Alameddine, Rabih « Les vies de papier» (2016)

Alameddine, Rabih « Les vies de papier» (2016)

Auteur : Rabih Alameddine est peintre et romancier. Né à Amman en Jordanie de parents libanais, il partage aujourd’hui son temps entre San Francisco et Beyrouth.

Les Vies de papier (titre original en anglais : An Unnecessary Woman) est un roman de l’écrivain libano-américain Rabih Alameddine paru originellement en 2014 chez Grove Press et en français le 25 août 2016 aux éditions Les Escales. Finaliste du National Book Award en 2014 , et du National Book Critics Circle Award 2015  dans sa version originale, lauréat du California Book Award 2015,   le roman traduit en française reçoit le 25 octobre 2016 le prix Femina étranger. Son précédent roman, Hakawati, avait paru en France en 2009 (Flammarion).

Editions Les Escales – aout 2016 – 329 pages –  / Editions 10/18 –  août 2017- 360 pages –

Résumé : Aaliya Saleh, 72 ans, les cheveux bleus, a toujours refusé les carcans imposés par la société libanaise. A l’ombre des murs anciens de son appartement, elle s’apprête pour son rituel préféré. Chaque année, le 1er janvier, après avoir allumé deux bougies pour Walter Benjamin, cette femme irrévérencieuse et un brin obsessionnelle commence à traduire en arabe l’une des œuvres de ses romanciers préférés : Kafka, Pessoa ou Nabokov.
A la fois refuge et « plaisir aveugle », la littérature est l’air qu’elle respire, celui qui la fait vibrer comme cet opus de Chopin qu’elle ne cesse d’écouter. C’est entourée de livres, de cartons remplis de papiers, de feuilles volantes de ses traductions qu’Aaliya se sent vivante. Cheminant dans les rues, Aaliya se souvient ; de l’odeur de sa librairie, des conversations avec son amie Hannah, de ses lectures à la lueur de la bougie tandis que la guerre faisait rage, de la ville en feu, de l’imprévisibilité de Beyrouth.
Roman éblouissant à l’érudition joueuse, célébrant la beauté et la détresse de Beyrouth, Les Vies de papier est une véritable déclaration d’amour à la littérature.

Mon avis :  Prix Fémina étranger. J’applaudis des deux mains le choix du jury. L’Histoire d’une femme Aaliya, solitaire, amoureuse des mots et de sa ville, Beyrouth. Reflet de la condition féminine en terre libanaise sur fond de chevelure blanche aux reflets bleus… Avec le sourire et les larmes au coin des yeux et des lèvres, de l’humour, le monde merveilleux de la bonne littérature. A conseiller à toutes celles et ceux qui aiment lire – et traduire – pour la beauté des mots (pas ceux qui lisent les polars pour savoir qui est l’assassin…) Un  personnage doux-tendre-amer qui va maintenant me tenir compagnie car je suis certaine de ne pas l’oublier. Une femme qui préfère être seule que mal accompagnée qui nous raconte sa vie, ses rêves, son Beyrouth … Ce qui me fait penser à cette expression que l’on emploie parfois « C’est Beyrouth » … cette ville dévastée, détruite… alors que c’était avant une ville magique et opulente où il faisait bon vivre… Et Aaliya, debout au milieu des décombres de sa vie, de sa ville… Une femme instruite, libre dans sa tête. Hommage aux livres, à la littérature, aux auteurs, aux traducteurs… Des citations d’écrivains incontournables. Au crépuscule de sa vie, le passé s’invite, les souvenirs remontent. Roman hommage à la femme libre, à la condition féminine au Liban. Qui traite de la vie des femmes, du mariage, des rapports familiaux, de la façon dont sont traitées les femmes seules, des réflexions sur le vieillissement…

Une réflexion sur l’importance des livres qui permettent de s’évader et de continuer à vivre. Mais attention : le livre n’est pas triste… il est beau, nostalgique à ces heures… et des pointes d’humour qui amènent un sourire aux lèvres. Une société où les femmes sont présentes, s’entraident… même si parfois elles empiètent un peu trop à son gout sur le territoire et dans le monde clos qu’Aaliya a construit pour elle. Le titre original du livre est très révélateur « une femme inutile » ; elle se considère comme étant de trop… Elle s’est réfugiée dans l’écrit … mais est-elle superfétatoire ? Je ne le pense pas…

Je sens que je vais ressortir tout plein de livres de ma bibliothèque suite à cette lecture… ces livres lus il y a des années qui remontent… Tolstoï, Yourcenar, Camus, Stendhal, Tchekhov, Pessoa (et peut-être surtout lui) … qui risque fort de devenir « livre de chevet » : je pense lister tous les auteurs /livres qu’Aaliya cotoie dans son livre 😉 .  Mais n’ayez pas peur… C’est un roman avec des citations mais pas un récit dans lequel on vous jette l’érudition à la figure….

Si vous cherchez un livre d’action… ce livre n’est pas pour vous… Mais si vous aimez les arts, les livres, la musique des notes, des mots et des lieux, si vous aimez les gens, les histoires de vie… Un récit en nuances, en émotions… qui à bien des moments a fait revivre ma Maman …

Très beau moment de lecture … un livre qui aurait pu durer encore des pages et des pages…

 

Extraits : ( je n’ai pas recopié le livre quoique ….)

Je commence cette histoire par une réflexion mal éclairée. Une des deux ampoules de la salle de bain a rendu l’âme.

La littérature est mon bac à sable. J’y joue, j’y construis mes forts et mes châteaux, j’y passe un temps merveilleux. C’est le monde à l’extérieur de mon bac à sable qui me pose problème.

Je me suis adaptée avec docilité, quoique de manière non conventionnelle, au monde visible, afin de pouvoir me retirer sans grands désagréments dans mon monde intérieur de livres. Pour filer cette métaphore sableuse, si la littérature est mon bac à sable, alors le monde réel est mon sablier – un sablier qui s’écoule grain par grain. La littérature m’apporte la vie, et la vie me tue.

Enfin, la vie tue tout le monde.

Parmi les nombreuses définitions du progrès, « ennemi des arbres » et « tueur d’oiseaux » me semblent les plus pertinentes.

Il n’y a pas plus conformiste que celui qui affiche son individualisme.

Nous partagions le même espace, mais plus la prévenance, la compassion ni la camaraderie. Nous étions comme un couple marié.

On dit que le rire est ce qui, en dernier recours, unit.

L’acte amoureux, comme l’art, peut perturber une âme, peut concasser un cœur au mortier.

La mémoire choisit de conserver ce que le désir ne peut espérer prolonger.

J’ai atteint l’âge où la vie est devenue une série de défaites acceptées – l’âge et la défaite, frères de sang fidèles jusqu’à la fin.

Sans électricité, la nuit est nuit de nouveau, et non pas l’imitation de pacotille qui se fait passer pour la nuit dans les villes modernes. Sans électricité, la nuit est une fois encore le monde profond de l’obscurité, le mystère que nous redoutons.
L’obscurité visible.

Dans ma ville, le soleil multiplie ses effets sur la myriade de fenêtres et de vitres en reflets bigarrés qui font que chaque matin est unique.

[…] son fameux rire effrayant, une crépitante exhalation de fausset qui gonfle et fait onduler son cou allongé comme le soufflet d’un boulanger, un rire débridé et contagieux […]

Non seulement on s’habitue à la peur, mais on la trouve plus supportable au bout d’un moment, on la met à distance, on l’absorbe.

Ma mère, d’une fragilité alarmante, tout en noir, est toute voûtée, on la dirait tout droit sortie du Pèlerinage de San Isidro de Goya.

Ma mère est à l’article de la mort depuis maintenant un certain temps, cependant elle s’obstine à ce que cet article reste en l’occurrence tout à fait indéfini.

Je préfère les conversations lentes où les mots sont comptés comme des perles, les conversations aux pauses multiples, les pauses remplaçant les mots.

Alors que les Libanais étaient ivres de sang, toi, tu étais livre de sang.

Aucune voiture ne ralentira pour me laisser traverser – cela ne s’est encore jamais produit, cela ne se produira jamais. Je me faufile entre les véhicules, je danse la disco beyrouthine pour atteindre l’autre côté.

Comme tout le monde, je veux des explications. En d’autres termes, je crée des explications lorsqu’il n’en existe pas.

Quand je lis un livre, je fais de mon mieux, pas toujours avec succès, pour laisser le mur s’effriter un peu, la barricade qui me sépare du livre. J’essaye d’être impliquée.

Dans Le Livre de l’intranquillité, Pessoa écrit : « La seule attitude digne d’un homme supérieur, c’est de persister tenacement dans une activité qu’il sait inutile, respecter une discipline qu’il sait stérile et s’en tenir à des normes de pensée philosophique et métaphysique, dont l’importance lui apparaît totalement nulle»

Tout en parlant au téléphone, je me suis mise à reconstruire ce château de carte que j’appelle mon ego.

Je me suis glissée dans l’art pour échapper à la vie. Je me suis enfuie en littérature.

Je peux comprendre Marguerite Duras, bien que n’étant pas française et n’ayant jamais été follement amoureuse d’un Asiatique. Je peux vivre dans la peau d’Alice Munro. Mais je ne peux pas comprendre ma propre mère.

Je ne souhaite pas penser à ma vie. Je veux me perdre dans celle de quelqu’un d’autre.

Je tourne les pages sans me presser, à un rythme mesuré, à la cadence d’un métronome nonchalant. Je me perds dans les territoires langoureux du livre.

Le papier a vieilli, s’est gondolé, usé et décoloré, ou non, pas décoloré, mais disons plutôt qu’il est devenu multicolore – le vieillissement enfante de nouvelles couleurs, des variantes de jaunes et d’orange foncé dans ce cas, les couleurs d’un feu qui se meurt.

Lire ses journaux d’enfance, c’est comme déchiffrer d’antiques papyrus.

Ma mère n’a pas attendu le grand âge pour atteindre son apogée. Elle commença à survoler en cercles le sommet de l’Everest du narcissisme à un âge assez jeune […]

Nulle nostalgie fait autant souffrir que la nostalgie des choses qui n’ont jamais existé.

« Mon isolement m’a façonné à son image et à sa ressemblance. » Pessoa a dit cela. Il a également écrit : « La solitude me désespère ; la compagnie des autres me pèse. »

Je suis un être humain qui fonctionne. Dans l’ensemble.
Histoire que nous ne vous moquiez pas trop de moi, le « dans l’ensemble » ci-dessus porte sur « fonctionne » et non pas sur « être humain »

Tout Beyrouthin d’un certain âge a appris qu’en sortant de chez lui pour une promenade il n’est jamais certain qu’il rentrera à la maison, non seulement parce que quelque chose peut lui arriver personnellement mais parce qu’il est possible que sa maison ait cessé d’exister.

Quand je suis au musée, mon présent est assailli, mon passé récent oublié ;

Nulle nostalgie n’est vécue avec autant d’intensité que la nostalgie de ce qui n’a pas eu lieu.

Des larmes sculptent deux sillons sur chaque joue. La terreur rampe de la poitrine aux membres ; j’ai peur parce que j’ai l’impression de me décomposer et je ne sais pas du tout pourquoi. Le chagrin fond sur mon cœur tel un rapace.

Pessoa, plus connaisseur que Flaubert en matière d’aliénation, a écrit : « Plus redoutables que n’importe quelles murailles, j’ai planté des grilles d’une hauteur immense à l’entour du jardin de mon être, de telle sorte que, tout en voyant parfaitement les autres, je les exclus encore plus parfaitement et les maintiens dans leur statut d’étrangers. »

J’aime les hommes et les femmes qui ne trouvent pas leur place dans la culture dominante, ou, comme Álvaro de Campos les appelle, les étrangers ici comme partout, accidentés de la vie et de l’âme. J’aime les outsiders, les fantômes errant dans les couloirs envahis de toiles d’araignées du château hanté où la vie doit être vécue.

En philosophie, je fus pendant longtemps une tourneuse de pages avant de devenir une lectrice. J’ai erré à la surface avant d’atteindre à l’essence.

Elle s’était dissoute dans mes souvenirs. Elle était devenue un dissouvenir.

J’ai beau connaître les personnages d’un roman en tant que collection de scènes également, en tant que phrases accumulées dans ma tête, j’ai le sentiment de les connaître mieux que ma mère. Je remplis les blancs avec les personnages littéraires plus facilement qu’avec des gens qui existent vraiment, ou peut-être est-ce que je fais plus d’effort.

Doit-on tenir la promesse faite à une personne inconsciente ?

Construire, c’est imprimer une marque humaine à un paysage, et les Beyrouthins ont imprimé leur marque sur leur ville comme une meute de chiens enragés. Le cancer virulent que nous appelons béton s’est répandu dans toute la capitale, dévorant toute surface vivante.

Lorsque je tombe sur un jardin ces temps-ci, je fleuris intérieurement.

J’aime ce quartier populaire. Les bâtiments de la rue sont architecturalement contigus et homogènes – pas de monstruosités modernes. Ils ne sont pas esthétiquement beaux – des couleurs fades, ayant dépassé la date de péremption – mais, comme ils dégagent quelque chose d’organique et de cohérent, ce secteur de la ville ressemble à quelque chose.

Mon âme est humide rien que d’entendre la pluie.

Toi, jadis si bien élevée, où sont passées tes bonnes manières ?
— Elles ont vieilli, répond Fadia. Elles ont vieilli, pour que je reste jeune.

Il existe deux sortes de gens en ce monde : ceux qui veulent être désirés et ceux qui veulent tellement être désirés qu’ils font semblant de ne pas s’en soucier.

 

(livre choisi pour le « challenge j’ai lu 2018 » ) : Un livre traitant d’une librairie ou d’une bibliothèque

 

 

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