Rash, Ron « Par le vent pleuré » (RL2017)

Auteur : Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, a grandi à Boiling Springs et obtenu son doctorat de littérature anglaise à l’université de Clemson. Il vit en Caroline du Nord et enseigne la littérature à la Western Carolina University. Il a écrit à ce jour quatre recueils de poèmes, six recueils de nouvelles – dont Incandescences (Seuil, 2015), lauréat du prestigieux Frank O’Connor Award, et cinq autres romans, récompensés par divers prix littéraires : Sherwood Anderson Prize, O. Henry Prize, James Still Award. Un pied au paradis (2002 / 2009) [ , Le Chant de la Tamassee (2004 / 2016), Le Monde à l’endroit (2006 / 2012) , Serena (2008 / 2011) , Une terre d’ombre (2012/ 2014) et Par le vent pleuré (2016 / 2017) .

Seuil – Cadre vert – Date de parution 17/08/2017 – 208 pages

Résumé : Dans une petite ville paisible au cœur des Appalaches, la rivière vient de déposer sur la grève une poignée d’ossements, ayant appartenu à une jeune femme. Elle s’appelait Ligeia, et personne n’avait plus entendu parler d’elle depuis un demi-siècle.

1967 : The summer of Love … Ligeia débarque de Floride avec l’insouciance et la sensualité de sa jeunesse, avide de plaisirs et de liberté. C’est l’époque des communautés hippies, du Vietnam, de la drogue, du sexe et du Grateful Dead. Deux frères, Bill et Eugene, qui vivent bien loin de ces révolutions, sous la coupe d’un grand-père tyrannique et conservateur, vont se laisser séduire par Ligeia la sirène et emporter dans le tourbillon des tentations. Le temps d’une saison, la jeune fille bouleversera de fond en comble leur relation, leur vision du monde, et scellera à jamais leur destin – avant de disparaître aussi subitement qu’elle était apparue.

À son macabre retour, les deux frères vont devoir rendre des comptes au fantôme de leur passé, et à leur propre conscience, rejouant sur fond de paysages grandioses l’éternelle confrontation d’Abel et de Caïn.

« Rash est un conteur envoûtant, qui fait monter avec brio la tension entre le passé et le présent de l’histoire. Une histoire fondée sur le contrôle, le Mal et la nature même du pouvoir, celui de sauver comme celui de tuer. » The Washington Post

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Isabelle Reinharez

 

Mon avis : Voici un commentaire étayé par une interview de l’auteur

Ron Rash vit dans un endroit sauvage qui sert de cadre à ses écrits, une petite ville des Appalaches, l’Ouest de la Caroline du Nord, le Sud rural et montagneux. Dans tous ses textes il semble mettre en valeur l’endroit dont il est originaire et où il vit. Ces romans ont pour point de départ une image et non une idée. Toujours dans l’incertitude, il décrit, est un témoin de son époque et de son environnement et n’émet pas de jugement.

Ce livre est « l’éducation sentimentale » version Ron Rash. C’est l’histoire d’Eugène à 16 ans (1969) et près de 50 ans plus tard, à l’époque actuelle. Le jeune idéaliste à fait place à un ivrogne invétéré qui est totalement passé à côté de sa vie.

C’est aussi une histoire de famille ; les rapports entre deux frères, Eugène et son frère ainé, à qui tout réussit. C’est la domination d’un grand-père castrateur.

C’est l’éveil à la vie suite à la rencontre avec Ligéia, une sirène qui débarque de Floride qui va entrainer les deux frères hors du droit chemin et disparaitre. D’ailleurs dans le roman Ligéia a dès sa première apparition la faculté de disparaitre. Sa disparition finale ne va donc pas inquiéter Eugène. Pour lui elle est une sirène, un être d’exception, totalement étrangère à son univers. D’ailleurs une sirène dans la mythologie est un être qui séduit et détruit, qui bouleverse l’ordre établi. Ligéia, c’est également une référence à la nouvelle d’E.A.Poe qui parle d’une femme qui a disparu et revient hanter l’existence.

Ce livre est de fait une sorte de rédemption de haute lutte.

Au final je dirais : Plus je lis Ron Rash et plus j’aime !   J’aime son écriture, les ambiances… et je suis heureuse d’en avoir encore d’autres livres à découvrir.

 

Extraits :

Je me suis glissé dans cette bouteille de whiskey et j’y suis resté

Je n’avais encore jamais pensé ainsi au whiskey, mais c’est bien ce qu’on recherche – être suspendu dans cet éclat ambré. Ce qu’on recherche sans toujours y parvenir, parce que ce matin je n’en trouve pas le chemin.

On fait certains choix et l’on s’éteint sans avoir jamais pu vérifier s’ils étaient bons ou mauvais.

Être pauvre, ça ne vous rend pas plus noble, m’a-t-elle affirmé un jour.

Elle a simplement regardé à travers moi, dans un avenir où je n’existais pas.

Bien sûr, qui peut oublier son premier amour, son premier rapport sexuel, ou son premier verre ? Surtout si tout arrive en même temps.

Votre moitié vous croit meilleur que vous ne l’êtes, et pendant un moment, à vrai dire, vous partagez cette opinion. Mais un beau jour vous cessez d’y croire, et bientôt votre épouse aussi, c’est alors que vous lui rappellerez où elle vous a rencontré, et le verre de whiskey qui était posé entre vous sur le comptoir, et elle dira : « Oui, je t’ai rencontré dans un bar. J’ignorais simplement que ta vie se déroulerait comme si tu n’en étais jamais sorti. »

Dans la vie, on fait des choix, nous répétait-il souvent, et il faut accepter les conséquences de ces choix.

[…]je me demande si les médecins des petites villes ne tirent pas plutôt leur pouvoir de ces moments où ils auscultent, en se servant de leurs mains et de leurs yeux, sinon d’instruments, les parties les plus intimes de notre corps.

Mourir a peut-être été la seule chose qu’elle ait jamais faite sans sa permission.

Tout du long, des souvenirs tournent comme les pages des éphémérides dans les vieux films et brouillent les événements, brouillent le temps.

Le silence peut être un lieu. Ce sont les mots qui me viennent. C’est là, d’ailleurs, qu’une si grande part de ma vie a été vécue, que des heures vaines se sont écoulées, le bruit le plus fort, le tintement des glaçons dans un verre.

Voir l’éclat ambré du whiskey, c’est être dehors dans le froid et regarder un beau feu derrière une vitre.

Dufourmantelle, Anne «L’Envers du feu» (2015)

Auteur : Anne Dufourmantelle, née le 20 mars 1964 à Paris1 et morte le 21 juillet 2017 à Ramatuelle, est une psychanalyste et philosophe française. a publié de nombreux essais, entre autres, De l’hospitalité, avec Jacques Derrida, mais aussi En cas d’amour, L’Éloge du risque, et le dernier Défense du Secret (2015), tous chez Payot . Elle meurt le 21 juillet 2017 des suites d’un arrêt cardiaque, en tentant de sauver l’enfant d’une amie de la noyade sur la plage de Pampelonne. Les notions de risque et de sacrifice étaient au cœur de sa pensée.

Albin-Michel, aout 2015, 352 pages

Résumé : « Les grands incendies sont une espèce en voie de disparition. Ils se propagent à la vitesse du vent et de la nuit. Leur souveraineté soumet l’espace. Pareils aux météorites et au désir, leur dangerosité, leur degré de combustion, leur trajectoire sont imprévisibles.
Dévastation. Régénération.
Nous sommes de même nature ; des feux. »
Thriller psychanalytique, roman initiatique, histoire d’une passion, quête de soi, labyrinthe de mensonges et de faux-fuyants, de souvenirs écrans, ce suspense qui emprunte les arcanes de l’analyse nous mène de Brooklyn jusqu’aux confins du Caucase à la poursuite d’une mystérieuse disparue.
Le premier roman de l’auteur de « En cas d’amour et de Défense du secret » nous fascine et nous trouble jusqu’au vertige.

Mon avis : Excellent ! Si cette dame n’était pas décédée en portant secours à des enfants, je ne crois pas que j’aurais entendu parler du livre. Et je serais passée à côté d’un roman comme je les aime. Un vrai roman psychologique avec un rôle de psy plus que convainquant (ce qui semble logique au vu de la profession de l’auteur) mais pas que… Une écriture fluide et agréable, une construction efficace, rythmée par les séances chez le psy… une histoire qui fait remonter le passé (refoulé) et la mémoire…

Alors suicide ? meurtre ? disparition ? enquête ? à quête de soi ? inconscient ? quête des autres ? souvenirs d’enfance ? fuite ? reconstitution ? amour ? amitié ? trahison ? confiance ? Toute une vie remise en question ; les fondements et les certitudes s’effondrent… Le personnage principal va voir sa vie s’écrouler et se décomposer autour de lui.. A qui faire confiance? A ces amis? mais sont-ils ses amis? A son père? à des rencontres de passage? Par moments il se croit libre, d’autres fois il se sent observé, surveillé… Vérité ou paranoïa? Est-ce une simple disparition? A-t-il mis les pieds là ou il n’aurait pas dû ? Je vous laisse en compagnie d’Alexeï.. Je ne vous raconte rien… j’ai beaucoup aimé et je le recommande.

Extraits :

Les livres n’appartiennent à personne, les conserver ne m’est jamais venu à l’esprit. Ils sont faits pour passer de main en main, de vie en vie. J’aime les déplacer, en dérober un comme ça, pour l’abandonner ensuite dans un endroit public.

Ce n’est pas tant les espaces qui me fascinent que l’histoire dont ils gardent la trace, ou celle qu’ils annoncent en secret.

Les détails me rassurent, ils s’opposent à l’oubli. Je revois ma déambulation, les pièces entre-vues, les recoins, les objets.

Ce qu’on oublie est un choix, pas un accident, encore moins une faiblesse. Mais tout ne s’efface pas, il y a des îlots qui échappent au refoulement.

un état somnambulique peut être une forme de veille paradoxale. Les vigilances se créent parce qu’un jour elles ont été prises en défaut

Qu’est-ce qu’un serment, sinon la possibilité d’une future trahison ?

Je voudrais échapper à l’inquiétude que je devine en elle. J’ai assez de la mienne.

La nostalgie n’est pas mon élément. Je ne veux rien d’autre que le présent.

– Une fugue ?
– J’ai passé l’âge.
– L’âge n’a pas d’importance, c’est l’intention.

– La mort appartient à celui qui meurt, personne ne peut s’arroger le droit d’en questionner les derniers instants.

Sa musique infuse comme une rivière inconnue que l’on découvrirait dans un lieu familier, une eau tumultueuse qui se serait frayé seule un passage.

Il s’est dit quelque chose d’important, d’essentiel même, qui peut les guider. C’est comme une phrase musicale qui serait là, invisible, soutenant la mélodie.

Les grands rêves sont des trésors qui, s’ils ne sont pas captés, peuvent devenir toxiques.

Il faut accompagner les morts une partie du chemin et puis leur dire adieu quand le temps est venu. Et alors savoir qu’une part de nous est partie avec eux, et l’honorer, pour qu’ils ne reviennent pas nous hanter.

C’est comme ces chevaliers dans les livres que je lisais enfant, dont l’idéal guidait les actes : cela ne leur rendait pas la guerre plus douce ou le voyage plus sûr, mais ils servaient une noble cause.

La psychanalyse est une étrange fabrique de secrets destinés à lever d’autres secrets.

Elle voulait sortir du jeu définitivement. S’éclipser. Ce mot lui plaisait, il signifiait d’abord le mouvement par lequel la lune ou le soleil se rendent invisibles.

Personne remplace personne. Ça fait un trou, basta.

Couper court et faire silence. Mais ne serait-ce pas déserter face à un adversaire qui n’est autre que lui-même, quoi qu’il se raconte ?

L’inconscient n’oublie rien, dit-elle. Chaque événement passé poursuit son devenir en nous. Notre psyché contient toutes les mémoires qui nous ont traversés, et pas uniquement la nôtre.

Écrire à la main déjà lui paraît d’un autre âge. Une archiviste de la vie des autres.

La moitié de notre vie est dédiée à enregistrer la plainte venue de nos rêves d’enfant, de nos désirs sacrifiés.

ces bribes d’enfance qui remontent, c’est comme le retour du sang après une gelure. C’est douloureux mais vivant.

Elle essaie de penser, c’est sa seule dissidence, mais il n’y a pas d’abri possible pour la pensée

Lacan disait de l’ignorance que c’était une passion au même titre que l’amour et la haine. Elle engendrait des monstres.

 

McCoy, Sarah «Un parfum d’encre et de liberté» (2016)

Auteur : Fille de militaire, Sarah McCoy a déménagé toute son enfance au gré des affectations de son père. Elle a ainsi vécu en Allemagne, où elle a souvent séjourné depuis. Résidant actuellement à El Paso au Texas, elle y donne des cours d’écriture à l’université tout en se consacrant à la rédaction de ses romans.

« Un goût de cannelle et d’espoir » (Les Escales, 2014) est son premier ouvrage publié en France. En 2016 a paru « Un parfum d’encre et de liberté » (Michel Lafon). Ils sont aussi disponibles en poche chez Pocket. En 2017 elle publie « Le souffle des feuilles et des promesses » (Michel Lafon).

Résumé : 1859. La jeune et impétueuse Sarah apprend qu’elle ne pourra jamais avoir d’enfant. Mais comment trouver un sens à sa vie dans ce monde régi par les hommes ? Comment trouver sa place quand on est la fille de John Brown, célèbre abolitionniste qui aide des esclaves à fuir ?
« 2014 »Eden et son mari emménagent dans la banlieue de Washington dans l’espoir de sauver leur mariage et fonder enfin une famille. En explorant sa nouvelle demeure, la jeune femme découvre une tête de poupée ancienne. Que signifient les mystérieuses lignes qui la recouvrent ?
Plus de cent cinquante ans séparent Eden de Sarah, mais sur la grande carte du monde et de l’Histoire, les destins de ces deux femmes se rejoignent en plus d’un point.
Un voyage exaltant, à la redécouverte du courage, de la famille, de l’amour et de l’héritage.

Mon avis : Deux héroïnes principales, Sarah en 1859 et Eden en 2014 : leur point commun : elles ne pourront pas avoir d’enfant. Le lien… une histoire de poupée… Mais je vous laisse le découvrir. Comme dans le précédent roman « Un goût de cannelle et d’espoir », la romancière va nous raconter en parallèle la vie de ces deux femmes dont les destins se ressemblent et se rejoignent. Sarah est Sarah Brown, fille du célèbre abolitionniste John Brown ( mais ici c’est une héroïne de roman) et nous baignions ici dans l’Histoire avec un grand H et le livre est bien documenté . On vit avec elle et toutes les personnes qui se sont engagées dans le combat pour aider les esclaves ou les noirs non esclaves à fuir et à gagner le droit de vivre libres. J’ai beaucoup aimé ce personnage et la suivre dans sa lutte/vie fut palpitant et émouvant. Sa relation avec Freddy est juste magnifique et poignante… Et la jeune Alice est aussi un personnage qui m’a beaucoup touché. Tous les personnages secondaires ont une vie propre et cela donne du corps au roman.

J’ai moins aimé Eden, qui ne m’a pas touché au cœur, même si elle est devenue plus sympathique à la fin. Par contre j’ai bien aimé le personnage de la fillette Cléo et la relation avec Criquet, le petit chien. Les deux femmes nous offrent une jolie leçon de vie : mettons le bonheur d’aimer et d’être aimés au-dessus de tout. Même si mon vrai coup de cœur fut pour le précédent j’ai beaucoup aimé celui-ci. Romantisme et Histoire… Lecture agréable ; j’aime ces écrivains qui donnent vie aux objets et aux maisons.. J’ai aussi beaucoup aimé les rapports avec la nature, la peinture. Une fois encore un roman qui met en valeur des femmes.

( Je pense que Marie devrait aimer cette romancière)

Extraits :

C’est une vieille bâtisse magnifique ! protesta la femme en posant sa main nue sur la rampe de l’escalier.

Sa voix et son contact réchauffèrent les os de la maison, qui frémit sous sa caresse.

L’atmosphère autour d’eux se craquela.

La maison percevait les palpitations de son cœur, tels les sabots des chevaux qui autrefois galopaient jusqu’à son seuil. Les colombes dans le grenier enfouirent leurs têtes sous leurs ailes.

Seuls les murs en étaient témoins, incapables de raconter son histoire à sa place.

Petit à petit, le lieu apparut sur la feuille blanche tel un mirage. Elle ne s’était jamais imaginée artiste avant cela. Elle n’avait jamais eu l’occasion ou l’envie d’essayer. À présent, le dessin lui venait aussi aisément qu’un sourire et lui procurait deux fois plus de plaisir.

La douleur était trop vive, sa compassion lui faisait le même effet que de l’alcool à brûler sur une plaie ouverte. Elle ne la supportait pas, même si cela aurait pu favoriser la cicatrisation.

Elle se comportait en adolescente, plus encore que pendant son adolescence même : des éclats incontrôlés, des coups. Irrationnelle, hystérique… Les choses devaient être faites à sa façon, sinon rien. Elle détestait cela. Elle se détestait, et pourtant elle n’arrivait pas à empêcher son cœur de s’emballer.

À son agence de communication, elle pouvait convaincre un buisson d’acheter une robe verte ; mais quand il s’agissait d’émotions sincères, elle était perdue.

Elle n’aimait pas l’idée d’être une roue. Tourner sur soi-même sans jamais aller nulle part.

Elle avait investi du temps dans ses enfants. Et d’une certaine façon, c’était de l’amour.

– Un arc-en-ciel, c’est beau, mais si on essaye de l’attraper, on comprend vite qu’c’est que d’la buée dans les mains.

Les secrets unissent les gens bien plus que les liens du sang, l’amour ou la foi.

« Si la vie t’offre des citrons, au moins t’as des citrons ! »

On dit que Dieu a envoyé à Adam et Ève des perce-neige pour les consoler après les avoir chassés du Paradis. Elles symbolisent l’espoir et le réconfort,

Les histoires de fantômes ne sont que des mystères irrésolus.

Mais la vengeance ressemble à une plante grimpante de Virginie : impossible à déraciner.

Voir cette réalité se jouer sous ses yeux lui fit l’effet d’une pierre qui se libérait de la digue de son cœur. La rivière menaçait de déborder.

Le meilleur moyen de transmettre un message est une question aussi subjective que le meilleur moyen de manger un œuf, je suppose. Mais sur un point, nous ne pouvons que nous entendre : le message doit passer.

L’art, c’est un conte de fées pour les yeux.

Une recette n’est rien de plus qu’une formule à suivre. Ce qui compte, c’est comment toi, tu la fais. Le produit fini ne sera pas exactement le même pour tout le monde, et pas toujours pareil à chaque fois,

L’âge est pareil à une plante grimpante qui étend peu à peu ses feuilles dans toutes les directions.

Dans la clandestinité, la retenue était tout aussi importante que l’action.

Les fantômes n’existent pas. C’est juste de mauvais souvenirs qu’on ferait mieux d’enterrer dans le passé.

Ce que les légendes et l’histoire ont en commun, c’est que tout le monde court vers son avenir, quel qu’il puisse être.

Elle s’était laissée dévorer par le chagrin, avait passé bien trop de temps à s’apitoyer sur son sort. Cela avait assez duré. Comme dans l’histoire de Jonas et de la baleine, il était temps de sortir du ventre de la bête.

Leurs doigts s’entrelacèrent, et ils continuèrent leur route main dans la main, comme ils le faisaient à l’époque où ils flirtaient. Un geste d’adolescents amoureux, pas de gens de leur âge. Mais elle aimait ça, la sécurité de leurs paumes jointes.

La peur est un amant trompeur, et elle en avait assez de partager son lit avec.

Les mots sur sa langue sonnaient plus lourd que des balles de plomb, mais ils ne frappèrent pas de la même façon.

Mais mon cœur s’est glacé, plus dur à présent que les pierres des rivières. Il pèse comme un poids mort dans ma poitrine. Plus aucune chaleur, plus de rythme.

 Sa voix s’éteignit telle une flamme qu’on souffle, et elle pleura en silence dans le noir.

On ne peut pas forcer la vie à faire ce qu’on veut quand on le veut. On ne peut pas changer le passé, ni contrôler l’avenir. On peut juste vivre le présent le mieux possible. Et avec un peu de chance, il nous sourit.

– Aucune peinture ne peut vous rassasier. Ce n’est pas réel, juste l’empreinte d’un instant. Un souvenir pour quand ce ne sera plus la saison des pêches.

 

Infos :

John Brown : https://fr.wikipedia.org/wiki/John_Brown

Sarah Brown : (en anglais) : http://www.saratogahistory.com/History/sarah_brown.htm

Photo : John Brown (daguerrotype )

McCoy, Sarah «Un goût de cannelle et d’espoir» (2014)

Auteur : Fille de militaire, Sarah McCoy a déménagé toute son enfance au gré des affectations de son père. Elle a ainsi vécu en Allemagne, où elle a souvent séjourné depuis. Résidant actuellement à El Paso au Texas, elle y donne des cours d’écriture à l’université tout en se consacrant à la rédaction de ses romans.

« Un goût de cannelle et d’espoir » (Les Escales, 2014) est son premier ouvrage publié en France. En 2016 a paru « Un parfum d’encre et de liberté » (Michel Lafon). Ils sont aussi disponibles en poche chez Pocket. En 2017 elle publie « Le souffle des feuilles et des promesses » (Michel Lafon).

 

Résumé : Une boulangerie allemande prise dans les tourments de l’histoire., une famille déchirée par les horreurs de la guerre, l’innocence confrontée à un choix terrible… Bouleversant d’émotion, un roman porteur d’une magnifique leçon de vie et de tolérance. Garmisch, 1944. Elsie Schmidt, seize ans, traverse la guerre à l’abri dans la boulangerie de ses parents et sous la protection d’un officier nazi qui la courtise. Mais, quand un petit garçon juif frappe à sa porte, la suppliant de le cacher, la jeune fille doit choisir son camp… Soixante ans plus tard. A El Paso, près de la frontière mexicaine, la journaliste Reba Adams réalise un reportage sur la boulangerie tenue par Elsie. Peu à peu, elle comprend que la vieille dame a beaucoup plus à révéler qu’elle ne veut bien le dire. Comment la jeune Allemande est-elle arrivée au Texas ? Quels drames elle et les siens ont-ils traversés ? Qui a pu être sauvé ?

« Un dilemme passionnant, un roman déchirant à dévorer d’une traite. »ELLE

« Un bijou de roman, aussi beau que déchirant, écrit juste comme je les aime : le passé qui revient hanter le présent, des héroïnes attachantes, une fin lumineuse pleine d’espoir. »Tatiana de Rosnay

 Mon avis : Le vrai page-turner féminin… Sur fond de guerre en Allemagne. Les habitants font ce qu’il faut pour survivre, certains croient en Hitler et en la grandeur de l’Allemagne ou font semblant d’y croire, d’autres font selon leur cœur et leur conscience, en secret et dans la peur.
Au XXIème siècle, ce ne sont pas les juifs qui sont chassés quand ils tentent de quitter l’Allemagne mais les chicanos quand ils essaient de venir en Amérique pour avoir une vie meilleure..
Un roman feministe ; les femmes ont la vedette . Il y a les fortes et les faibles, la solidarité, la peur d’aimer, de se lancer et la question : carrière ou amour ? Le poids des non-dits, des secrets, des mensonges… et pour être heureux.. il faut s’accepter tel qu’on est et accepter les autres tels qu’ils sont.
Jolie histoire avec des personnages attachants sur fond de pâtisserie… A la fin les recettes : je retiens celle du crumble épicé… qui doit être dans mes compétences…

 Extraits:

Tant que le monde tournera, les hommes continueront à se réveiller affamés le matin.

Elle ne reconnut pas les battements de son cœur, comme si quelqu’un d’autre s’était introduit en elle pour marteler cérémonieusement, alors que le reste de son corps gisait inerte et froid.

C’est une ville frontalière, ça, c’est sûr, un endroit de transit, de passage, mais certains y restent pour de bon. Coincés entre là où ils étaient et là où ils se rendaient. Et après quelques années, on ne se souvient plus de sa destination, de toute façon. Alors, on s’installe.

Ce n’est pas parce que vous êtes née quelque part que vous êtes chez vous,

C’était comme se rappeler le goût d’un fruit qu’on aurait vu seulement en peinture, mais jamais mangé.

Ça faisait du bien de faire comme si le monde était merveilleux ; avaler les peurs, engloutir les souvenirs, baisser la garde et profiter, ne serait-ce que l’espace de quelques heures.

La tristesse l’avait frappée de plein fouet ce soir-là, la rongeant de l’intérieur.

Le mensonge semblait pourtant la voie la plus simple vers la réinvention

Elle avait espéré qu’en parlant d’amour elle échapperait à ses démons. Comme ce ne fut pas le cas, elle se mit à se demander si l’amour suffisait.

Les gens se languissent souvent de choses qui n’existent pas, des choses qui ont été, mais ne sont plus.

Dans l’obscurité, la vapeur de la bouilloire s’éleva tel un fantôme en colère.

Être nazi est un positionnement politique, pas une ethnie. Le fait que je sois allemande ne fait pas de moi une nazie.

Il avait compris qu’on pouvait influencer son prochain par le discours bien plus que par n’importe quelle autre force.

Plus il vieillissait, plus il avait l’impression que tout le monde rajeunissait autour de lui.

Il voyait la vie en noir et blanc, et elle avait toujours trouvé cela rassurant. Qu’il parte explorer les différentes teintes de gris la dérangeait.

— Ce n’est qu’une tempête, l’avait-il rassurée.
— Oui, mais ça me rappelle qu’elles peuvent encore éclater.

  Baisse la tête, fais ce que tu as à faire, ne pose pas de questions et tu seras récompensé au bout du compte

les marques sur nos vies sont comme des notes de musique sur une page : elles chantent une chanson.

la vérité peut être une chose incroyablement difficile à saisir. Elle est embrouillée par le temps et l’humanité, et par la façon dont chacun vit sa propre expérience.

Elle en avait assez de faire semblant de croire ce qu’elle ne croyait pas et d’être ce qu’elle n’était pas.

Sors la tête de l’eau. Souviens-toi de ce que je t’ai dit : lève la tête, ma belle, ou tu vas rater l’arc-en-ciel !

on ne peut pas forcer quelqu’un à voir notre vérité

c’est ma tête qui mentait à mon cœur

Nous portons tous nos propres secrets. Certains sont plus à leur place enterrés avec nous dans la tombe. Ils ne font aucun bien aux vivants.

Elle avait appris que le passé était une mosaïque floue faite de bon et de mauvais. Il fallait admettre sa part dans les deux et s’en souvenir. Si on essayait d’oublier, de fuir ses peurs, ses regrets et ses fautes, ils finissaient par vous retrouver et vous consumer

Di Fulvio, Luca «Le gang des rêves» (2016)

Editions Slatkine et Cie (02/06/2016) – 720 pages (premier tome d’une trilogie)

Résumé : – Manhattan, 1909 : Cetta et son fils, renommé Christmas par les fonctionnaires d’Ellis Island, s’élancent dans le rêve américain, fuyant la misère de leur Italie natale…

– New Jersey – Manhattan. 1922 : Ruth, treize ans, fait le mur avec le jardinier pour s’émanciper des mœurs bourgeoises de sa famille…

– Manhattan, 1922 : Les Diamond Dogs, le Gang de Christmas a désormais un nom…

Ce gros roman qui se lit d’un trait nous a bouleversé par son écriture aussi efficace qu’éprouvante. Le style de Di Fulvio ne prend pas le temps de se chausser pour courir mais tous ses personnages prennent corps, même, et surtout, les personnages secondaires. Réflexion sur la violence faite aux femmes, sur l’identité malheureuse, le racisme et l’incommunicabilité sociale, ce roman noir, étouffant dégage une violence animale et rédemptrice : chacun s’y bat pour conserver son intégrité et, dans la boue, le sang, la pitié, garder l’illusion de la pureté.

Mon avis : 720 pages. 3 jours. Vous me croyez si je vous dis que je n’ai pas lâché le livre (ou presque ?) En le lisant j’avais l’impression d’être au cinéma… de voir l’histoire se dérouler sous mes yeux. Direction le pays de l’espoir, là où tout est possible (enfin où tout était possible au XXème siècle… espérons que ce sera toujours le cas en 2017…) Palpitant, émouvant, attachant… Merci Loup et CatW de m’avoir conseillé cette fresque que j’ai adorée !

Poussons ensemble les portes du fameux « Rêve américain » si cher à tous ceux qui ont quitté l’Europe pour l’Amérique dans les années 20… « Je ne suis pas Italien, je suis Américain » … Point de départ L’Italie, direction l’Amérique : arrivée Lower East Side … visite de Brooklyn… de Manhattan, de Harlem… de la Californie…

Faisons connaissance des immigrés juifs, italiens, polonais… des blancs, des presque blancs, des « nègres ». Explorons le monde de la rue, les beaux quartiers. Le monde de la création aussi : le théâtre, la radio, le cinéma…

Confrontation du monde du cœur et de celui de l’argent. Des pauvres qui agissent spontanément et des riches qui ne savent pas dire merci autrement qu’en payant. La pègre à tous les niveaux : la mafia… Les parrains sensibles et les durs de durs… Un peu comme dans la série « Les Sopranos » … Et l’importance des rencontres, des bonnes comme des mauvaises…

Et la peur… la peur intérieure et extérieure, le mur que l’on construit pour se protéger et au final nous isole. La peur du bonheur, la peur de la solitude. L’influence de l’argent et de la réussite…

Et une fois encore (c’est marrant de rapport à l’image dans beaucoup de livres que j’ai lus récemment) la photo qui révèle le fond des êtres… L’importance aussi des éléments ; les personnages sont renversés par des vagues, des ouragans, des tempêtes … de peur, de frissons, de vie quoi… Alors il ne faut pas hésiter : Plongez … Parfois vous aurez l’impression de couler, de vous noyer… de vous faire aspirer vers le bas… mais quand on touche le fond, on remonte et la lumière est encore plus belle quand on crève la surface… Faut juste y croire… Et y croire encore…

On passe de l’obscurité à la lumière, guidés par le vert émeraude des yeux et le blond soleil des cheveux…

Extraits :

Elle n’était pas attirée par lui mais s’enchantait de ce rire qui éclatait sans que nul n’en comprenne la raison, et qui venait violer, profaner l’atmosphère sinistre de la maison.

Et lorsqu’elle se leva du divan, elle avait dans le regard une douleur et une haine qu’elle avait pourtant cru trop profondément ensevelies pour jamais pouvoir être exhumées

Cetta n’aurait jamais imaginé qu’il puisse exister autant de peuples ni de langues. Elle n’aurait jamais cru que des hommes et des femmes puissent être si petits et d’autres si grands, ni avoir tant de couleurs d’yeux et de cheveux différentes. Elle n’avait pas idée que des gens puissent être si forts ou si faibles, si naïfs ou si fourbes, si riches ou si pauvres – et être tous mélangés. Comme dans la tour de Babel dont le curé parlait à la messe, au village.

Elle l’avait effacé par sa seule volonté, par sa seule pensée: le passé n’existait plus.

«Ne me compare jamais plus à un mort! lança-t-il d’une voix menaçante. Ça porte malheur!»

un monde intérieur qui la tenait éloignée de tout – qui ne la protégeait pas, mais la tenait éloignée.

Les explications ne l’intéressaient pas. Les choses étaient ce qu’elles étaient. Et pourtant, rien ni personne ne pourrait la soumettre. Cetta, tout simplement, ne leur appartenait pas. Elle n’appartenait à personne.

Ils avaient tous des faces de rats, même ceux qui étaient grands et forts. Parce qu’ils venaient des égouts et vivaient dans les égouts.

Mais il adorait menacer les gens. C’était comme tirer avec un pistolet. Mais au lieu de voir le sang jaillir d’une blessure, on le voyait injecter les yeux.

Or, l’amour, ça enflammait, ça consumait, ça faisait devenir beau mais laid aussi. L’amour changeait les gens, ce n’était pas une fable. La vie n’était pas une fable.

Il les entendait parler du ciel et du soleil de leur pays natal, qu’ils avaient fui sans pouvoir s’en débarrasser et gardaient accroché à leurs épaules comme un parasite ou une malédiction;

Quand il est arrivé ici, il n’avait rien. Il a rencontré une femme qui n’avait rien non plus, ils se sont mariés et ils ont continué à n’avoir rien ensemble. Puis je suis né et, pour la première fois, ils ont eu un truc.

Oui, c’était vraiment un autre monde. Et pourtant, c’était aussi le même. Rempli de gens qui n’y arrivaient pas.

Quand on devient adulte, on trouve que tout est moche?»

Certaines questions n’appelaient pas de réponses, parce que la réponse serait aussi pénible que la question.

Le hasard, c’est un coup de pied dans le cul que la vie te donne pour te faire avancer. Le hasard, dans le monde des adultes, c’est une possibilité qu’il ne faut pas gâcher.

«Je ne veux pas vivre comme un malade pour mourir en bonne santé!»

Elle n’avait pas réussi à verser la moindre larme. C’était comme si, en un instant, son corps tout entier s’était transformé en glace.

«Tu sais ce que c’est, l’amour? fit-elle. C’est réussir à voir ce que personne d’autre ne peut voir. Et laisser voir ce que tu ne voudrais faire voir à personne d’autre.»

«L’amour des jeunes, c’est comme un orage d’été, soupira-t-elle d’un ton las. En un instant, l’eau sèche au soleil, et bientôt on ne sait même plus qu’il a plu.»

Un voyou. Et il deviendrait un assassin. Parce que, quand on pense que sa propre vie ne vaut rien, quand on n’a pas de respect pour soi-même, les autres finissent par compter pour du beurre.

Il était passé d’une jeunesse insouciante à une jeunesse désespérée, sans que ni l’une ni l’autre ne laisse de trace en lui.

il comprit qu’il était comme tous les garçons des rues: sans avenir, sans rêves. Seulement plein de rage.

Et il retrouva brusquement ses propres rêves, comme s’ils n’étaient jamais morts mais avaient simplement été mis de côté

Il n’y avait rien, en Californie, qui ne contienne un peu de jaune. Le jaune de l’or que les chercheurs de pépites avaient trouvé, le jaune du soleil qui chauffait le moindre recoin, ou encore le jaune clair, presque blanc, des plages qui faisaient face à l’océan.

Dans l’obscurité de la chambre noire, les sujets photographiés apparaissaient sur le papier comme de nébuleux fantômes.

Pour le moment, je me contente de pleurer.
Mais pleurer ainsi, c’est une libération, tu sais! Pouvoir pleurer toutes les larmes de mon corps, sans les arrêter, sans qu’elles soient prisonnières de ma glace intérieure et sans craindre que ma vie, à son tour, ne rompe toutes ses digues.

Pardonne-moi d’avoir été incapable de grandir et d’être simplement devenue vieille.

Notre rêve doit commencer à rapporter, sinon…
— Sinon, c’est qu’un rêve.

les Indiens ont peut-être raison lorsqu’ils disent que les photos volent l’âme.

À force de poursuivre ses rêves orgueilleux d’accomplissement, il s’était perdu en route.

Avoir peur, c’est pas être lâche. Mais mentir, si!

Il n’y a qu’un crétin qui n’aurait pas peur d’escalader une tour avec une trompette et une épée en bois accrochées à la ceinture!

Tu es un ouragan. Et pour ta gouverne, sache qu’un ouragan, c’est pire qu’une simple catastrophe!

Or, en ce moment, l’Amérique réclame quelque chose de différent. Elle veut du sang, de la vie, des héros négatifs… parce que tout a aussi un côté sombre. L’important c’est qu’à la fin, la lumière triomphe. Vous, dans vos histoires, vous évoquez à la fois la lumière et l’obscurité.

Pour le moment, ce n’est qu’un morceau de papier blanc. Rien d’autre. Mais sur cette page, toi tu peux inscrire tes mots. Et tes mots vont faire naître un personnage. Un homme, une femme, un enfant… Tu vas attribuer un destin à ce personnage. Gloire, tragédie, succès ou défaite.

La première lettre d’un mot. La première lettre d’une phrase. La première lettre d’un destin, d’une vie qui ne dépendrait plus uniquement de lui.

Il n’y avait plus ni questions ni explications. Ce qui avait pu se produire auparavant, le passé, les pensées et les inquiétudes, tout ne semblait qu’un dessin d’enfant sur la plage, effacé en un instant par la réalité impétueuse des vagues de l’océan. Et c’était eux, l’océan. Sans début et sans fin.

elle se sentit submergée par un incontrôlable et périlleux sentiment de bonheur. Voilà ce qui la terrorisait, la suffoquait et lui coupait le souffle. L’écrasait, l’envahissait et la déchirait. La détruisait. Elle était ravagée par une tempête, un fleuve en crue.

Ses yeux se noyèrent de pleurs devant ce bonheur plus grand qu’elle, plus grand que son cœur et que son âme.

Parce qu’elle n’était pas née pour le bonheur, se dit-elle. Parce que le bonheur ressemblait de plus en plus à la violence. Ni l’un ni l’autre n’avaient de limites. Ni l’un ni l’autre n’avaient de périmètre, de clôture. Ils ne pouvaient survivre en captivité. Tous deux étaient sauvages. Des bêtes féroces.

On aurait dit que, tout à coup, le monde lui paraissait une affaire sérieuse, et que le succès et l’argent, au lieu d’accroître sa hardiesse, l’avaient rendu plus prudent. Comme si, maintenant qu’il avait quelque chose à perdre, il n’avait plus le courage de prendre des risques.

On aurait dit que quelque chose en lui s’était tu. Ou que le monde autour de lui s’était tu. À moins qu’il n’ait élevé un mur entre le monde et lui. Comme s’il avait endossé une cuirasse qui l’aurait incroyablement endurci.

Or, dans le silence de sa solitude, elle vivait tout un tumulte de souvenirs et de sensations, anciennes et nouvelles.

 

 

Kasischke, Laura « Esprit d’hiver » (2013)

Résumé : Réveillée tard le matin de Noël, Holly se voit assaillie par un sentiment d’angoisse inexplicable. Rien n’est plus comme avant. Le blizzard s’est levé, les invités se décommandent pour le déjeuner traditionnel. Holly se retrouve seule avec sa fille Tatiana, habituellement affectueuse, mais dont le comportement se révèle de plus en plus étrange et inquiétant…
Mon Avis : C’est le premier livre que je lis de cet auteur et je ne le regrette pas bien que j’ai refermé le livre avec une impression de malaise et du mal à respirer. Angoissant… Un huis clos étouffant. Un jour de Noel, ou tout devrait être amour et joie et qui se transforme en tensions et affrontement larvé. Deux femmes, une mère et sa fille se retrouvent seules, bloquées par une tempête de neige. Le mari est parti chercher des invités, il est retenu à l’extérieur, les convives ne peuvent pas venir, et la préparation de la fête et l’attente du retour du mari se chargent de tensions, de non-dits, de reproches, d’incompréhension.  Aucune échappatoire, aucune aide à attendre de l’extérieur. Suspense psychologique. Le mari est parti chercher des invités, il est retenu à l’extérieur, les convives ne peuvent pas venir, et la préparation de la fête et l’attente du retour du mari se chargent de tensions, de non-dits, de reproches, d’incompréhension. Le passé ressurgit, se dévoile… La jeune adolescente a été adoptée mais sait-on vraiment qui elle est ? Un questionnement inquiétant et dramatique, des interrogations, des certitudes qui s’effritent, des impressions qui se confirment, des souvenirs refoulés qui remontent … la problématique de l’adoption : une qui culpabilise dès son réveil, un matin de Noel..  D’abord pour une raison toute simple.. Elle se réveille tard et rien n’est prêt pour l’arrivée des convives.. puis la culpabilité s’intensifie… Elle est passée à côté de sa vie de poétesse, elle n’est pas arrivée préparée à l’orphelinat, elle n’a pas compris sa fille… et plus les heures passent, plus la fille et la mère s’éloignent… peur irrationnelle, suspense, démons intérieurs, incompréhension, le tout dans une ambiance à la limite de l’irréel..

Extraits :

«Mon Dieu, cette pensée était pourtant comme un poème – un secret, une vérité, juste hors de portée. Holly allait avoir besoin de temps pour arracher d’elle cette pensée et l’examiner à la lumière, mais elle était en elle, qu’elle en ait eu ou pas conscience avant ce moment. Comme un poème aspirant à être écrit. Une vérité insistant pour être reconnue. »

«Elle imagina vomir cette chose hors d’elle, comme vomir un cygne – une créature au long cou entortillé nichant dans sa gorge à elle –, s’étrangler avec ses plumes et tous les calamus décharnés »

«Tatiana. Cela signifiait reine des fées en russe. »

«…avant de la voir ou de la sentir ou de l’entendre, elle l’aima – comme s’il existait un organe et une partie de son cerveau qui auraient été l’œil ou le nez ou l’oreille de l’amour »

«Nous n’avons pas Internet à la maison parce que mes parents ne veulent pas que j’y aie accès. » Quelle sorte de message ce comportement transmettait-il donc ? Que le monde extérieur était choquant ? Qu’il fallait protéger son enfant plutôt que lui fournir les outils pour se défendre ? »

«Elle avait désiré, elle avait eu besoin de le noter parce que c’était le début de quelque chose qu’elle devait comprendre, ou exprimer, ou déterrer, ou affronter, pourtant elle n’avait pas trouvé deux secondes à elle pour prendre un stylo et être seule afin d’écrire »

«…S’échapper de son corps. Que le corps était une manière de cage. Que le moi, l’âme, ne vivait pas en cage. Que ne pas avoir de cage était le but, atteint dans la mort »

«Tout était secret. Le pays tout entier était un secret, et la Sibérie en était, en son centre, le vaste et blanc secret »

«L’âme était la chose cachée à l’intérieur de la chose et qui en faisait ce qu’elle était. On ne pouvait être, disons, un vrai perroquet sans une âme de perroquet. »

«Un livre, par exemple, avait son âme dans le creux entre les deux pages du milieu. C’était typique des choses pliables. Comme les papillons qui avaient l’âme là où leurs deux ailes se rejoignaient. »

«M. Inconnu m’appelle tous les jours sur mon portable. M. Inconnu essaie de me contacter depuis que l’identification d’appel a été inventée. Parfois je reçois même des appels de Mme Numéro masqué »

«Elle ne savait se servir que de la moitié des fonctions de ce téléphone. C’était comme le cerveau, les spécialistes affirmaient qu’un être humain n’utilisait environ que dix pour cent de ce qui était disponible dans son crâne. Steve Jobs, à l’image de Dieu, lui avait offert tellement plus de fonctionnalités qu’elle ne serait jamais capable de maîtriser. »

«C’était comme de serrer contre soi un mannequin, sauf que Tatiana sentait l’huile d’arbre à thé et les agrumes et les champs emplis de fleurs mystérieuses – des fleurs qui avaient été cultivées dans des usines et trafiquées jusqu’à ce que leurs senteurs soient conformes à l’idée du parfum de la fleur parfaite développée par quelque inventeur. »

«Combien de débuts avait-elle griffonnés ces dix-huit dernières années, et combien de ces débuts n’avaient mené à rien d’autre que la frustration et une mauvaise humeur qui durait des jours ? Des centaines de débuts, ne menant à rien »

«À présent, une main posée sur la baie vitrée, elle regardait l’espace entre ses doigts chauds se remplir de brume contre la vitre froide. C’était comme ce paysage au dehors. Le bassin aux oiseaux en forme d’ange était une impression, pas une silhouette, et le reste n’était qu’effacement »

«C’était une enfant purement américaine. Elle s’attendait à ce que tout se passe bien, parce que tout s’était toujours bien passé. Comme il était merveilleux de côtoyer un être humain aussi serein ! »

«À présent, derrière la baie vitrée, la neige ressemblait davantage à un mur statique, à quelque chose qui montait du sol, qu’à quelque chose qui tombait du ciel. À présent, soit le vent ne soufflait plus – et les lourds flocons flottaient simplement, dans toute leur densité –, soit les flocons étaient si nombreux qu’ils se remplaçaient les uns les autres plus vite que l’œil ne pouvait le détecter »

«Une larme unique glissa sur la joue de Tatiana. La lumière vive du blizzard se répandant à travers la baie vitrée la transforma en argent, si bien qu’on aurait dit une goutte de mercure »

«La photo donnait la scène exactement pour ce qu’elle était – quelque chose de léger et de violent à la fois, un instant passant à toute allure, tout en étant complètement figé à jamais »

«Rilke n’aurait peut-être pas pensé ainsi («Si mes démons devaient me quitter, je crains que mes anges ne prennent à leur tour leur envol ») »

« Les flocons dont il était constitué ne possédaient plus l’individualité dont on faisait toujours toute une histoire. Ils s’étaient plutôt regroupés par solidarité. Ils se fichaient de revendiquer une distinction personnelle. Ils pouvaient tous être différents les uns des autres, mais ils se ressemblaient bien trop pour être différenciés. On n’aurait jamais pu les trier, ou leur attribuer de nom. Ensemble, ils formaient une porte, et ils s’étaient refermés »

«Personne ne naît sans héritage. Comment avait-elle pu croire, pendant toutes ces années, qu’il en était autrement ? »

«les gènes sont le destin. Que le passé réside en soi. Qu’à moins de le trancher ou de se le faire amputer par opération chirurgicale, il vous suit jusqu’au jour de votre mort. »

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