Rash, Ron « Par le vent pleuré » (RL2017)

Auteur : Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Un pied au paradis (2002 / 2009) [ , Le Chant de la Tamassee (2004 / 2016), Le Monde à l’endroit (2006 / 2012) , Serena (2008 / 2011) , Une terre d’ombre (2012/ 2014) et Par le vent pleuré (2016 / 2017) .

Seuil – Cadre vert – Date de parution 17/08/2017 – 208 pages

Résumé : Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : The summer of Love … Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations. Le temps d’une saison, la jeune fille bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, et scellera à jamais leur destin – avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant sur fond de paysages grandioses l’éternelle confrontation d’Abel et de Caïn.

« Rash est un conteur envoûtant, qui fait monter avec brio la tension entre le passé et le présent de l’histoire. Une histoire fondée sur le contrôle, le Mal et la nature même du pouvoir, celui de sauver comme celui de tuer. » The Washington Post

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

 

Mon avis : Voici un commentaire étayé par une interview de l’auteur

Ron Rash vit dans un endroit sauvage qui sert de cadre à ses écrits, une petite ville des Appalaches, l’Ouest de la Caroline du Nord, le Sud rural et montagneux. Dans tous ses textes il semble mettre en valeur l’endroit dont il est originaire et où il vit. Ces romans ont pour point de départ une image et non une idée. Toujours dans l’incertitude, il décrit, est un témoin de son époque et de son environnement et n’émet pas de jugement.

Ce livre est « l’éducation sentimentale » version Ron Rash. C’est l’histoire d’Eugène à 16 ans (1969) et près de 50 ans plus tard, à l’époque actuelle. Le jeune idéaliste à fait place à un ivrogne invétéré qui est totalement passé à côté de sa vie.

C’est aussi une histoire de famille ; les rapports entre deux frères, Eugène et son frère ainé, à qui tout réussit. C’est la domination d’un grand-père castrateur.

C’est l’éveil à la vie suite à la rencontre avec Ligéia, une sirène qui débarque de Floride qui va entrainer les deux frères hors du droit chemin et disparaitre. D’ailleurs dans le roman Ligéia a dès sa première apparition la faculté de disparaitre. Sa disparition finale ne va donc pas inquiéter Eugène. Pour lui elle est une sirène, un être d’exception, totalement étrangère à son univers. D’ailleurs une sirène dans la mythologie est un être qui séduit et détruit, qui bouleverse l’ordre établi. Ligéia, c’est également une référence à la nouvelle d’E.A.Poe qui parle d’une femme qui a disparu et revient hanter l’existence.

Ce livre est de fait une sorte de rédemption de haute lutte.

Au final je dirais : Plus je lis Ron Rash et plus j’aime !   J’aime son écriture, les ambiances… et je suis heureuse d’en avoir encore d’autres livres à découvrir.

 

Extraits :

Je me suis glissé dans cette bouteille de whiskey et j’y suis resté

Je n’avais encore jamais pensé ainsi au whiskey, mais c’est bien ce qu’on recherche – être suspendu dans cet éclat ambré. Ce qu’on recherche sans toujours y parvenir, parce que ce matin je n’en trouve pas le chemin.

On fait certains choix et l’on s’éteint sans avoir jamais pu vérifier s’ils étaient bons ou mauvais.

Être pauvre, ça ne vous rend pas plus noble, m’a-t-elle affirmé un jour.

Elle a simplement regardé à travers moi, dans un avenir où je n’existais pas.

Bien sûr, qui peut oublier son premier amour, son premier rapport sexuel, ou son premier verre ? Surtout si tout arrive en même temps.

Votre moitié vous croit meilleur que vous ne l’êtes, et pendant un moment, à vrai dire, vous partagez cette opinion. Mais un beau jour vous cessez d’y croire, et bientôt votre épouse aussi, c’est alors que vous lui rappellerez où elle vous a rencontré, et le verre de whiskey qui était posé entre vous sur le comptoir, et elle dira : « Oui, je t’ai rencontré dans un bar. J’ignorais simplement que ta vie se déroulerait comme si tu n’en étais jamais sorti. »

Dans la vie, on fait des choix, nous répétait-il souvent, et il faut accepter les conséquences de ces choix.

[…]je me demande si les médecins des petites villes ne tirent pas plutôt leur pouvoir de ces moments où ils auscultent, en se servant de leurs mains et de leurs yeux, sinon d’instruments, les parties les plus intimes de notre corps.

Mourir a peut-être été la seule chose qu’elle ait jamais faite sans sa permission.

Tout du long, des souvenirs tournent comme les pages des éphémérides dans les vieux films et brouillent les événements, brouillent le temps.

Le silence peut être un lieu. Ce sont les mots qui me viennent. C’est là, d’ailleurs, qu’une si grande part de ma vie a été vécue, que des heures vaines se sont écoulées, le bruit le plus fort, le tintement des glaçons dans un verre.

Voir l’éclat ambré du whiskey, c’est être dehors dans le froid et regarder un beau feu derrière une vitre.

Collette, Sandrine «Les Larmes noires sur la terre» (2017 )

Auteur : Sandrine Collette passe un bac littéraire puis un master en philosophie et un doctorat en science politique. Elle devient chargée de cours à l’université de Nanterre, travaille à mi-temps comme consultante dans un bureau de conseil en ressources humaines et restaure des maisons en Champagne puis dans le Morvan.

Elle décide de composer une fiction et sur les conseils d’une amie, elle adresse son manuscrit aux éditions Denoël, décidées à relancer, après de longues années de silence, la collection « Sueurs froides », qui publia Boileau-Narcejac et Sébastien Japrisot. Il s’agit « Des nœuds d’acier », publié en 2013 et qui obtiendra le grand prix de littérature policière ainsi que le Prix littéraire des lycéens et apprentis de Bourgogne. Le roman raconte l’histoire d’un prisonnier libéré qui se retrouve piégé et enfermé par deux frères pour devenir leur esclave. En 2014, Sandrine Collette publie son second roman : « Un vent de cendres » (chez Denoël). Le roman commence par un tragique accident de voiture et se poursuit, des années plus tard, pendant les vendanges en Champagne. Le roman revisite le conte La Belle et la Bête. Pour la revue Lire, « les réussites successives Des nœuds d’acier et d’Un vent de cendres n’étaient donc pas un coup du hasard : Sandrine Collette est bel et bien devenue l’un des grands noms du thriller français. Une fois encore, elle montre son savoir-faire imparable dans « Six fourmis blanches »2015) « Il reste la poussière » obtient le Prix Landerneau du polar 2016. En 2017, elle publie « Les Larmes noires sur la terre ».

Editions Denoël, coll. « Sueurs froides », 336 pages, janvier 2017.

Résumé : Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé «la Casse».
La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir.
Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser.
Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix?
Après le magistral Il reste la poussière, prix Landerneau Polar 2016, Sandrine Collette nous livre un roman bouleversant, planté dans le décor dantesque de la Casse.

Mon avis : Bluffée ! J’y allais a reculons car je n’avais pas été emballée par les deux premiers qui me mettaient mal à l’aise avec leur violence gratuite et une cruauté malsaine. J’avais dit que je n’allais pas lire d’autres livres de cette auteure.. J’ai eu tort et je vais lire ceux que j’ai ignorés 😉

Gros coup de poing et de cœur ! Ce n’est pas un polar mais un roman avec des personnages splendides. L’histoire de six femmes qui vont former une sorte de fratrie pour s’épauler dans une sorte de bidonville/camp de réfugiés prison dans un futur plus ou moins proche. Ce n’est pas de l’anticipation mais c’est ce qui pourrait bien se passer. Des personnages forts et faibles, qui se dévoilent peu à peu … Il faut se battre, il faut survivre, il faut y croire…à la fois dans le monde libre et en monde clos… Il ne faut pas se fier aux apparences, et quand petit à petit les filles se dévoilent. On ouvre les yeux sur la misère et la méchanceté… Sur la bonté et la solidarité aussi … Tout comme le magnifique Patrick Manoukian « Le échoués » un regard sur la société qui fait froid dans le dos et invite à tendre la main avant qu’il ne soit trop tard… et surtout il faut toujours aller de l’avant…

Extraits :

Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard.

Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.
Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas.

Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre.

Bien, la chanson ou le passé, aucune d’elles ne le précise, quelle importance – la chanson ou le passé, cela s’est enfui. Et elles ont à nouveau le nez levé vers le ciel et les escarbilles, comme un quart d’heure auparavant, les mêmes filles exactement, sauf que tous les yeux sont brillants de larmes à présent. Une vieille nostalgie qu’il aurait mieux valu ne pas réveiller tant cela fait mal; mais se sentir humain, enfin.

Et elle l’a si mal enterré, son passé, qu’elle le traîne comme un boulet, à ruminer sur ce qui l’a amenée ici, et les erreurs, et les folies, et les directions manquées.

N’a pas sombré – ou pas au point que cela se voie, ou pas trop, ou peut-être certains soirs d’ivresse, quand le vide se fait trop crochu au fond du ventre, à vous empoigner et à vous tirer dans un coin de vous-même. Alors quand on se rend, une heure ou une nuit, on pourrait remplir l’univers de sa détresse, parfois cela est arrivé elle s’en souvient, et chaque fois elle a colmaté, avec de l’alcool et des sanglots, chaque fois repartie, au petit matin, au travail.

le souvenir de ces années de vagabondage se compte moins en argent qu’en rencontres, et c’est cela qu’elle se rappelle

Poser ses affaires, c’est renoncer. S’installer, c’est s’attacher

Quand tout va bien, ce à quoi tu penses, c’est que ça ne va pas durer.

il ne reste que la survie ; qu’on parle de gourmandise, d’envie et de paresse, du corps d’un homme, de la peau d’un bébé, elles ne le supportent pas, voudraient avoir tout

oublié pour ne pas sentir le manque jusqu’au fond de leurs entrailles, si seulement elles ne savaient pas.

rien n’est oublié, rien ne redeviendra comme avant, quand cela n’était pas advenu, il restera les traces, dans sa mémoire et dans son corps, et les cauchemars, et les peurs.

elle est devenue, un fantôme, une absente, quelqu’un qu’on n’entend pas quand il discute, qu’on ne remarque pas quand il se déplace – une transparence. Plusieurs fois depuis cette nuit-là, elle a fait l’expérience de ce terrible estompement, soit qu’on lui coupe la parole, exactement comme si elle n’était pas en train de parler, soit qu’on la bouscule parce qu’on ne l’a pas vue

Mais la méthode. Simuler.
Forcer le destin. À se remettre debout chaque fois en le regardant bien droit dans les yeux, même pas mal, il finira par se lasser, comme les massacres et les épidémies, à un moment tout s’arrête sans que personne ne sache pourquoi, tout reflue, la vie reprend.

— Mais ce sont des enfants…
— Non. La vie les a déjà corrompus. Ils sont plus proches des bêtes que des hommes, ne respectent que la loi du plus fort. Ne les regarde pas comme des enfants, ce serait une erreur.

Demain, ça ira mieux. Il faut se méfier de ces journées où on s’écroule, on fait des choses qu’on regrette toute sa vie.

C’est comme lire un livre ou aller au cinéma : après, il faut reprendre pied. On peut bien se couper du monde le temps d’une image ou d’une histoire, raconter mille fois le passé, le ressasser, le triturer dans tous les sens ; au bout du compte, il n’y a rien de pire que le présent.

Pauvre petite chose qui vit comme on remonte une vieille mécanique usée, obligée de bouger, saccadée, dévastée.

Interview : https://www.tdg.ch/culture/livres/Je-raconte-l-enfer-dune-societe-qui-existe-deja/story/21574298

 

 

Cayre, Hannelore «La Daronne» (03.2017)

Auteur : Hannelore Cayre est avocate pénaliste, elle est née en 1963 et vit à Paris. Elle est l’auteur, entre autres, de Commis d’office, Toiles de maître et Comme au cinéma. Elle a réalisé plusieurs courts métrages, et l’adaptation de Commis d’office est son premier long métrage.

Publication : 09/03/2017 – Nombre de pages : 176- Editions Métailié – Prix Le Point du polar européen – 2017

Résumé : « On était donc fin juillet, le soleil incendiait le ciel ; les Parisiens migraient vers les plages, et alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e dpj.
– Comme ça on se verra plus souvent, m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination.
J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave. »
Comment, lorsqu’on est une femme seule, travailleuse avec une vision morale de l’existence… qu’on a trimé toute sa vie pour garder la tête hors de l’eau tout en élevant ses enfants… qu’on a servi la justice sans faillir, traduisant des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques avec un statut de travailleur au noir… on en arrive à franchir la ligne jaune ?
Rien de plus simple, on détourne une montagne de cannabis d’un Go Fast et on le fait l’âme légère, en ne ressentant ni culpabilité ni effroi, mais plutôt… disons… un détachement joyeux.
Et on devient la Daronne.

Mon avis : Bien aimé la Daronne… De fait c’est jubilatoire, enlevé, plein d’humour…. Quand les personnages deviennent plus importants que l’intrigue (et là en plus l’intrigue est à niveau) j’aime ! Une plongée dans les coulisses. Les hasards de la vie, les affinités… Et j’ai bien aimé toutes les explications. Quelques dysfonctionnements et irrégularités mises en lumière (les travailleurs au noir du Ministère de la justice dont j’avais entendu parler). Original, prenant, mené dans un bon rythme, personnages attachants. Pas beaucoup d’hommes dans cette histoire : c’est ici une histoire de mères/filles. Les traducteurs judiciaires ont toujours un coup d’avance ; comme Patience Portefeux, après une enfance et une vie de femme mariée sans soucis n’a plus de sous une fois veuve et qu’en qualité de simple traductrice-interprète judiciaire elle a les infos en avant-primeur, elle décide ( elle est veuve , sans argent et avec une mère dans une maison de retraite et deux filles à charge) de passer de l’autre côté de la barrière en utilisant les infos à son profit. Mais pas pour « faire du fric » : juste pour avoir ce dont elle a besoin pour s’occuper de sa famille. On en apprend beaucoup sur la justice … Comme dit l’auteur : « une histoire c’est toujours trois couches : l’évolution d’un personnage principal, le background et l’histoire… Ne passez pas à coté !

Extraits :

Comme si un vide-pomme m’avait été enfoncé d’un coup sec au centre du corps pour emporter mon âme tout entière.

C’est que j’adore les vieilles choses ; elles ont vu passer des tas de gens et on ne s’ennuie jamais à les regarder, contrairement aux neuves.

Sinon, j’étais payée au noir par le ministère qui m’employait et ne déclarait aucun impôt.
Un vrai karma, décidément.
C’est d’ailleurs assez effrayant quand on y pense, que les traducteurs sur lesquels repose la sécurité nationale, ceux-là mêmes qui traduisent en direct les complots fomentés par les islamistes de cave et de garage, soient des travailleurs clandestins sans sécu ni retraite. Franchement, comme incorruptibilité on fait mieux, non ?

Or il faut savoir que beaucoup d’interprètes français d’origine maghrébine ne connaissent que l’idiome de leurs parents alors qu’il existe dix-sept dialectes arabes aussi éloignés les uns des autres que le français l’est de l’allemand.

Je traduisais ça à l’infini… encore et encore… Tel un cafard bousier. Oui, ce petit insecte robuste de couleur noire qui se sert de ses pattes antérieures pour façonner des boules de merde qu’il déplace en les faisant rouler sur le sol…

Toutes leurs conversations tournent autour de l’argent : celui qu’on leur doit, celui qu’ils auraient dû toucher, celui qu’ils rêvent d’avoir…

Malgré tous ses efforts, à la sortie des études, il avait pris en pleine face le Grand Mensonge français. La méritocratie scolaire – opium du peuple dans un pays où on n’embauche plus personne, encore moins un Arabe – ne lui apporterait pas les moyens de financer ses rêves. Alors, au lieu de rester à bovaryser avec ses copains en bas de sa barre d’immeuble ou de fournir Daech en chair à canon, il était parti vivre dans le pays de ses parents avec son BTS en poche et l’idée d’en repartir au plus vite…

“Résident” avec un “e” comme citoyen d’une résidence et non un “a” comme des personnes qui habitent quelque part… et qui peuvent ainsi en repartir quand elles le veulent.

aucun de ses espoirs n’avait jamais été déçu vu qu’elle n’attendait absolument rien de la vie.

On décrit le cerveau d’un Alzheimer comme un oignon qui pourrirait couche après couche, de l’extérieur vers l’intérieur.L’envie de liberté est planquée au centre du trognon, m’étais-je dit en traversant le ramdam provoqué par sa disparition.

Vous êtes toutes les deux en colère par rapport à ce qui est en train de se passer et c’est normal. Votre maman sent qu’elle glisse, du coup elle se raccroche à tout ce qu’elle peut, y compris à vous, ce qui fait qu’elle est insupportable. Elle a peur de la vie qui finit et vous aussi vous avez peur. C’est un moment difficile qui se passe toujours très mal.

Ça faisait presque vingt-cinq ans que je m’agrippais à un morceau de bois flotté dans la tourmente de ma minable aventure tout en attendant qu’il advienne un rebondissement imprévu digne d’une série télé… une guerre, un loto gagnant, les dix plaies d’Égypte, que sais-je… et c’était enfin en train d’arriver !

Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée dans mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe. Mais heureusement, on a le terroir… Être cuit du matin au soir, ça au moins c’est autorisé. Tant pis pour les musulmans, ils n’ont qu’à picoler comme tout le monde s’ils ont envie de s’embellir de l’intérieur.

le fait qu’il ait choisi instantanément d’être attaché à mes pieds partout où je marchais, comme une ombre en forme de chien.

les sujets de conversation avec un chien, quand on n’a eu personne avec qui vraiment échanger pendant vingt-cinq ans, ne manquent pas.

J’aimais sa présence – qui ne l’eût pas aimée d’ailleurs –, car en plus d’être la probité même, il était intelligent, cultivé et drôle. En associant ma vie à la sienne, je me disais à l’époque que je réussirais peut-être à prendre un peu de sa consistance. Mais lorsqu’il était près de moi ou pire, sur moi, j’avais l’impression d’être comme engloutie au sens propre comme au figuré sans que je sache vraiment si cela me plaisait

La vie m’était passée dessus à la manière de ce fer que j’ai manié tous les soirs pour que les miens, malgré le manque d’argent, aient toujours des vêtements impeccables. J’étais devenue une petite madame aux ailes engluées par les préoccupations matérielles et contrairement à ce que la publicité essayait de nous faire croire, ce n’était pas si évident que ça de changer de comportement après avoir incorporé tant d’habitudes.

ma vie a déraillé comme le diamant d’un tourne-disque saute d’un sillon à l’autre, d’une chanson douce à une ritournelle sinistre

Giebel, Karine «Satan était un ange» (2014)

Auteur : Grande collectionneuse de prix littéraires et maître ès-thriller psychologique, Karine Giébel est née en 1971. Son premier roman, Terminus Elicius (collection « Rail Noir », 2004) reçoit le prix marseillais du Polar en 2005. Suivront Meurtres pour rédemption (« Rail Noir », 2006), finaliste du prix Polar de Cognac, Les Morsures de l’ombre (Fleuve Noir, 2007), prix Intramuros du festival Polar de Cognac 2008 et prix SNCF du polar 2009, Chiens de sang (Fleuve Noir, 2008), et Juste une ombre (Fleuve Noir, 2012), pour lequel Karine Giébel est couronnée par le prix Polar francophone 2012 et reçoit pour la deuxième fois le prix Marseillais du Polar. Son roman Purgatoire des innocents (Fleuve Noir 2013) confirme son talent et la consacre définitivement « reine du polar « . Après Satan était un ange (Fleuve Noir 2014), De force est son premier roman à paraître chez Belfond.

 (Maîtres du jeu : nouvelles. : contient 2 nouvelles : Post mortem suivi de J’aime votre peur – Pocket Thriller n° 15671, septembre 2013)

et des nouvelles dans les Pockets  « 13 à table «  en vente pour  les restos du Cœur en chaque fin d’année ( dès novembre 2014-2015-2016)

 

Résumé :
Tu sais Paul, Satan était un ange… Et il le redeviendra.
Rouler, droit devant. Doubler ceux qui ont le temps. Ne pas les regarder.
Mettre la musique à fond pour ne plus entendre.
Tic tac…
Bientôt, tu seras mort.
Hier encore, François était quelqu’un. Un homme qu’on regardait avec admiration, avec envie.
Aujourd’hui, il n’est plus qu’un fugitif qui tente d’échapper à son assassin. Qui le rattrapera, où qu’il aille. Quoi qu’il fasse.
La mort est certaine. L’issue, forcément fatale.
Ce n’est plus qu’une question de temps.
Il vient à peine de le comprendre.
Paul regarde derrière lui ; il voit la cohorte des victimes qui hurlent vengeance.
Il paye le prix de ses fautes.
Ne pas pleurer. Ne pas perdre de temps. Accélérer.
L’échéance approche.
Je vais mourir.
Dans la même voiture, sur une même route, deux hommes que tout semble opposer et qui pourtant fuient ensemble leurs destins différents.
Rouler droit devant, admirer la mer. Faire ce qu’ils n’ont jamais fait. Vivre des choses insensées. Vivre surtout…
Car après tout, pourquoi tenter sans cesse de trouver des explications ?

Mon avis : Une fois surprise et happée par les écrits de cette romancière. Toujours des thrillers psychologiques mais si différents les uns des autres qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre. Quoique… le thème de la rédemption avait déjà fait l’objet de son livre « Meurtres pour rédemption » Maintenant je ne lis plus les résumés et je me lance à l’aveuglette dans les galères concoctées par Karine Giebel ! Deux hommes en fuite, deux courses contre la montre… Deux individus que tout oppose et comme le dit l’adage populaire … les opposés s’attirent… Et comme dans tous ses livres, toujours l’horreur et l’humain… Les apparences peuvent être trompeuses.… Que se cache-t-il derrière une gueule d’ange… Quels sont les motifs et les circonstances qui poussent à agir, à tuer, à aider, à faire confiance… L’amitié a ses raisons… que la raison ignore… Avec en prime une mise en avant d’un scandale écologique qui détruit la planète et que tout le monde enfouit bien profond, au même titre que les déchets. Et une question subsiste à la fin du livre : faut-il faire face au passé, comment passer outre, comment accepter et d’une certaine manière tenter de justifier l’horreur ?…

Extraits :

Rouler, encore et encore, même s’il ne sait pas où il va.
Si, il sait.
Droit dans le mur. Droit vers la mort.

Il fuit, s’enfuit, laissant dans son rétroviseur un décor qui s’effondre, kilomètre après kilomètre.
Ce décor qu’il avait patiemment construit pour y tourner le film de son existence.
Ce décor qu’il pensait solide et qui pourtant s’écroule, tel un pitoyable château de cartes.
Tout est si fragile. La vie, surtout.
Il vient à peine de le comprendre.
Parce que bientôt, il sera mort.

Un glioblastome. Voilà l’assassin qu’il fuit depuis deux jours.
Assassin qui le rattrapera, où qu’il aille. Qui le tuera, c’est certain.

Elle comprenait toujours tout. Ce qu’il ne disait pas, surtout.

Toujours cette fascination pour l’argent. C’est souvent comme ça chez ceux qui en manquent. Comme lui, avant.
Non, lui ce n’était pas le fric qui le fascinait. Plutôt le pouvoir, la réussite. L’ascension de l’Himalaya social. Changer de milieu, devenir quelqu’un.
Au fait, ça veut dire quoi, devenir quelqu’un ?

Profiter des derniers moments avec ceux que j’aime ou… faire le tour du monde. Vivre des choses insensées. Faire ce qu’il n’a jamais fait.

Étrange de se sentir libre quand on est condamné.
En définitive, ce n’est pas la mort qui enchaîne. C’est la vie.

Il a pourtant l’impression d’être sur une barque à la dérive, malmenée par un océan en furie. Avec la nausée qui va avec.

Son présent, c’est cette fuite. Celle-là même qui hante ses nuits. Chaque rêve est une course contre la montre, une chute vertigineuse.

Une pâle lumière inonde la pièce, mais elle n’est pas suffisante. Pas suffisante pour oublier le noir qui le cerne. Le noir qui le grignote déjà.

… un enfant à qui on a oublié d’apprendre l’amour.
Un enfant devenu un homme.
Un homme dangereux.

Jusqu’à ce que sa vue se brouille. Que son cœur se vide par les yeux.
Il y va franchement. Oubliant ses grands principes, il fond littéralement en larmes.

Complices, ils se nourrissaient l’un de l’autre ; comptaient l’un sur l’autre, l’un pour l’autre.

Pardonner, il ne peut pas. Pas plus qu’il ne peut condamner.
Accepter l’inacceptable, c’est déjà beaucoup.

 

 

Siegel, James «Là où vivent les peurs» (2009)

– paru sous le titre « Ultimatum » en mai 2008 aux Editions France Loisirs

Auteur : Âgé d’une trentaine d’années, James Siegel est directeur de création dans l’une des plus grosses sociétés de publicité américaines. Il vit à Long Island.

Résumé : Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour sauver ceux que vous aimez ?

« Impossible à lâcher. Un livre plein de surprises, de rebondissements, qu’il serait criminel de divulguer » The New York Times Tout commence comme un conte de fées. Paul Breidbart est analyste de risques pour une compagnie d’assurances new-yorkaise. Il forme avec sa femme Joanna un couple uni et heureux. Seule ombre à leur bonheur : ils ne peuvent pas avoir d’enfant. Aussi décident-ils d’en adopter un dans un orphelinat colombien. Joelle, adorable petite fille d’un mois, est tout ce dont ils pouvaient rêver. Pour se terminer par le pire des cauchemars. Quelques jours plus tard, toujours à Bogotá, Paul et Joanna sont pris d’un doute terrible. De retour à leur hôtel, après l’avoir confié quelques heures aux soins d’une nourrice, leur bébé leur semble différent. Est-ce bien Joelle ? Sinon, que s’est-il passé en leur absence ? Ce n’est que le début d’un terrible chantage, et bientôt Paul, pris dans un piège infernal, va se trouver dans la pire des situations : tout risquer pour sauver la vie de ceux qu’il aime. Entre mensonges et manipulations, les coups de théâtre s’enchaînent à un rythme d’enfer dans ce roman qui tient le lecteur en haleine jusqu’à la dernière page et impose d’emblée James Siegel comme l’un des très grands noms du thriller. Les droits d’adaptation de ce livre, déjà best-seller dans plus de dix pays, ont donné lieu à des enchères finalement emportées par la Paramount. Jusqu’où êtes-vous prêt à aller pour sauver ceux que vous aimez ?

Avis : Il s’est invité en catimini dans mes lectures de l’été et je ne le regrette pas. Adopter un bébé, c’est le parcours du combattant… on ne croit pas si bien dire… Plongée en Colombie, dans le monde de la drogue, dans l’angoisse, dans la corruption… et aussi dans l’émotion…

Extraits :

La foule avait l’air d’une nuée de supporters de football après une défaite – bruyante, grouillante, menaçante.

 

Je suis censé tourner en rond comme un lion en cage ou quelque chose ?
— Quelque chose.
— Eh bien, je tournerais bien en rond. Mais il n’y a pas assez de place. Dis-toi que je tourne en rond mentalement.

Peut-être auraient-ils dû interpréter ça comme un signe, un présage augurant de ce qui allait arriver. Mais c’est ça le problème avec les présages : ils ne deviennent des présages qu’une fois que l’on connaît la suite des événements.

Ils avaient bientôt entamé la tournée épuisante des médecins, en quête de réponses de plus en plus insaisissables, tandis que faire l’amour se transformait lentement et douloureusement en un acte purement procréatif.

De toute évidence, une loi naturelle était à l’œuvre, qui transformait deux personnes intelligentes en idiots transis d’amour.

C’était une expérience nouvelle – aller quelque part en laissant derrière soi une partie de soi-même. Il se sentait… incomplet. Le cercle avait besoin d’être refermé.

Xena, la guerrière, était passée en mode combat. Le chat sortait ses griffes. Sauf que ce n’était pas un chat, mais plutôt un diable de Tasmanie, quelque chose de gros, de carnivore, de répugnant.

Ils passaient le temps ainsi.
À parler du passé pour éviter d’avoir à songer à l’avenir.
Leur situation avait quelque chose d’absolument irréel. Est-ce que ça leur arrivait vraiment ?

Il était de ces personnes dont le nom est toujours suivi de l’expression « soi-disant ».

Mais elle trouvait maintenant que pleurer était à la fois terrible et magnifique. Ses larmes la faisaient se sentir humaine. Savoir qu’elle était encore capable d’être émue par la tragédie d’un autre, même au beau milieu de la sienne.

pourquoi étaient-ce toujours les mêmes personnes qui disaient toujours les mêmes choses aux mêmes postes de pouvoir, pourquoi, pourquoi, pourquoi

Alors ils avaient attendu, chacun dans son cocon de douleur. Attendu un printemps qui risquait de ne jamais revenir.

Que tant qu’elles se toucheraient, elles ne pourraient être séparées.

Elle se trompait, naturellement.

C’est ça qui est bien dans mon boulot. On rencontre toutes sortes de gens qu’on ne rencontrerait normalement pas.

Il sentit une douleur, comme un coup de couteau sous le cœur. Si l’expression « avoir le cœur brisé » était impropre, si les émotions résidaient quelque part dans le cerveau et non plus bas, pourquoi était-ce précisément là que ça faisait mal ?

Ils attachèrent une extrémité de la chaîne au radiateur depuis longtemps hors service. L’autre fut passée autour de sa jambe gauche.

Ce n’était pas physiquement gênant. La douleur était psychologique. On entravait son existence même. Elle était désormais littéralement mise aux fers.