’émiette au vent et il n’en reste que cendres.

La logique est une folle boussole dans les champs magnétiques du merveilleux.

Infos :

Mythologie :

Asmodée, gardien des trésors enfouis : Le nom Asmodée viendrait de l’altération du nom d’un démon avestique, Aešma-daeva, littéralement démon de la colère qui pourrait aussi signifier en hébreu « celui qui fait périr ». Il est mentionné dans le livre de Tobit, III.8, chassé du corps de Sara par l’archange Raphaël. Traduit en latin par Asmodeus, sa signification est « Le souffle ardent de Dieu ». ( voir sur wikipédia)

Visite de Paris :
– La rue Henry-de-Jouvenel est la plus courte de Paris. Elle ne compte que trois numéros dont le premier a été donné à ce long mur de pierres, gravé en lettres noires, « Bateau ivre » de Rimbaud.
– la rue Férou. C’est là qu’Alexandre Dumas, dans Les Trois Mousquetaires, place la demeure d’Athos.
– Galerie Vivienne : L’escalier monumental du numéro 13 conduit à l’ancienne demeure de Vidocq après sa disgrâce

Les chiffres : le 3, le 5, le 7 …
En symbolique, le cinq représente l’être humain – les cinq sens, les cinq doigts de la main qui servent à saisir la matière. C’est aussi l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci, celui qui a les bras et les jambes écartés dans un pentagone. Et en hébreu, la signification du chiffre 5 est : « saisissement ».Voltaire : — Ce chantre des Lumières, franc-maçon sur le tard, grand pourfendeur de l’Église toute sa vie, termine sa lettre « en baisant humblement les pieds » du Saint-Père.

 

Viel, Tanguy «Article 353 du code pénal» (2017)

Auteur : Après une enfance en Bretagne, Tanguy Viel vit successivement à Bourges, Tours puis Nantes avant de venir s’installer près d’Orléans.

Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-20042. Publié dès son premier ouvrage par les éditions de Minuit, il a reçu le prix Fénéon et le prix littéraire de la vocation pour son roman L’Absolue Perfection du crime et le Grand prix RTL-Lire pour Article 353 du Code pénal3. Il est l’un des 3 finalistes du Prix du Public Salon du Livre Genève 2017 :

176 pages – Editions de Minuit –

Petit conseil: C’est le premier livre que je lis de cet auteur : bouleversant, prenant, à lire absolument ! Gros coup de cœur. C’est en voyant qu’il était parmi les trois finalistes du Prix du Salon du livre de Genève que j’ai décidé de le lire. J’ai juste voulu savoir qui serait « en face » de la Baleine Thébaïde de Raufast (et je pense aussi lire La Sonate à Bridgetower d’Emmanuel Dongala) .  si je puis vous donner un conseil… ne lisez pas le résumé du livre ( raison pour laquelle exceptionnellement le résumé est après mon ce petit conseil)  .. Lisez ce petit livre qui est un gros coup de cœur et seulement après lisez le résumé et mon commentaire.. .. c’est un roman qui devrait plaire à Laurence, CatW , Corinne, Marie-Josèphe, Béabab et aussi à ceux qui aiment les romans de société. Plongez d’abord et lisez les critiques après… Donc STOP et rendez vous après la lecture…

Résumé : Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

Mon avis : En lisant le titre j’avais pensé petit coté polar… et bien non. Roman psychologique, social, sur la lutte des classes, sur le rapport père/fils, riche/ouvrier. Tout en finesse. De fait un sujet sur les réactions des braves gens face à des promoteurs véreux. Sur le sens de l’honneur, la honte, la crédulité, sur l’hermétisme des marins bretons. C’est le cheminement sinueux intérieur d’un homme. Deux personnages : un juge à l’écoute et la confession d’un homme qui se fait piéger par un rêve au-dessus de sa condition, mais c’est moins un échange qu’un monologue. C’est un livre sur la confiance… le style est en adéquation avec le mental du meurtrier. je n’en dis pas plus car je ne veux rien déflorer…

Extraits :

tout, à cet instant, s’écrivait à l’encre noire dans l’œil d’un autre.

Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à pleuvoir un peu, une bruine sans vent qui ne fait pas de bruit quand elle touche le sol et même enveloppe l’air d’une sorte de douceur étrange à force de pénétrer la matière et comme la faisant taire.

un couteau dans une plaie qu’il rouvrait en moi sans que je distingue s’il le faisait par amusement ou si seulement il suivait la ligne droite des faits, si la ligne droite des faits, c’était aussi la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies, si la ligne droite des faits, c’était comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire.

elle a commencé à trouver que je passais trop de temps à la maison, comme quoi nous, les hommes, il vaut mieux qu’on soit très occupés, sinon visiblement on devient insupportables, en tout cas les femmes elles nous trouvent vite insupportables

si on pouvait seulement entrevoir le démon dans le cœur des gens, si on pouvait voir ça au lieu d’une peau bien lisse et souriante, cela se saurait, n’est-ce pas ?

alors il s’est débrouillé avec ce qu’il pouvait, avec des « c’est-à-dire », des « enfin » et des « vous voyez », pourvu qu’à la fin, je comprenne que « servitude », ça ne voulait peut-être pas dire esclave, mais enfin ça voulait quand même dire « épine dans le pied ».

ce n’est jamais bon signe de croiser deux fois dans la même journée un gars qu’on ne connaissait pas la veille.

le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme.

Parce que c’est un problème insoluble, de savoir quand quelqu’un comme lui s’approche de vous, de savoir à quel instant la piqûre a eu lieu.

Il y a eu une faille en moi et il y est entré comme le vent, parce qu’il soufflait autant que le vent, toujours prêt à se jeter dans toute brèche ou fissure du faux mur que j’avais pourtant essayé de faire passer pour de la brique, mais enfin je ne suis pas en granit.

c’est comme si le capitaine qui était censé habiter avec moi dans mon cerveau, c’est comme s’il avait déserté le navire avant même le début du naufrage.

Ce n’est pas qu’il y ait long en distance du cerveau vers les lèvres mais quelquefois quand même ça peut vous paraître des kilomètres, que le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée pourtant ferme et solide et ruminée cent fois, elle préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable.

Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner.

Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.

Les gens comme moi, ils ont besoin de logique, et la logique voudrait qu’un gars méchant soit méchant tout le temps, pas seulement un tiers du temps.

l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

Il y a toujours cela, un jour et une heure où les choses basculent et alors on ne peut plus faire comme si – je veux dire, comme si ça n’avait pas eu lieu. Ce n’est peut-être qu’un grain de plus qui tombe dans le sablier, mais enfin c’est le grain de trop, après quoi plus rien n’est pareil, tout s’écroule ou se succède, les événements tombent les uns sur les autres comme les vers d’un poème.

je n’ai pas tourné la tête d’un centième vers lui quand dans le silence on partageait bien assez nos pensées, quand le langage lui-même est un luxe inutile, puisqu’il n’y avait rien de plus à dire, rien de plus à comprendre, du moins si comprendre c’est faire une phrase qui justement s’articule et s’éclaire avec des « donc » et des « alors »

j’ai essayé de faire le point comme on peut faire quelquefois dans sa vie, à vouloir en reprendre toutes les coordonnées, comme au compas sur une carte marine mesurer les distances des amers et conclure d’une petite croix faite au crayon de papier « voilà, j’en suis là »

 

Photo : mouette (Lago Nahuel Huapí / Patagonie)

Guilcher, Armelle «Pour l’amour d’une île» (2015)

Résumé : Elle s’appelle Marine. Un prénom qui évoque sa passion, la mer. Cette mer qui entoure la petite île bretonne où elle est née et a grandi, jusqu’à la mort brutale de ses parents. Devenue médecin, Marine décide de retourner sur l’île perdue dans les brumes, au milieu des écueils qu’elle aime tant. Mais les mois passent et elle ne parvient pas à amadouer les habitants pour le moins distants. Les patients restent rares et l’hostilité est palpable. Une hostilité qui semble trouver sa source dans l’histoire familiale, ne laissant au « nouveau docteur », au bord du découragement, d’autres choix que de raviver le passé pour comprendre. Au risque de rouvrir des blessures enfouies. (Paru chez Pocket en 01.2016)

Mon avis : On prend le ferry et on quitte le continent pour s’installer sur la petite île de Marine. Retour aux sources, aux origines. Et on se retrouve immergé dans les haines intestines, dans la méfiance à l’égard de ceux qui ne sont pas totalement iliens (même si au départ l’ile était leur lieu de naissance).. Et j’ai plongé… Et en plus une femme médecin, non mariée… vous pensez bien … c’est mal vu ! Marine va être confrontée à la méfiance, au rejet… pour aller au bout de son rêve.. Les relations entre les jeunes les rapports hommes/femmes… Et au passage, un petit cours d’histoire de la Bretagne, de la collaboration des nationalistes bretons pendant la guerre… Marine va lutter au propre et au figuré contre vents et marées pour s’ancrer dans le paysage et la vie de l’île. Des jalousies, des amours contrariées, des amitiés entre jeunes et moins jeunes, des luttes d’influence, des générations qui se détestent ou se protègent ; la suspicion règne et le poids du passé est lourd à porter. Que c’est dur la vie en vase clos ! Allez-y, vous n’allez pas le regretter. Un roman à l’image de la météo : puissant, tempétueux, tumultueux, avec des vagues et des périodes calmes… mais la lame de fond n’est jamais bien loin.  Et aussi de très belles pages de tendresse et d’attachement aux ainés… Ce livre m’a fait penser à l’excellent « Les déferlantes » de Claudie Gallay… Si vous aviez aimé cette concordance caractère / histoire / nature, alors vous allez aimer.

Extraits :

En rejoignant son cabinet, elle s’adressa à la personne qui l’espionnait derrière le volet.
— Bonne soirée !

Non, je ne m’ennuie jamais grâce à cette merveilleuse capacité que j’ai de rêver à volonté. Dans mes rêves, je bâtis un univers en harmonie avec mes désirs les plus enfouis et dans lequel tout est parfait.

On aurait cru l’étrange appel d’un être irréel, le souffle de quelque esprit impalpable ou plus simplement la respiration de la nuit. La nuit vivait et par la magie d’une secrète alchimie, j’étais entraînée au cœur de cet univers fantastique.

Je me moquais pas mal de connaître la vérité. Ce qui m’importait réellement, c’était de continuer à croire en lui parce que je n’aurais pas accepté que s’effondrent mes valeurs.

Ce tableau, sublime, magnifié par l’adoration que je voue à ma terre natale, m’amène toujours à croire que je suis née en un lieu dont la singularité, la mystique sauvagerie collent à ma personnalité, un lieu qui de toute éternité m’a été destiné.

Ainsi je prenais soudainement conscience que notre abbé était un être de chair. Je me l’étais toujours représenté en mandataire d’une religion, autant dire sans existence physique, et voilà qu’il m’apparaissait avec les défauts, les tentations, la fragilité d’un homme. C’était une situation nouvelle qui éveillait en moi un désordre inconnu et troublant.

Le vent, la pluie, le froid, rien ne m’en dissuadait. J’allais ainsi chaque jour à la nuit tombée au-devant de ma ration de rêve. Dans une nature dépouillée, propice aux retours en soi, je ressassais ma journée, m’attardant surtout sur les moments de bonheur, moments si rares qu’il est parfois utile de les remâcher jusqu’à n’en plus pouvoir.

Île, mon sang, mes origines, mes blessures enfouies.

Si vu du port l’océan arborait un aspect pacifique, une fois au large l’illusion ne persistait guère. On aurait dit un gigantesque reptile ondulant violemment, décrivant des creux et des bosses et le bateau épousait fidèlement les méandres de la bête mugissante.

L’âpreté du sol se lisait sur le visage fermé des femmes, entièrement vêtues de noir, et sur la face burinée, sculptée par vents et marées, des hommes.

Les vagues s’écrasaient sèchement à un rythme constant. Elles s’étalaient, se retiraient, revenaient encore et le mouvement, monotone comme le tic-tac d’une horloge, finissait par endormir l’esprit.

Tous les ports se ressemblent, l’océan est le même partout, tantôt rieur, tantôt chagrin. Pourtant je reconnaîtrais mon île entre toutes.

C’est comme un film triste au cinéma, tu pleures, tu t’apitoies mais ce n’est pas pour autant que ta vie en est bouleversée. À la fin de la séance, tu essuies tes larmes et tu oublies. Là c’est pareil.

Malgré l’obscurité, je distinguais les larmes qui brillaient au bord de ses yeux. On aurait dit deux perles irisées, enserrées dans leur prison de cils.

J’avais peur de ce monde d’adultes que j’entrevoyais et qui m’aspirait inexorablement.

« À l’avenir, me promis-je, avant toute réaction intempestive (genre “je me drape dans ma dignité”) face à un litige quel qu’il soit, interroge-toi d’abord sur ta propre responsabilité. » Avais-je assez de générosité pour souscrire à ce principe ?

Autant je contrôlais parfaitement ma vie jusqu’alors, et peu importe qu’elle ronronnât ou que ce fût une enveloppe presque vide, autant je me demandais ce qu’il allait advenir de moi à l’issue de tous ces événements traumatisants.

Mes pensées étaient aussi embrouillées que la perspective que je découvrais de ma fenêtre.

Moi qui, en tout temps, en tous lieux, trouvais toujours à m’occuper, ne serait-ce qu’à rêver, voilà que l’absence d’activités me rendait morose.

Pour rapprocher deux êtres, il faut plus que le décider : des points communs, une même sensibilité, se divertir, s’émouvoir ou s’offenser des mêmes choses…

Au lieu d’attaquer d’emblée une langue relativement complexe, le professeur essayait de susciter en nous le désir de l’apprendre.

De peine, je n’en avais plus. Mon cœur était mort et c’était bien ainsi. Ma conversion en adulte, et en adulte indifférente à tout, s’était opérée à mon corps défendant. Mais cela était et me vaudrait peut-être une suite de parcours sans autres égratignures.

Dorénavant j’étais capable de me souvenir des êtres et non plus uniquement de leurs souffrances, celles qui jusqu’alors avaient alimenté les miennes.

Elle redoutait qu’à la faveur de la nuit, les fantômes du passé ne surgissent et ne l’entraînent avec eux dans un abîme sans fond qui l’engloutirait à jamais.

Elle aimait aussi la pluie. Lors des grosses averses, les quais étaient déserts et elle s’accoudait au parapet pour contempler les gouttes rebondir sur la surface de la mer. Cela faisait comme un voile de perles qui s’élevait au-dessus de l’écume des vagues.

Les excuses qu’elle se donnait pour justifier son émoi, elle en avait conscience, ressemblaient davantage à de la psychologie de bazar qu’à une véritable explication rationnelle.

Elle n’était pas malade. Elle s’éteignait comme une chandelle.

Des déceptions, tu en auras partout. Les gens sont par essence décevants. Alors si en plus tu rajoutes un lieu qui ne te satisfait pas, une façon de pratiquer ton métier qui ne te sied pas, c’est trop de désappointements à la fois.

Oublier c’était renier les raisons qui lui avaient permis de grandir, de s’aguerrir, de se façonner dans les deuils, les chagrins, pour finalement renaître, reconstruite, fortifiée, apaisée.

 

Image : echogeo.revues.org (modifiée en noir/blanc)