Morandini, Claudio «Le chien, la neige, un pied» (03.2017)

Auteur : Claudio Morandini a obtenu avec Le chien, la neige, un pied le prestigieux Premio Procida-isola di Arturo-Elsa Morante 2016. Auteur d’une demi- douzaine de romans, il est regardé comme un écrivain des plus prometteurs en Italie.

144 pages – Editions Anacharsis

Résumé : Avec Le chien, la neige, un pied, Claudio Morandini compose un conte cruel, une de ces histoires fascinantes et terribles qu’on se raconte le soir à la veillée.
Adelmo Farandola vit seul dans son chalet perdu dans la montagne. Depuis un temps immémorial. Les années ont passé, identiques à elles-mêmes. Quoique. Adelmo Farandola n’a pas le souvenir très lucide. Les saisons s’empilent dans sa mémoire comme en un brouillard indistinct.
Une longue grisaille vécue à l’écart des hommes, dans une solitude absolue, entretenue, revêche, un peu méchante. Mais cet hiver-là surgit un chien. Bavard. Pétulant. La truffe en éveil. Il adopte Adelmo Farandola.
Au printemps, la fonte des neiges révèle peu à peu un pied humain non loin de leur cabane. À qui appartient-il ? Qui l’a mis là ? Adelmo Farandola ne se souvient pas très bien des événements de l’an passé…

Mon avis : Un livre qui m’est passé par les mains totalement par hasard, grâce à un ami qui sait que j’aime les auteurs italiens… Juste avant l’hiver… cela met dans l’ambiance… J’ai beaucoup aimé ce roman psychologique que je recommande chaudement (!) – je crois qu’il est limite coup de cœur…

Adelmo, est un vieil homme taiseux atteint d’Alzheimer avec un parcours de vie solitaire qui va soudainement être adopté par … un chien bavard. Quelques personnages : le garde-chasse, l’épicière du village, les personnages de sa jeunesse au travers de quelques souvenirs, tous perçus comme des agressions. Un hiver rude, long, ou la nourriture vient à manquer et la survie est tout sauf assurée…

Ses interlocuteurs ? son chien (eh oui !) avec qui il dialogue et les éléments de la nature qui l’entoure. Nature et éléments vivent, crient, se brisent, comme des humains au gré des événements. Il a aussi pour compagnons depuis toujours, depuis sa jeunesse difficile qui lui a appris à survivre et à échapper aux soldats- trois compagnons qui font partie intégrante de son être : Faim, Froid, Sommeil…

Le regard de la société, les conditions de sa jeunesse et de sa vie renvoient l’homme à sa solitude. Un homme qui a toujours vécu dans l’angoisse des humains, et surtout des humains en uniforme. Un être pour qui la montagne, la nature, la solitude, les endroits reculés tels les cabanes et les grottes inaccessibles et invisibles sont synonyme de survie et de non-agression. Bien sûr il est à la limite de la folie, il est repoussant, mais personne ne lui tend la main pour l’aider. Pour moi ce n’est pas un livre sur la maladie, sur l’oubli, mais sur la solitude, le rapport avec la nature et les animaux.

 

Extraits :

Adelmo Farandola, quant à lui, accoutumé aux silences qui durent des mois, a perdu la capacité de parler, mais aussi celle d’écouter.

Il ne se souvient pas – il ne se souvient pas qu’il a oublié.

Ruminer sa vengeance l’apaise un peu, lui offre une petite satisfaction. Ce n’est pas comme le faire pour de vrai, mais enfin on s’en approche, surtout quand une solitude accumulée pendant des armées mélange la réalité véritable des choses et la réalité rêvée.

Les gargouillis de la faim sont une sorte de voix intérieure, avec laquelle il discute parfois de tout et de rien. Mais à présent il a le chien avec qui parler.

[…] ses mots étaient une petite haleine blanche dans l’obscurité glaciale.

[…] les arguments étaient une chose, les coups en étaient une autre et, dans l’ensemble, ces derniers fonctionnaient mieux, sur les uns et sur les autres.

Faim, Froid et Sommeil s’asseyaient devant lui, enroulés dans de sombres haillons. Ils avaient des visages normaux, des expressions lasses. Ils étaient à court d’arguments et s’échangeaient des regards manifestement gênés.

Les gens imaginent que la montagne enneigée est le royaume du silence. Mais la neige et la glace sont des créatures bruyantes, éhontées, moqueuses. Tout craque, sous le poids de la neige, et ces craquements coupent la respiration, car ils semblent préluder au fracas d’un effondrement. Les affaissements des masses de neige et de glace résonnent longuement, leur raffut traverse la terre et se communique à l’air. Les grandes avalanches s’expriment avec un grondement effarant qui remplit d’horreur et avec un sifflement féroce, celui du déplacement d’air.

Les pas crissent avec difficulté sur la neige fraîche, et chaque pas ressemble à un sanglot. Chaque flocon frappe les fenêtres et toute surface avec un petit bruit nerveux, similaire à celui de pages tournées dans un livre trop long. Et quand la température s’adoucit, voilà que les blocs de glace hurlent jusqu’à se fissurer, ils sont en proie à des quintes de toux, ils se laissent aller à des éclats de tonnerre ou de flatuosité.

Il avait vu toute sa vie des animaux mourir, des plantes mourir, des roches tomber et s’effriter, et il s’est dit que pour l’homme aussi ça finit comme ça, un éboulement par usure, un étiolement soudain ; si on est au lit, on y reste, sinon, on s’écroule, le bâton à la main dans un raidillon, ou encore, penché pour cueillir une plante comestible, on ne se redresse plus. Tout meurt, et puis voilà.

 

Wohlleben, Peter «La vie secrète des arbres» (2017)

Auteur : Peter Wohlleben a commencé à travailler pour l’administration forestière d’État en tant que jeune forestier. Dans le cadre de son poste de responsable d’emplois de 3 000 hectares, il a été amené à abattre des arbres centenaires et à pulvériser des insecticides sur des hectares.
Puis il a commencé à étudier des approches alternatives. Après une décennie de lutte, il a introduit des chevaux, éliminé les insecticides et a laissé pousser les bois de manière sauvage. En deux ans, la forêt est devenue rentable.

Ed. Les arènes – 260 pages – mars 2017

Résumé :  « Si vous lisez ce livre, je crois que les forêts deviendront des endroits magiques pour vous aussi. » Tim Flannery, auteur de Sauver le climat
« Un livre passionnant et fascinant… Wohlleben est un merveilleux conteur, à la fois scientifique et écologique. » David George Haskell, auteur d’Un an dans la vie d’une forêt

Dans ce livre plein de grâce, acclamé dans le monde entier, le forestier Peter Wohlleben nous apprend comment s’organise la société des arbres. Les forêts ressemblent à des communautés humaines. Les parents vivent avec leurs enfants, et les aident à grandir. Les arbres répondent avec ingéniosité aux dangers. Leur système radiculaire, semblable à un réseau internet végétal, leur permet de partager des nutriments avec les arbres malades mais aussi de communiquer entre eux. Et leurs racines peuvent perdurer plus de dix mille ans…
Prodigieux conteur, Wohlleben s’appuie sur les dernières connaissances scientifiques et multiplie les anecdotes fascinantes pour nous faire partager sa passion des arbres. Après avoir découvert les secrets de ces géants terrestres, par bien des côtés plus résistants et plus inventifs que les humains, votre promenade dans les bois ne sera plus jamais la même.
Peter Wohlleben a passé plus de vingt ans comme forestier en Allemagne. Il dirige maintenant une forêt écologique. Son livre a été numéro un des ventes en Allemagne avec plus de 650 000 exemplaires vendus et est devenu un étonnant best-seller aux États-Unis. Il est traduit en 32 langues.
Traduit de l’allemand par Corinne Tresca

 

Mon avis : Livre extrêmement intéressant que j’ai lu sur les conseils de MWAK qui m’en a parlé merveilleusement bien; j’avais également lu un article dans la Revue LIRE de mars 2017 et hier (le 26.10.2017) l’émission Envoyé Spécial de la chaine française France 2 a diffusé un sujet sur les arbres (Le monde secret des arbres : Les arbres sont dotés d’une véritable forme d’intelligence : ils communiquent, s’entraident, se défendent, et même bougent. C’est désormais une certitude scientifique. Les arbres occupent près d’un tiers du territoire et des terres émergées de la planète. Indispensables à la survie, ils sont aussi précieux face au réchauffement climatique. Pourtant, ils restent méconnus)

Les arbres communiquent entre eux via leurs racines. Ils poussent de manière à communiquer, ne pas se gêner, laisser la lumière aux autres en étendant leurs branches en conséquence. En cas de maladies, ils se soutiennent et se nourrissent les uns les autres via leurs racines. Plus etommant, les arbres – parents reconnaissent leurs pousses-rejetons et s’emploient à nourrir les leurs …

Ils ont des moyens de communiquer, de se protéger des prédateurs en émettant des gaz ; Le livre nous parle aussi de leurs voisins et cohabitants : les champignons, les oiseaux, les insectes, toute la vie souterraine.

Il nous explique aussi que l’intervention humaine pour garder des forets propres n’est pas la panacée… mieux vaut laisser la nature se régénérer et pomper la vie dans ce qui pourrait nous paraitre mort mais ….

Comme j’habite en face d’une petite forêt, le livre m’a évidemment passionné …

Extraits :

Les gros hêtres à l’écorce grise qui se protègent mutuellement me font penser aux éléphants vivant en troupeaux. Eux aussi défendent chacun des membres du groupe, eux aussi aident les malades et les moins vaillants à reprendre de la vigueur et ne laissent qu’à regret leurs morts derrière eux.

En forêt, dans mon district comme ailleurs, les chênes en souffrance, voire en très grande souffrance pour certains, sont nombreux. Le signe qui ne trompe pas, ce sont les gourmands qui poussent sur les troncs, ces petits rameaux qui pointent sur le pourtour puis souvent se dessèchent et tombent.

Si nous voulons que les forêts jouent pleinement leur rôle dans la lutte contre le changement climatique, nous devons les laisser vieillir.

les vieilles forêts de feuillus offrent un service météo à court terme d’une grande fiabilité: le pinson des arbres. En temps normal, le chant de ce passereau brun-roux à tête grise est une courte série de notes descendantes finissant en fioritures, flûtées et mélodieuses (ne dit-on pas gai comme un pinson?). Que la pluie arrive, aussitôt le pinson change de registre et ne répète plus qu’une seule note, nette, claire et moins charmante.

Nous possédons donc un langage olfactif secret, ce dont les arbres peuvent, au minimum, aussi se prévaloir. Dans les années 1970, des chercheurs ont mis en évidence l’étonnant comportement d’une espèce d’acacia de la savane africaine dont les feuilles sont broutées par les girafes. Pour se débarrasser de ces prédateurs très contrariants, les acacias augmentent en quelques minutes la teneur en substances toxiques de leurs feuilles. Dès qu’elles s’en rendent compte, les girafes se déplacent vers les acacias voisins. Voisins? Non, pas tout à fait, elles ignorent tous ceux qui se trouvent dans le périmètre immédiat du premier arbre et ne recommencent à brouter qu’une centaine de mètres plus loin. La raison en est surprenante: les acacias agressés émettent un gaz avertisseur (dans ce cas de l’éthylène) qui informe leurs congénères de l’imminence d’un danger. Aussitôt, les individus concernés réagissent en augmentant à leur tour la teneur en substances toxiques de leurs feuilles. Les girafes, qui n’ignorent rien du manège, se déplacent jusqu’aux arbres non avertis.

la plupart du temps, des champignons sont appelés à la rescousse pour garantir la continuité de la transmission. Ils fonctionnent sur le même principe qu’Internet, par fibre optique. La densité du système de filaments, invisibles à l’œil nu, qu’ils développent dans le sol est à peine imaginable.

En transmettant les signaux d’un arbre à un autre par ses ramifications, il concourt à l’échange d’informations sur les insectes, la sécheresse du sol ou tout autre danger. Aujourd’hui, les scientifiques parlent même de «Wood-Wide-Web» pour évoquer l’activité de ce réseau forestier.

Nous savons désormais que les arbres communiquent olfactivement, visuellement et électriquement (par l’intermédiaire de sortes de cellules nerveuses situées aux extrémités des racines).

du fait de la seule présence de son cadavre, l’arbre peut encore contribuer aux ressources en eau des arbres vivants.

Quand des températures élevées en automne succèdent à une année chaude, il arrive que des arbres perdent la notion du temps et se mettent à bourgeonner en septembre, voire forment de nouvelles feuilles. Lorsque le froid qui se faisait attendre arrive, ces écervelés en paient les conséquences.

Cela vous étonne-t-il encore que tant d’arbres urbains tombent lorsque de forts coups de vent surviennent en été? Leur faible ancrage souterrain, réduit à quelques centimètres carrés alors qu’il peut couvrir plus d’un demi-hectare en pleine nature, est bien incapable de retenir un arbre de plusieurs tonnes.

Le tremble, la variété forestière du peuplier, le bouleau verruqueux et le saule marsault font partie de ces pionniers pressés. Quand la pousse terminale annuelle d’un petit hêtre ou d’un sapin se mesure en millimètres, elle peut atteindre plus d’un mètre chez une espèce pionnière.

Le XXe siècle, avec les glaciales années 1940, les records de sécheresse des années 1970 et le réchauffement des années 1990 a déjà sérieusement malmené la nature.

Nous savons aujourd’hui que les arbres ont le même besoin physiologique que nous de faire une pause; la privation de sommeil a sur eux comme sur nous des effets dévastateurs.

en cas de soif intense, les arbres commencent à crier. Je dois cependant à la vérité de dire que vous aurez beau parcourir la forêt en tout sens, vous n’entendrez rien, car ces cris sont des ultrasons non perceptibles par l’oreille humaine.

Et la sécurité? N’entendons-nous pas régulièrement parler de la dangerosité des vieux arbres? De branches qui tombent, d’arbres qui s’abattent sur les chemins de randonnée, des cabanes ou des voitures? Cela peut arriver, bien sûr. Mais les risques sont beaucoup plus élevés dans les forêts exploitées.

Quand une bûche craque et pétille dans la cheminée, c’est du cadavre d’un hêtre ou d’un chêne que les flammes s’emparent. Le papier du livre que vous avez entre les mains, chers lecteurs, provient du bois râpé de bouleaux ou d’épicéas abattus – donc tués – à cette seule fin.

Dans le cas de la Suisse, c’est un pays tout entier qui se soucie du bien-être des végétaux. La Constitution fédérale édicte en effet des dispositions concernant l’obligation de traiter les animaux, les plantes et tout organisme vivant dans le respect «de la dignité de la créature».

 

Photo : Réserve Naturelle de la Dranse (Thonon-les-Bains)

 

 

 

 

 

Viggers, Karen «La Maison des hautes falaises» (2016)

Auteur : Née à Melbourne, Karen Viggers est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage. Elle exerce dans divers milieux naturels, y compris l’Antarctique. Elle vit aujourd’hui à Canberra, où elle partage son temps entre son cabinet et l’écriture. «La Mémoire des embruns», son premier roman, a été numéro un des ventes du Livre de Poche durant l’été 2016. En 2016 elle publie «La Maison des hautes falaises» suivi en 2017 par « Le Murmure du vent»

Parution : 31 mars 2016 Les escales 304 pages / mars 2017 Le Livre de poche 512 pages

Résumé

Hanté par un passé douloureux, Lex Henderson part s’installer dans un petit village isolé, sur la côte australienne. Il tombe très vite sous le charme de cet endroit sauvage, où les journées sont rythmées par le sac et le ressac de l’océan. Au loin, il aperçoit parfois des baleines. Majestueuses, elles le fascinent.

Peu de temps après son arrivée, il rencontre Callista, artiste passionnée, mais dont le cœur est brisé. Attirés l’un par l’autre, ils ont pourtant du mal à laisser libre cours à leurs sentiments. Parviendront-ils à oublier leurs passés respectifs et à faire de nouveau confiance à la vie ?

Dans la lignée de La Mémoire des embruns, un roman tout en finesse, véritable ode à la nature et à son admirable pouvoir de guérison.

Un long et merveilleux roman d’amour. Nathalie Six, Avantages.

Une pure merveille. Gérard Collard, librairie La Griffe noire.

Mon avis : Tout comme j’avais beaucoup aimé « La Mémoire des embruns » j’ai « re-fondu » en lisant celui-ci. Paysages et des personnages qui se font écho ; un livre sur le deuil, sur la peur de l’autre. La perte de confiance en soi, le renoncement ; sur la décision de tout quitter pour se lancer dans une nouvelle vie. Un livre aussi sur le poids du passé et des racines, sur la transparence et le secret. Sur l’intégration d’un nouvel arrivant – de la ville en plus – dans un petit monde fermé. Des personnages écorchés, traumatisés, à fleur de peau, à vif, déchirés … qui ont peur de faire un pas vers l’autre… Des passions : la peinture, les baleines… L’évasion dans la lecture, la peinture..

Très humain, avec des descriptions de la nature et des animaux qui sont magnifiques, une grande sensibilité et beaucoup d’humanité. Tous les personnages sont touchants, et les personnages secondaires sont aussi bien présents… Un très bon livre de vacances ( je dirais plus pour un public romantique et féminin, bien que la partie « baleine » – chasse et sauvetage- bien documentée – l’auteur est vétérinaire, spécialiste de la faune sauvage- est intéressante pour tout le monde.

Belle analyse aussi des méfaits de la médiatisation des événements…

Extraits :

Il y avait un recoin sombre, trop sombre, en elle et, si elle s’y plongeait, elle savait qu’elle n’était pas certaine d’en ressortir.

Les marchés servaient autant à observer les gens et à entretenir un minimum de relations sociales qu’à vendre quoi que ce soit.

Il était habitué à vivre dans un monde où tous se battaient pour devenir autre chose, gagner plus d’argent, accumuler plus de possessions. Son attitude était différente. Plus simple.

La musique, c’était toujours mieux que les mots. Une façon confortable d’être simplement ensemble, sans avoir besoin de se dire quoi que ce soit.

l’histoire était une chose importante dans la famille. Grâce à elle, on apprenait à éviter de reproduire des erreurs passées et à mieux s’orienter dans la vie. Ses parents avaient beaucoup insisté là-dessus : il fallait s’arranger pour effacer les erreurs des générations précédentes. À croire parfois qu’ils portaient tous les problèmes du monde sur leurs épaules.

Je pense qu’il vaut mieux qu’on garde notre dignité. Qu’on évite de disséquer notre passé. Nous ne ferions que gâcher ce que nous avons vécu.

Elle était différente. À côté d’elle, les autres femmes ressemblaient à des feuilles d’automne.

il sentait qu’il était dans un de ces jours où son côté sombre prenait le dessus – des souvenirs noirs qui s’étiraient jusqu’à l’enfance, sans un seul rayon de soleil. Le vide béait en lui, montait comme des sables mouvants ténébreux qui tentaient de l’aspirer. Seul, tout était trop difficile.

Toi aussi, tu as du goût. Mais il faut toujours une touche féminine, n’est-ce pas, pour qu’une maison soit chaleureuse,

— Je n’ai pas du tout la bosse de l’art.
— La bosse de l’art ? reprit-elle dans un éclat de rire. L’art vient plutôt du cœur. Et de l’esprit. Ça se ressent.
— Je suis perdu pour la cause, dans ce cas. Je n’ai pas de cœur non plus.

Et elle se disait qu’une pointe de folie ne pourrait lui faire de mal. Tant qu’elle la gardait sous contrôle et qu’elle n’oubliait pas que la réalité n’accorde que rarement ce que promettent les rêves.

Ah, la chambre forte de la mémoire… elle avait la fâcheuse habitude de s’entrouvrir.

Un instant, il y avait un enfant, un avenir pour eux, l’autre il n’y avait plus qu’une place vide où résonnaient des espoirs trahis.

Je sais que c’est difficile mais, parfois, il faut juste ramasser son fardeau et continuer à avancer.

On pouvait faire ça, avec l’art : changer les règles, modifier l’horizon, embellir les couleurs. Dommage qu’il ne soit pas si facile de faire pareil dans la vraie vie.

On s’accroche tous à nos passions. Surtout si elles appartiennent à notre passé. Quand on perd quelque chose, les souvenirs, c’est tout ce qu’il nous reste.

L’eau était froide, furieuse, vivante, comme une bête. Elle s’enroulait autour de ses cuisses, le tirait vers le large, percutait son torse, le griffait pour le retenir.

Tout à coup, il entendit le rugissement terrible du vent au large, laid et sinistre, comme la mort. Il sentit le rouleau arriver, une masse d’eau gonflée par le vent.

Le monde se referma sur lui comme une couverture de silence.

le purgatoire, c’était ici, sur Terre, pour ceux qui restaient avec leur terreur et leur chagrin.

Elle avait découvert que la peine s’accumule. Qu’une peine toute fraîche peut rouvrir le caveau de celles passées et non guéries, et le tout s’entremêle pour former une nouvelle douleur complexe.

il se rendit compte que sa haine avait pour ainsi dire disparu. Dissoute. Il comprit que chaque individu devait accepter son histoire personnelle, que personne ne pouvait y échapper. Même ces hommes, avec leurs visages normaux, avaient dû porter comme un fardeau leur mode de vie passé.

Dans la vie, on n’est pas obligés de terminer tout ce qu’on entreprend. Parfois, il est acceptable de passer à autre chose. En fait, c’est une nécessité.

— Il faut bien se construire un visage public pour pouvoir se cacher derrière.

Tu ne peux pas laisser le passé se mettre en travers de ton chemin.

 

Bannalec, Jean-Luc «L’Inconnu de Port Bélon» (2017)

Auteur : Jean-Luc Bannalec est le pseudonyme d’un écrivain allemand (Jörg Bong) qui a trouvé sa seconde patrie dans le Finistère sud. Après Un été à Pont-Aven (2014), il écrit la suite des aventures du commissaire Dupin dans Étrange printemps aux Glénan (2015), Les Marais sanglants de Guérande (2016) puis dans L’Inconnu de Port Bélon (2017). Tous ses romans ont paru aux Presses de la Cité.

Les aventures du commissaire Dupin – tome 4

Résumé : Un nouvel hymne à la Bretagne signé Jean-Luc Bannalec !
Port Bélon, perle de Bretagne, célèbre dans le monde entier pour ses huîtres… Et théâtre de
nouveaux mystères pour le commissaire Dupin appelé à la rescousse après la découverte d’un
corps, inerte, ensanglanté. Aussitôt signalé, celui-ci a disparu. Volatilisé ? Dans les monts
d’Arrée, on trouve un second cadavre Il s’agirait d’un Ecossais, modeste pêcheur et saisonnier
dans les parcs à huîtres. Sur son bras gauche était gravé le Tribann, symbole d’une association
druidique…
De l’Ecosse aux monts d’Arrée jusqu’à Port Bélon, y a-t-il un lien entre les deux affaires ?
Pour le découvrir, Dupin plonge en eaux troubles au cœur du milieu, très concurrentiel,
des ostréiculteurs…

Mon avis : Sur la lancée, le tome 4 … Je découvre le monde des ostréiculteurs et je visite la région, ; cela me donne envie de déguster des huîtres ! On y croise aussi des manchots royaux et papous, des requins… Coté huitres, plongée dans l’ ostréiculture, mais aussi dans la dégustation… Plongée dans la culture et la musique celtique, dans les contes et légendes, dans le monde des druides. Et la culture celte ne se limitant pas à l’Armorique, on traverse la mer, direction l’Ecosse.

Deux enquêtes passionnantes qui se croisent et se séparent… Des personnages extrêmement bien décrits, une équipe d’enquêteurs que j’ai de plus en plus de plaisir à suivre. Certains personnages sympathiques et d’autres totalement imbuvables (dont le préfet). Et suspense garanti jusqu’au dénouement. Belle découverte que ce Commissaire Dupin, originaire… du Jura qui découvre la Bretagne après avoir été muté depuis Paris.

Extraits :

 

« La Bretagne compte deux saisons : la brève saison des averses continues et la longue saison des courtes pluies. »

Autour de l’estuaire de Port-Bélon, les petites routes n’avaient pas de nom – une particularité fréquente dans la région – et son GPS ne lui servirait à rien.

Le paysage était presque irréel. Hostile, étrange, sauvage comme dans un conte de fées sinistre. L’endroit parfait pour laisser son esprit vagabonder dans des sphères imaginaires et fantastiques comme les récits et légendes qui hantaient ces lieux. C’était l’habitat des druides, des magiciens, des fées, des nains et autres êtres fabuleux. Un lieu intimidant, inhospitalier pour de simples humains. Un décor rêvé pour des films de fantasy – les personnages de Frodon, Gandalf et leurs acolytes auraient fort bien pu évoluer dans de tels paysages.

C’est à la tombée de la nuit que les Kannerezed, les blanchisseuses de la nuit, des femmes au corps osseux et à la peau pâle, commencent à laver les linceuls des morts dans la lande.

Ce n’était pas parce qu’on faisait partie des vivants actuels qu’on était plus important que ceux d’hier ! Quel orgueil, quelle arrogance de la modernité !

La vérité des rêves ne faisait aucun doute en Bretagne.

Vous connaissez bien le dicton breton : rien n’est plus réel que ce qu’on ne voit pas ! Le monde est une forêt enchantée. Toute chose cache un sens. Les rêves sont un excellent indicateur.

L’Ecosse, l’Irlande, le pays de Galles, la Cornouailles, l’île de Man et la Bretagne – les « six nations celtiques », selon leur propre appellation.

L’écrit était considéré comme d’importance moindre, car le savoir devenait statique et immuable, ce qui était sa négation même. Ainsi le récit constituait-il la plus haute instance de la connaissance.

Etre druide entraînait une chose, plus que toute autre : être capable de raconter, de transmettre.

les druides. Tout comme chez les francs-maçons, il existe trois grades : les ovates, qui portent l’habit vert, les bardes, qui sont en bleu, et les druides, en robe blanche. Peut-être était-il vraiment druide.

Le fait qu’Aphrodite, la plus belle des femmes et déesse de l’amour, soit née dans une huître ajoutait beaucoup à son charme. Sans compter que ce mets s’accompagnait des meilleurs vins.

Les huîtres accumulent en elles le goût de l’eau dans laquelle elles vivent. Elles sont en quelque sorte un « pur concentré de mer ». Même chose que pour le vin avec le sol et le climat qui leur donnent leur saveur unique. Pour l’huître, c’est l’eau. Pour le vin, le terroir ; pour nous, le merroir.

Il est important de choisir un vin de même qualité – en fonction du goût, de la provenance et du type d’huître. Tous les vins blancs ne conviennent pas. Le muscadet s’accorde merveilleusement aux Bélon ! Le chablis n’est pas mal non plus, et pourquoi pas un pouilly-fuissé ou un puligny-montrachet – une véritable merveille !

L’Ankou, sombre créature armée d’une faux, était omniprésent dans l’imaginaire breton, sans pour autant inviter au fatalisme, à la résignation ou même au désir de mourir. La mort n’était pas écartée de la vie, c’était tout. Elle en faisait partie.

De temps à autre, une ondée s’ajoutait aux rafales qui fouettaient le sol. C’était un temps à réveiller un mort.

Quand il s’agissait de phénomènes naturels, en général, les Bretons étaient plutôt détendus. Ils savaient que la nature était la plus forte, qu’elle aurait le dernier mot, quoi qu’ils fassent. Cela ne voulait pas dire qu’ils acceptaient leur destinée sans broncher. Ils faisaient ce qui était en leur pouvoir pour se défendre, sans perdre leur sang-froid, sans céder à la panique.

L’Atlantique lui-même s’était mis sur son trente et un dans son costume bleu nuit. Il s’étendait à perte de vue, paisible, presque solennel. On le devinait bien ici, ce bout du monde.

La silhouette des Glénan se dessinait à l’horizon. Ce soir-là, l’archipel mythique semblait flotter au-dessus de la mer, majestueux et secret.

Lire l’article du Télérama : http://www.telerama.fr/livre/jean-luc-bannalec-l-ecrivain-allemand-qui-passe-la-bretagne-au-peigne-fin-avec-un-succes-fou,156568.php

 

 

Hegland, Jean «Dans la forêt» (01.2017)

Auteur : Romancière américaine, née en 1956 dans l’État de Washington. Après avoir accumulé les petits boulots, elle devient professeur en Caroline du Nord. À vingt-cinq ans, elle se plonge dans l’écriture, influencée par ses auteurs favoris, William Shakespeare, Alice Munro et Marilynne Robinson.

304 pages (Gallmeister)

Résumé: Rien n’est plus comme avant: le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.
Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.
Ce livre est adapté au cinéma avec Ellen Page et Evan Rachel Wood dans les rôles principaux.

Dans la presse :

La puissance de ce roman tient à cet art de faire surgir la beauté scintillante des héroïnes, au plus noir de leur destin. Mais c’est surtout l’inventivité de la romancière qui éblouit de bout en bout. Il faut se laisser happer par ce livre-refuge aussi dévorant que régénérant. Marine Landrot, TÉLÉRAMA

Par effet mimétique, le plaisir de lecture que procure « Dans la forêt » prend la forme d’une clairière. Qu’un roman d’aventures puisse advenir sans déplacement géographique, qu’une odyssée psychologique puisse être circonscrite dans quelques hectares dépend de la rare habileté d’un(e) auteur(e) à tisser une chronique dépourvue de monotonie. Jean Hegland y parvient avec aisance et lyrisme. Avec elle, le lecteur buissonne. Macha Séry, LE MONDE DES LIVRES

Mon avis (et une analyse fondée sur l’écoute d’une interview de l’auteur) : Publié en 1996, et traduit en français 20 ans après, ce livre est tout à fait actuel, du fait de la menace du réchauffement climatique de la planète. La situation a certes évolué en 20 ans mais le monde était déjà en danger en 1996… La situation a simplement empiré (et avec la politique menée actuellement cela ne va pas s’arranger) ; elle est aussi davantage mise en lumière par les scientifiques et plus connue du grand public. Faudra-t-il un jour vivre dans la forêt au lieu de fuir sur Mars ? Jean Hegland est celle qui défend les valeurs opposées à celles de Trump. Quand l’auteur a écrit ce livre elle venait de déménager dans la forêt et elle découvre la nature et le fameux sumac vénéneux … qui ressurgit au gré du roman… le livre va reprendre ses préoccupations du moment (planète, industrialisation).

La fin du monde… Ce roman est une métaphore : en sauvant  la planète on sauvera l’humanité. Forêt protectrice, forêt dangereuse, forêt amie, forêt ennemie… Forêt personnage presque principal de ce roman. La forêt, c’est ce qui reste quand il n’y a plus rien ; un « personnage à apprivoiser » pour tisser des liens entre les personnes et leur lieu de vie. La forêt est aussi un lieu de contes, de légendes, de mythologie (indienne par exemple). La forêt est un personnage vivant, qui ne change pas ; ce qui évolue c’est le rapport entre la forêt et les protagonistes (les deux filles principalement) : forêt lieu de refuge, lieu de dangers ; nourricière et guérisseuse mais capable également de se rebeller et de se retourner contre ceux qui l’attaquent… Le père va l’attaquer en coupant du bois et elle va se venger à sa façon… Elle va aussi protéger les deux sœurs, alors qu’au début la forêt était présentée par la mère comme ennemie. Elle va s’ériger en protection contre la maladie, contre les épidémies, contre le vol, contre la suspicion… A l’abri du rempart forêt, les vraies valeurs s’épanouissent : le rapport avec la nature, la danse, la lecture…

C’est un roman féministe. Les héroïnes sont deux femmes et l’accent est mis sur les sens, la perception. C’est aussi l’histoire de la relation entre deux sœurs. L’une est le corps (la danse), l’autre est plus l’esprit (la lecture).. et les relations entre elles sont fascinantes … amour, jalousie, fusion, complémentarité… tout le registre y passe. J’ai beaucoup aimé la partie découverte du monde de la forêt. Dans le livre, nature et culture sont complémentaires, comme les deux sœurs qui pourrait représenter l’air et la terre ; le danger vient de la civilisation, du profit, de l’industrialisation, de la technique à outrance, du capitalisme, de l’homme

Les Plantes indigènes (nom du livre qui les aide à apprendre les vertus des plantes) va les rapprocher de la nature et avec la connaissance de l’inconnu viendra la confiance, la proximité, la fusion… La forêt, de personnage dangereux – car inconnu – deviendra une amie.

L’imagination a aussi beaucoup de place ; on imagine l’avenir, les craintes : souvent par les rêves et les cauchemars…..

C’est un roman magnifique au point de vue du contenu. Par contre je n’ai pas été ébouriffée en ce qui concerne le style d’écriture – ou alors la traduction ne lui rend pas justice – surtout le début… j’ai même failli abandonner tellement je trouvais mal écrit) ; après cela s’améliore.

Conseil : si ce livre vous a plu, enchainez sur le Benameur, Jeanne «Laver les ombres» (Actes Sud 2008) On y parle nature, danse, lecture, perception…. Extrêmement intéressant de les lire l’un après l’autre … Il est court ; et puis… un Benameur… cela ne se refuse jamais…

Extraits :

Les gens se tournaient vers le passé pour se rassurer et y puiser de l’inspiration.

il était parfois difficile de se rappeler qu’il se passait quelque chose d’inhabituel dans le monde, loin de notre forêt. C’était comme si notre isolement nous protégeait.

Mon père a toujours méprisé les encyclopédies.
— Il n’y a aucune poésie en elles, aucun mystère, aucune magie. Étudier l’encyclopédie, c’est comme manger de la poudre de caroube et appeler ça de la mousse au chocolat. C’est comme écouter des lions rugir sur un CD et penser que tu es en Afrique

L’encyclopédie prend n’importe quel sujet dans le monde et le dissèque, le vide de son sang, l’arrache de sa matrice.

Mes filles ont la jouissance de la forêt et de la bibliothèque municipale. Elles ont une mère à la maison qui leur prépare à manger et leur explique les mots qu’elles ne connaissent pas. L’école ne serait qu’un obstacle à ça.

je crois que nous savions toutes les deux que les rêves viennent d’un lieu, quelque part, qui existe vraiment, qu’un rêve n’est que l’écho de ce qui a déjà été vécu.

Elle adorait la liberté et l’exigence de la danse, et elle adorait danser – pour elle et pour un public. Elle adorait partager sa passion avec nous autres mortels qui manquions d’élévation et d’éloquence.

elle basculait brusquement dans l’absence de musique, comme si elle venait de trébucher et de tomber d’une falaise.

Au début, on aurait dit que la maison entière était remplie de ce que nous n’avions plus. Chaque tiroir était une boîte de Pandore de laquelle s’échappaient perte et désespoir.

Chaque fois que nous avons ouvert un placard ou un tiroir, je me suis arc-boutée, prête à reculer et à me sauver alors que les souvenirs attaquaient, crotales au bruit de crécelle et aux crochets s’enfonçant dans ma chair. Mais curieusement, même quand ils mordaient, ces souvenirs n’étaient pas venimeux.

Nous avions la passion des survivants, et le manque de prudence des survivants. Nous étions immortelles cet été-là, immortelles dans un monde éphémère…

Je mourais d’envie d’être avec quelqu’un comme j’avais été autrefois avec ma sœur, à l’époque où elle n’avait pas encore commencé la danse, quand elle et moi vivions comme des ruisseaux jumeaux, bavardant et riant dans la forêt.

AUJOURD’HUI est une journée pire que Noël. Aujourd’hui est une journée qui mérite de laisser tomber le calendrier pour y échapper. C’est une journée qui ne pourra jamais rien signifier d’autre que le regret et la perte et un chagrin comme l’acier – si dur, si vif, si froid que l’air même paraît brutal. Respirer fait mal. Mon cœur souffre à force de pomper le sang.

Quand je lisais un roman, j’étais plongée, immergée dans l’histoire qu’il racontait, et tout le reste n’était qu’une interruption.

Son souvenir était comme un vieil ours en peluche tout usé, quelque chose dont je dépendais autrefois mais qui avait fini par passer.

Balanchine disait que la musique était le sol sur lequel danser, et je n’ai plus de sol, je n’ai plus rien pour prendre appui. C’est comme si je ne faisais que tomber. Comme si je ne sauterai plus jamais.

Même se disputer est un luxe qu’on ne peut pas se permettre quand sa vie entière a été réduite à une seule personne.

De temps en temps, il me jette un coup d’œil, et quand il se détourne et continue de jouer, on dirait que sa musique est un secret qu’il raconte sur moi dans une langue que je ne comprends pas vraiment.

J’avais oublié à quel point elle était massive, à quel point elle était solide. On l’aurait plus dit en pierre qu’en bois, et pourtant elle semblait vivante. Ses murs extérieurs étaient couverts d’une forêt miniature de mousses et de lichens.

Parfois la forêt donnait l’impression de mener sa vie dans son coin, parfois elle donnait l’impression de se rapprocher, de planer au-dessus de nous.

Nous sommes cernées par la violence, par la colère et le danger, aussi sûrement que nous sommes entourées par la forêt. La forêt a tué notre père, et de cette forêt viendra l’homme – ou les hommes – qui nous tueront.

Pourtant, il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers ses larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l’on regarde.

Petit à petit je démêle la forêt, attache des noms aux plantes qui la peuplent.

AVANT j’étais Nell, et la forêt n’était qu’arbres et fleurs et buissons. Maintenant, la forêt, ce sont des toyons, des manzanitas, des arbres à suif, des érables à grandes feuilles, des paviers de Californie, des baies, des groseilles à maquereau, des groseillers en fleurs, des rhododendrons, des asarets, des roses à fruits nus, des chardons rouges, et je suis juste un être humain, une autre créature au milieu d’elle.

Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.

L’emploi le plus ancien du mot “vierge” ne signifiait pas la condition physiologique de la chasteté mais l’état psychologique de l’appartenance à aucun homme, de l’appartenance à soi-même uniquement. Être vierge ne voulait pas dire être inviolée, mais plutôt être fidèle à la nature et à l’instinct, exactement comme la forêt vierge n’est ni stérile ni infertile, mais inexploitée par l’homme.