Bannalec, Jean-Luc «Étrange printemps aux Glénan» (2015)

Auteur : Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme d’un écrivain allemand (Jörg Bong) qui a trouvé sa seconde patrie dans le Finistère sud. Après Un été à Pont-Aven (2014), il écrit la suite des aventures du commissaire Dupin dans Étrange printemps aux Glénan (2015), Les Marais sanglants de Guérande (2016) puis dans L’Inconnu de Port Bélon (2017). Tous ses romans ont paru aux Presses de la Cité.

Les aventures du commissaire Dupin – tome2

Presses de la Cité avril 2015 / Pocket avril 2016 (384 pages)

 Résumé : Bienvenue au paradis de la voile, les Glénan, archipel paradisiaque au large de Concarneau. En ce matin de mai, la mer bleu lagon est tachée du sang de trois cadavres échoués sur le rivage. Accident ? Naufrage ? Le commissaire Dupin, qui n’a pas le pied marin, flaire l’embrouille. L’une des victimes est un homme d’affaires lié à la politique locale. Une autre, un navigateur hors pair qui possède une célèbre école de voile. L’immersion en eaux troubles commence pour le commissaire. Au fil de son enquête, il va devoir apprivoiser l’archipel et ses habitants – pilleurs d’épaves, biologistes militants, intrigants divers. Et révélera des secrets explosifs aux enjeux écologiques dramatiques…

Avec le retour du commissaire Dupin égal à lui-même : ronchon, imprévisible, caféinodépendant, mais diablement efficace !

Mon avis : je les lis dans le désordre mais toujours avec grand plaisir… Je ne connais pas encore la Bretagne mais cela donne envie de découvrir cette région. Et encore un personnage de Commissaire que j’aime bien ! Un exilé, qui vient de Paris. Cela fait 5 ans qu’il est en poste à Concarneau, mais c’est toujours le « flic de Paris » … On est breton ou on ne l’est pas… et quand en plus les cadavres sont retrouvés aux Glénan, un flic de la terre ferme est d’autant plus ressenti comme un étranger. Que serait Dupin sans sa fidèle secrétaire Nolwenn…. Encore que… cette brave Nolwenn est sur la terre ferme, la Bretagne est hostile, la météo s’en mêle, la tempête se lève, le réseau téléphonique inexistant à peu de choses près. Les Glénan sont des iles sauvages et entendent le rester… enfin… il y en a toujours qui veulent faire passer le tourisme et l’argent avant la préservation des sites (Corse / Bretagne même combat… vu que je viens de terminer le livre de Bussi, Michel « Le temps est assassin »). J’aime cette découverte de la Bretagne, de ses paysages, de sa cuisine, de ses légendes, de ses secrets.

Extraits :

le Finistère, donc –, comme Nolwenn ne se lassait pas de le lui répéter, s’avançait loin, très loin, presque jusqu’au milieu de l’Atlantique nord. « Tel un monstre d’antan, l’Armorique tend sa tête dentelée comme un dragon tirant la langue. » Il aimait cette image – et sur les cartes, on reconnaissait vraiment une tête de dragon.

Groac’h, la fée malfaisante responsable de nombreux naufrages. On raconte qu’elle était démesurément riche, plus que tous les rois réunis, que son magot était dissimulé au fond du lac relié à la mer par un souterrain, et qu’un courant magique aspirait tous les trésors des bateaux naufragés jusqu’à son palais sous-marin.

la « Tigresse de Bretagne », Jeanne de Belleville, la première femme pirate avérée de l’histoire. Une femme à la beauté époustouflante, issue de l’aristocratie d’une Bretagne encore indépendante à cette époque. Aidée de sa « flotte » de trois navires et de sa grande témérité, elle avait eu raison des innombrables bâtiments armés jusqu’aux dents de son ennemi juré, le roi de France.

Cela faisait longtemps, déjà, qu’il avait cessé d’affirmer que la mer était bleue. Ce n’était pas vrai : la mer n’était pas simplement bleue. Pas ici, dans ce monde magique fait de mille lumières. Elle était azur, turquoise, cyan, cobalt, argentée, bleu d’aquarelle, plomb, bleu nuit, pourpre… Dix à quinze tonalités de bleu et une infinité de nuances. Parfois elle était verte, vraiment verte, ou alors marron – quand elle n’était pas d’un noir profond.

Le secret de toute cuisine de la région était le suivant : « Si tu es un vrai Breton, prends du beurre. Matin, midi et soir. Du beurre, c’est tout. »

l’effet de l’humidité dans l’atmosphère était étonnant. Le bleu était plus doux, plus souple, comme velouté, mais toujours aussi profond, sans la luminosité transparente de la veille. La brume modifiait la lumière, l’éclat du soleil, les couleurs, la saveur et l’odeur de l’air, tout était amolli. Elle étouffait les bruits, et même le silence semblait mat.

Pour eux, le passé n’existait pas. Il n’était pas passé. Rien ne passait. Tout ce qui avait été était encore et serait éternellement.

La vie est un véritable imbroglio, aussi emmêlé qu’une pelote de laine.

Info :

école de voile « Les Glénans » (avec un « s », au contraire des îles qui n’en prenaient pas)

Parot, Jean-François « Le prince de Cochinchine » (2017)

Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet ( XVIIIème siècle)

14ème enquête

1787 Nicolas Le Floch, en Bretagne pour la naissance de son petit-fils, fait l’objet d’un attentat. C’est le début d’une nouvelle enquête au cours de laquelle il va retrouver son ami de jeunesse Pigneau de Behaine évêque d’Adran venu négocier un traité d’alliance entre le roi de Cochinchine et la France. Dans un pays épuisé par le déficit grandissant et la faiblesse de Louis XVI – et alors que se profile une convocation des États-Généraux – des ennemis extérieurs soutenus par des complots intérieurs vont se mettre en travers des intérêts du royaume. Face à de multiples suspects, le commissaire aux affaires extraordinaires devra aussi rechercher l’auteur d’un meurtre mystérieux. Il affrontera les redoutables menées de puissances étrangères et surtout de la Triade, secte orientale liée aux adversaires du roi de Cochinchine. Il sera conduit à protéger le jeune prince Canh héritier du royaume d’Annam des menaces fomentées contre lui. Outre ses entours habituels, le héros des Lumières sera aidé par un étrange érudit jésuite, éclairé par Restif de la Bretonne et croisera Olympe de Gouges. Ainsi, une nouvelle fois Nicolas Le Floch, soutenu par la confiance du roi et par le soutien circonspect de Sartine, mobilisera ses amis pour résoudre de manière inattendue une intrigue haletante qui mélange affaires d’État et cas criminel. Il accomplira sa tâche avec succès non sans éprouver dans sa vie personnelle les états d’âme suscités par le passage du temps et les menaces de l’avenir.

Mon avis : Je me suis ruée dessus – comme toujours – mais je dois dire que ce n’est de loin pas mon préféré. Il est trop complexe, peu fluide, j’ai eu du mal parfois à m’y retrouver… Nous sommes en 1787 et la situation politique est bien instable, la vie du marquis de Ranreuil est menacée. D’ailleurs, devenu grand-père, j’ai trouvé que Nicolas devient plus mur, se pose davantage de questions sur son rang, son statut , sa position ; il analyse sa vie passée, présente et future et se pose bien des questions sur l’avenir de la France.

J’ai bien évidemment retrouvé avec plaisir Nicolas Le Floch, Noblecourt, Semacgus, Sartine et Bourdeau. Nicolas retrouve un de ses plus anciens amis et j’ai bien aimé en apprendre davantage sur la politique avec la Cochinchine …Jj’ai suivi la politique de l’époque avec intérêt, retrouvé le langage imagé de la Paulet, les recettes de cuisine…

 

Extraits :

« Il ne faut pas juger ce qui est possible et ce qui ne l’est pas selon ce qui est croyable et incroyable à notre sens. » Montaigne

J’ai chassé, plongé dans l’océan dans ma natureté, pêché…
— Oh, pour cela je vous fais confiance ! Il suffit de déplacer l’accent.

Ce fameux mur des fermiers généraux qui, murant Paris, rend Paris murmurant.

Les oreilles ont dû vous siffler. Nous chantions vos défauts.
— Je ne voudrais pas vous interrompre. Ce sont les travaux d’Hercule !

la victime candide d’une trame dans laquelle le vrai, le faux et le faux-semblant se mêlaient inextricablement.

la langue est souvent plus dangereuse que le poignard !

— Le roi a toutes les qualités du monde, sauf une : il ne sait pas vouloir.

il avance comme l’armée ottomane, deux pas en avant, un pas en arrière !

ses arguments avaient jeté le trouble dans son esprit qui, en dépit de sa malice, aimait les chemins débroussaillés.

À la cour, l’apparence n’est rien et seul compte le dessous des choses, comme les passages en bois brut derrière les chambres d’apparat.

Que déduis-tu de ces rencontres ?
— Que la raison nourrit l’intuition ; qu’il faut toujours considérer le plein pour remplir le vide et que ce qui n’est pas dit est plus important que ce qui l’est.

Au fond, quelle que soit la scène où tu parais, tu attires, comme l’aimant les poussières de fer, la sympathie et l’adhésion.

N’imaginez pas que je suis, moi encore jeune, une de ces vieilles sans pis éternelles qui n’ouïent rien et qu’on peut injurier et railler sans mesure.

Quelle curieuse alchimie, se disait-il, qu’il faille du charbon pour faire du diamant !

— Et Effendi ?
— C’est un titre de la Sublime Porte avec aga, cadi, chiaoux, tous connus à Constantinople à ce qu’il paraît pour leurs folies.

il n’en sera que plus attendri, comme le hareng dans son huile.

la plus subtile de toutes les finesses est de savoir feindre de tomber dans les pièges que l’on nous tend

je prenais toutes dispositions pour confondre les coupables de cette ténébreuse affaire et que j’allais de ce pas vous en distiller le détail, et voilà qu’à votre habitude vous apparaissez comme un diable hors de sa boîte, plein d’invectives et de soupçons. Chacun sait que vous préférez le ragoût achevé plutôt que sa préparation.

 

Sujet sur la Série Nicolas Le Floch

Astier, Ingrid «Angle mort» (2013)

Astier, Ingrid « Angle mort » (2013)

Auteur : Ingrid Astier vit à Paris. Révélée par Quai des enfers (prix Paul Féval de la Société des gens de lettres, prix Lafayette, prix Polar en plein cœur, prix Sylvie Turillon. Elle est la marraine de la brigade fluviale . Quai des enfers est le premier tome de la Trilogie du fleuve, bâtie autour de Paris et de la Seine. Publié originellement en 2010, dans la Série Noire de Gallimard, ce premier roman a été très bien reçu par la critique. En 2013 sort le deuxième tome, Angle mort, toujours dans la Série Noire. En 2014, elle publie « Petit éloge de la nuit »  (série « Petit éloge » à 2 euros).  En 2017, Haute Voltige paraît en Série Noire Gallimard

Collection Série Noire, Thrillers, Gallimard – 528 pages- Parution : 13-01-2013 – (Folio policier (n° 750),2015)

Résumé : «Les armes, c’est comme les femmes, on les aime quand on les touche.»

Diego est braqueur, né à Barcelone. Il vit à Aubervilliers, dans une hacienda délabrée, avec son frère Archibaldo et des souvenirs. Leur sœur, Adriana, a fait d’autres choix. Artiste au cirque Moreno, elle rêve d’accrocher son trapèze à la tour Eiffel.
À Paris, un braquage que la police surveillait pour obtenir le flagrant délit tourne au massacre. La traque est lancée, du quai des Orfèvres au canal Saint-Denis, du port de l’Arsenal aux replis secrets d’Aubervilliers. La brigade criminelle du 36 et le 2e DPJ enquêtent. Les commandants Desprez et Duchesne, aidés de la Fluviale, essaient de démêler les fils. Un nom finit par tomber : Diego. Entre flingages et virées nocturnes, Diego garde toujours un temps d’avance. Comment piéger celui que rien n’arrête ?
Tandis que l’enquête progresse, aussi implacable que le destin, des histoires cristallisent et les sentiments viennent bouleverser les liens de sang. Une tragédie effrénée, où rayonne le soleil noir de la liberté.

 

Dans une interview : En 2013, les Éditions Gallimard publient, toujours dans la Série Noire, son deuxième roman, « Angle mort », un roman policier entre « western urbain et romantisme noir », salué par François Busnel comme « le nouveau souffle du polar français ».
Il met en scène Diego, un braqueur d’Aubervilliers, son frère Archi et sa sœur Adriana, surnommée « la petite mésange », une trapéziste au cirque Diana Moreno. Face à eux, le commandant Michel Duchesne, ainsi que le commandant Jo Desprez et le lieutenant Marc Valparisis, que l’on trouvait déjà dans Quai des enfers.
L’action se déroule entre scènes de braquage à Paris et courses-poursuites du port de l’Arsenal à une hacienda délabrée d’Aubervilliers « en évitant », selon Didier Hassoux, « Le Canard enchaîné, le bon, la belle et le truand » [archive], « toute facilité, tout cliché collé à ces villes en marge forcément sinistres et déprimantes ». Loin de peindre la banlieue dans sa morosité habituelle, le roman s’attache à préserver une coloration humaine, avec des ambiances burlesques dans un restaurant chinois, des scènes de poulet boucané où des Haïtiens jouent au bézigue ou le décor de western d’une hacienda au cœur de la ville. Le maire d’Aubervilliers, Jacques Salvator, reconnut l’hommage que la littérature rendait à la ville, en dépit du thème du grand banditisme : « Nos anciens redoutaient un peu un livre qui mettait en avant l’aspect délictueux d’Aubervilliers. Mais ils ont compris que c’était aussi une manière de la mettre en valeur à travers le romantisme policier »40.
Le thème principal du roman est le prix de la liberté et le roman est entièrement bâti autour d’un angle mort, qui, telle la pièce manquante d’un puzzle, donne sa justification au titre et ne se révèle qu’à la fin.
« Je ne suis du côté de personne. Angle mort n’est d’ailleurs en aucune façon un livre sur « la violence dans les cités » mais plutôt sur le prix que l’on est prêt à payer pour rester libre. »

Selon Le Parisien, « trois ans d’enquête », tant du côté des policiers que des voyous, ont nourri l’écriture détaillée de ces « trois semaines de « mano a mano » entre flics et voyous. »
Sur le plan esthétique, Angle mort a été rapproché « des chefs-d’œuvre du cinéma américain noir des années quarante ».
Il obtient le prix Calibre 47 et a été livre-vedette du Grand Livre du mois.

Mon avis : Déçue mais déçue ! J’avais tellement aimé « Quai des enfers » et son ambiance « Bords de Scène ». Je me réjouissais de retrouver l’équipe, l’eau, le fleuve…et patatras… je me retrouve propulsé en banlieue et au lieu de fréquenter la fluviale, je fraye avec des malfrats … Et perso, la vie des malfrats, qu’ils soient espagnols, maliens, ou autres…ce n’est pas trop mon truc. Même la langue … déjà il y a tellement d’abréviations que j’ai parfois du mal à suivre. Alors oui, c’est sans doute un beau reportage sur la banlieue… mais… Il faut attendre plus de la moitié du livre pour se retrouver sur les bords de la Seine… et pas pour longtemps… Je n’ai pas retrouvé l’atmosphère que j’espérais…
Je vais quand même continuer à suivre cette romancière, en espérant que je vais retrouver une ambiance moins violente que cette fois…

Extraits :

La buée était l’ennemie des flics, elle attirait l’attention sur les véhicules de planque.

Et parmi les flics sévissait une loi immuable : ce qui est prévu ne se déroule jamais. Vous pouvez verrouiller les situations avec le génie de la synthèse, imaginer le moindre scénario de fuite, placer les effectifs en fonction des différents axes possibles, inventer le plan parfait, réunir les meilleurs hommes, il n’en reste pas moins un démenti violent, insolent et impassible : la réalité.

Mais c’était un sacré flic, un vivace, un tenace, modèle liane grimpante prête à se fixer partout, surtout là où on ne l’attendait pas.

Dans le banditisme, le mobile s’affichait en capitales : l’argent. Il n’avait pas de visage au sens propre puisque c’était une hydre à cent têtes.

La salle baignait dans le piano de Chostakovitch qui puisait ses notes dans toute la nostalgie du monde. Chostakovitch était une musique d’hiver, un vent glacé, une plaie vive.

On est restés silencieux : tous les deux, on adorait rouler le soir sans rien dire, avec juste l’écran de la nuit aux vitres.

En tout, je voulais de la mécanique parfaite. Que ça réponde au doigt et à l’œil. À bien y réfléchir, c’est peut-être pour ça que j’avais du mal avec les gens.

Ici, la lumière avait des tristesses d’hôpital.

Tout l’agaçait tellement qu’il se demandait si ce n’était pas de se lever du mauvais pied qui avait fini par lui bousiller la cheville.

La buée était l’ennemie des flics, elle attirait l’attention sur les véhicules de planque.

Inébranlable, il semblait autant à l’aise dans le banditisme que l’obélisque sur la place de la Concorde.

Cette fouine avait la curiosité d’un chapelet de concierges et l’âme d’un mercenaire.

Partager : le mot le moins évident entre services de police. Et pour seul levier : une amitié solide, des coups durs vécus ensemble

Avancée dans la connerie comme dans des sables mouvants. Un pied et je me suis enfoncé.

Ses richesses à lui étaient des souvenirs, comme lorsqu’il amorçait ses virages, signatures d’écume sur le fleuve.

Au fond, les courbes qu’il enchaînait ne dessinaient rien d’autre sur le fleuve qu’une parade amoureuse, tout en écume.

Elle portait toujours le même parfum. Qu’elle n’en change pas lui plaisait, elle signait l’air.

c’est comme la tombola. Être intelligent, chez lui, ça tient du coup de chance.

Son expérience lui avait appris à préférer le panache aux regrets.

 

 

 

Lopez, David «Fief» (RL2017)

Auteur : David Lopez a trente ans. Il a fait des études de sociologie.

Fief est son premier roman.

Paru au Seuil – 17.08.2017 – 256 pages

Résumé : Quelque part entre la banlieue et la campagne, là où leurs parents ont eux-mêmes grandi, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, ils jouent aux cartes, ils font pousser de l’herbe dans le jardin, et quand ils sortent, c’est pour constater ce qui les éloigne des autres. Dans cet univers à cheval entre deux mondes, où tout semble voué à la répétition du même, leur fief, c’est le langage, son usage et son accès, qu’il soit porté par Lahuiss quand il interprète le Candide de Voltaire et explique aux autres comment parler aux filles pour les séduire, par Poto quand il rappe ou invective ses amis, par Ixe et ses sublimes fautes d’orthographe. Ce qui est en jeu, c’est la montée progressive d’une poésie de l’existence dans un monde sans horizon. Au fil de ce roman écrit au cordeau, une gravité se dégage, une beauté qu’on extirpe du tragique ordinaire, à travers une voix neuve, celle de l’auteur de Fief.

Mon avis : (et une analyse après écoute d’une interview de l’auteur) Un premier roman qui m’a beaucoup plu et se démarque fortement des autres livres. L’auteur avoue lui-même que c’est Céline qui lui a donné l’idée qu’il avait le droit d’écrire ce roman. Il a bien fait d’écouter la voix de cet écrivain immense (je précise : je parle de la voix de son œuvre littéraire). Un livre plein d’humour et de poésie, qui fait vibrer le langage d’aujourd’hui dans la bouche de la jeunesse de la banlieue..

« Fief » c’est le territoire ; dans ce roman l’auteur nous raconte l’immobilité d’un groupe d’amis. Dès la première page, le ton est donné : on est dans la langue parlée mais écrite… L’auteur nous fait pénétrer dans l’endroit où il a grandi, par le péri-urbain. Univers et langue se rejoignent, se correspondent, s’amalgament. Fief c’est entre la ville et la campagne : trop proche de la ville pour être la vraie campagne, mais trop loin pour être la ville… On est dans l’entre deux, on tourne en rond dans le même décor. On s’ennuie mais on s’amuse… L’histoire d’une bande de copains qui glandouillent au sortir de l’adolescence… pour aller où ? pour faire quoi ? Pour passer le temps… Un but ? un désir ? une ambition ? ben non… On commence par la leçon de roulage de joint, suivie de la leçon de boxe… Une bande de potes qui a grandi ensemble… ils ont commencé par jouer à plein de jeux d’extérieur, puis se sont initié à la fumette, puis ont fumé grave en cherchant à quoi s’occuper… Des soirées défonce, dans les bars, dans des soirées, à vouloir se faire des nanas… ou à parler de s’en faire… A quel moment partir c’est trahir son milieu ? Jonas n’a pas d’ambition pour partir, il observe ce qui se passe pour ne pas devoir se pencher sur lui-même. Il ne veut pas exploiter son talent de boxeur pour ne pas quitter son petit décor familier… Bien sûr il y a son père, sa copine, mais ce n’est pas ce qui semble le retenir… Jonas, il a vraiment le cul entre deux chaises… ni d’une classe sociale ni de l’autre. Entre deux…

« Fief » ce n’est pas l’histoire d’un boxeur qui a une revanche à prendre. Non c’est la vie intérieure d’un jeune homme en lutte avec lui-même ; c’est sa vie, ses problèmes, ses interrogations ; Pour ne pas sauter dans le « grand bain, il cherche à se contenter de sa petite vie et il se rattache aux petits plaisirs du quotidien pour se persuader que son existence au quotidien est celle dans laquelle il se sent bien, pour laquelle il est fait. Alors oui. Effectivement, ce n’est pas très folichon et c’est répétitif mais c’est une existence remplie de rien mais dans laquelle cette petite bande de jeune se retrouve et ne s’ennuie pas, tout en faisant pas grand-chose mais en ne se remettant pas en question…

Le ciment de cette bande est le fait d’être nés là, d’avoir joué. Grandi ensemble. Et si d’un côté ils y a la possibilité de s’en sortir (par le sport, par la musique).. Il y a aussi la peur… et le confort de rester entre potes, dans un univers bien familier, à reproduire le modèle des parents… Bien sûr on sait au fond de soi que ce n’est pas un bon modèle, mais on se convainc que si on fait comme Papa, on ne peut pas nous en vouloir…

« Fief » c’est une tranche de vie ; une étude de société aussi car il nous décrit un univers qui existe, un mode de vie actuel. Ce n’est pas un livre « sur la banlieue et le péri-urbain » mais un livre qui se situe « dans la banlieue » ; on est immergés dans cette vie et non pas spectateurs. Ni jugement ni revendication. Un livre ou les milieux sociaux se frôlent, se croisent mais ne se fréquentent pas…

La relation père-fils repose sur des silences et des non-dits, mais on ressent le lien, une compréhension mutuelle car ils suivent la même trajectoire : la gloire locale dans le sport local, dans un micro-monde qui les rassure. Jonas reproduit la vie de son père et se persuade que s’il fait comme son père, il ne rate pas sa vie.

Coté filles… ce n’est pas trop leur place… C’est un livre qui nous montre un groupe de copains, assez frustrés, qui vivent entre eux ; ils trainent et fantasment bien sûr sur les vies mais ils donnent l’impression de ne pas être assez bien pour envisager une vraie relation avec elles.

La langue… celle des jeunes de maintenant…. Et elle fait magnifiquement partie du décor, de fait c’est un des très gros plus de ce livre ; la langue est au centre de tout. Un livre que j’ai trouvé poétique. Les références au Candide de Voltaire, la scène de la dictée faite par Lahuiss (celui-là en verlan) des extraits de « Voyage au bout de la nuit » de Céline est juste magique…L’auteur réussit à mettre la langue au centre de l’histoire et nous renvoie aussi à la maitrise des mots du rap, le sens de la formule. La langue parlée devient écrite, et c’est extrêmement travaillé. La langue des images aussi. Le parler du livre est actuel et vivant, vibrant, percutant. Il joue avec les mots, les codes…

Extraits :

Un joint roulé à l’arrache je trouve ça vulgaire. Comme du bon vin dans un gobelet.

Je porte alors le joint à ma bouche, l’allume, tire la première taffe, puis me redresse sur mon tabouret. J’ai roulé un fumigène. Grosse fumée blanche, Habemus papam.

On a grandi ensemble. Il me tranquillise parce qu’il est simple. Il ne trouve pas ça honteux de se contenter de peu.

Quand il attaque on dirait un bernard-l’ermite qui sort de sa coquille.

Ça ne te sert à rien des oreilles, car tu n’entends pas. Moi tu ne m’entends pas. Tu es lisse au fond, alors je vais faire en sorte que tu sois à ton image.

Il dit entre entre, fais pas gaffe au bordel. Facile à dire. Le seul moyen de ne pas faire gaffe au bordel ici c’est de faire une partie de colin-maillard. Et encore, c’est un coup à se prendre les pieds dans un truc qui traîne.

Quoi tu connais pas Voltaire, demande Lahuiss faussement outré. Wesh les gars y en a parmi vous qui sont allés au lycée ? Cultiver son jardin, c’est dans Candide. Tu vois ou pas, Candide

 « Candide c’est l’histoire d’un p’tit bourge … » (je vous laisse le bonheur de lire la suite…)

En fait, il poursuit, c’est une réflexion sur l’expérience, l’idée c’est que cultiver ton jardin ça revient à cultiver ton esprit, et dans le livre ça passe par le fait de connaître et voir des choses nouvelles. Si tu restes dans ton aquarium à tourner en rond tu vas te persuader que le monde c’est ça, l’aquarium.

En se bagarrant on s’est reconnus. On était le même genre de galériens à n’avoir que ça pour exister.

il dit t’sais quoi Jonas, dans la vie t’es comme dans le ring, tu fais que d’esquiver

On lui demande souvent pourquoi il n’essaie pas de percer dans la musique, et lui il répond qu’il ne veut pas être connu. Ce genre de maquisard. Sa façon à lui d’être un gars de chez nous. Réussir c’est trahir.

C’était parti d’une discussion où elle s’était moquée de moi parce que je croyais que langoureux ça voulait dire avec la langue. Elle m’a expliqué et j’ai trouvé que ça revenait au même. C’est là qu’elle m’a dit que je devais la faire languir.

Cultiver son jardin, il est gentil Voltaire, mais il faut d’abord savoir ce qu’on veut y faire pousser.

il a toujours voulu m’éloigner de ses problèmes. Mais en m’éloignant de ses problèmes il m’éloigne de sa vie, parce que sa vie, c’est les problèmes.

Il y a un petit vent qui souffle, ça fait parler les feuilles.

c’est bien la peine de s’acharner à esquiver tous les coups si c’est pour s’entendre dire qu’on a une gueule cassée, et là elle baisse l’appareil, m’examine quelques secondes, puis se corrige en disant que non, finalement ce n’est pas ma gueule qui est cassée, mais mon expression.

Je me suis dit qu’elle était chanceuse d’avoir trouvé sa voie, alors que moi je refuse de faire ce pour quoi je suis fait.

Je crois bien que c’est lui qui m’a appris que le seul chemin vers le bonheur c’était la résignation, pas honteuse, mais clairvoyante.

 

Izner, Claude «Le Pas du renard» (2016)

Auteurs : Claude Izner est le pseudonyme de deux sœurs, Liliane Korb et Laurence Lefèvre. Liliane a longtemps exercé le métier de chef-monteuse de cinéma, avant de se reconvertir bouquiniste sur les quais de la Seine, qu’elle a quittés en 2004. Laurence a publié deux romans chez Calmann-Lévy, Paris-Lézarde en 1977 et Les Passants du dimanche en 1979. Elle est également bouquiniste sur les quais. Elles ont réalisé plusieurs courts métrages et des spectacles audiovisuels. Elles écrivent ensemble et individuellement depuis de nombreuses années, tant pour la jeunesse que pour les adultes. Elles ont déjà vendu plus de 800 000 exemplaires de leur série des enquêtes de Victor Legris, aujourd’hui traduites dans huit pays.

« Le pas du Renard » est le premier tome d’une nouvelle série de romans policiers se déroulant dans le Paris des années folles, au sortir de la Grande Guerre.

Série : (Jeremy Nelson 01)

Résumé : En ce printemps 1921, Paris se relève difficilement de la guerre. La vie est chère, le travail rare, se loger pose problème. Que recherche Jeremy Nelson, jeune pianiste américain passionné de jazz, pour accepter de tirer le diable par la queue dans la capitale ? Son engagement au sein de la troupe d’un cabaret va déclencher des drames. Qui exerce un chantage à l’encontre de ces artistes pour qu’ils disparaissent les uns après les autres ? Suicides ou accidents ? Et de quel agresseur Jeremy est-il la cible ? Prêt à tout pour survivre, il va s’avérer un adversaire coriace car, si infime que soit un grain de sable, il peut gripper les rouages d’une machination parfaitement huilée.

Mon avis : Eh bien tout comme avec la série précédente qui mettait en scène Victor Legris (fin du XIXème) , il manque un petit quelque chose qui fait que je ne croche pas totalement .

La série se situe dans le Paris des années 20, des années folles. En 1921 pour être précise car c’est une année très faste en événements musicaux à Paris, dans un Paris qui bouge après la guerre, avec l’arrivée du jazz. Le héros un jeune pianiste américain de jazz désargenté ; tout y est superbement décrit, l’ambiance, les pianistes dans les salles de cinéma muet , la vie des petits caf’concs, . Côté musique : on est en plein dedans… Mary Pickford, Gershwin, Satie … le jazz est là, le classique aussi … Clin d’œil au cinéma avec Chaplin, les studios de tournage français… Coté crimes : Le jeune héros est menacé par une personne qui fait disparaitre des gens dans son entourage ; il se met à enquêter car il a peur pour sa vie. Il y a un gros travail sur les personnages, la langue de l’époque et on est vraiment dans le bain…du paris des petites gens

Mais… aucune empathie avec les personnages, aucun ne me touche… Je reste en dehors, totalement spectatrice.. Peut-être un peu « trop » : trop de vie, trop de bruit, trop de détails.. je suffoque et ne rentre pas dans l’histoire… je n’ai pas le temps de « m’installer » que je suis bousculée d’un endroit à l’autre… Mais je pense lire la suite de la série, pour le coté découverte des années folles en s’amusant…

 

Extraits :

Ce jour-là, il s’était levé du mauvais pied, le droit, le gauche, peu importait puisque ses souliers étaient aussi éreintés l’un que l’autre.

— Tu as lu Le Rouge et le Noir ? demanda-t-il, amusé à l’idée d’imaginer Henri Beyle face au salon garance tapissé de fleurs sombres.
— Non, c’est un catalogue de papiers peints ?

Vous êtes trop jeune pour avoir connu ça, mais, au siècle dernier, les gonzesses affectionnaient de ressembler à des navires à voiles. Elles se cintraient dans des armatures qui leur comprimaient l’étrave et leur épanouissaient le gaillard d’arrière. Par là-dessus, elles enroulaient des kilomètres de focs, de misaines, de cacatois et elles se couronnaient d’un nid d’albatros à plumes.

Vous aimez le cinéma ?
— J’en raffole. Les images animées vous aident à vous détacher de vos soucis, on n’est plus soi. La banalité journalière est anéantie par ce monde, plus riche, plus beau, ça permet de s’évader.

ce qui était fixé sur la pellicule était un univers pétrifié. Selon son humeur, il se réjouissait d’assister à un spectacle perpétuellement jeune, ou il déplorait que le film soit le reflet d’une réalité gommée par les aiguilles du temps.

Du rythme, bon sang ! Imitez les danseurs de La Nouvelle-Orléans, remuez en cadence, coulez-vous dans la musique !

Devinez pourquoi on compte tant de Ferguson aux États-Unis… Parce que la plupart des immigrants allemands et juifs, qui ne maîtrisaient pas l’anglais, ne saisissaient rien de ce qu’on leur demandait, alors ils répondaient : Ich habe vergessen, « j’ai oublié ». On les enregistrait donc sous le patronyme de Ferguson.

Je resterai muet tant qu’un individu dangereux se promènera dans la nature, je tiens à ma peau, c’est un exemplaire unique.

 

Info : le Paris des années folles : https://www.histoire-image.org/etudes/annees-folles

Collette, Sandrine «Les Larmes noires sur la terre» (2017 )

Auteur : Sandrine Collette passe un bac littéraire puis un master en philosophie et un doctorat en science politique. Elle devient chargée de cours à l’université de Nanterre, travaille à mi-temps comme consultante dans un bureau de conseil en ressources humaines et restaure des maisons en Champagne puis dans le Morvan.

Elle décide de composer une fiction et sur les conseils d’une amie, elle adresse son manuscrit aux éditions Denoël, décidées à relancer, après de longues années de silence, la collection « Sueurs froides », qui publia Boileau-Narcejac et Sébastien Japrisot. Il s’agit « Des nœuds d’acier », publié en 2013 et qui obtiendra le grand prix de littérature policière ainsi que le Prix littéraire des lycéens et apprentis de Bourgogne. Le roman raconte l’histoire d’un prisonnier libéré qui se retrouve piégé et enfermé par deux frères pour devenir leur esclave. En 2014, Sandrine Collette publie son second roman : « Un vent de cendres » (chez Denoël). Le roman commence par un tragique accident de voiture et se poursuit, des années plus tard, pendant les vendanges en Champagne. Le roman revisite le conte La Belle et la Bête. Pour la revue Lire, « les réussites successives Des nœuds d’acier et d’Un vent de cendres n’étaient donc pas un coup du hasard : Sandrine Collette est bel et bien devenue l’un des grands noms du thriller français. Une fois encore, elle montre son savoir-faire imparable dans « Six fourmis blanches »2015) « Il reste la poussière » obtient le Prix Landerneau du polar 2016. En 2017, elle publie « Les Larmes noires sur la terre ».

Editions Denoël, coll. « Sueurs froides », 336 pages, janvier 2017.

Résumé : Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé «la Casse».
La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir.
Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser.
Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix?
Après le magistral Il reste la poussière, prix Landerneau Polar 2016, Sandrine Collette nous livre un roman bouleversant, planté dans le décor dantesque de la Casse.

Mon avis : Bluffée ! J’y allais a reculons car je n’avais pas été emballée par les deux premiers qui me mettaient mal à l’aise avec leur violence gratuite et une cruauté malsaine. J’avais dit que je n’allais pas lire d’autres livres de cette auteure.. J’ai eu tort et je vais lire ceux que j’ai ignorés 😉

Gros coup de poing et de cœur ! Ce n’est pas un polar mais un roman avec des personnages splendides. L’histoire de six femmes qui vont former une sorte de fratrie pour s’épauler dans une sorte de bidonville/camp de réfugiés prison dans un futur plus ou moins proche. Ce n’est pas de l’anticipation mais c’est ce qui pourrait bien se passer. Des personnages forts et faibles, qui se dévoilent peu à peu … Il faut se battre, il faut survivre, il faut y croire…à la fois dans le monde libre et en monde clos… Il ne faut pas se fier aux apparences, et quand petit à petit les filles se dévoilent. On ouvre les yeux sur la misère et la méchanceté… Sur la bonté et la solidarité aussi … Tout comme le magnifique Patrick Manoukian « Le échoués » un regard sur la société qui fait froid dans le dos et invite à tendre la main avant qu’il ne soit trop tard… et surtout il faut toujours aller de l’avant…

Extraits :

Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard.

Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.
Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas.

Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre.

Bien, la chanson ou le passé, aucune d’elles ne le précise, quelle importance – la chanson ou le passé, cela s’est enfui. Et elles ont à nouveau le nez levé vers le ciel et les escarbilles, comme un quart d’heure auparavant, les mêmes filles exactement, sauf que tous les yeux sont brillants de larmes à présent. Une vieille nostalgie qu’il aurait mieux valu ne pas réveiller tant cela fait mal; mais se sentir humain, enfin.

Et elle l’a si mal enterré, son passé, qu’elle le traîne comme un boulet, à ruminer sur ce qui l’a amenée ici, et les erreurs, et les folies, et les directions manquées.

N’a pas sombré – ou pas au point que cela se voie, ou pas trop, ou peut-être certains soirs d’ivresse, quand le vide se fait trop crochu au fond du ventre, à vous empoigner et à vous tirer dans un coin de vous-même. Alors quand on se rend, une heure ou une nuit, on pourrait remplir l’univers de sa détresse, parfois cela est arrivé elle s’en souvient, et chaque fois elle a colmaté, avec de l’alcool et des sanglots, chaque fois repartie, au petit matin, au travail.

le souvenir de ces années de vagabondage se compte moins en argent qu’en rencontres, et c’est cela qu’elle se rappelle

Poser ses affaires, c’est renoncer. S’installer, c’est s’attacher

Quand tout va bien, ce à quoi tu penses, c’est que ça ne va pas durer.

il ne reste que la survie ; qu’on parle de gourmandise, d’envie et de paresse, du corps d’un homme, de la peau d’un bébé, elles ne le supportent pas, voudraient avoir tout

oublié pour ne pas sentir le manque jusqu’au fond de leurs entrailles, si seulement elles ne savaient pas.

rien n’est oublié, rien ne redeviendra comme avant, quand cela n’était pas advenu, il restera les traces, dans sa mémoire et dans son corps, et les cauchemars, et les peurs.

elle est devenue, un fantôme, une absente, quelqu’un qu’on n’entend pas quand il discute, qu’on ne remarque pas quand il se déplace – une transparence. Plusieurs fois depuis cette nuit-là, elle a fait l’expérience de ce terrible estompement, soit qu’on lui coupe la parole, exactement comme si elle n’était pas en train de parler, soit qu’on la bouscule parce qu’on ne l’a pas vue

Mais la méthode. Simuler.
Forcer le destin. À se remettre debout chaque fois en le regardant bien droit dans les yeux, même pas mal, il finira par se lasser, comme les massacres et les épidémies, à un moment tout s’arrête sans que personne ne sache pourquoi, tout reflue, la vie reprend.

— Mais ce sont des enfants…
— Non. La vie les a déjà corrompus. Ils sont plus proches des bêtes que des hommes, ne respectent que la loi du plus fort. Ne les regarde pas comme des enfants, ce serait une erreur.

Demain, ça ira mieux. Il faut se méfier de ces journées où on s’écroule, on fait des choses qu’on regrette toute sa vie.

C’est comme lire un livre ou aller au cinéma : après, il faut reprendre pied. On peut bien se couper du monde le temps d’une image ou d’une histoire, raconter mille fois le passé, le ressasser, le triturer dans tous les sens ; au bout du compte, il n’y a rien de pire que le présent.

Pauvre petite chose qui vit comme on remonte une vieille mécanique usée, obligée de bouger, saccadée, dévastée.

Interview : https://www.tdg.ch/culture/livres/Je-raconte-l-enfer-dune-societe-qui-existe-deja/story/21574298

 

 

Bannalec, Jean-Luc « Les Marais sanglants de Guérande » (2016)

Auteur : Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme d’un écrivain allemand (Jörg Bong) qui a trouvé sa seconde patrie dans le Finistère sud. Après Un été à Pont-Aven (2014), il écrit la suite des aventures du commissaire Dupin dans Étrange printemps aux Glénan (2015), Les Marais sanglants de Guérande (2016) puis dans L’Inconnu de Port Bélon (2017). Tous ses romans ont paru aux Presses de la Cité.

Les aventures du commissaire Dupin – tome 3

Résumé : Meurtres à Guérande… et troisième enquête pour le commissaire Dupin, contraint de mettre son grain de sel pour résoudre ce nouveau mystère au coeur des marais salants, un mystère où chimie et biologie ne riment pas avec écologie…
En ce jour de fin d’été, le commissaire Dupin arpente les sentiers labyrinthiques de Gwen Rann, le Pays blanc, où s’étendent à perte de vue les marais salants de Guérande. C’est à la demande de Lilou Breval, journaliste d’investigation à Ouest-France, qu’il est venu fureter à la recherche de mystérieux barils. Soudain, Dupin est la cible d’une fusillade. Il se refugie in extremis dans un grenier à sel.
Le lendemain, la journaliste est injoignable… Dupin mène son enquête auprès de professionnels des marais salants, de la directrice du Centre du Sel et de Céline Cordier, jeune chimiste. Où sont les fameux barils ? Sont-ils destinés à porter atteinte au sel de Guérande ? A qui ce préjudice profiterait-il?
Epaulée par la fidèle Nolwenn, Dupin plonge une fois encore au coeur des mystères du pays breton et découvre les multiples enjeux de la récolte de l’or blanc… et les convoitises qu’il suscite.
« En grand amoureux de la Bretagne, l’auteur met un point d’honneur à dépeindre avec soin le paysage régional, ses coutumes et son quotidien. »Nora Moreau –Le Parisien

Mon avis : Je viens de découvrir le Commissaire Dupin et ses enquêtes bretonnes. Je pense que cette série devrait plaire aux amoureux de la Bretagne. Cette enquête est menée par deux Commissaires, et le suspense règne jusqu’à la fin. Les personnages sont sympathiques et j’ai beaucoup apprécié cette lecture.
Tout tout vous saurez tout sur le monde du sel, les marais salants, le gros sel, la fleur de sel, le tout saupoudré par des contes et légendes celtes… Bonne visite de Guérande et ses environs…

Extraits :

La fleur de sel est le sel le plus noble et le plus délicat du monde – le plus rare, aussi. Saviez-vous qu’elle était utilisée pour la conservation des sardines jusque dans les années 1980, et qu’on la considérait comme un produit de deuxième ordre ?

Elle formulait ces accusations comme s’il s’agissait de considérations météorologiques.

Un monde dur et, par conséquent, particulièrement humain

Un croisement séduisant entre Marie-Antoinette et un barracuda

le Men-er-Hroech’h. Ce menhir de vingt-cinq mètres de hauteur aurait été le plus grand du monde s’il ne s’était cassé en quatre morceaux, il y avait de cela des siècles et des siècles. La légende disait qu’il avait été brisé par les fées.

Le sable fin était parsemé de rochers noirs et pointus derrière lesquels s’élevaient des oyats, de hautes fougères et des pins, partout les pins

Le mot « abysse » l’avait toujours effrayé quand il était enfant, il l’associait à des monstres terrifiants vivant dans les tréfonds de la mer.

Il suffit parfois à un individu de franchir une limite souvent invisible pour qu’il ait l’envie ou l’audace d’aller plus loin. Et dès lors, tout lui semble étrangement dérisoire et cela entraîne aisément des dommages collatéraux.

Or chaque lieu-dit avait sa légende, puisque rien, dans l’univers celtique, n’existait sans raison.

L’île tout entière semblait somnoler paisiblement sous le soleil, tout était aérien, comme en suspens, en lévitation. L’azur du ciel, pur au point de paraître irréel au cours des jours et des semaines précédents, semblait décidé à ne pas se laisser troubler. Même sans l’exagération bretonne, un véritable parfum de Méditerranée flottait dans l’air.

Vous avez un don pour les signes, j’en suis sûre. C’est ça, l’essence des Bretons. Ils se repèrent dans le monde comme dans une forêt hantée. Chaque objet, chaque individu cache un sens, un secret.

La réalité scientifique ne laissait subsister aucun doute : la caféine était une bénédiction, une consommation régulière diminuait les risques de démence, de migraine, d’un certain type de diabète et bien d’autres menaces. Rares étaient les produits dotés d’autant de vertus bienfaisantes, hormis peut-être le chocolat et le vin, pour lesquels Dupin nourrissait des sentiments similaires. Au fond, ces substances n’étaient rien d’autre que des médicaments.

le sel avait surtout été le moyen de conserver les aliments jusqu’à l’invention de la conserve au début du XIXe siècle

Il était amusant de voir une personne inflexible se plaindre de l’intransigeance d’une autre.

Il existait tant de mobiles pour les meurtres : les drames humains dans toute leur variété, les blessures, les passions tragiques, l’envie, la vengeance – toutes ces émotions « à chaud » pas toujours détectables d’emblée. Et puis il y avait les assassins froids, calculateurs, sans scrupules, prêts à piétiner autrui pour parvenir à leurs fins. Ils poursuivaient leurs intérêts rationnellement, les victimes n’étaient pour eux que des dommages collatéraux qu’il fallait accepter si on voulait réussir. Ils existaient, ces individus sans conscience.

Amoz, Claude « La Découronnée » (2017)

 

Auteur : Née en 1955, Claude Amoz, de son vrai nom Anne-Marie Ozanam, est agrégée de lettres classiques, professeur de chaire supérieure en khâgne et en chartes au Lycée Henri-IV. Elle a notamment participé à l’édition de La Germanie — Vie d’Agricola de Tacite (1998), des Vies parallèles de Plutarque (2002) et des Portraits de philosophes de Lucien de Samosate (2008) aux éditions des Belles Lettres. En tant que romancière, elle a choisi le pseudonyme androgyne de Claude Amoz pour éviter que ses romans ne soient d’emblée qualifiés de « féminins », avec tous les a priori qui accompagnent cette étiquette. Elle ferait volontiers sienne la formule de Flaubert : « L’écrivain ne doit laisser derrière lui que ses œuvres. Sa vie importe peu » Elle écrit des romans noirs dans lesquels les personnages sont confrontés à « un passé qui ne passe pas » et qui a toujours des conséquences plus ou moins graves. Ses thèmes favoris sont les blessures d’un passé douloureux, la fragilité de la mémoire, la recherche d’identité, la vérité, le désir, la famille, l’Histoire. Elle a déjà publié plusieurs romans noirs remarqués dont Bois-Brûlé, prix Mystère de la critique, et Etoiles cannibales, prix du Polar SNCF.

Paru chez  Rivages – 300 pages – Avril 2017 – Sélectionné pour le Grand Prix de Littérature Policière 2017

Résumé : Viâtre, une ville au bord du Rhône. Ce sont les vacances d’été, la chaleur est étouffante. Johan et Guy Mesel sont frères mais tout les oppose: Johan est un universitaire brillant et un passionné d’escalade alors que Guy, complexé par sa petite taille et dévoré par l’eczéma, est agent technique dans un lycée professionnel en montagne. Ils décident d’échanger leurs appartements pour la durée des vacances et c’est ainsi que Guy s’installe dans le logement que Johan vient d’acheter à Viâtre, dans la montée de la Découronnée. Il est saisi par l’atmosphère qui y règne et s’aperçoit que les lieux portent encore la trace des précédents occupants, en particulier un coffre à jouets dans une alcôve. Dans la même ville, Habiba est employée aux cuisines d’un foyer pour SDF sur lequel règne un prêtre tyrannique. La fille d’Habiba, Zahra, partage la vie du père de Camille, une adolescente qui a perdu sa mère dix ans plus tôt. La famille habitait dans la montée de la Découronnée et Camille garde en mémoire des souvenirs flous de scènes violentes entre ses parents. Un mystère plane sur les circonstances de la mort de sa mère dont elle a conservé des photos. Il y a aussi la vieille Maïa, qui a élevé les frères Mesel, et un détective privé pas forcément très doué pour les enquêtes. Tous ces personnages semblent liés d’une façon ou d’une autre à la montée de la Découronnée et aux drames qui s’y sont déroulés…

Mon avis : Une magnifique découverte que cet auteur. Du noir dans la touffeur de la canicule, dans une ville imaginaire des bords du Rhône (Viâtre : ce nom est-il en rapport avec le mot latin Viator qui signifie voyageur, celui qui voyage – en philosophie l’être humain comme un être toujours en devenir, « en route vers », tendu vers un idéal ou à la poursuite de ses désirs ?) Des enquêtes qui vont laisser subsister des zones d’ombre, des personnages attachants de par leurs fêlures ou fractures qui ont tous commencé leur vie avec des « blancs » qu’il va s’agir de combler. Il va leur falloir fouiller et affronter des souvenirs enfouis. Tant que le passé ne refait pas surface, il est impossible de vivre.

Le point de départ : un échange d’appartement entre deux frères pendant les vacances. Une femme qui veut se rapprocher de ses fils adoptifs. Et la quête du passé… un enfant disparu, une mère décédée, des doutes et des soupçons… Les mystères des lieux vont-ils permettre aux images de remonter à la surface ? En s’abritant derrière des prénoms et des déguisements, certains personnages essaient de se protéger pour avancer. Les enquêtes s’apparentent à des fouilles archéologiques et on creuse en profondeur pour ramener à la surface des petits bouts d’informations et faire revivre le passé. Et plus on se penche sur des faits lointains, plus c’est difficile de retrouver des traces… Sensible, émouvant, attachant, profond, bien écrit..

Tout ce que j’aime. Je vous le conseille vivement.

Extraits :

Les vacances d’été, un temps de loisir auquel chacun aspire, mais pour lui, cette année, le mot a retrouvé son sens premier.
Vacances, vacuité, vide.
Un vide dangereux.

les cimes qui enserrent la vallée de l’Arve ne lui inspirent que de l’effroi. De la tristesse aussi, quand le soleil disparaît derrière les parois rocheuses, si tôt. Le ciel est encore bleu, mais d’un bleu glacial, qui serre le cœur.

Ses ambitions se bornent à passer laborieusement d’aujourd’hui à demain, d’une semaine à l’autre.

Encore quelques phrases, puis elle a raccroché, selon l’expression qu’on utilise encore, alors que les appareils ont perdu leur crochet depuis longtemps, avant même d’abandonner leur fil.

« Clair et net » : l’expression le ravit ; il la répète plusieurs fois, d’un ton pénétré. Elle finit par entendre « clarinette ».

Deux vagabonds, chacun aidant l’autre à lancer des racines dans un sol nouveau. Deux boiteux faisant béquille commune. Mais il était impossible d’aller plus loin dans le partage.

cette intuition vient du fait que sa tante ne sait pas lire : elle est ainsi beaucoup plus réceptive aux signes inconscients par lesquels les gens trahissent des vérités qu’ils ignorent parfois eux-mêmes.

Rapetasserun des mots préférés de Sol.
« Réparer, ce serait trop prétentieux. Je les raccommode comme je peux, avec mes outils et mes doigts. Mais elles gardent leurs cicatrices. »

J’ai l’impression que ma mémoire est pleine de trous.
– Vaut mieux pas de souvenirs que des mauvais. »

Tant de choses qu’elle ne peut confier à personne, même à sa propre conscience.

Il dort dans le berceau d’osier qu’on appelle ici un moïse. Et l’histoire de Moïse lui revient.

Cette femme porte une absence en elle, comme une blessure.

Un tesson à côté du tesson qu’il faut, une confidence confrontée à une autre, qui la complète exactement, des rapprochements patients, et la vérité se retrouvera.

Le temps est une illusion, tout dépend de l’intensité avec laquelle tu le vis : quelques minutes peuvent être beaucoup plus riches que des années d’indolence.

la misère a changé de visage. Les pauvres ne sont plus squelettiques, mais boursouflés. Et c’est pareil pour le teint. Autrefois, les riches se protégeaient du soleil tandis que les paysans étaient tannés par les travaux du dehors : maintenant bronzage et minceur sont signes de réussite.

Les choses qu’on essaie d’enfouir finissent toujours par remonter.

Tout fils qui naîtra, jetez-le au fleuve… ordonne Pharaon.
Le Nil… Le Rhône

En hébreu, on ne dit pas la mer Morte, mais la mer de sel. Yam hamelahr.
Le sel, les larmes.

Le jour est levé, mais on dirait qu’il n’y a pas eu de nuit. Les corps ont de plus en plus de mal à supporter cette chaleur qui ne leur laisse aucun répit, même pendant l’obscurité.

Les gens à la dérive ont besoin de croyances, et plus celles-ci sont étranges, plus elles les rassurent.

le pont Noyé. Un symbole de solitude. Ne dit-on pas que les gens qui renoncent à communiquer coupent les ponts ?

Voilà ce qu’elle a gagné à fouiller dans le passé : réveiller les vieilles peurs, se retrouver fragile, nue.

Dehors, la chaleur semble encore plus violente, comme si l’absence du soleil lui conférait une existence autonome.

Ces derniers temps, elle se plaint de voir les objets lui échapper, c’est le mot qu’elle emploie. »

Les choses lui échappent, la vie lui échappe – cette phrase triste qui leur vient à l’esprit à tous deux, aucun ne la prononce.

Infos : ( pas trouvé de Fort de Dun en France)

Fort de Dun : Dun Aengus ou Dun Aonghus (Dún Aonghasa en irlandais) se situe sur Inis Mór, une des Îles d’Aran, au nord-ouest de l’Irlande. Dún Aengus est un site archéologique important, qui offre un panorama spectaculaire. Dún Aengus a été appelé « le monument barbare le plus magnifique d’Europe ». Le nom de Dún Aengus signifie « le fort d’Aengus », dun signifie « forteresse » en gaélique. Dans la mythologie celtique irlandaise, Aengus ou Oengus est un dieu solaire fils du Dagda. Ce nom pourrait avoir été celui du chef des Fir Bolg réfugiés dans l’île après leur défaite dans la guerre qui les opposa aux Tuatha Dé Danann selon le Lebor Gabála Érenn.

Giacometti – Ravenne « L’Empire du Graal » (2016)

Giacometti – Ravenne « L’Empire du Graal »  (2016)

11ème enquête du Commissaire Antoine Marcas :  Voir sujet global : « Série Commissaire Antoine Marcas »

Résumé : Oubliez tout ce que vous savez sur le Graal.

Palais pontifical de Castel Gandolfo. Sur ordre du pape, les cinq cardinaux les plus influents du Vatican prennent connaissance d’un rapport explosif rédigé par Titanium, le leader mondial des algorithmes. Le compte à rebours de l’extinction de l’Église catholique a commencé.
Paris, Hôtel des ventes de Drouot. En remontant une filière de financement du terrorisme, Antoine Marcas, le commissaire franc-maçon, assiste à la mise aux enchères d’un sarcophage du Moyen Âge. Un sarcophage unique au monde, car il contient selon le commissaire-priseur, les restes d’un… vampire.
C’est le début de la plus étrange aventure d’Antoine Marcas.
Une enquête périlleuse qui va le mener, en France et en Angleterre, sur la piste de la relique la plus précieuse de la chrétienté.
Le Graal. Une enquête aux frontières de la raison qui ressuscite Perceval, le roi Arthur et la geste légendaire des chevaliers de la Table ronde.

Mon avis : Et c’est parti pour un, non deux voyages… La quête du Graal de Marcas et une plongée dans la quête de Perceval ! Bienvenue en forêt de Brocéliande… J’ai adoré. Si le monde continue comme maintenant, la foi catholique sera prochainement réduite à une peau de chagrin et l’Islam gouvernera le monde. Mais jusqu’où l’Eglise est-elle prête à aller pour triompher ? Entre thriller ésotérique, guerre de religions, fable et légende… Amour entre père et fils, entre mari et femme, fidélité chevaleresque, un petit zeste d’Indiana Jones … du glauque, de la quête, du merveilleux, du rêve et du cauchemar… et aussi beaucoup d’informations historiques, des précisions sur les apports des maçons dans la culture actuelle (la manière de marcher des tailleurs de pierre – les chiffres le 3, le 5, le 7) et petits détails intéressants, un cours sur l’héraldique …Une fois encore sous le charme des aventures du Commissaire Marcas. La chasse au Graal est ouverte…. Et une belle révision de Chrétien de Troyes en prime…Mais je pense que certains vont trouver la légende arthurienne un peu trop présente..

Extraits :

Il m’a parlé d’ours polaires assis sur la banquise. Avec le réchauffement climatique, ces plantigrades voient leur territoire se réduire d’année en année, plaque de glace après plaque de glace, et finissent par couler dans l’océan. Ce rapport lui inspirait la même crainte, ce serait l’équivalent d’un réchauffement climatique pour l’Église.
Albertini devint livide.
— Soyez précis.
— C’est pourtant limpide. L’Église est un ours, assis sur une vaste banquise, une banquise durcie par la foi de plus d’un milliard de fidèles.

La pluie et le vent torturaient son parapluie avec un sadisme inhabituel en cette période de l’année.

ses parents lui avaient inoculé le virus d’une merveilleuse maladie. Une fièvre qui donnait à celui qui en était frappé la faculté de remonter le temps. La maladie de l’histoire.

N’écoute jamais les adultes. Il faut toujours croire aux contes de fées.

Sa vie affective était devenue plus désertique que le Sahara et le Gobi réunis. Comme le chevalier du conte…

Elle lui lança un regard aussi acéré que le gros couteau de boucher avec lequel elle s’apprêtait à découper la chair tendre et rosée.

Les hommes veulent du merveilleux.

l’Église est empoisonnée par le rationalisme et que l’antidote consiste à injecter du merveilleux à haute dose. En l’occurrence le Graal.

Eh bien Star Wars, c’est la Force, l’Église catholique, c’est la Foi. À la différence que vous, ça fait deux mille ans que vous projetez le même film. Malheureusement pour vous, vous avez zappé les effets spéciaux.

Chrétien de Troyes publie son Conte du Graal autour de 1190, or à cette époque l’Occident subit de graves revers en Terre sainte. À la tête de ses armées, Saladin prend Jérusalem et la plupart des places fortes de la région. Les chrétiens sont expulsés, massacrés ou envoyés en esclavage. Il ne reste plus que quelques bastions comme Tyr et Antioche. Face à la catastrophe, le pape Grégoire VIII lance la troisième croisade. Le Graal est une magnifique parabole d’une nouvelle quête, celle de la reconquête de la Terre sainte. Ce n’est pas un hasard si les écrivains continuateurs de Chrétien de Troyes vont tous axer la quête du Graal dans une optique de plus en plus chrétienne.

je place la science au firmament, non pas comme une idole, mais comme une manifestation de l’esprit de Dieu.

on ne faisait plus rêver en parlant de l’odeur de vieux cuir des reliures et du plaisir sensuel à tourner les pages de papier.

Une uchronie, c’est quand tu modifies le sens des événements, que tu imagines un autre destin à l’Histoire. Que se serait-il passé si César avait échappé au poignard de Brutus ? Si Napoléon l’avait emporté à Waterloo ?

Un monde sans couleur est un monde sans âme. Un esprit sans couleur est un esprit sans vie.

la tradition ésotérique française. Une tradition souvent dédaignée au pays de Descartes et de Voltaire, mais fondatrice, car elle plongeait ses racines dans un incroyable terreau imaginaire, historique et culturel. Où se retrouvaient dans une chaîne séculaire aussi bien l’alchimiste Nicolas Flamel, les fées de Brocéliande, le dernier grand maître des Templiers, Jacques de Molay, ou les énigmatiques Cathares hérétiques de Montségur. La substantifique moelle de ses best-sellers mondiaux se nourrissait, sans état d’âme, de ce fabuleux patrimoine légendaire.

Quelle est cette couleur qui baigne notre cerveau, fruit de millions d’années d’évolution ? Il fut un temps où nous avions un arc-en-ciel en tête : nous avions foi en l’avenir, dans le progrès. Nous rêvions d’utopie, d’un monde plus juste, plus beau. Eh bien, en ce troisième millénaire, cette couleur a viré au gris. Un gris sans âme, sans rêve, sans espoir. Et ce gris se densifie jusqu’à devenir noir. Un noir de peur, de méfiance, d’intolérance propagées par les journaux, la télévision, la radio et les réseaux sociaux. Les politiques ne nous apportent aucune espérance. L’insécurité, le chômage et le terrorisme ont tout gangrené. Nos cerveaux ont pris la couleur de la nuit.

Le bleu des nuits célestes, l’orange des aubes d’été, le vert naissant des printemps, l’or jaune du soleil, le rouge des passions. Des teintes éclatantes pour colorer à nouveau le cerveau des hommes. C’est ce que j’essaye de faire humblement dans mes romans. Je ne suis qu’un modeste peintre qui redonne de l’éclat à l’imaginaire des hommes. Tel est mon but, réveiller en vous le sens du merveilleux… ou du conte de fées. Appelez ça comme vous voudrez.

Ré-enchanter le monde, voilà l’enjeu de ce troisième millénaire. Sinon, nous laisserons à nos enfants un monde en gris et en noir.

Pour cette église du polar, le genre repose sur deux piliers d’airain. Le style, l’écriture si tu préfères, et la dénonciation de l’injustice sociale. Or, je n’ai ni la prétention d’avoir une plume dorée à l’or fin, ni le désir, et encore moins le talent, d’imiter les grands du genre, un Manchette, un Ellroy, un Burke ou un Pouy. Le polar marque le quotidien au fer rouillé du réel, alors que le thriller ésotérique le sublime. Je ne suis pas non plus Umberto Eco… Moi, je succombe avec délices aux sortilèges de l’ésotérisme ! Je ne suis qu’un modeste romancier qui veut faire rêver ses lecteurs. Mais ce rêve n’entre pas dans les canons de l’orthodoxie…

Best-seller ! Chut… malheureux ! Tu abordes un autre tabou. Tu prononces le mot honni. Dans les cénacles élitistes littéraires, plus tu as de lecteurs plus tu deviens suspect. Très… français comme vision. Mon Dieu, cachez ces chiffres de vente ! Haro sur ces engeances littéraires souillées de marketing, véritables insultes à la pureté originelle du livre !

Il fut un temps où les vampires et les morts-vivants étaient tout aussi réels pour nos ancêtres que la pluie ou le soleil.

Le vampire, le mort-vivant, qu’il soit d’origine démoniaque ou issu du corps d’un mortel, a traversé et influencé toutes les civilisations. Qu’importe son nom ou ses incarnations. Incubes et succubes chez les Mésopotamiens, Lamia et Empusa pour les Grecs, Stryges dans la Rome impériale, Aluka pour les juifs, Dhampires en Bohême, Nosferat ou Strigoïs en Roumanie, toutes ces créatures ont toujours infesté les campagnes à la tombée de la nuit pour puiser leur vie dans le sang.

Ainsi, en Irlande, il fallait éviter de croiser le Dearg-Dul au coin d’une forêt sombre, les soirs de pleine lune. Les Écossais, eux, craignaient la Baobhan Sith, une fée à l’allure envoûtante qui hurlait à la mort dans la lande. Et parfois même, les vivants buvaient le sang des défunts afin de s’approprier leur force et leur courage, comme certaines tribus vikings du Danemark.

Le symbole de l’homme qui marche pourrait indiquer cette progression. Il sort de la tombe de l’ignorance pour aller vers la lumière. Vers le Graal.

— « La souffrance a ses limites, pas la peur. » Arthur Koestler

Tout est symbole. Si le langage parle à l’esprit, le symbole, lui, parle à l’âme. Là où les mots renvoient à des choses ou à des concepts, par le biais de la raison, le symbole, lui, fait appel à l’émotion ; il fait vibrer en chacun des sensations inconnues, des souvenirs oubliés et il en dévoile les correspondances profondes et véritables

— Mais c’est la vérité.
— La vérité de la raison, oui. Mais celle de l’imaginaire est tout autre.

Une pénombre diffuse colorait en sombre toute la partie inférieure de la construction.

L’héraldique, les hiéroglyphes de la féodalité, comme le disait votre bon vieux Victor Hugo.

Un blason se décrypte en fonction de quatre éléments fondamentaux. La couleur, la partition, les pièces et les meubles. La combinaison de ces quatre éléments explique l’extraordinaire variété des armoiries.

Ici, commençait un château obscur et merveilleux où seuls les chevaliers archivistes et paléographes pouvaient chevaucher entre les murailles de papier.

Mille vies n’auraient pas suffi pour dévorer les quatre-vingt-cinq kilomètres de linéaires entreposés dans ce royaume souterrain. Un royaume peuplé de fantômes parcheminés.

(Les archives) : C’est le cœur nucléaire des origines du christianisme – et, comme dans les centrales atomiques, il faut se protéger de sa radioactivité.

Vous lisez le français ?
— Oui, n’est-ce pas la langue de la diplomatie vaticane ?

À Brocéliande, continua l’écrivain, Morgane fut recueillie par Merlin qui lui apprit les secrets de la magie, puis lui confia la tâche de mettre à l’épreuve les chevaliers qui se lançaient dans la quête du Graal.

— C’est la Grande Ourse, reconnaissable entre toutes : elle a la forme d’une casserole.
— Exact. Ursa Major. C’est fascinant.
— Je ne vois pas en quoi, répliqua Antoine, c’est la constellation la plus banale de la voûte étoilée.
— Pour toi, mais dans la tradition celtique, elle est connue sous un autre nom bien plus mystérieux : Karr Arzhur, le Chariot d’Arthur. Parce que le nom d’Arthur vient du mot « ours », Arzhen breton ou Arth en gallois… Voilà pourquoi le plantigrade orne son blason et que le surnom d’Arthur est le roi des ours.

De tous les feux qui enflamment l’esprit, l’imagination est le plus puissant, déclara Theobald, surtout quand on fait souffler le vent dans le bon sens. Déjà nos spécialistes travaillent à préparer l’opinion, à l’orienter… croyez-moi, aujourd’hui, entre les algorithmes et le Big Data, jamais la science n’a été aussi proche de Dieu.

L’imaginaire ! Les hommes en ont aussi sûrement besoin que l’air, l’eau ou la foi. L’Église a commis une faute impardonnable en abandonnant l’imaginaire des hommes à l’industrie du divertissement culturel. Et aux autres religions. Nous devons à nouveau offrir du rêve à nos fidèles.

Était-il possible que l’on puisse abuser les hommes jusqu’à leur faire croire tout et son contraire ? Ou alors la science de manipulation avait-elle atteint un tel point qu’elle servait les intérêts de Dieu ?

Fort est celui qui assume ses faiblesses, faible est celui qui les nie.

Chacun est parti affronter la Quête, son arme favorite à la main. Qui, son courage légendaire, qui, sa volonté de fer, qui, son intelligence hors pair. Et pourtant, tous ont échoué. Parce que tous ont cru que le Graal était une conquête, alors qu’il est un destin. Et un destin ne se conquiert pas, il se mérite.

Le miracle est dans l’œil de celui qui le vit

Si ce que nous savons nous élève, c’est ce que nous ignorons qui nous révèle.

… l’adversaire intérieur. C’était bien l’homme qui le nourrissait par ses frayeurs irrépressibles, qui lui donnait corps par ses peurs incontrôlées.

Il est plus facile de tuer un démon que vaincre sa peur du démon

Pour l’enfant de Cornouailles, où chaque arbre a une âme et chaque pierre sa légende, le merveilleux était aussi quotidien que la rosée du matin. Toutefois, il avait appris à se méfier de ses propres impulsions. L’intelligence du cœur n’est pas innée. À chaque intuition, il fallait une pierre d’angle.

L’art des signes n’a rien à voir avec la magie. C’est une haute science : là où les hommes aveuglés par eux-mêmes ne voient que passer le hasard, celui qui connaît l’alphabet du destin peut lire dans le grand livre de la vie.

Son caractère était pareil à un paysage qui se dévoilait progressivement : peu à peu surgissaient des parcelles inattendues.

l’important n’est pas de connaître son avenir, l’important c’est d’y participer en pleine confiance.

Savez-vous qu’en latin gauche se dit sinister ?
— Comme sinistre ?
— Exactement, dans la science des signes visibles, tout ce qui va vers la gauche est mauvais présage.

le visage figé par une douleur devenue muette d’être trop vive. Il ne sentait plus ni son corps ni sa vie. La souffrance ne brise pas la volonté, non, elle la broie, l’émiette au vent et il n’en reste que cendres.

La logique est une folle boussole dans les champs magnétiques du merveilleux.

Infos :

Mythologie :

Asmodée, gardien des trésors enfouis : Le nom Asmodée viendrait de l’altération du nom d’un démon avestique, Aešma-daeva, littéralement démon de la colère qui pourrait aussi signifier en hébreu « celui qui fait périr ». Il est mentionné dans le livre de Tobit, III.8, chassé du corps de Sara par l’archange Raphaël. Traduit en latin par Asmodeus, sa signification est « Le souffle ardent de Dieu ». ( voir sur wikipédia)

Visite de Paris :
– La rue Henry-de-Jouvenel est la plus courte de Paris. Elle ne compte que trois numéros dont le premier a été donné à ce long mur de pierres, gravé en lettres noires, « Bateau ivre » de Rimbaud.
– la rue Férou. C’est là qu’Alexandre Dumas, dans Les Trois Mousquetaires, place la demeure d’Athos.
– Galerie Vivienne : L’escalier monumental du numéro 13 conduit à l’ancienne demeure de Vidocq après sa disgrâce

Les chiffres : le 3, le 5, le 7 …
En symbolique, le cinq représente l’être humain – les cinq sens, les cinq doigts de la main qui servent à saisir la matière. C’est aussi l’homme de Vitruve de Léonard de Vinci, celui qui a les bras et les jambes écartés dans un pentagone. Et en hébreu, la signification du chiffre 5 est : « saisissement ».Voltaire : — Ce chantre des Lumières, franc-maçon sur le tard, grand pourfendeur de l’Église toute sa vie, termine sa lettre « en baisant humblement les pieds » du Saint-Père.

 

Fulda, Anne «Emmanuel Macron, un jeune homme si parfait» (2017)

Auteur : Anne Fulda est grand reporter et responsable de la rubrique Portraits au Figaro. Elle a publié Un président très entouré (Grasset) et François Baroin, le faux discret (JC Lattès).

 

Résumé : Anne Fulda brosse un portrait intime et inédit de ce don Juan atypique pour lequel l’esprit de conquête s’apparente à un besoin de plaire et de convaincre, quitte à rêver sa vie.

Depuis qu’il est enfant, Emmanuel Macron – ce candidat aux allures de Petit Prince virtuel – a toujours été désigné et reconnu comme le meilleur.

Il a trouvé dans le regard des autres, et plus spécifiquement de ses aînés, l’admiration, l’encouragement, la bienveillance. Il y a eu, longtemps, le regard de sa grand-mère, fondateur et essentiel, avec laquelle il a entretenu des liens exclusifs, presque passionnels, qui ont même influé sur sa relation avec François Hollande. Il y a eu le regard de ses professeurs, puis de tous ses « parrains », qui, tout au long de sa carrière, l’ont toujours épaulé et qu’il a souvent subjugués par son intelligence et son empathie. Il y a bien sûr le regard de Brigitte, son épouse, avec qui il forme un couple dont la singularité ne tient pas à leur différence d’âge mais au fait qu’elle est l’unique femme qu’il aime depuis qu’il a seize ans. Et il y a maintenant le regard des Français, qu’il entend séduire avec la même détermination, en bousculant les convenances et en leur déclarant qu’il les aime…

Mon avis :

Chevalier des temps moderne, la fleur au fusil, il part à la conquête de l’impossible : Brigitte, puis la France… La presse en a fait un héros des temps modernes, en lui créant une vie qui n’est pas tout à fait la sienne… Personnage hors-norme, héros de roman, solaire, positif, déterminé, atypique…

Deux femmes : Sa grand-mère, Manette, et son épouse Brigitte. Des amours exclusives, inébranlables, totales. Un seul Ami. Les autres personnes de sa vie semblent être plus ou moins de la déco, interchangeables. Bien sûr il a eu des parents aimants mais la fusionalité (oups ?) de ses rapports avec les deux femmes de sa vie laisse peu de place aux autres. Quant à se demander si le jeune Emmanuel n’a pas été étouffé par l’amour d’une mère qui avait eu un premier enfant mort-né et a de ce fait privilégié un rapport différent avec une personne le protégeant différemment (c’est mon idée ??) ? Origine pyrénéenne, une arrière-grand-mère illettrée, une grand-mère enseignante, des parents médecins… Manette et Brigitte lui ont donné les armes pour poursuivre son chemin… quel que soit le chemin… Elles ont créé une sorte de cape d’invincibilité, un bouclier d’amour autour de lui. Les deux femmes sont semble-t-il des professeurs qui captent l’intérêt des jeunes et les poussent vers le haut… Leurs forces conjuguées ont donné à Macron l’invincibilité. S’il est convaincu de son bon droit, il fonce ; les critiques et les regards en coin : il s’en moque. Il avance. J’ai ressenti un homme qui roule pour lui-même, qui séduit et se sert (il ne trahit pas car il ne promet rien) ; de fait, les gens sentent qu’ils risquent bien de se faire doubler, mais ils donnent quand même, en connaissance de cause. Un homme que beaucoup font l’erreur de sous-estimer ; et ils ne peuvent s’en prendre qu’à eux-mêmes. Un homme qui ne dément pas, ne confirme ni n’affirme ; si les autres tirent des conclusions erronées, ce n’est pas lui qui va les détromper si cela peut lui servir. Un homme qui est passé de l’enfance à l’âge adulte, qui a besoin de fréquenter des personnes qui peuvent lui apprendre et lui apporter quelque chose et qui ne voit pas l’intérêt de bavardouiller et d’affronter pour le plaisir avec des gens de son âge… D’ailleurs les confrontations ne l’intéressent pas. Il a un but, il trace sa route pour y arriver, et ce qui lui importe c’est d’arriver au bout. S’il croit en une chose, il y va et il est au-dessus de la mélée. Mesquinerie et étroitesse d’esprit sont des choses qu’il semble ne pas supporter. Il veut, il construit, il conquiert. Comme un alpiniste qui veut gravir un sommet : un objectif , une route tracée et il ne musarde pas en chemin. Ce qu’il veut : plaire, séduire, convaincre mais séduire intellectuellement ( pour le reste il a Brigitte et n’a pas envie d’une autre femme) … et faire comprendre ses points de vue. Un homme qui admet dificilement l’echec. Il semble aimer être entouré, mais à distance… On a l’impression qu’il n’a pas de temps pour des futilités, des intermèdes. Un homme qui aime les valeurs sures, tant en littérature qu’en chansons… Il faut qu’il puisse s’appuyer sur des rocs, du solide, du beau. Ce qui ne veut pas dire qu’il boude ses plaisirs : il aime la bonne chère, est joyeux et ouvert.

Il donne l’impression d’avoir du temps pour tout le monde, il est disponible, charismatique ; il est empathique, et a la faculté de faire ressentir à son interlocuteur qu’il est une personne importante ; de plus il semble avoir la manière de faire avec les personnes plus âgées : est-ce du fait de sa relation si particulière avec sa grand-mère ?

Il m’a donné envie de lire : « Journal de deuil » de Roland Barthes

 

Extraits :

Il est comme une construction en trompe l’œil, un édifice bâti sur des bases mouvantes, une histoire personnelle mise au service d’une ambition évidente. Quitte à être un peu retouchée.

Macron a aussi un rapport au temps étonnant. Il ne semble jamais pris de court. Jamais pressé. Toujours prêt à donner son temps, comme une preuve d’amour, d’attention. Un élément de séduction parmi d’autres.

« Les gens sont durs dans la finance, mais on y respecte quelques règles, alors qu’en politique aucun coup n’est interdit. »

Emmanuel n’a besoin de personne. C’est une éponge. Il reçoit, il absorbe, mais s’il en est arrivé là, il ne le doit qu’à lui et à sa grand-mère », juge Brigitte Macron

Attirée par ce qui brille, Brigitte Macron ? Ce serait trop simple. Peut-être plutôt par ce qui vit. Crépite

Il y a cette enfance qu’il dit avoir passée dans les livres, « un peu hors du monde », vivant « largement par les textes et par les mots ».

« impossible d’établir un lien entre le réel et la transcendance sans passer par l’écriture ».

Il voit dans chaque être humain une promesse.

Il pense vraiment que le grand sens du progrès est lié à la culture. La culture c’est être plus grand que soi. C’est l’inverse de la dépression.

la littérature lui offrant des modèles de héros qui ont rêvé leur vie comme lui aimerait rêver la sienne !

Emmanuel est quelqu’un qui faisait les choses sérieusement sans se prendre au sérieux

En Marche : C’est une allusion à une phrase de Saint-Exupéry dans Vol de nuit : “Dans la vie, il n’y a pas de solution. Il y a des forces en marche : il faut les créer et les solutions suivent.” »

C’est aussi une référence à la sculpture de Giacometti, « L’homme qui marche »

 

 

Vargas, Fred « Temps glaciaires » (2015)

Auteur : Médiéviste et titulaire d’un doctorat d’histoire, Fred Vargas est chercheuse en Histoire et Archéologie au CNRS. Primés à plusieurs reprises, adaptés au cinéma (Pars vite et reviens tard) et à la télévision, traduits dans plus de quarante langues, ses romans policiers sont des best-sellers en France comme en Allemagne et en Italie. Son dernier opus, Quand sort la recluse, a été publié en 2017 chez Flammarion.

Les enquêtes du Commissaire Jean-Baptiste Adamsberg (11ème)

Jean-Baptiste Adamsberg : « L’homme aux cercles bleus » – 1991 / « L’homme à l’envers » – 1999 / « Les quatre fleuves » – 2000 / »Pars vite et reviens tard » – 2001 / « Sous les vents de Neptune » – 2004 / « Dans les bois éternels » – 2006 / « Un lieu incertain » – 2008 / « L’armée furieuse » – 2011 / « Temps glaciaires » – 2015 /  » Quand sort la recluse – 2017

Résumé : « Adamsberg attrapa son téléphone, écarta une pile de dossiers et posa les pieds sur sa table, s’inclinant dans son fauteuil. Il avait à peine fermé l’œil cette nuit, une de ses sœurs ayant contracté une pneumonie, dieu sait comment. — La femme du 33 bis ? demanda-t-il. Veines ouvertes dans la baignoire ? Pourquoi tu m’emmerdes avec ça à 9 heures du matin, Bourlin ? D’après les rapports internes, il s’agit d’un suicide avéré. Tu as des doutes ? Adamsberg aimait bien le commissaire Bourlin. Grand mangeur grand fumeur grand buveur, en éruption perpétuelle, vivant à plein régime en rasant les gouffres, dur comme pierre et bouclé comme un jeune agneau, c’était un résistant à respecter, qui serait encore à son poste à cent ans. — Le juge Vermillon, le nouveau magistrat zélé, est sur moi comme une tique, dit Bourlin. Tu sais ce que ça fait, les tiques ? »

Mon avis : Grand écart entre l’Islande et la Révolution française. J’ai retrouvé avec plaisir la fine équipe (pas assez de Violette à mon gout) . Le mode de fonctionnement si particulier d’Adamsberg se marie à la perfection aux brumes d’un ilot rocheux perdu au large de l’Islande. Et j’ai adoré voir l’équipe plongée dans la vie de Robespierre, Danton, Desmoulins et autres… Les monstres se suivent et les folklores se visitent … après l’Armée furieuse et sa « mesnie », c’est au tour de «l’afturganga» ; pour ce qui est des époques, après le Moyen-Age, on vit la Commune de Paris et la Terreur de l’intérieur.
Je me suis régalée. Et j’ai adoré l’arrivée du nouvel ami d’Adamsberg, Marc, que je vous laisse découvrir.

Extraits :

S’il y avait réellement un fond de l’air, comment appelait-on l’autre partie ? Le dessus de l’air ?

Elle avait commencé un puzzle immense, une œuvre de Corot. Elle espérait bien finir le ciel avant son départ. Le ciel, c’est ce qu’il y a de plus difficile. À faire comme à atteindre, je la cite encore.

Son influence était sournoise comme une inondation, et il devait, c’est exact, y prendre garde. Se tenir loin des berges glissantes de son fleuve.

— Comment veux-tu qu’on s’éloigne de quelque chose quand on ne sait pas où on est ?

Elle portait sur son bras le gros chat blanc de la brigade qui, amorphe, reposait sur elle comme un linge propre plié en deux, détendu et confiant, ses pattes ballottant d’un côté et de l’autre.

Et en protection, continua Adamsberg, car on ne sait jamais en effet, cinq avec moi sur les arrières. C’est-à-dire vous seule, Retancourt.

Consigne surprenante de la part d’Adamsberg, qui avait tout de l’éponge dérivante et rien d’un coquillage « collé », plaqué obstinément sur son rocher.

La mémoire du commandant Danglard, confirma Adamsberg, est un abîme surnaturel où mieux vaut ne pas mettre les pieds.

Le rire est une défense contre ce qui impressionne.

Château souffrait et sa douleur se diffusait comme un parfum toxique dans la petite pièce, touchant chacun des hommes.

Depuis deux jours, il vivait au XVIIIe siècle, auquel il prenait goût peu à peu. Non, il ne prenait pas goût, il s’habituait, voilà tout.

On va de tous côtés, on dérape comme des billes sur du verglas. On a perdu le chemin. Ou plutôt, on ne l’a jamais trouvé.

C’est que c’est bien une pensée à toi. C’est dommage, quand t’y réfléchis, que les pensées n’aient pas de nom. On les appellerait, et elles viendraient se coucher à nos pieds ventre à terre.

Parce qu’une tornade qu’on sent approcher à pas de loup effraie bien plus qu’une trombe qui vous submerge brutalement.

Et à la brigade, chacun savait ce que ce brouillage signifiait. Errance, vapeurs, pelletage de nuages en trois mots.

Un enfant abandonné se voit attribuer trois prénoms, dont le dernier sert de nom de famille.

Adamsberg tenait de sa mère une prudence excessive quant à l’expression des sentiments qui, disait-elle, s’usent comme un savon et tournent en débandade si on en parle trop.

C’est juste une cuite éclair. Il est tombé dans la bouteille de porto, il faut qu’il sèche, c’est tout.

L’alcool sucré monte au cerveau avec la célérité d’un acrobate sur un fil.

Je n’ai jamais cru que l’alcool accouchait de la vérité. Des douleurs, sans aucun doute.
— En ce cas pourquoi l’avez-vous poussé à boire ?
— Pour qu’il lève les freins et dévale aussi loin que possible sur la route. Ce qui ne veut pas dire qu’il a été jusqu’au bout. Même abruti, même les barrières fracassées, inconscient veille sur ses biens les plus précieux

On ne se vouvoie pas sous la Révolution. Nous sommes égaux

Je dis que quiconque tremble en ce moment est coupable ; car jamais l’innocence ne redoute la surveillance publique.

Si tu annules, ça va s’infecter. Et tu pleureras. Quand le bagage est fait, l’homme ne se retourne pas.

C’est que l’Islande, c’est noir et blanc, vous voyez ? Roche volcanique et neige et glace. Alors les couleurs, ça va bien avec. Tout va avec le noir, c’est ce que disent les Français. Mais attendez de voir le bleu du ciel. Jamais vous avez vu un bleu pareil, jamais.

Comme s’il avait guillotiné, non pas des hommes, mais des concepts : le vice, la trahison, l’hypocrisie, la vanité, le mensonge, l’argent, le sexe.

Détail inutile dans son mensonge, donc détail véridique.

S’ennuyer comment ?
— C’est sans doute une des seules choses valables que je t’aie données. Même quand tu ne fais rien, tu ne t’ennuies pas.

Ralentis, rien ne presse, ralentis. Mais cette vitesse, si rare chez lui, convenait au défilement disparate de ses pensées, des phrases et des images. Comme si la vitesse allait les lisser toutes ensemble, comme on bat des œufs.

 

 

 

 

 

Viel, Tanguy «Article 353 du code pénal» (2017)

Auteur : Après une enfance en Bretagne, Tanguy Viel vit successivement à Bourges, Tours puis Nantes avant de venir s’installer près d’Orléans.

Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-20042. Publié dès son premier ouvrage par les éditions de Minuit, il a reçu le prix Fénéon et le prix littéraire de la vocation pour son roman L’Absolue Perfection du crime et le Grand prix RTL-Lire pour Article 353 du Code pénal3. Il est l’un des 3 finalistes du Prix du Public Salon du Livre Genève 2017 :

176 pages – Editions de Minuit –

Petit conseil: C’est le premier livre que je lis de cet auteur : bouleversant, prenant, à lire absolument ! Gros coup de cœur. C’est en voyant qu’il était parmi les trois finalistes du Prix du Salon du livre de Genève que j’ai décidé de le lire. J’ai juste voulu savoir qui serait « en face » de la Baleine Thébaïde de Raufast (et je pense aussi lire La Sonate à Bridgetower d’Emmanuel Dongala) .  si je puis vous donner un conseil… ne lisez pas le résumé du livre ( raison pour laquelle exceptionnellement le résumé est après mon ce petit conseil)  .. Lisez ce petit livre qui est un gros coup de cœur et seulement après lisez le résumé et mon commentaire.. .. c’est un roman qui devrait plaire à Laurence, CatW , Corinne, Marie-Josèphe, Béabab et aussi à ceux qui aiment les romans de société. Plongez d’abord et lisez les critiques après… Donc STOP et rendez vous après la lecture…

Résumé : Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

Mon avis : En lisant le titre j’avais pensé petit coté polar… et bien non. Roman psychologique, social, sur la lutte des classes, sur le rapport père/fils, riche/ouvrier. Tout en finesse. De fait un sujet sur les réactions des braves gens face à des promoteurs véreux. Sur le sens de l’honneur, la honte, la crédulité, sur l’hermétisme des marins bretons. C’est le cheminement sinueux intérieur d’un homme. Deux personnages : un juge à l’écoute et la confession d’un homme qui se fait piéger par un rêve au-dessus de sa condition, mais c’est moins un échange qu’un monologue. C’est un livre sur la confiance… le style est en adéquation avec le mental du meurtrier. je n’en dis pas plus car je ne veux rien déflorer…

Extraits :

tout, à cet instant, s’écrivait à l’encre noire dans l’œil d’un autre.

Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à pleuvoir un peu, une bruine sans vent qui ne fait pas de bruit quand elle touche le sol et même enveloppe l’air d’une sorte de douceur étrange à force de pénétrer la matière et comme la faisant taire.

un couteau dans une plaie qu’il rouvrait en moi sans que je distingue s’il le faisait par amusement ou si seulement il suivait la ligne droite des faits, si la ligne droite des faits, c’était aussi la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies, si la ligne droite des faits, c’était comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire.

elle a commencé à trouver que je passais trop de temps à la maison, comme quoi nous, les hommes, il vaut mieux qu’on soit très occupés, sinon visiblement on devient insupportables, en tout cas les femmes elles nous trouvent vite insupportables

si on pouvait seulement entrevoir le démon dans le cœur des gens, si on pouvait voir ça au lieu d’une peau bien lisse et souriante, cela se saurait, n’est-ce pas ?

alors il s’est débrouillé avec ce qu’il pouvait, avec des « c’est-à-dire », des « enfin » et des « vous voyez », pourvu qu’à la fin, je comprenne que « servitude », ça ne voulait peut-être pas dire esclave, mais enfin ça voulait quand même dire « épine dans le pied ».

ce n’est jamais bon signe de croiser deux fois dans la même journée un gars qu’on ne connaissait pas la veille.

le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme.

Parce que c’est un problème insoluble, de savoir quand quelqu’un comme lui s’approche de vous, de savoir à quel instant la piqûre a eu lieu.

Il y a eu une faille en moi et il y est entré comme le vent, parce qu’il soufflait autant que le vent, toujours prêt à se jeter dans toute brèche ou fissure du faux mur que j’avais pourtant essayé de faire passer pour de la brique, mais enfin je ne suis pas en granit.

c’est comme si le capitaine qui était censé habiter avec moi dans mon cerveau, c’est comme s’il avait déserté le navire avant même le début du naufrage.

Ce n’est pas qu’il y ait long en distance du cerveau vers les lèvres mais quelquefois quand même ça peut vous paraître des kilomètres, que le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée pourtant ferme et solide et ruminée cent fois, elle préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable.

Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner.

Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.

Les gens comme moi, ils ont besoin de logique, et la logique voudrait qu’un gars méchant soit méchant tout le temps, pas seulement un tiers du temps.

l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

Il y a toujours cela, un jour et une heure où les choses basculent et alors on ne peut plus faire comme si – je veux dire, comme si ça n’avait pas eu lieu. Ce n’est peut-être qu’un grain de plus qui tombe dans le sablier, mais enfin c’est le grain de trop, après quoi plus rien n’est pareil, tout s’écroule ou se succède, les événements tombent les uns sur les autres comme les vers d’un poème.

je n’ai pas tourné la tête d’un centième vers lui quand dans le silence on partageait bien assez nos pensées, quand le langage lui-même est un luxe inutile, puisqu’il n’y avait rien de plus à dire, rien de plus à comprendre, du moins si comprendre c’est faire une phrase qui justement s’articule et s’éclaire avec des « donc » et des « alors »

j’ai essayé de faire le point comme on peut faire quelquefois dans sa vie, à vouloir en reprendre toutes les coordonnées, comme au compas sur une carte marine mesurer les distances des amers et conclure d’une petite croix faite au crayon de papier « voilà, j’en suis là »

 

Photo : mouette (Lago Nahuel Huapí / Patagonie)