Kerninon, Julia « Une activité respectable» (2017)

Auteur : Née en 1987 dans la région nantaise, Julia Kerninon est thésarde en littérature américaine. Son premier roman, Buvard, a reçu de nombreux prix, dont le prix Françoise Sagan. Elle a été lauréate de la bourse Lagardère du jeune écrivain en 2015. Son deuxième roman, Le dernier amour d’Attila Kiss, a reçu le prix de la Closerie des Lilas en 2016. En 2017 elle publie un court récit « Une activité respectable »

Le Rouergue, « la brune », janvier 2017, 60 pages,

Résumé : Dans ce court récit, Julia Kerninon, pas encore trente ans, façonne sa propre légende. Née de parents fous de lecture et de l’Amérique, elle tapait à la machine à écrire à cinq ans et a toujours voulu être écrivain. Dans une langue vive et imagée, un salut revigorant à la littérature comme « activité respectable ». A dévorer ! Prix Françoise Sagan et prix de la Closerie des Lilas pour ses deux premiers romans.

Mon avis : Ecrire lui semble aussi naturel que respirer. Elle a 30 ans, et elle écrit depuis qu’elle est petite. Elle fête cela par ce livre, non pas pour se justifier mais un remerciement, un hommage à ses parents qui l’on baigné dans la lecture depuis l’enfance. Une autobiographie à moins de 30 ans… Un tout petit livre : ce n’est pas un roman c’est une réflexion sur la lecture. On est très déterminés par l’enfance qu’on a eue. Julia au pays des livres… comme Alice au pays des merveilles… Pour elle les livres sont plus que tout : les livres lui apportent tout, la font découvrir, voyager, partir et c’est plus vivant que la vie de tous les jours. Sa mère l’a nourrie de lecture, de mots… et c’est elle qui l’a convaincue de ne pas décrire physiquement ses personnages (Lovecraft qui décrit sans trop en faire pour laisser l’imaginaire parler et ne pas faire d’erreurs). Le lecteur doit avoir de la place et la possibilité d’inventer et de voir avec leurs yeux… Un personnage : la machine à écrire… qui fut un objet important pour elle. Sa description de la librairie, la bibliothèque c’est un peu comme une musique sur une portée..

Le sujet de sa thèse fut l’art et l’artisanat. Pour elle le texte a une texture, une chose qu’il faut « bien fabriquer » comme un artisan.

J’aime infiniment ce qu’elle écrit. C’est le troisième livre que je lis d’elle et c’est un pur bonheur

Extraits :

C’était évident qu’il faudrait pouvoir dormir entre les livres, qu’il n’y aurait pas de frontière entre la vie quotidienne et les pages, à la maison ma housse de couette représentait aussi des livres, de tout petits livres alignés sur des dizaines et des dizaines d’étagères, leur tranche ne dépassant pas un centimètre – alors bien sûr, bien sûr qu’on pouvait dormir là, dans une librairie.

Déposés là comme dépareillés dans les fleurs, nos quatre visages démentent tout lien de parenté les uns avec les autres – mais après tout, la photographie et l’amour sont deux arts distincts

Ma mère aime les arbres fruitiers qui lui rappellent le jardin de son père, avec les rameaux de poiriers sur lesquels il fixait des bouteilles pour que le fruit grandisse à l’intérieur et qu’il puisse ensuite les remplir d’eau-de-vie et les offrir à ses amis.

J’ai lu des livres sans cesse, dans une frénésie panique, en cherchant à rattraper le temps, à rattraper ma mère qui semblait tout savoir.

C’est elle aussi qui m’a convaincue de renoncer à décrire physiquement mes personnages – arguant que dans les livres d’horreur parfaits qu’elle avait lus, les créatures monstrueuses ne sont décrites qu’à travers les bruits qu’ils font ou l’odeur qu’ils dégagent, ou même la texture de leur peau, leur température, et que c’est dans ce silence que le lecteur est le plus en mesure d’assembler le monstre intime qui lui fait vraiment peur à lui, personnellement, parce qu’on ne peut pas exactement deviner ce qui effraie quelqu’un d’autre que soi.

il était important de laisser de l’espace au lecteur d’un livre

nous avions beaucoup, beaucoup de chance, me disait-elle, parce que nous avions les livres et que dans les livres les phrases étaient éternelles, noires sur blanc, solides, crédibles – elles n’étaient pas en l’air, elles ne venaient pas de n’importe qui, elles avaient été polies, ordonnées, réfléchies, par des individus précis, attentifs, et elles nous livraient le monde entier, le monde accéléré, perfectionné, lavé de ses scories, sans temps mort, un cours d’eau pur et bondissant, un monde dans lequel nous pouvions nous échapper chaque fois que le monde réel cessait d’être intéressant, ce qui arrivait beaucoup trop souvent quand quelqu’un venait nous parler.

Gertrude Stein avait déclaré : « Si vous ne travaillez pas très dur quand vous avez vingt ans, personne ne vous aimera quand vous en aurez trente »

Cette année-là, j’ai compris autre chose sur ma famille – j’ai pris conscience de notre atavisme dur, notre vision limitée des choses, notre intolérance, qui était violente mais pouvait seule dégager l’horizon pour de bon.

Je pensais que pour être écrivain, je devais m’exercer comme un athlète, comme une danseuse, jusqu’à ne plus avoir mal, jusqu’à ne plus me poser de questions, et je cherchais à posséder cette compétence.

j’ai été professeur de calme – moi la nerveuse, l’excessive, la turbulente, j’essayais de lui apprendre le seul calme que je connaissais qui était celui des mots imprimés, je lui lisais John Fante à voix haute, Hemingway, Fitzgerald, Steinbeck, Bernhard, Dickinson et de la poésie expérimentale.

à cette époque, pensais-je, j’étais trop occupée à me ramasser moi-même pour ramasser quoi que ce soit d’autre

C’est vraiment toujours la même journée, il n’y a que les endroits qui changent

je ne possède pas de marge de progression, j’ai aimé toujours les mêmes choses, je ne sais pas changer, je suis comme une pierre au fond de l’eau, tout au plus puis-je m’arrondir à la mesure de mon usure, mais la seule et unique chose qui m’intéresse en tout domaine c’est d’aller vite.

Comme des repères, les livres nous mènent à d’autres livres, ils nous font ricocher – nous lisons comme Dante se laissant guider par Virgile dans la forêt sauvage du péché. Dans les bibliothèques, dans les librairies, les voir tous côte-à-côte, si nets, comme des compartiments dans un columbarium, chacun renfermant une voix, une aria, je ne connais rien de mieux. Je reviens toujours là. C’est tout.

l’argent était la porte ouvrant sur le temps libre qui était et resterait ma première nécessité

Dans la famille, personne n’avait jamais gagné assez d’argent pour y croire, alors ils ne croyaient pas à l’argent, ils croyaient à l’expatriation, à la poésie, à la sobriété matérielle, ils croyaient que la littérature était une activité respectable.

C’est un homme de bois, de terre, de feuilles. Pas d’électricité ni de métal. Il ne peut pas s’en servir. Ce n’est pas sa matière. C’est tout.

Je vois les mots un par un, comme des pierres avec lesquelles bâtir un cairn ou un inukshuk, et trouver le seul équilibre possible, tracer la ligne de ricochets la plus souple entre deux rives.

 

 

Info : Joseph Cornell : Bien qu’influencé par Max Ernst, dont il découvre les collages exposés à la galerie Julien Levy, en 1931, et le surréalisme, Joseph Cornell est un farouche indépendant. En janvier 1938, il participe à l’Exposition internationale du surréalisme organisée à l’École des Beaux-Arts de Paris. Pour André Breton, Joseph Cornell a « médité une expérience qui bouleverse les conventions d’usage des objets». Il a aussi été un cinéaste expérimental. Joseph Cornell a vécu la majeure partie de sa vie à New York où il habitait dans le quartier de Flushing avec sa mère et son frère Robert, handicapé par une paralysie cérébrale. Par ses collages surréalistes d’objets et d’images, Joseph Cornell compte parmi les pionniers de l’assemblage, qui prend ici forme de boîtes vitrées rassemblant les objets urbains insatiablement collectés lors de ses flâneries.

Lire : https://1895.revues.org/261

 

Manoukian, Pascal «Le diable au creux de la main» (2013)

Manoukian, Pascal « Le diable au creux de la main » (2013)

Auteur : Pascal Manoukian, journaliste et écrivain, a témoigné dans de nombreuses zones de conflits. En 2013, il a publié Le Diable au creux de la main, un récit sur ses années de guerre dûment salué par la critique. Ancien reporter de guerre et directeur de l’agence de presse CAPA, Pascal Manoukian s’est tourné vers le roman en publiant en 2015 « Les Échoués ». En 2017 il publie « Ce que tient ta main droite t’appartient »
« J’ai compris que la littérature avait un pouvoir plus fort que le journalisme. C’est un acte entier : on emporte ce livre et cette histoire chez soi, et ces personnages que je fais vivre entre les pages deviennent plus familiers. Les gens sont souvent plus touchés et ça les fait plus réfléchir qu’un simple article » confie-t-il lors d’une interview.

Editions Don Quichotte – 300 pages – 19 septembre 2013

Résumé : De la jungle du Guatemala aux montagnes de l’Afghanistan, des bordels de Saigon aux ruines de Sarajevo, un reporter de guerre raconte les conflits qu’il a couverts durant vingt ans, au gré de ses rencontres (bourreaux ou martyrs). Mais c’est aussi l’aventure intérieure d’un petit-fils de victimes du génocide arménien, qui a cherché, en capturant l’Histoire, à faire la paix avec la sienne.
« De tous les métiers, j’ai choisi le journalisme. De tous les journalismes, j’ai choisi celui des conflits. On m’a souvent demandé pourquoi. La réponse s’est imposée à moi au fil des mots et des images, dirigeant ma main à leur gré, au rebours de mes intentions. Je voulais raconter vingt années de soubresauts du monde. Au fond, j’ai aussi raconté les miens. Chaque charnier, chaque réfugié, chaque héros, chaque bourreau m’a renvoyé au destin de ma famille, à celui des Arméniens. C’est le manque de contours de ma propre histoire qui m’a incité à dessiner celle des autres. On ne fait jamais rien par hasard. »
Irak, Iran, Vietnam, Cambodge, Guatemala, Turquie, Afghanistan… L’auteur a suivi le flux des conflits qui ont agité la planète des années 1970 à nos jours.
C’est un livre d’aventures et un témoignage émaillé de portraits vivants, de destins tragiques ou dramatiques, héroïques ou pathétiques d’hommes et de femmes nés au mauvais endroit, au mauvais moment – Mickey, la petite pute rencontrée dans la jungle guatémaltèque ; Sead, un adolescent de Sarajevo aux joues rouges, messager pour l’armée bosniaque, tué à 16 ans par deux balles d’un sniper, alors qu’il lui montrait son quotidien –, mais aussi de jalons historiques plongeant le lecteur au cœur des soubresauts du monde. La force de ce récit tient encore dans l’empathie que l’auteur manifeste envers les personnes rencontrées, et dans sa quête des traces d’humanité partout où elle subsiste. Pascal Manoukian a accompagné la violence, la terreur, l’injustice et la misère là où elles avaient élu domicile. On ne ressort pas indemne de ces expériences-là, et il a dû apprendre à décharger le trop-plein d’émotions. Ce livre est fait aussi pour cela.

Mon avis : Décidemment la plume de Manoukian est un uppercut ; que ce soit un roman ou ses souvenirs, il frappe au cœur et dans une langue magnifique, il envoie mots et images… Au final, on en ressort sonnés… Submergés, noyés, meurtris… C’est percutant, instructif et humain..
Une promenade dans l’atrocité, de 1978 à… au rythme des chansons on passe de conflits en conflits, d’atrocité en atrocité… Plastic Bertrand, Balavoine, Claude François… Le Guatemala, l’Afghanistan, les boat people, le Vietnam, La Corée, le Liban, la chute du mur de Berlin, la Yougoslavie… Références littéraires aussi (Kipling, Kessel, Lamartine, Gide). Une définition du journalisme de terrain ; la Pologne et Walesa… Des réflexions personnelles sur la vie en général, le décalage entre la vie sur le terrain et le retour en France.
Et le génocide arménien ; la haine puis la compréhension de certaines choses.. bien après
Il y a aussi les moments ou les camps fraternisent, l’espace d’une trêve improvisée ; les rencontres, quelques portraits, les rêves, les cœurs brisées, les vies éteintes, les étincelles de vie, les couleurs et le gris, la vie et la mort, l’innocence, l’envie de croire, de vivre…
Que ce soit avec son roman «Les échoués» ( pas encore lu « Ce que tient ta main droite t’appartient » ou avec ses récits du terrain, on ouvre les yeux sur les horreurs du monde… et on ne peut pas rester indifférent. J’espère que son idée d’écrire des romans devrait ouvrir les yeux de bien des gens…
Et aussi respect à tous les reporters et journalistes de terrain qui risquent leur vie pour nous ouvrir les yeux et nous montrer le monde tel qu’il est

Extraits : ( et j’ai dû choisir…..)

Au fil de nos rencontres, il était devenu mon écluse. Avec lui, je passais en douceur les hauts et les bas de la vie.

Les yeux ont cette arrogance insupportable de ne pas vieillir. C’est sans doute pour cela que l’on ferme ceux des morts. Parce qu’on ne peut supporter l’indécence de leurs regards. Sans eux, la mort serait peut-être plus tolérable, un peu comme une torture sans cri

En fait, les cimetières représentaient pour lui un luxe de peuple en paix. Un patrimoine, une richesse. Il les visitait comme d’autres visitent les châteaux de la Loire, et rien ne lui semblait plus beau et plus précieux qu’un caveau fleuri où des générations redevenaient poussière à l’abri des bêtes et du vent.

L’encre, disait-il, péremptoire, avait assassiné la mémoire.
Aujourd’hui, personne ne retenait plus rien, puisque tout était imprimé.

Son regard bleu nous trompa d’abord un peu. Mais ses larmes, grosses comme des gouttes d’été, nous rassurèrent.

Certains des nôtres, à force de prier le ciel, avaient fini, dit-on, par s’imprégner de sa couleur, et c’est parce que nous avions longtemps vécu cachés la nuit que nous arborions presque tous ces yeux noirs rivetés de reflets bleus.

Je compris ce jour-là que le monde n’était pour nous qu’un immense meublé.

C’était plus fort que moi, le manque de contours de ma propre histoire me poussait à vouloir dessiner celle des autres.

En bas, la forêt écrase tout, parasite ses propres parasites, renaît de sa pourriture, debout sur ses racines pour mieux sucer les rayons du soleil. Seul le miroir des fleuves qui la labourent rompt la monotonie.

j’aime les trajets. Ils permettent d’être nulle part. Ils figent le temps. Impossible de revenir en arrière, impossible d’aller de l’avant. Trop tard pour ce qui n’est pas fait, trop tôt pour ce qu’il reste à faire.

En face de moi, dans la carlingue, une trentaine de filles sont alignées en rang d’hirondelles. C’est normal, en bas, on les attend comme le printemps

Il misérait dans une baraque en bois aux côtés d’une métisse aux fesses fanées.

C’était la fin de l’été indien, les collines et les arbres étaient jaunes comme chez Gauguin.
Dans les rêves, dit-on, c’est la couleur de la vanité, de la supériorité, d’une volonté de puissance aveugle.
C’est la couleur des traîtres aussi. Jaune comme la tunique de Judas, comme l’étoile de David, comme les non-grévistes.

L’autre particularité des salauds, c’est d’être toujours persuadés que vous partagez leurs idées, puisque vous avez pris le temps de venir jusqu’à eux. C’est la raison pour laquelle ils sont difficiles à écouter mais faciles à faire parler.

Ils ont dans les yeux cette espèce de lueur éteinte de ceux qui en ont trop vu pour croire encore.

« Vous vous compliquez la vie. La guerre, c’est aussi con que ça. On est amis ou ennemis. C’est pour ça que ça marche, ça simplifie la vie. Vous savez ce qu’on dit dans l’armée : un militaire qui réfléchit, c’est un militaire qui désobéit, et moi, je déteste désobéir. »

Lorsqu’on ne compte plus les morts et que leurs noms n’ont plus d’importance, il faut commencer à s’inquiéter, car ce sont les premiers signes de la barbarie.

Pour Kipling, le pays n’est qu’un fouillis de montagnes, de pics et de glaciers. Un avantage de plus. Nous sommes en novembre, l’hiver va bientôt s’installer, et l’on dit que là-bas il est aussi cassant et froid qu’une femme vexée.

Je pense qu’il faut toujours tenter sa chance pour savoir ce qu’elle vaut.

« Ils peuvent tuer toutes les hirondelles, ils n’empêcheront pas la venue du printemps »

J’ai l’impression de vivre mille vies toutes plus excitantes les unes que les autres. Et je dois régulièrement me convaincre que c’est la mienne qui est à l’origine de tout. C’est cette vie que je suis en train de me fabriquer qui m’ouvre les pistes à explorer. Des pistes que je peux prendre ou quitter à ma guise, contrairement à mes compagnons du moment.

Je touche du doigt le risque principal de ce métier. Ce ne sont ni les balles ni les obus, mais celui de se perdre dans le décor. De vouloir ouvrir la marche alors qu’on doit la fermer. De vouloir donner les ordres alors qu’on doit les écouter. De vouloir écrire l’histoire alors qu’on doit la retranscrire. Les tentations sont grandes et la ligne qui sépare le simple témoin de l’homme d’action est étroite.

Je crois d’abord que le jour a oublié de se lever tant il fait sombre. Tout alentour est noir. Tout est carbonisé – les rochers, les buissons, la terre. On dirait une éclipse solaire.

Assis autour de lui, les vieux l’écoutent religieusement en tendant leurs verres à thé aux enfants qui traversent furtivement la pièce pour les remplir. On dirait des ramasseurs de balles. À chacun de leurs passages, ils grattent quelques miettes de l’histoire et, pour se donner l’air important, s’empressent d’aller les rapporter aux femmes restées dans l’autre pièce tout près des feux. Ils sont jeunes mais rêvent déjà de tenir un fusil. D’être à leur tour assis à raconter leur bravoure en sirotant du thé.

Je veux garder le souvenir de chaque courbe, de chaque frisson, de chaque parfum. Ce pays me met en émoi, me fait tourner la tête et battre le cœur.

D’un côté, une croix pour les chrétiens, de l’autre, un croissant de lune pour les musulmans. Seuls les morts, les chats et les journalistes traversent encore la ligne. Même les oiseaux n’osent plus la survoler.

La guerre, c’est comme les rats, ça ne s’apprivoise jamais vraiment, c’est sale et c’est vicieux. Et, comme les rats, il y a la guerre des villes et la guerre des champs.

À chaque guerre ses petites manies, à chaque soldat son rituel. Les Afghans veulent arriver parfumés au paradis et se maquillent avant de partir au combat.

Elle arrivait de Syrie, mais revenait de beaucoup plus loin.

En vérité, on passait d’un monde qui s’achevait à un autre qui commençait. Le Beyrouth colonial assoupi à l’ombre du mandat français s’éveillait, et rien n’allait plus l’arrêter. Il allait fonctionner au mélange : de cultures, de religions, de devises surtout.

Une pluie d’obus lourde et fracassante, aux gouttes acérées qui déchirent tout jusqu’au béton.

Mes larmes ont transformé la poussière de ciment en béton. J’ai des parpaings devant les yeux.

Il ne faut s’habituer à rien sous peine d’être touché en plein cœur ou de voler en éclats.

À chaque objet sa vie, à chaque vie son drame, à chaque drame son prénom, sa veuve, son camp de réfugiés, son pays d’exil, son orphelin.

Il est difficile pour nous, Arméniens, de choisir un camp.
Sans doute parce que nous avons eu droit à la double peine : comme les juifs nous avons vécu le génocide, comme les Palestiniens nous vivons l’exil.
Entre deux causes, notre cœur balance.

Il y a des hommes comme ça, invincibles, jusqu’au jour où ils finissent par y croire.

Des deux côtés, et pour la première fois, partent des éclats qui ne blessent personne. Les rires vont rouler sur les tombes une bonne partie de la nuit.

Plus on progresse à l’Est, plus les sourires s’effacent. À travers les vitres, la Pologne défile comme une guirlande éteinte. On devine les couleurs, on perçoit les reflets, mais plus rien ne brille, plus rien ne dépasse. Tout a été normalisé, étalonné, raboté depuis bientôt trente-cinq années. Les couleurs, le bruit, les rires, tout manque, sauf l’alcool. C’est l’unique passeport autorisé.

« Comme vous, je suis venu observer l’histoire. »

Walesa avait allumé les guirlandes, Jaruzelski les débranche. Les Polonais n’ont plus le droit à la couleur.

Quand nous levons la tête, c’est une Pologne au pas que nous découvrons. Une armée d’ombres sort des immeubles, sans un mot. On entend juste l’air gelé siffler de leurs bouches muettes. Elles me rappellent les silhouettes de Giacometti

J’avais entendu parler de l’occupation, je la découvre. Le silence est terrifiant. Tout le monde marche la tête baissée.

Virtuellement, des milliards de clones se bousculent, s’aiment, s’abusent, s’admirent, se déchirent, se mentent, sans jamais se rencontrer ni se reconnaître, dans le plus vertigineux des anonymats.

« Mieux vaut tuer un innocent que de garder un ennemi en vie. »
Cinq ans et deux millions de morts plus tard, l’armée vietnamienne mettra fin à cette utopie meurtrière en repoussant les Khmers rouges dans les forêts du nord du Cambodge.

J’ai mis des nuits à oublier tout ce que j’avais si bien appris. Aujourd’hui, c’est un réflexe, mon cerveau continue à enterrer les mots. »

Comment trouve-t-on le courage d’avancer après tant d’horreur quand il faut, à chaque pas, dans sa tête, enjamber les morts ?

Au Cambodge, le frangipanier est l’arbre des temples et des cimetières. Par crainte de voir les fantômes s’y abriter, on ne le plante jamais près des maisons. Précaution bien dérisoire puisque les fantômes sont aujourd’hui dans tous les esprits.

Pour de nombreux survivants, quoi qu’en disent les belles plumes, mieux vaut une blessure ouverte qu’une plaie mal refermée.

Alors je me suis fait la promesse un jour, beaucoup plus tard, une fois au bout de mon chemin, de revenir en arrière. Et ça m’a rendu la vie plus simple. C’est comme de décider d’arrêter de fumer à trente ans pour ne pas gâcher sa vie, en se promettant de reprendre à soixante-quinze ans quand cela n’aura plus d’importance. La vengeance devient alors plus douce que le miel, comme dit Homère.

Savez-vous ce que dit le Talmud ?
— Non.
— Que la meilleure des vengeances, c’est de vivre bien.

Elle ne pleure pas, mais je sens couler ses larmes à l’intérieur, comme un immense torrent qui emporterait ses fantômes.

C’est surprenant comme les réfugiés, d’où qu’ils viennent, s’acharnent toujours à recréer leur décor perdu.

La fuite est déjà loin, c’est l’exil qui commence maintenant. On le devine aux regards perdus des vieux qui se demandent où vogue leur nouvelle galère.

On le devine aux regards perdus des vieux qui se demandent où vogue leur nouvelle galère.

Les plus belles aventures commencent souvent dans ces décors minables où nous laissons fuiter nos vies, seconde par seconde, en nous transportant déjà ailleurs.

Il faut savoir reconnaître le bon partenaire. C’est de l’instinct ou de l’intuition. En tout cas, cela ne s’apprend pas.

À chaque nouvelle aventure, nous encourons le risque de nous éloigner un peu plus de celles et ceux avec qui nous partageons l’ordinaire. De bâtir entre eux et nous un mur de souvenirs inaccessibles.

C’est l’histoire Polaroïd, à peine discernable d’abord, puis de plus en plus nette.

C’est comme ça depuis la chute du mur de Berlin. Les typographes s’arrachent les cheveux pour orthographier correctement chaque nouveau foyer d’insurrection.
Ossétie, Karabagh, Transnistrie, Nachikevan… autant de feux que l’on croyait éteints et qui reprennent brusquement, incendiant un monde où il n’y a plus de pompiers pour les éteindre.

Partout, comme de vieilles douleurs, des conflits anesthésiés par quarante-cinq ans de communisme se réveillent, soulevant leurs emplâtres à la manière de ces racines ensevelies qui, après des années de vie souterraine et clandestine, défoncent le bitume des parkings de nos cités avec une force qu’on ne leur soupçonnait plus.

Un monde agressif comme un cancer où les crises se réglaient à coups de chimios diplomatiques, mais dans lequel, entre deux phases de rémission, il faisait bon vivre à l’ombre de ses certitudes.

La porte d’entrée s’ouvre sur des yeux gris-bleu insondables, profonds comme des entailles. Impossible de tromper ce regard-là. Il en a trop vu.

De tous les uniformes, les miliciens sont les pires. Ils abusent d’un pouvoir qu’ils n’ont pas mérité. C’est pour ça qu’on les arme, pour qu’ils soient prêts à tout pour le garder.

« Journalist ?
— Nein… ornithologue. »
Ça a toujours été ma couverture en reportage. Elle justifie les appareils photos, les zooms, les micros. Avant de partir sur le terrain, je prends soin chaque fois d’étudier avec précision un oiseau de la région dans l’hypothèse où j’aurais affaire à un spécialiste.

— On peut tuer en donnant des ordres sans se salir les mains.
— Je n’ai donné aucun ordre de ce genre.
— Alors peut-être des hommes sont-ils morts de vos silences ?

Comme dans les mauvais films, je vois se rembobiner le fil de ma vie. C’est incroyable les images qui refont surface quand il faut aller à l’essentiel. Des visages à vous arracher les larmes, un vent d’orage avant une rencontre, un air de danse et quelques riens dont on pensait s’être débarrassés avec la vie et qui ressurgissent avec la promesse d’une mort possible.

En trente ans, les cités se sont perdues. Elles se sont « favélisées ». Alors, comme les saumons d’Alaska, le monde derrière lequel j’ai couru est remonté jusqu’ici. Il a franchi les tournants, grimpé les côtes, traversé les frontières, submergé les banlieues.
La drogue, les armes, les filières clandestines, les djihadistes se sont déversés aux pieds des immeubles.