Kerninon, Julia «Buvard» (2014)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Paru chez Le Rouergue (la brune ) en janvier 2014 / 208 pages

Résumé : Un jeune homme réussit à forcer la porte d’une romancière célèbre, Caroline N. Spacek, réfugiée en solitaire dans la campagne anglaise depuis plusieurs années. Très jeune, elle a connu une gloire littéraire rapide et scandaleuse, après une enfance marquée par la violence et la marge. Il finit par s’installer chez elle et recueillir le récit de sa vie. Premier roman d’une auteure âgée de 25 ans.

Mon avis : Pour un premier roman, c’est juste époustouflant, intense ! J’ai beaucoup aimé. Un livre sur l’amour de l’écriture et la solitude de l’écrivain, sur les mots, en premier lieu. Mais aussi un livre sur l’enfance, sur l’amour, sur l’intégration des expériences dans l’écriture. Un huis-clos entre deux personnages, une femme et un homme qui vont se rencontrer et se comprendre car tous deux ont eu une enfance très difficile et qu’ils n’arrivent pas à intégrer. Entre l’intervieweur, Lou et l’interviewée, Caroline, on finit par ne pas savoir qui se confie… de fait les deux … le passé et le présent des deux personnages est au cœur du livre. Au fil des jours, Caroline va se livrer et Lou va aller de surprise en surprise. Très beau texte, puissant, solide. C’est interessant de voir que dans ce premier roman (pour adulte) Julia Kerninon prend la parole au masculin pour faire parler une femme-écrivain. Ode aux mots, à la création, à la poésie. Une fuite en avant qui s’achève en solitaire… après une traversée de la vie bien difficile. C’est le deuxième livre que je lis d’elle – j’avais commencé par le deuxième (Le dernier amour d’Attila Kiss) et je vais enchainer sur le petit récit « Une activité respectable »

Extraits :

dans ce livre-là et tous les autres que j’avais lus dans la foulée, happé, il y avait quelque chose qui m’avait frappé, frappé comme avec un poing obstinément fermé.

Je commençais à penser que j’avais été présomptueux, que ce n’était pas si facile que ça d’interviewer un écrivain, puisque la vérité n’était jamais une base pour eux, mais plutôt une destination, puisqu’ils maîtrisaient si bien la fiction que tout ce qu’ils pouvaient imaginer sonnait vrai.

Elle avait beaucoup plus de souvenirs que ce qu’elle avait proclamé au départ. Elle savait très bien où elle allait parce qu’elle allait à reculons. Elle plongeait la tête en arrière comme une nageuse. Dos crawlé. Jour après jour après jour.

J’imaginais une chaîne de montage, lui qui parlait, moi qui tapais, et les phrases partant bien empaquetées sur un tapis roulant, vers une destination qui m’échappait.

j’étais arrivé là guidé par la musique de ses livres, un chant dont la cadence m’avait été tout de suite douloureusement familière, et quand elle me tenait à distance, en tournoyant furieusement dans le jardin ou en se taisant, je me rassemblais moi aussi, dans un souvenir ou un autre qui me rappelait ce que je faisais ici.

j’avais commencé à comprendre ce qu’il pouvait y avoir derrière ces trois mots de bonheur et de paix, et quand il s’était tourné vers moi pour m’embrasser, ça avait été comme de boire le soleil à la bouteille.

Je l’écoutais parler et il me touchait – avec des mots – moi qui n’avais jusqu’ici été touchée que par des mains.

À côté de lui, j’ai senti quelque chose dans sa phrase me heurter, si légèrement que je n’étais pas sûre d’avoir mal.

Mais qu’est-ce que vous vouliez, vous ?
– Tu crois que j’avais appris à vouloir ?

Je l’écoutais, fasciné, rendre leur profondeur de champ aux feuilles des articles que j’avais lus en diagonale avant de venir. Pour raconter ça, elle retrouvait malgré elle la voix précipitée, pierreuse, que j’avais entendue le premier jour et qui avait semblé disparaître ensuite – cette langue presque étrangère qui était sous sa prose, comme une flaque d’essence indétectable dans l’herbe haute.

Eux, ils n’avaient pas besoin de savoir. Ils avaient besoin de boire.

on pouvait partir d’où on voulait, on arrivait toujours au même endroit.

Jamais je n’avais eu à ce point la sensation que ma vie était entre mes mains et d’avoir les doigts écartés.  J’étais beaucoup ivre. Je n’y pensais pas. Je pensais à la solidité de la poésie et à la vie qui doit continuer même si on a oublié pourquoi.

j’avais détourné ma vie passée comme un fleuve, et j’en avais fait quelque chose.

je ne savais pas encore qu’on écrit des choses d’une façon qu’on croit réaliste pour découvrir que le reste du monde n’en a simplement jamais entendu parler.

l’attaque et le scandale sont les formes de consécration les plus solides.

Et je devais me concentrer pour entendre ma propre voix sous le murmure de son souvenir.

je n’avais pas peur de mourir sans avoir fini parce que je savais que je n’avais rien commencé,

Je n’attendais rien, parce que je m’attendais à tout.

sa beauté me sautait au visage comme un chat quand je ne m’y attendais pas.

L’instant intouchable de la rencontre. Le temps qui ne peut pas passer. Le temps qui reste.

j’essayais de comprendre comment les lignes parfaites de mots que j’écrivais avaient pu si bien être des fils barbelés entre nous

Sa voix était grave, élégante, sur la défensive – la voix qu’aurait pu avoir un lion si les lions parlaient dans des téléphones. Alors, je m’étais enroulé autour du combiné, et j’avais écouté ce que cette voix avait à me dire.

on ne me pliait pas avec de l’organza.

C’était seule que je devais faire face à tout ce que l’écriture avait détruit et construit dans ma vie. J’étais enroulée autour de moi-même, autour de la machine à écrire.

La vie était simplement arrivée – la mort aussi. Je pensais à la faillibilité de l’amour et à ce qu’on en avait appris ensemble, aux excuses parfaites que nous pouvons trouver à nos manquements qui ne les rendent pas moins douloureux à ceux qui les ont subis.

Tu sais, en fait, je déteste voyager. J’aime simplement être loin. Si j’ai tellement bougé, c’était d’abord parce que je ne pouvais pas – je ne savais pas – rester. Je n’avais pas d’endroit où rester.

Quand tu sais que quoi que tu fasses, tu seras une cible, tu préfères être une cible mouvante.

Les peintres semblaient savoir ça d’instinct, que ce qu’ils avaient à faire impérativement c’était atteindre une maîtrise irréprochable, et puis tout oublier. La vraie peinture commençait à ce moment-là.

Elle n’avait fait qu’avancer les yeux fermés, dangereuse comme tous ceux qui ne veulent pas savoir, une scie électrique lancée en l’air.

Tu es – toujours – ce qui me manque – quand je me réveille la nuit pour réaliser que tu n’es pas ici – sans comprendre où tu es – pourquoi – comment c’est arrivé – mais apparemment rien n’est arrivé – tout est parti.

Rien ne vaut une main sur l’autre posée. Jamais je n’oublierai aucun de tes mots. Personne ne pourra séparer ceux qui ont été un seul et vont se retrouver.

 J’ai appris beaucoup de choses sur la route, y compris le fait que tant que je ne fais de mal à personne, je ne vais pas transiger sur mon bonheur.

Je suis solide parce que je ne sais pas faire autrement. Ce n’est pas une bonne chose. 

De Romilly, Jacqueline «Jeanne» (2011)

Résumé : En 1977, dans l’année qui suit la mort de sa mère, Jacqueline de Romilly écrit ce texte, en fait imprimer quelques exemplaires, destinés aux amis. Mais, par pudeur, parce qu’il y a quelque chose de vulgaire à dévoiler ce que l’on a de plus intime, elle ne souhaite pas que ce livre soit publié de son vivant et charge son éditeur et ami Bernard de Fallois de le faire après sa mort. Jeanne, c’est le portrait d’une femme aux dons multiples, travailleuse infatigable, qui fit preuve pendant trente ans d’un talent d’écrivain reconnu. Veuve dès le début de la guerre de 1914, elle choisit de vivre dans l’ombre de sa fille, tissant ainsi un lien indissoluble entre elles deux. Ce récit nous en apprend beaucoup sur Jacqueline de Romilly, et l’on comprend d’autant plus l’admiration et l’affection que ses lecteurs, même s’ils ne l’avaient jamais rencontrée, ont éprouvées en apprenant sa disparition.

Mon avis : Je connaissais les livres de Jacqueline de Romilly mais celui-ci est totalement différent et j’ai bien souvent eu l’impression que ma plume était à la place de la sienne… J’ai retrouvé ma Maman à moi… mes doutes, mes angoisses, mes regrets… ma mauvaise conscience aussi… Merci pour ce partage posthume… merci de faire remonter les souvenirs, les sourires pleins de larmes, les petites manies, la façon de vivre … d’un autre temps… mais si noble et si douce… Un très gros coup de cœur …

Extraits : ( non je n’ai pas recopié tout le livre…. )

Car il ne faut pas croire que ces toilettes d’enfant sage et ces airs réservés, qui touchent, sur ces documents anciens, comme des grâces d’un autre âge, aient impliqué fadeur ou raideur. Contrairement à ce que certains croient, le conformisme du vêtement n’entraîne pas celui du cœur, il s’en faut !

Elle mettait d’ailleurs son courage, qui était grand, à m’éviter toute pensée triste.

On vit au jour le jour, pressé de petits problèmes qui valent pour tout de suite, ou pour demain : on ne pense vraiment au passé que lorsque l’on n’a plus d’avenir. À présent, je regarde ces photographies, qui me semblent d’abord unies dans la continuité d’un même sourire réticent ; et je m’en veux de ne pas savoir lesquelles étaient avant ou après.

Elle me voulait libre de tout chagrin superflu. Et elle savait l’amère inutilité des souvenirs que l’on évoque à propos d’êtres inconnus de ceux à qui l’on parle. Elle avait, avec sa vaillance habituelle, tourné la page. Mais moi ! Moi, j’aurais dû l’interroger, lui donner le sentiment que son passé était le mien ! J’aurais dû vouloir savoir, par amour pour elle !

Je connaissais l’acier, ou, pour mieux dire, le diamant de ces principes, qu’elle ne devait, en effet, à personne ; et cela aurait dû me faire réfléchir.

Et peut-être, même à cette époque, étaient-elles relativement rares, les jeunes filles qui, avec leurs amies, ne cherchaient qu’à lire et à apprendre, à échanger des résumés de livres, à noter des pensées sur de petits carnets de moleskine.

Non, le temps n’était pas venu des mèches en désordre ou des corps affaissés sur les tables : les deux jeunes filles lisent, toutes droites et austères. Elles lisent et elles sourient.

Vues après coup, les époques d’avant-guerre paraissent toujours pathétiquement naïves.

Là encore, en effet, il faut penser à la différence des époques. Il ne s’agissait pas alors de rester assis à écouter un transistor, ou même une chaîne de haute-fidélité : quand on aimait la musique, on la jouait.

Deux choses me touchent dans ces lettres. C’est d’abord qu’elle les ait gardées toute une vie. … Mais ce qui me touche presque autant est de voir à quel point ces billets portent la marque d’une époque révolue. C’était un très jeune amour, dans un contexte très ancien. Le format même des lettres est périmé. Il y a de toutes petites enveloppes, que nos postes n’accepteraient même plus pour une carte de visite, des pneumatiques innombrables, ou des petits billets de rien occupant les quatre pages. L’adresse est écrite de cette fine écriture penchée, à l’encre violette, qui semble ne jamais refléter une hâte comme la nôtre.

Ces lettres me froissent le cœur par tout ce que je n’y comprends pas

Entre les grands chapeaux des photographies et les petits surnoms des lettres, entre l’avers et le revers, se glisse précisément la marge ineffable du bonheur à deux.

Il n’est pas donné à tout le monde d’accepter sans inquiétude cette réalité si surprenante que constitue le bonheur.

Dans toutes les guerres – je le sais d’expérience – il court des bruits de prisonniers non reconnus, de blessés ayant perdu la mémoire, de rescapés cachés par des amis. Vaines lueurs d’espérance, toujours plus faibles… Au fond, on est sûr du désastre. On est sûr aussi que ce désastre est impossible.

Entre croire, avoir peur, être sûr, il se fait dans ces cas-là un va-et-vient qui déjoue le diagnostic ; et ces flottements d’un extrême à l’autre, ces contradictions, ces rechutes, épuisent plus que le désespoir.

Elle n’aurait pas pleuré pour un désastre ; elle n’aurait pas eu peur, elle n’a jamais eu peur, dans un grand péril. Surtout, elle ne l’aurait pas laissé voir. De même qu’à aucun moment de sa vie elle n’a toléré d’être vue mal habillée, de même qu’elle a toujours dissimulé, obstinément, tout ce qui pouvait sembler une tare physique, qu’elle ne s’est jamais, étant malade, laissé aider dans sa toilette ou dans des soins, de même elle a toujours maintenu une certaine image d’elle-même, faite de pudeur, de fierté, et du sentiment aristocratique que l’on doit savoir faire face noblement aux épreuves, et que, si l’on a peur ou mal, on le cache. C’était là, assurément, obéir à une certaine idée du bien ; mais c’était avant tout rester fidèle à ce modèle intérieur, auquel on aime s’identifier.

on vit avec ce qui reste, avec tout ce qui reste ; on vit et on rit ; on pourra même aimer des gens, des pays, des livres ; mais on ne les aimera qu’avec ce qui reste.

De toute sa douceur, elle me guide. Et moi, légèrement soupçonneuse mais résolue, je m’appuie à elle comme à ma sécurité en cette expérience un peu inexplicable.

Des projets et des espoirs, elle n’en manquait pas : c’étaient des projets pour moi, des espoirs pour moi. Et le bonheur restait à poursuivre, mais c’était désormais le mien.

Je revois chaque détail de cet appartement, où s’est passée toute ma jeunesse. Là se sont formées mes habitudes, qui sont devenues mes goûts

Restaient donc les meubles d’un délicieux salon, encombré et fantaisiste comme le furent toujours les lieux habités par Jeanne, même de façon provisoire. Il y avait des gravures, des appliques, des porte-bonheur accrochés ici ou là, des papiers en désordre, un ouvrage, des programmes, des fleurs. Si l’on donnait quelque chose à Jeanne, cela devenait comme un trophée sentimental, qui restait bien en évidence. Et pourtant l’ensemble ne comportait ni laideur ni fouillis : cela donnait seulement l’impression d’être vivant, habité, à elle.

elle aimait avoir les choses sous son regard ou sous sa main ; si bien que tous les objets reflétaient sa présence – en creux quand elle n’y était pas, par leur complicité harmonieuse quand elle y était.

cet appartement choisi par elle, voulu par elle, qui n’était pas seulement son œuvre, mais son prolongement. Et je dois bien le constater ici encore : cette préférence donnée à la vue et à la gaieté, ce refus de mettre en honneur les objets rituels du repas et du coucher, cette profusion gratuite d’objets sans valeur et sans solennité, tout cela reflétait, comme le reste, le sens souverain que Jeanne avait de l’élégance. Rien d’utilitaire, mais rien de clinquant ; rien de conventionnel, mais rien de désordonné : son appartement avait la libre souplesse de son port de tête, avec la grâce de son sourire.

Elle était donc remarquée, admirée, encouragée. Mieux encore, elle était comprise.

Or un jardin suppose des liens personnels et durables, de possession et de suppose des liens personnels et durables, de possession et de travail, de soucis, de craintes, de ravissements renouvelés de saison en saison.

Ou peut-être n’ai-je là que de faux souvenirs, nés de photographies.

Il l’appelait – et elle en était très satisfaite – « le ouistiti ». Cela voulait dire qu’elle était fine, observatrice et malicieuse ; or c’étaient là des qualités qu’il aimait.

la vie est faite, pour moi du moins, de ces petites joies et de ces petites déceptions, qui survivent à tout.

des vacances faites pour moi – j’allais écrire « fêtes pour moi » : c’eût été vrai aussi.

L’argent, c’était d’abord pour m’entourer de tous les plaisirs dont elle craignait qu’une enfant unique, privée de père, pût manquer.

elle s’installa. Je veux dire que, bientôt, cette petite chambre impersonnelle se mit à lui appartenir et à lui ressembler.

Mais il veut dire surtout qu’elle prenait en patience les mauvaises nouvelles, et que, sans se laisser abattre ou déprimer, elle guettait toujours ce qui pourrait être annonciateur de temps meilleurs. Sa confiance s’alimentait, c’est vrai, du moindre détail

Aucun de nous ne pensait alors qu’une espérance dont on a si ardemment vécu pendant des années peut, quand elle se réalise et disparaît, laisser derrière elle un vide cruel.

mais je la laissais seule. Je m’y obligeais. Ne devais-je pas me conduire comme une fille normale, normalement liée à sa belle-famille ?

Je ne crois pas qu’elle m’en ait voulu, jamais. Pourtant, si je mesure sa peine à l’espèce de sourd ressentiment que ces séparations m’inspiraient, à moi, dans une vie au demeurant si pleine, cela dut être pour elle singulièrement amer et irritant.

Elle devait donc, à toute force, remplir sa vie avec ses intérêts d’antan, les réveiller, les ranimer, les refaire.

Il y a en nous tant de possibilités progressivement abandonnées, tant de personnalités détruites dans leur germe !

Comme une enfant, aussi, elle écrivait tout, afin de ne pas oublier…

Pendant treize ans, elle s’est battue seule. Je me suis inquiétée d’elle, bien sûr. Je l’ai vue, je lui ai téléphoné, je lui ai écrit dès que je m’absentais. Quand j’étais malade, elle accourait ; quand elle trouvait quelque chose à m’acheter, elle me l’apportait. Mais je ne vivais plus au rythme de sa vie. Je ne sais pas comment, toute seule, elle passait ses soirées.

À force d’attendre et de se battre, on vieillit et la vie passe.

De cette époque date aussi l’habitude qu’elle prit, si quelque chose lui échappait, de faire comme si elle avait compris, de peur de se trahir.

L’amertume, en effet, est toujours plus ou moins attachée à la vieillesse et à l’isolement ; et Dieu sait qu’elle eut à souffrir de l’une et de l’autre. Mais le propre de Jeanne était précisément la volonté farouche avec laquelle elle a toujours, et à tout prix, refusé cette amertume, nié la vieillesse, et tenu à faire fructifier autant que possible les moindres bribes de joie ou d’espérance.

De même le fouillis habituel des livres et des menus objets vint rendre à son domaine la marque de sa personnalité.

je faisais une brusque apparition chez elle pour lui dire un petit bonjour. Mais j’étais toujours pressée. … et je la laissais, un peu déçue et ahurie par le passage de sa chère fille, à qui elle n’avait rien pu dire de ce qui lui tenait à cœur.

Mais, le moment venu, la fille, bien gentille, se soucie surtout de son mari, qui est pressé de rentrer et qui s’ennuie un peu ; ni la mère ni la fille n’ont grand-chose à se dire car, dès les premiers mots, surgissent de petits heurts…

Si ces présences hâtives étaient peu de chose, il faut aussi se rappeler qu’elle ne les avait pas toujours. Nous n’étions pas toujours là. Nous partions en week-end : elle avait peur, alors, dans ce grand appartement vide ; et la perspective de deux jours de silence complet était pesante. Ou bien nous partions en vacances.

Mais nous passions la voir ; et, si bref que ce fut, c’était toujours cela. Nous passions en fin de matinée, pour une visite hâtive.

Elle-même continuait de faire si attention à ses toilettes ! Elle le pouvait, car la vieillesse n’avait pas atteint sa silhouette.

Je la voyais, un peu plus petite et inquiète avec les années, soudain rayonnante de tendresse lorsque j’apparaissais…

Elle avait aussi quelques surprises heureuses, avec les visites plus ou moins inattendues qui ramenaient parfois des témoins fidèles d’un passé révolu…..    Mais si quelqu’un s’annonçait, je voyais, là aussi, son visage, si souvent tendu et anxieux, rajeunir alors à l’idée de les accueillir.

J’ai trouvé plus tard dans son secrétaire un grand cahier dont il ne restait que la couverture et le titre : le reste avait été arraché. Mais le titre n’était que trop clair : « Ce que personne n’aurait voulu écouter, même si j’avais eu quelqu’un à qui parler. » Elle avait dû, à en juger par le nombre des pages arrachées et détruites, tenir là un immense monologue secret, que maintenant je donnerais tout pour avoir entendu. C’est ma faute, bien entendu. Mais j’admire d’autant plus qu’elle n’ait jamais eu la faiblesse de réclamer mon attention ou de se plaindre de son absence.

Mais j’ai trouvé, copié de sa main, dans le tiroir de sa table de nuit, un texte emprunté à Soljénitsyne ; il parle des âmes des morts qui « volent parfois parmi nous, lisent sans peine en nous nos plus minimes impulsions, tandis que nous ne pouvons ni les voir ni deviner leur présence désincarnée… ». Jeanne n’aurait pas copié cette phrase si elle n’y avait pas cru. Et peut-être croyait-elle même – comme moi, à présent – que cette présence peut parfois se deviner.