Cayre, Hannelore «Série Christophe Leibowitz»

Auteur : Hannelore Cayre est une romancière, scénariste et réalisatrice française, née le 24 février 1963 à Neuilly-sur-Seine1. Elle est également avocate à la cour d’appel de Paris en tant que pénaliste et collabore à la Revue XXI. Après sa série Christophe Leibowitz, elle publie en 2012 Comme au cinéma – Petite fable judiciaire. En 2017, « La Daronne » obtient le Prix Le Point du polar européen.

Les trois tomes sont commentés sur la même  page : « Commis d’office », « Toiles de maitre » et «Ground XO » 

Tome 1. Commis d’office (2004, prix Polar derrière les murs 2005)

Résumé : Comment Christophe Leibowitz, avocat revenu de tout, loin des belles affaires d’Assises dont tout le monde parle, éternel commis d’office à la défense de délits minables, est-il enfin parvenu à être satisfait de son sort ? Est-ce parce qu’il occupe ses journées à convertir avec une patience extrême un proxénète albanais à la lecture de L’Education sentimentale derrière les barreaux de la prison de Fresnes ? Ou est-ce parce que son nom s’étale en première page aux côtés de celui de l’ennemi public numéro un ?  La justice au quotidien, des personnages surprenants, une intrigue solide, des situations cocasses pour un premier roman qui s’impose immédiatement par son rythme et un ton original et rapide.

Mon avis : Après avoir adoré « la Daronne », et sur les conseils de mon homme, j’ai enchaîné sur la trilogie ! J’adore ! Cet humour, cette verve, cette légèreté. Dès le premier le style de Hannelore Cayre est reconnaissable et je susi totalement addict ! Anti-héros par excellence, dans un monde de petits délinquants peu reluisants, elle réussit à nous faire nous intéresser à un personnage sans épaisseur et sans charisme. Un avocat qui n’aime semble-t-il que son métier mais qui est totalement largué, au point de prendre la place d’un détenu qui lui ressemble… Mais c’est jouissif à lire. Une petite incursion dans le monde des avocats pénalistes commis d’office, qui galèrent et ne font pas la une, qui rament pour survivre. Bienvenue dans le monde des petites arnaques plus ou moins minables, de la magouille et du pas net… C’est court, c’est enlevé, et sympa à lire.

Extraits :

Ma vie commençait mal car elle commençait sans passion.

Doué en rien et bon à tout, je m’étais inscrit après le bac sur les conseils de mon père dans ce qui était d’abord une fac de droite avant d’être une fac de droit.

Une douche froide, évidemment, non pas parce qu’il n’y a plus d’eau chaude mais parce qu’à Fresnes, il n’y a jamais eu l’eau chaude.

vous êtes à l’avocat ce que le Pinscher est au chien : un truc tremblotant et dégénéré pour vieille dame. Une imposture.

Lorsque je suis venu me présenter à lui, j’ai lu dans ses yeux qu’il savait qui j’étais, pourquoi j’étais là, pour qui j’avais travaillé et bien d’autres choses encore que je ne savais probablement même pas moi-même.

Tome 2 : Toiles de maitre (2005)

Résumé : Sorti de prison et plus que jamais dans la ligne de mire de son Ordre, l’avocat Christophe Leibowitz renoue difficilement avec son métier. C’est à l’occasion d’une étonnante affaire de tableaux volés qu’il s’aperçoit qu’un front invisible se mobilise pour l’éradiquer. Flanqué de ses sulfureux amis, Leibowitz part sans le savoir à la recherche de sa propre histoire et va découvrir une France hantée par ses vieux démons. Une intrigue bien construite, une vision hilarante et sans pitié de la justice, des situations aussi rocambolesques qu’absurdes et surtout un style au rythme et à la puissance inimitables.

Mon avis : Maintenant qu’il est riche illégalement, il n’’est pas plus heureux et mieux entouré ! Il va donc retourner au turbin, et replonger dans son monde de petits malfrats (ou plus gros) mais toujours aussi peu fréquentables. Et comme si la vie n’était pas assez ure, il est en plus dans le collimateur du fisc. Il va se prendre d’amitié pour un vieux facho qu’il va faire libérer, et opposé avec un avocat de la haute qui le déteste et lui en veut. Au cœur du problème un cambriolage qui fait ressurgir des tableaux qu’il vaudrait mieux ne jamais avoir évoqué. On ajoute à cela l’ancienne fiancé de Leibowitz qui refait son apparition, divorcée et avec 3 filles…

Déjanté comme j’aime, imagé, caustique, soupoudré d’actualité en matière de pénalisation des délits. A force d’être à la masse, avec sa logique bien à lui, le petit avocat en devient sympathique. Et toujours cet humour détergeant et cette galerie de personnages à coucher dehors et pourtant crédibles… Des petits plaisirs courts qui s’enchainent avec bonheur…

Extraits :

Un récidiviste. Au sens médical du terme ; du latin recidivus : réapparition d’une maladie infectieuse après sa guérison.

Il vaut toujours mieux se faire violer par des types à l’ADN défavorablement connu des services de police que par des violeurs de passage venus étudier le français.

Des images déferlèrent dans mon esprit comme dans une expérience de mort imminente …

Les trottoirs entourant la Santé étaient d’une tristesse infinie depuis que le code pénal était venu interdire quelques mois plus tôt les parloirs sauvages. Un an de taule, qu’elles encouraient à présent, les pauvres femmes de détenus, qui jadis debout sur les voitures montraient leurs enfants ou criaient des mots d’amour à leurs hommes.

Ce petit monde judiciaire formant avec les autres professions libérales du coin, les médecins, les dentistes et les pédicures, ce gotha minable décrit avec soin par Balzac : les notables de province.

Le mot “Paris” ne manque jamais son effet chez l’avocat de province, déclenchant l’inévitable “ah !” de celui qui ne dit rien mais qui n’en pense pas moins.

Clairvaux pour un pénaliste, c’est un peu comme Memphis pour un rocker ou Zion pour un rasta : ça n’est pas rien.
Un sanctuaire de la répression.

C’est le souvenir des “cages à poules”, des cellules à la Louis XI d’un mètre cinquante sur deux avec des grillages en bois qui n’ont fermé qu’en 71, la même année où Buffet, accompagné du pauvre Bontemps, a égorgé un gardien et une infirmière. Ce sont les évasions sanglantes et les mutineries, les incendies à répétition…

C’est l’illustration de ce que les avocats s’acharnent à faire comprendre aux magistrats : la société ne gagne rien à acculer un homme à ne plus rien avoir à perdre.

À l’instar des vieux truands, il était une encyclopédie vivante de la vie carcérale et un annuaire des ténors du Barreau des cinquante dernières années.

à la Libération, les autorités avaient incarcéré tout ce que les filets de l’épuration avaient pu attraper comme gamins de collabos qui erraient sans parents.

Juif…” Un mot plein de mystères… Un mot lourd… Qui, en me permettant de me draper dans la souffrance des autres, me rendait vachement intéressant.

À une heure du matin, alors que les garçons nous poussaient dehors avec ce métalangage si parisien qui consiste à empiler les chaises sur les tables avec un potin effroyable, nous décidâmes de nous replier sur le bar du Lutetia

D’aucuns diront que je vivais comme un convalescent, d’autres comme une cerise confite à l’eau-de-vie.

On l’appelle Chamalow. Parce qu’il est rose, gros et mou.

Ce n’était pas l’argent qui me motivait à faire des conneries. Loin de là. J’étais investi d’une mission déique : je livrais une croisade contre l’hypocrisie des magistrats donneurs de leçons et des confrères intéressés uniquement par l’argent.

D’habitude, je fuis les victimes. Collantes comme la pitié, elles sont par essence tyranniques en ce qu’elles puisent dans leur souffrance judiciairement reconnue une légitimité à faire chier leur conseil.

Vous êtes une mine antipersonnelle enterrée dans le sol et c’est moi qui ai eu la malchance de vous marcher dessus.

Je me sentais triste. Un peu comme Icare qui se serait pris les ailes dans une ligne à haute tension.

Tome 3 : Ground XO (2007)

Résumé : Christophe Leibowitz-Berthier, l’avocat désastreux dont Hannelore Cayre nous a raconté les aventures dans Commis d’office et Toiles de maître, exerce depuis vingt ans, il sombre dans l’alcoolisme et se voit contraint par la loi de suivre un traitement psychologique. Il devra donc écrire régulièrement à son psy, jusqu’au moment où il va se découvrir héritier d’une partie des cognacs Berthier et décider d’en faire la boisson à la mode dans les banlieues françaises, comme le Rémy Martin l’est aux États-Unis chez les mauvais garçons du rap.  En compagnie du rapeur et fin versificateur Termite, aussi un peu dealer, Hannelore Cayre nous fait explorer les embrouilles du rap et ses mythologies. Leibowitz n’arrivera pas à faire fortune mais nous visiterons avec lui des territoires aussi exotiques que les tribunaux ou une exploitation viticole familiale de la région de Cognac.

Mon avis : C’est reparti pour un tour ! L’auteur continue de nous faire découvrir les coulisses du monde pénal, carcéral, judiciaire. Nul doute que notre héros/antihéros va transformer cet héritage en galère… Comme d’hab’, il en loupe pas une et a le chic pour se foutre dans les confles les plus incroyables. Toujours aussi inventif ! La réinsertion vue par Leibo est une belle tentative. Sera-t-elle couronnée de succès ? Une fois de plus, il va agir dangereusement… pour le bien de ses clients… Quel sera le résultat ? Son changement de « carrière » va-t-il sse passer comme il le souhaite ?  Le personnage me fait penser aux sucettes colle-aux-dents de mon enfance… Tu peux pas t’en défaire, avec un coté sucré et un coté acide… J’ai adoré ce looser qui repart toujours au turbin pour défendre des causes perdues et qui croit en l’aâme humaine… La description du monde de la justice est savoureuse et sans pitié…

Belle découverte que cette romancière.

Extraits :

Moi, le type gangrené par la névrose, qui me sentais anéanti chaque fois que je me remémorais avoir eu un jour des parents, j’avais quelque part une Famille !

Il existait dans le droit pénal une infinité de sous-spécialités.
L’avocat qui faisait dans le noich (chinois) : atelier clandestin, service d’hygiène, règlement de comptes, émigration… n’était pas le même par exemple que celui qui faisait dans le cul : tapin, proxo, bar à hôtesses, sex-shop, vidéo pédophile…

Bref, des bobos trop respectueux des lois pour se fournir au kilo dans les cités, mais pas suffisamment pour s’abstenir de fumer.

… On les jugeait. Ils refaisaient un peu de taule pour la forme puis ils sortaient, pris en charge par des éducateurs. Ils reprenaient ensuite leur place comme si de rien n’était dans cette immense entité au visage noir que le bobo continuerait d’appeler “mon dealer” au même titre que la bourgeoise du XVIe disait “mon traiteur” ou “mon boucher”.

Bien qu’il n’y ait soi-disant aucun dossier merdique, il y en avait tout de même des particulièrement à chier.

Leçon n° 1 prodiguée par la justice : ça coûte plus cher de braquer une bagnole de prix que de cogner sa femme ou son môme, d’escroquer des millions à l’État ou de faire travailler pour que dalle deux cents Chinois dans une cave.
Car il est bien là, le trouble à l’ordre public : que deviendrait notre monde si les gens commençaient à avoir peur de parader dans des produits de luxe ?

Ma cousine n’était pas à proprement parler une crétine. Elle était juste… pathologiquement normale.

En quelques phrases, ils énumérèrent leurs connaissances communes dans cette bourgade que l’on nomme Paris pour en conclure qu’ils pouvaient sans danger être les meilleurs amis du monde.

Le rap, ça transcende la violence.

A part ça, mon quotidien est le même que le vôtre : répétitif et frustrant : une psychose croquignolette pour des heures interminables de bovarysme.

la dame patronnesse au tailleur plouc que j’avais devant moi était à peu près aussi excitante qu’une maman qui se démène pour vendre des quatre-quarts pleins de grumeaux à une kermesse de gens fauchés.

Alors, leurs couilles prises dans l’étau du pouvoir exécutif, ces magistrats allaient comme toujours me regarder plaider d’un air figé, et puis ils me diraient “non”, parce que “non” c’est toujours moins risqué.

 

 

 

Cayre, Hannelore «La Daronne» (03.2017)

Auteur : Hannelore Cayre est avocate pénaliste, elle est née en 1963 et vit à Paris. Elle est l’auteur, entre autres, de Commis d’office, Toiles de maître et Comme au cinéma. Elle a réalisé plusieurs courts métrages, et l’adaptation de Commis d’office est son premier long métrage.

Publication : 09/03/2017 – Nombre de pages : 176- Editions Métailié – Prix Le Point du polar européen – 2017

Résumé : « On était donc fin juillet, le soleil incendiait le ciel ; les Parisiens migraient vers les plages, et alors que j’entamais ma nouvelle carrière, Philippe, mon fiancé flic, prenait son poste comme commandant aux stups de la 2e dpj.
– Comme ça on se verra plus souvent, m’a-t-il dit, réjoui, en m’annonçant la nouvelle deux mois auparavant, le jour de sa nomination.
J’étais vraiment contente pour lui, mais à cette époque je n’étais qu’une simple traductrice-interprète judiciaire et je n’avais pas encore une tonne deux de shit dans ma cave. »
Comment, lorsqu’on est une femme seule, travailleuse avec une vision morale de l’existence… qu’on a trimé toute sa vie pour garder la tête hors de l’eau tout en élevant ses enfants… qu’on a servi la justice sans faillir, traduisant des milliers d’heures d’écoutes téléphoniques avec un statut de travailleur au noir… on en arrive à franchir la ligne jaune ?
Rien de plus simple, on détourne une montagne de cannabis d’un Go Fast et on le fait l’âme légère, en ne ressentant ni culpabilité ni effroi, mais plutôt… disons… un détachement joyeux.
Et on devient la Daronne.

Mon avis : Bien aimé la Daronne… De fait c’est jubilatoire, enlevé, plein d’humour…. Quand les personnages deviennent plus importants que l’intrigue (et là en plus l’intrigue est à niveau) j’aime ! Une plongée dans les coulisses. Les hasards de la vie, les affinités… Et j’ai bien aimé toutes les explications. Quelques dysfonctionnements et irrégularités mises en lumière (les travailleurs au noir du Ministère de la justice dont j’avais entendu parler). Original, prenant, mené dans un bon rythme, personnages attachants. Pas beaucoup d’hommes dans cette histoire : c’est ici une histoire de mères/filles. Les traducteurs judiciaires ont toujours un coup d’avance ; comme Patience Portefeux, après une enfance et une vie de femme mariée sans soucis n’a plus de sous une fois veuve et qu’en qualité de simple traductrice-interprète judiciaire elle a les infos en avant-primeur, elle décide ( elle est veuve , sans argent et avec une mère dans une maison de retraite et deux filles à charge) de passer de l’autre côté de la barrière en utilisant les infos à son profit. Mais pas pour « faire du fric » : juste pour avoir ce dont elle a besoin pour s’occuper de sa famille. On en apprend beaucoup sur la justice … Comme dit l’auteur : « une histoire c’est toujours trois couches : l’évolution d’un personnage principal, le background et l’histoire… Ne passez pas à coté !

Extraits :

Comme si un vide-pomme m’avait été enfoncé d’un coup sec au centre du corps pour emporter mon âme tout entière.

C’est que j’adore les vieilles choses ; elles ont vu passer des tas de gens et on ne s’ennuie jamais à les regarder, contrairement aux neuves.

Sinon, j’étais payée au noir par le ministère qui m’employait et ne déclarait aucun impôt.
Un vrai karma, décidément.
C’est d’ailleurs assez effrayant quand on y pense, que les traducteurs sur lesquels repose la sécurité nationale, ceux-là mêmes qui traduisent en direct les complots fomentés par les islamistes de cave et de garage, soient des travailleurs clandestins sans sécu ni retraite. Franchement, comme incorruptibilité on fait mieux, non ?

Or il faut savoir que beaucoup d’interprètes français d’origine maghrébine ne connaissent que l’idiome de leurs parents alors qu’il existe dix-sept dialectes arabes aussi éloignés les uns des autres que le français l’est de l’allemand.

Je traduisais ça à l’infini… encore et encore… Tel un cafard bousier. Oui, ce petit insecte robuste de couleur noire qui se sert de ses pattes antérieures pour façonner des boules de merde qu’il déplace en les faisant rouler sur le sol…

Toutes leurs conversations tournent autour de l’argent : celui qu’on leur doit, celui qu’ils auraient dû toucher, celui qu’ils rêvent d’avoir…

Malgré tous ses efforts, à la sortie des études, il avait pris en pleine face le Grand Mensonge français. La méritocratie scolaire – opium du peuple dans un pays où on n’embauche plus personne, encore moins un Arabe – ne lui apporterait pas les moyens de financer ses rêves. Alors, au lieu de rester à bovaryser avec ses copains en bas de sa barre d’immeuble ou de fournir Daech en chair à canon, il était parti vivre dans le pays de ses parents avec son BTS en poche et l’idée d’en repartir au plus vite…

“Résident” avec un “e” comme citoyen d’une résidence et non un “a” comme des personnes qui habitent quelque part… et qui peuvent ainsi en repartir quand elles le veulent.

aucun de ses espoirs n’avait jamais été déçu vu qu’elle n’attendait absolument rien de la vie.

On décrit le cerveau d’un Alzheimer comme un oignon qui pourrirait couche après couche, de l’extérieur vers l’intérieur.L’envie de liberté est planquée au centre du trognon, m’étais-je dit en traversant le ramdam provoqué par sa disparition.

Vous êtes toutes les deux en colère par rapport à ce qui est en train de se passer et c’est normal. Votre maman sent qu’elle glisse, du coup elle se raccroche à tout ce qu’elle peut, y compris à vous, ce qui fait qu’elle est insupportable. Elle a peur de la vie qui finit et vous aussi vous avez peur. C’est un moment difficile qui se passe toujours très mal.

Ça faisait presque vingt-cinq ans que je m’agrippais à un morceau de bois flotté dans la tourmente de ma minable aventure tout en attendant qu’il advienne un rebondissement imprévu digne d’une série télé… une guerre, un loto gagnant, les dix plaies d’Égypte, que sais-je… et c’était enfin en train d’arriver !

Tolérance zéro, réflexion zéro, voilà la politique en matière de stupéfiants pratiquée dans mon pays pourtant dirigé par des premiers de la classe. Mais heureusement, on a le terroir… Être cuit du matin au soir, ça au moins c’est autorisé. Tant pis pour les musulmans, ils n’ont qu’à picoler comme tout le monde s’ils ont envie de s’embellir de l’intérieur.

le fait qu’il ait choisi instantanément d’être attaché à mes pieds partout où je marchais, comme une ombre en forme de chien.

les sujets de conversation avec un chien, quand on n’a eu personne avec qui vraiment échanger pendant vingt-cinq ans, ne manquent pas.

J’aimais sa présence – qui ne l’eût pas aimée d’ailleurs –, car en plus d’être la probité même, il était intelligent, cultivé et drôle. En associant ma vie à la sienne, je me disais à l’époque que je réussirais peut-être à prendre un peu de sa consistance. Mais lorsqu’il était près de moi ou pire, sur moi, j’avais l’impression d’être comme engloutie au sens propre comme au figuré sans que je sache vraiment si cela me plaisait

La vie m’était passée dessus à la manière de ce fer que j’ai manié tous les soirs pour que les miens, malgré le manque d’argent, aient toujours des vêtements impeccables. J’étais devenue une petite madame aux ailes engluées par les préoccupations matérielles et contrairement à ce que la publicité essayait de nous faire croire, ce n’était pas si évident que ça de changer de comportement après avoir incorporé tant d’habitudes.

ma vie a déraillé comme le diamant d’un tourne-disque saute d’un sillon à l’autre, d’une chanson douce à une ritournelle sinistre

Viel, Tanguy «Article 353 du code pénal» (2017)

Auteur : Après une enfance en Bretagne, Tanguy Viel vit successivement à Bourges, Tours puis Nantes avant de venir s’installer près d’Orléans.

Il a été pensionnaire de la Villa Médicis en 2003-20042. Publié dès son premier ouvrage par les éditions de Minuit, il a reçu le prix Fénéon et le prix littéraire de la vocation pour son roman L’Absolue Perfection du crime et le Grand prix RTL-Lire pour Article 353 du Code pénal3. Il est l’un des 3 finalistes du Prix du Public Salon du Livre Genève 2017 :

176 pages – Editions de Minuit –

Petit conseil: C’est le premier livre que je lis de cet auteur : bouleversant, prenant, à lire absolument ! Gros coup de cœur. C’est en voyant qu’il était parmi les trois finalistes du Prix du Salon du livre de Genève que j’ai décidé de le lire. J’ai juste voulu savoir qui serait « en face » de la Baleine Thébaïde de Raufast (et je pense aussi lire La Sonate à Bridgetower d’Emmanuel Dongala) .  si je puis vous donner un conseil… ne lisez pas le résumé du livre ( raison pour laquelle exceptionnellement le résumé est après mon ce petit conseil)  .. Lisez ce petit livre qui est un gros coup de cœur et seulement après lisez le résumé et mon commentaire.. .. c’est un roman qui devrait plaire à Laurence, CatW , Corinne, Marie-Josèphe, Béabab et aussi à ceux qui aiment les romans de société. Plongez d’abord et lisez les critiques après… Donc STOP et rendez vous après la lecture…

Résumé : Pour avoir jeté à la mer le promoteur immobilier Antoine Lazenec, Martial Kermeur vient d’être arrêté par la police. Au juge devant lequel il a été déféré, il retrace le cours des événements qui l’ont mené là : son divorce, la garde de son fils Erwan, son licenciement et puis surtout, les miroitants projets de Lazenec. Il faut dire que la tentation est grande d’investir toute sa prime de licenciement dans un bel appartement avec vue sur la mer. Encore faut-il qu’il soit construit.

Mon avis : En lisant le titre j’avais pensé petit coté polar… et bien non. Roman psychologique, social, sur la lutte des classes, sur le rapport père/fils, riche/ouvrier. Tout en finesse. De fait un sujet sur les réactions des braves gens face à des promoteurs véreux. Sur le sens de l’honneur, la honte, la crédulité, sur l’hermétisme des marins bretons. C’est le cheminement sinueux intérieur d’un homme. Deux personnages : un juge à l’écoute et la confession d’un homme qui se fait piéger par un rêve au-dessus de sa condition, mais c’est moins un échange qu’un monologue. C’est un livre sur la confiance… le style est en adéquation avec le mental du meurtrier. je n’en dis pas plus car je ne veux rien déflorer…

Extraits :

tout, à cet instant, s’écrivait à l’encre noire dans l’œil d’un autre.

Je crois que c’est à ce moment-là qu’il a commencé à pleuvoir un peu, une bruine sans vent qui ne fait pas de bruit quand elle touche le sol et même enveloppe l’air d’une sorte de douceur étrange à force de pénétrer la matière et comme la faisant taire.

un couteau dans une plaie qu’il rouvrait en moi sans que je distingue s’il le faisait par amusement ou si seulement il suivait la ligne droite des faits, si la ligne droite des faits, c’était aussi la somme des omissions et renoncements et choses inaccomplies, si la ligne droite des faits, c’était comme l’enchaînement de mauvaises réponses à un grand questionnaire.

elle a commencé à trouver que je passais trop de temps à la maison, comme quoi nous, les hommes, il vaut mieux qu’on soit très occupés, sinon visiblement on devient insupportables, en tout cas les femmes elles nous trouvent vite insupportables

si on pouvait seulement entrevoir le démon dans le cœur des gens, si on pouvait voir ça au lieu d’une peau bien lisse et souriante, cela se saurait, n’est-ce pas ?

alors il s’est débrouillé avec ce qu’il pouvait, avec des « c’est-à-dire », des « enfin » et des « vous voyez », pourvu qu’à la fin, je comprenne que « servitude », ça ne voulait peut-être pas dire esclave, mais enfin ça voulait quand même dire « épine dans le pied ».

ce n’est jamais bon signe de croiser deux fois dans la même journée un gars qu’on ne connaissait pas la veille.

le premier qui s’approche et rompt la solitude, on s’en fiche de savoir qui c’est, pourvu que tout s’engouffre et s’encastre en vous comme une pièce de puzzle que vous auriez découpée exprès pour qu’elle épouse les contours de votre âme.

Parce que c’est un problème insoluble, de savoir quand quelqu’un comme lui s’approche de vous, de savoir à quel instant la piqûre a eu lieu.

Il y a eu une faille en moi et il y est entré comme le vent, parce qu’il soufflait autant que le vent, toujours prêt à se jeter dans toute brèche ou fissure du faux mur que j’avais pourtant essayé de faire passer pour de la brique, mais enfin je ne suis pas en granit.

c’est comme si le capitaine qui était censé habiter avec moi dans mon cerveau, c’est comme s’il avait déserté le navire avant même le début du naufrage.

Ce n’est pas qu’il y ait long en distance du cerveau vers les lèvres mais quelquefois quand même ça peut vous paraître des kilomètres, que le trajet pour une phrase, ce serait comme traverser un territoire en guerre avec un sac de cailloux sur l’épaule, au point qu’à un moment la pensée pourtant ferme et solide et ruminée cent fois, elle préfère se retrancher comme derrière des sacs de sable.

Maintenant je demande : est-ce que le silence, c’est comme l’obscurité ? Un trop bon climat pour les champignons et les mauvaises pensées ? Maintenant c’est sûr que je dirais volontiers ça, que les vraies plantes et les fleurs, elles s’épanouissent en plein jour, et qu’il faut parler, oui, il faut parler et faire de la lumière partout, oui, dans toutes les enfances, il ne faut pas laisser la nuit ni l’inquiétude gagner.

Peut-être que la mémoire ce n’est rien d’autre que ça, les bords coupants des images intérieures, je veux dire, pas les images elles-mêmes mais le ballottement déchirant des images à l’intérieur de nous, comme serrées par des chaînes qui les empêchent de se détacher, mais les frottements qui les tendent et les retiennent, ça fait comme un vautour qui vous déchire les chairs, et qu’alors s’il n’y a pas un démon ou un dieu pour vous libérer, le supplice peut durer des années.

Les gens comme moi, ils ont besoin de logique, et la logique voudrait qu’un gars méchant soit méchant tout le temps, pas seulement un tiers du temps.

l’alcool et le vent qui faisaient comme deux serre-livres qui nous maintenaient droits, parfaitement droits dans la nuit claire.

Il y a toujours cela, un jour et une heure où les choses basculent et alors on ne peut plus faire comme si – je veux dire, comme si ça n’avait pas eu lieu. Ce n’est peut-être qu’un grain de plus qui tombe dans le sablier, mais enfin c’est le grain de trop, après quoi plus rien n’est pareil, tout s’écroule ou se succède, les événements tombent les uns sur les autres comme les vers d’un poème.

je n’ai pas tourné la tête d’un centième vers lui quand dans le silence on partageait bien assez nos pensées, quand le langage lui-même est un luxe inutile, puisqu’il n’y avait rien de plus à dire, rien de plus à comprendre, du moins si comprendre c’est faire une phrase qui justement s’articule et s’éclaire avec des « donc » et des « alors »

j’ai essayé de faire le point comme on peut faire quelquefois dans sa vie, à vouloir en reprendre toutes les coordonnées, comme au compas sur une carte marine mesurer les distances des amers et conclure d’une petite croix faite au crayon de papier « voilà, j’en suis là »

 

Photo : mouette (Lago Nahuel Huapí / Patagonie)