Collette, Sandrine «Les Larmes noires sur la terre» (2017 )

Auteur : Sandrine Collette passe un bac littéraire puis un master en philosophie et un doctorat en science politique. Elle devient chargée de cours à l’université de Nanterre, travaille à mi-temps comme consultante dans un bureau de conseil en ressources humaines et restaure des maisons en Champagne puis dans le Morvan.

Elle décide de composer une fiction et sur les conseils d’une amie, elle adresse son manuscrit aux éditions Denoël, décidées à relancer, après de longues années de silence, la collection « Sueurs froides », qui publia Boileau-Narcejac et Sébastien Japrisot. Il s’agit « Des nœuds d’acier », publié en 2013 et qui obtiendra le grand prix de littérature policière ainsi que le Prix littéraire des lycéens et apprentis de Bourgogne. Le roman raconte l’histoire d’un prisonnier libéré qui se retrouve piégé et enfermé par deux frères pour devenir leur esclave. En 2014, Sandrine Collette publie son second roman : « Un vent de cendres » (chez Denoël). Le roman commence par un tragique accident de voiture et se poursuit, des années plus tard, pendant les vendanges en Champagne. Le roman revisite le conte La Belle et la Bête. Pour la revue Lire, « les réussites successives Des nœuds d’acier et d’Un vent de cendres n’étaient donc pas un coup du hasard : Sandrine Collette est bel et bien devenue l’un des grands noms du thriller français. Une fois encore, elle montre son savoir-faire imparable dans « Six fourmis blanches »2015) « Il reste la poussière » obtient le Prix Landerneau du polar 2016. En 2017, elle publie « Les Larmes noires sur la terre ».

Editions Denoël, coll. « Sueurs froides », 336 pages, janvier 2017.

Résumé : Il a suffi d’une fois. Une seule mauvaise décision, partir, suivre un homme à Paris. Moe n’avait que vingt ans. Six ans après, hagarde, épuisée, avec pour unique trésor un nourrisson qui l’accroche à la vie, elle est amenée de force dans un centre d’accueil pour déshérités, surnommé «la Casse».
La Casse, c’est une ville de miséreux logés dans des carcasses de voitures brisées et posées sur cales, des rues entières bordées d’automobiles embouties. Chaque épave est attribuée à une personne. Pour Moe, ce sera une 306 grise. Plus de sièges arrière, deux couvertures, et voilà leur logement, à elle et au petit. Un désespoir.
Et puis, au milieu de l’effondrement de sa vie, un coup de chance, enfin : dans sa ruelle, cinq femmes s’épaulent pour affronter ensemble la noirceur du quartier. Elles vont adopter Moe et son fils. Il y a là Ada, la vieille, puissante parce qu’elle sait les secrets des herbes, Jaja la guerrière, Poule la survivante, Marie-Thé la douce, et Nini, celle qui veut quand même être jolie et danser.
Leur force, c’est leur cohésion, leur entraide, leur lucidité. Si une seule y croit encore, alors il leur reste à toutes une chance de s’en sortir. Mais à quel prix?
Après le magistral Il reste la poussière, prix Landerneau Polar 2016, Sandrine Collette nous livre un roman bouleversant, planté dans le décor dantesque de la Casse.

Mon avis : Bluffée ! J’y allais a reculons car je n’avais pas été emballée par les deux premiers qui me mettaient mal à l’aise avec leur violence gratuite et une cruauté malsaine. J’avais dit que je n’allais pas lire d’autres livres de cette auteure.. J’ai eu tort et je vais lire ceux que j’ai ignorés 😉

Gros coup de poing et de cœur ! Ce n’est pas un polar mais un roman avec des personnages splendides. L’histoire de six femmes qui vont former une sorte de fratrie pour s’épauler dans une sorte de bidonville/camp de réfugiés prison dans un futur plus ou moins proche. Ce n’est pas de l’anticipation mais c’est ce qui pourrait bien se passer. Des personnages forts et faibles, qui se dévoilent peu à peu … Il faut se battre, il faut survivre, il faut y croire…à la fois dans le monde libre et en monde clos… Il ne faut pas se fier aux apparences, et quand petit à petit les filles se dévoilent. On ouvre les yeux sur la misère et la méchanceté… Sur la bonté et la solidarité aussi … Tout comme le magnifique Patrick Manoukian « Le échoués » un regard sur la société qui fait froid dans le dos et invite à tendre la main avant qu’il ne soit trop tard… et surtout il faut toujours aller de l’avant…

Extraits :

Pas de regrets, pas de remords, puisque de toute façon c’est trop tard.

Autant aller de l’avant. Regarder en arrière, écoute-moi bien : ça sert à rien.
Elle disait aussi : Faut réfléchir avant. Y a que ça.

L’enfant est un tableau endormi, se jouant des lumières de la nuit qui ne s’éteint pas, du jour qui ne se lève pas.

Elle sait à quel point les réveils sont douloureux, refuse de céder à la douceur des rêves. Dans son sommeil le chant des merles la poursuit, et le soleil sur l’herbe quand la rosée fait des milliers de perles. Elle tressaille, agite la main pour repousser les visions délicieuses ; cela ne sert à rien d’être heureux la nuit. Il sera temps, plus tard – quand elle sera sûre.

Bien, la chanson ou le passé, aucune d’elles ne le précise, quelle importance – la chanson ou le passé, cela s’est enfui. Et elles ont à nouveau le nez levé vers le ciel et les escarbilles, comme un quart d’heure auparavant, les mêmes filles exactement, sauf que tous les yeux sont brillants de larmes à présent. Une vieille nostalgie qu’il aurait mieux valu ne pas réveiller tant cela fait mal; mais se sentir humain, enfin.

Et elle l’a si mal enterré, son passé, qu’elle le traîne comme un boulet, à ruminer sur ce qui l’a amenée ici, et les erreurs, et les folies, et les directions manquées.

N’a pas sombré – ou pas au point que cela se voie, ou pas trop, ou peut-être certains soirs d’ivresse, quand le vide se fait trop crochu au fond du ventre, à vous empoigner et à vous tirer dans un coin de vous-même. Alors quand on se rend, une heure ou une nuit, on pourrait remplir l’univers de sa détresse, parfois cela est arrivé elle s’en souvient, et chaque fois elle a colmaté, avec de l’alcool et des sanglots, chaque fois repartie, au petit matin, au travail.

le souvenir de ces années de vagabondage se compte moins en argent qu’en rencontres, et c’est cela qu’elle se rappelle

Poser ses affaires, c’est renoncer. S’installer, c’est s’attacher

Quand tout va bien, ce à quoi tu penses, c’est que ça ne va pas durer.

il ne reste que la survie ; qu’on parle de gourmandise, d’envie et de paresse, du corps d’un homme, de la peau d’un bébé, elles ne le supportent pas, voudraient avoir tout

oublié pour ne pas sentir le manque jusqu’au fond de leurs entrailles, si seulement elles ne savaient pas.

rien n’est oublié, rien ne redeviendra comme avant, quand cela n’était pas advenu, il restera les traces, dans sa mémoire et dans son corps, et les cauchemars, et les peurs.

elle est devenue, un fantôme, une absente, quelqu’un qu’on n’entend pas quand il discute, qu’on ne remarque pas quand il se déplace – une transparence. Plusieurs fois depuis cette nuit-là, elle a fait l’expérience de ce terrible estompement, soit qu’on lui coupe la parole, exactement comme si elle n’était pas en train de parler, soit qu’on la bouscule parce qu’on ne l’a pas vue

Mais la méthode. Simuler.
Forcer le destin. À se remettre debout chaque fois en le regardant bien droit dans les yeux, même pas mal, il finira par se lasser, comme les massacres et les épidémies, à un moment tout s’arrête sans que personne ne sache pourquoi, tout reflue, la vie reprend.

— Mais ce sont des enfants…
— Non. La vie les a déjà corrompus. Ils sont plus proches des bêtes que des hommes, ne respectent que la loi du plus fort. Ne les regarde pas comme des enfants, ce serait une erreur.

Demain, ça ira mieux. Il faut se méfier de ces journées où on s’écroule, on fait des choses qu’on regrette toute sa vie.

C’est comme lire un livre ou aller au cinéma : après, il faut reprendre pied. On peut bien se couper du monde le temps d’une image ou d’une histoire, raconter mille fois le passé, le ressasser, le triturer dans tous les sens ; au bout du compte, il n’y a rien de pire que le présent.

Pauvre petite chose qui vit comme on remonte une vieille mécanique usée, obligée de bouger, saccadée, dévastée.

Interview : https://www.tdg.ch/culture/livres/Je-raconte-l-enfer-dune-societe-qui-existe-deja/story/21574298

 

 

Hegland, Jean «Dans la forêt» (01.2017)

Auteur : Romancière américaine, née en 1956 dans l’État de Washington. Après avoir accumulé les petits boulots, elle devient professeur en Caroline du Nord. À vingt-cinq ans, elle se plonge dans l’écriture, influencée par ses auteurs favoris, William Shakespeare, Alice Munro et Marilynne Robinson.

304 pages (Gallmeister)

Résumé: Rien n’est plus comme avant: le monde tel qu’on le connaît semble avoir vacillé, plus d’électricité ni d’essence, les trains et les avions ne circulent plus. Des rumeurs courent, les gens fuient. Nell et Eva, dix-sept et dix-huit ans, vivent depuis toujours dans leur maison familiale, au cœur de la forêt. Quand la civilisation s’effondre et que leurs parents disparaissent, elles demeurent seules, bien décidées à survivre. Il leur reste, toujours vivantes, leurs passions de la danse et de la lecture, mais face à l’inconnu, il va falloir apprendre à grandir autrement, à se battre et à faire confiance à la forêt qui les entoure, emplie d’inépuisables richesses.
Considéré comme un véritable choc littéraire aux États-Unis, ce roman sensuel et puissant met en scène deux jeunes femmes qui entraînent le lecteur vers une vie nouvelle.
Ce livre est adapté au cinéma avec Ellen Page et Evan Rachel Wood dans les rôles principaux.

Dans la presse :

La puissance de ce roman tient à cet art de faire surgir la beauté scintillante des héroïnes, au plus noir de leur destin. Mais c’est surtout l’inventivité de la romancière qui éblouit de bout en bout. Il faut se laisser happer par ce livre-refuge aussi dévorant que régénérant. Marine Landrot, TÉLÉRAMA

Par effet mimétique, le plaisir de lecture que procure « Dans la forêt » prend la forme d’une clairière. Qu’un roman d’aventures puisse advenir sans déplacement géographique, qu’une odyssée psychologique puisse être circonscrite dans quelques hectares dépend de la rare habileté d’un(e) auteur(e) à tisser une chronique dépourvue de monotonie. Jean Hegland y parvient avec aisance et lyrisme. Avec elle, le lecteur buissonne. Macha Séry, LE MONDE DES LIVRES

Mon avis (et une analyse fondée sur l’écoute d’une interview de l’auteur) : Publié en 1996, et traduit en français 20 ans après, ce livre est tout à fait actuel, du fait de la menace du réchauffement climatique de la planète. La situation a certes évolué en 20 ans mais le monde était déjà en danger en 1996… La situation a simplement empiré (et avec la politique menée actuellement cela ne va pas s’arranger) ; elle est aussi davantage mise en lumière par les scientifiques et plus connue du grand public. Faudra-t-il un jour vivre dans la forêt au lieu de fuir sur Mars ? Jean Hegland est celle qui défend les valeurs opposées à celles de Trump. Quand l’auteur a écrit ce livre elle venait de déménager dans la forêt et elle découvre la nature et le fameux sumac vénéneux … qui ressurgit au gré du roman… le livre va reprendre ses préoccupations du moment (planète, industrialisation).

La fin du monde… Ce roman est une métaphore : en sauvant  la planète on sauvera l’humanité. Forêt protectrice, forêt dangereuse, forêt amie, forêt ennemie… Forêt personnage presque principal de ce roman. La forêt, c’est ce qui reste quand il n’y a plus rien ; un « personnage à apprivoiser » pour tisser des liens entre les personnes et leur lieu de vie. La forêt est aussi un lieu de contes, de légendes, de mythologie (indienne par exemple). La forêt est un personnage vivant, qui ne change pas ; ce qui évolue c’est le rapport entre la forêt et les protagonistes (les deux filles principalement) : forêt lieu de refuge, lieu de dangers ; nourricière et guérisseuse mais capable également de se rebeller et de se retourner contre ceux qui l’attaquent… Le père va l’attaquer en coupant du bois et elle va se venger à sa façon… Elle va aussi protéger les deux sœurs, alors qu’au début la forêt était présentée par la mère comme ennemie. Elle va s’ériger en protection contre la maladie, contre les épidémies, contre le vol, contre la suspicion… A l’abri du rempart forêt, les vraies valeurs s’épanouissent : le rapport avec la nature, la danse, la lecture…

C’est un roman féministe. Les héroïnes sont deux femmes et l’accent est mis sur les sens, la perception. C’est aussi l’histoire de la relation entre deux sœurs. L’une est le corps (la danse), l’autre est plus l’esprit (la lecture).. et les relations entre elles sont fascinantes … amour, jalousie, fusion, complémentarité… tout le registre y passe. J’ai beaucoup aimé la partie découverte du monde de la forêt. Dans le livre, nature et culture sont complémentaires, comme les deux sœurs qui pourrait représenter l’air et la terre ; le danger vient de la civilisation, du profit, de l’industrialisation, de la technique à outrance, du capitalisme, de l’homme

Les Plantes indigènes (nom du livre qui les aide à apprendre les vertus des plantes) va les rapprocher de la nature et avec la connaissance de l’inconnu viendra la confiance, la proximité, la fusion… La forêt, de personnage dangereux – car inconnu – deviendra une amie.

L’imagination a aussi beaucoup de place ; on imagine l’avenir, les craintes : souvent par les rêves et les cauchemars…..

C’est un roman magnifique au point de vue du contenu. Par contre je n’ai pas été ébouriffée en ce qui concerne le style d’écriture – ou alors la traduction ne lui rend pas justice – surtout le début… j’ai même failli abandonner tellement je trouvais mal écrit) ; après cela s’améliore.

Conseil : si ce livre vous a plu, enchainez sur le Benameur, Jeanne «Laver les ombres» (Actes Sud 2008) On y parle nature, danse, lecture, perception…. Extrêmement intéressant de les lire l’un après l’autre … Il est court ; et puis… un Benameur… cela ne se refuse jamais…

Extraits :

Les gens se tournaient vers le passé pour se rassurer et y puiser de l’inspiration.

il était parfois difficile de se rappeler qu’il se passait quelque chose d’inhabituel dans le monde, loin de notre forêt. C’était comme si notre isolement nous protégeait.

Mon père a toujours méprisé les encyclopédies.
— Il n’y a aucune poésie en elles, aucun mystère, aucune magie. Étudier l’encyclopédie, c’est comme manger de la poudre de caroube et appeler ça de la mousse au chocolat. C’est comme écouter des lions rugir sur un CD et penser que tu es en Afrique

L’encyclopédie prend n’importe quel sujet dans le monde et le dissèque, le vide de son sang, l’arrache de sa matrice.

Mes filles ont la jouissance de la forêt et de la bibliothèque municipale. Elles ont une mère à la maison qui leur prépare à manger et leur explique les mots qu’elles ne connaissent pas. L’école ne serait qu’un obstacle à ça.

je crois que nous savions toutes les deux que les rêves viennent d’un lieu, quelque part, qui existe vraiment, qu’un rêve n’est que l’écho de ce qui a déjà été vécu.

Elle adorait la liberté et l’exigence de la danse, et elle adorait danser – pour elle et pour un public. Elle adorait partager sa passion avec nous autres mortels qui manquions d’élévation et d’éloquence.

elle basculait brusquement dans l’absence de musique, comme si elle venait de trébucher et de tomber d’une falaise.

Au début, on aurait dit que la maison entière était remplie de ce que nous n’avions plus. Chaque tiroir était une boîte de Pandore de laquelle s’échappaient perte et désespoir.

Chaque fois que nous avons ouvert un placard ou un tiroir, je me suis arc-boutée, prête à reculer et à me sauver alors que les souvenirs attaquaient, crotales au bruit de crécelle et aux crochets s’enfonçant dans ma chair. Mais curieusement, même quand ils mordaient, ces souvenirs n’étaient pas venimeux.

Nous avions la passion des survivants, et le manque de prudence des survivants. Nous étions immortelles cet été-là, immortelles dans un monde éphémère…

Je mourais d’envie d’être avec quelqu’un comme j’avais été autrefois avec ma sœur, à l’époque où elle n’avait pas encore commencé la danse, quand elle et moi vivions comme des ruisseaux jumeaux, bavardant et riant dans la forêt.

AUJOURD’HUI est une journée pire que Noël. Aujourd’hui est une journée qui mérite de laisser tomber le calendrier pour y échapper. C’est une journée qui ne pourra jamais rien signifier d’autre que le regret et la perte et un chagrin comme l’acier – si dur, si vif, si froid que l’air même paraît brutal. Respirer fait mal. Mon cœur souffre à force de pomper le sang.

Quand je lisais un roman, j’étais plongée, immergée dans l’histoire qu’il racontait, et tout le reste n’était qu’une interruption.

Son souvenir était comme un vieil ours en peluche tout usé, quelque chose dont je dépendais autrefois mais qui avait fini par passer.

Balanchine disait que la musique était le sol sur lequel danser, et je n’ai plus de sol, je n’ai plus rien pour prendre appui. C’est comme si je ne faisais que tomber. Comme si je ne sauterai plus jamais.

Même se disputer est un luxe qu’on ne peut pas se permettre quand sa vie entière a été réduite à une seule personne.

De temps en temps, il me jette un coup d’œil, et quand il se détourne et continue de jouer, on dirait que sa musique est un secret qu’il raconte sur moi dans une langue que je ne comprends pas vraiment.

J’avais oublié à quel point elle était massive, à quel point elle était solide. On l’aurait plus dit en pierre qu’en bois, et pourtant elle semblait vivante. Ses murs extérieurs étaient couverts d’une forêt miniature de mousses et de lichens.

Parfois la forêt donnait l’impression de mener sa vie dans son coin, parfois elle donnait l’impression de se rapprocher, de planer au-dessus de nous.

Nous sommes cernées par la violence, par la colère et le danger, aussi sûrement que nous sommes entourées par la forêt. La forêt a tué notre père, et de cette forêt viendra l’homme – ou les hommes – qui nous tueront.

Pourtant, il y a une lucidité qui nous vient parfois dans ces moments-là, quand on se surprend à regarder le monde à travers ses larmes, comme si elles servaient de lentilles pour rendre plus net ce que l’on regarde.

Petit à petit je démêle la forêt, attache des noms aux plantes qui la peuplent.

AVANT j’étais Nell, et la forêt n’était qu’arbres et fleurs et buissons. Maintenant, la forêt, ce sont des toyons, des manzanitas, des arbres à suif, des érables à grandes feuilles, des paviers de Californie, des baies, des groseilles à maquereau, des groseillers en fleurs, des rhododendrons, des asarets, des roses à fruits nus, des chardons rouges, et je suis juste un être humain, une autre créature au milieu d’elle.

Petit à petit, la forêt que je parcours devient mienne, non parce que je la possède, mais parce que je finis par la connaître. Je la vois différemment maintenant. Je commence à saisir sa diversité – dans la forme des feuilles, l’organisation des pétales, le million de nuances de vert. Je commence à comprendre sa logique et à percevoir son mystère.

L’emploi le plus ancien du mot “vierge” ne signifiait pas la condition physiologique de la chasteté mais l’état psychologique de l’appartenance à aucun homme, de l’appartenance à soi-même uniquement. Être vierge ne voulait pas dire être inviolée, mais plutôt être fidèle à la nature et à l’instinct, exactement comme la forêt vierge n’est ni stérile ni infertile, mais inexploitée par l’homme.

 

Didierlaurent, Jean-Paul – «Le reste de leur vie» (2016)

Auteur : Jean-Paul Didierlaurent habite dans les Vosges. Nouvelliste exceptionnel lauréat de nombreux concours, trois fois finaliste et deux fois lauréat du Prix Hemingway, Son premier roman « Le Liseur du 6h27 » m’avait beaucoup plu.

Résumé : Comment, au fil de hasards qui n’en sont pas, Ambroise, le thanatopracteur amoureux des vivants et sa grand-mère Beth vont rencontrer la jolie Manelle et le vieux Samuel, et s’embarquer pour un joyeux road trip en corbillard, à la recherche d’un improbable dénouement…
Un conte moderne régénérant, ode à la vie et à l’amour des autres. Tout lecteur fermera heureux, ému et réparé, ce deuxième roman qui confirme le talent de Jean-Paul Didierlaurent.

288 pages. Editions Au Diable Vauvert – mai 2016

Mon avis : un joli roman qui se lire facilement et donne le sourire… Qui me fait un peu penser aux livres « Et puis Paulette.. »  de Barbara Constantine et « Profanes » de Jeanne Benameur.  Un livre baume au cœur… et qui donne de l’espoir…  Très humain et plein de spontanéité, qui met de bonne humeur. Et pourtant le contexte n’est pas gai gai la vieillesse et la fin de vie de personnes qui souffrent de leur solitude… Mais les deux jeunes débordent de tendresse et de gentillesse envers « leurs » petits vieux et cela rend le livre lumineux. Il faut croire en la chance, en l’avenir, même quand tout semble perdu.. Et toujours se méfier des apparences. Ce livre met aussi l’accent sur l’importance des aides à domicile qui sont l’évènement de la journée des personnes âgées et à quel point leur vie se focalise sur le moment où elles vont être là (en bien ou en mal …)

Extraits:

Manelle se demandait toujours pourquoi le mot «larbin» n’était pas du genre féminin.

ce «Va» qui sonnait à chaque fois comme une bénédiction. Plus n’aurait servi à rien. L’unique syllabe abritait toute la tendresse du monde.

Une fois encore, le miracle se produisit, beau comme un lever de soleil qui vient repousser la nuit.

Pour la vieille femme, le genre humain était composé de deux groupes bien distincts: les gens qui aimaient le kouign- amann et les autres

Du charnel, rien d’autre, et puis partir, avant que le mot ne vienne une fois de plus tout casser. Du sexe sans amour, comme un plat sans sel.

Avant, j’allais à l’église pour assister aux petites messes du matin mais il n’y a plus ni messes ni curé dans le quartier. Alors je me suis rabattue sur Maxini. C’était sur le chemin de l’église et c’est toujours ouvert.

Une bibliothèque sans livres, c’est moche comme une bouche sans dents

Une piscine sans baigneurs, c’est comme un parking sans voitures, c’est triste et ça sert à rien!

La maison semblait sortir d’un grand nettoyage. Propre et froide

Faire oublier le mouroir derrière l’élégance et les dorures d’une résidence de luxe

Malgré l’épaisseur des portefeuilles, malgré les efforts fournis et les moyens engagés pour faire reculer l’échéance, nul doute que la décrépitude finissait par survenir ici comme ailleurs.

La vieille femme prenait rendez- vous avec son thanatologue comme elle le faisait avec son cardiologue, son ophtalmologue, son pédicure ou son dentiste. «Pour la visite de contrôle», avait-elle ajouté, espiègle.

Cette femme était comme ces très vieux mirabelliers qui, malgré un tronc fendillé de toute part et une écorce cassante et desséchée, continuent de renaître tous les printemps pour donner les meilleurs fruits l’été venu.

L’ennui peut être une souffrance, vous savez. Ça s’installe sournoisement avant de venir hanter vos jours et vos nuits comme une douleur sourde qui ne vous quitte plus.

Pour la première fois, il décela un changement dans la voix de la vieille femme. C’était la voix quelque peu éteinte d’un être déjà en partance

«On a signé il y a cinquante-huit ans pour le meilleur et pour le pire, et même quand on croit qu’il ne reste plus que le pire, on peut encore trouver un peu du meilleur, se plaisait-elle à répéter. Suffit juste de fouiller.»

Comme souvent, la mort du maître scellait le sort du chat. Rendez-vous avait d’ores et déjà été pris auprès du véto du coin pour le faire piquer dès le lendemain des funérailles.

Des gueules précieuses de bêtes à concours, des stars à poils bien loin du spécimen dont il venait de s’octroyer la charge. À chaque paquet son type de chat. Stérilisés, chatons, enveloppés, d’appartement. Rien sur les matous borgnes et miteux.

La question tant redoutée. Faire de la médecine, le temps d’un calcul, une science exacte. Débit, crédit, solde. Le solde d’une vie.
— Vu la taille de la tumeur et compte tenu de sa rapidité d’évolution, je dirais un an maximum.
— Pardonnez-moi d’insister mais ce sont surtout les minimums qui m’intéressent

En rouvrant la blessure, le vieil homme avait libéré les souvenirs enfouis qui s’échappaient à présent tel un sang impur.

Et puis on ne part peut-être pas faire une croisière sur le Nil mais en Suisse en cette saison, va savoir comment t’habiller? Chaud? Froid? Là-bas, tout est neutre, même le temps.

Sortir d’un repas sans avoir pris le dessert, c’est comme de revenir de la messe sans être allé communier,

Je n’ai jamais aimé mon prénom. Ça fait bonne sœur, Élisabeth, vous ne trouvez pas. C’est étrange tout de même, quand on y réfléchit: Élisa, ça sonne beau, c’est léger, aérien, mais dès qu’on y rajoute Beth, plouf, c’est comme si ça se refermait pour retomber par terre.

L’amour, c’est comme les bonbons, c’est pas en les regardant qu’on les apprécie

 

Photo : Jet d’eau de Genève