{"id":11369,"date":"2020-08-03T10:23:59","date_gmt":"2020-08-03T08:23:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=11369"},"modified":"2022-07-19T18:50:36","modified_gmt":"2022-07-19T16:50:36","slug":"murakami-haruki-la-fin-des-temps-1992","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=11369","title":{"rendered":"Murakami, Haruki \u00abLa fin des temps\u00bb (1992)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur<\/strong>\u00a0: N\u00e9 \u00e0 Kyoto en 1949 et \u00e9lev\u00e9 \u00e0 Kobe, Haruki Murakami a \u00e9tudi\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre et le cin\u00e9ma, puis a dirig\u00e9 un club de jazz, avant d\u2019enseigner dans diverses universit\u00e9s aux \u00c9tats-Unis. En 1995, suite au tremblement de terre de Kobe et \u00e0 l\u2019attentat du m\u00e9tro de Tokyo, il d\u00e9cide de rentrer au Japon.<br \/>\nOnt d\u00e9j\u00e0 paru aux \u00c9ditions du Seuil\u00a0: \u00c9coute le chant du vent &#8211; Flipper, 1973 &#8211; La Course au mouton sauvage &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=11369\">La Fin des temps<\/a> <\/span>(1992) &#8211;<br \/>\nchez Belfond\u00a0<em>Au sud de la fronti\u00e8re, \u00e0 l\u2019ouest du soleil<\/em>\u00a0(2002), Les Amants du Spoutnik (2003),\u00a0<em>Kafka sur le rivage<\/em>\u00a0(2006),\u00a0<em>Le Passage de la nuit<\/em>\u00a0(2007), La Ballade de l\u2019impossible (2007 ; 2011), L\u2019\u00e9l\u00e9phant s\u2019\u00e9vapore (2008), Saules aveugles, femme endormie (2008), Autoportrait de l\u2019auteur en coureur de fond (2009), Sommeil (2010),\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=7974\">la trilogie 1Q84<\/a><\/span>\u00a0(2011 et 2012), Chroniques de l\u2019oiseau \u00e0 ressort (2012), Les Attaques de la boulangerie (2012), Underground (2013), L\u2019Incolore Tsukuru Tazaki et ses ann\u00e9es de p\u00e8lerinage (2014),\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=8951\">L\u2019\u00c9trange Biblioth\u00e8que<\/a> <\/span>(2015), \u00c9coute le chant du vent suivi de Flipper, 1973 (2016), le recueil de nouvelles Des hommes sans femmes (2017) et Birthday Girl (2017), Le meurtre du Commandeur (tome 1 : Une id\u00e9e apparait \u2013 Tome 2 : la m\u00e9taphore se d\u00e9place) en 2018. &#8211;\u00a0Abandonner un chat (2022), Premi\u00e8re personne du singulier (2022)<\/p>\n<p>Tous les livres de Murakami sont repris chez 10\/18.<\/p>\n<p>Plusieurs fois pressenti pour le Nobel de litt\u00e9rature, Haruki Murakami a re\u00e7u le prestigieux Yomiuri Literary Prize, le prix Kafka 2006, le prix de J\u00e9rusalem de la libert\u00e9 de l\u2019individu dans la soci\u00e9t\u00e9 en 2009, le grand prix de la Catalogne 2011 et le prix Hans Christian Andersen en 2016.<\/p>\n<p>N\u00e9 au Japon en 1949 et ayant s\u00e9journ\u00e9 un long moment en Europe et aux Etats-Unis, Haruki Murakami s\u2019inspire de la culture occidentale et japonaise pour donner vie \u00e0 des oeuvres passionnantes et surr\u00e9alistes. D\u00e9couvrez 1Q84, le best-seller \u00e9nigmatique et surprenant en trois tomes aimant faire r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 1984, l\u2019ouvrage culte de George Orwell. Accompagnez les deux personnages principaux, Aomam\u00e9 et Tengo au lien aussi myst\u00e9rieux que puissant, dans une aventure oscillant entre monde contemporain et univers parall\u00e8le \u00e9trange et onirique. Mariage de pens\u00e9e bouddhiste et de critique sociale ing\u00e9nieuse et finement amen\u00e9e, ce conte moderne \u00e0 l\u2019incroyable suspense est qualifi\u00e9 par nos lecteurs comme inattendu, \u00e9blouissant et captivant.<\/p>\n<p>Seuil \u2013 24.09.2009 \u2013 560 pages \/ Points Poche \u2013 06.2001- 628 pages<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: Tokyo, dans le laboratoire souterrain d&rsquo;un immeuble tr\u00e8s prot\u00e9g\u00e9, un homme doit brouiller un programme informatique \u00e0 la demande du vieux savant qui l&rsquo;a invent\u00e9. Ce travail, a priori banal, le pr\u00e9cipite dans des profondeurs hant\u00e9es de \u00a0\u00bb t\u00e9n\u00e9brides \u00a0\u00bb et de nervis. Ce qui n&rsquo;entame pas son app\u00e9tit d&rsquo;amours, de cuisine, l&rsquo;alcool et de musique. Dans une ville fortifi\u00e9e, sans affect, sans plaisir et sans larme, un homme, s\u00e9par\u00e9 de son ombre, doit lire des r\u00eaves dans des cr\u00e2nes de licorne. Entre ce \u00a0\u00bb Pays des merveilles sans merci \u00a0\u00bb et ce lieu de la \u00a0\u00bb Fin du monde \u00ab\u00a0, si antinomiques, circulent des pens\u00e9es fugaces, des objets tangibles qui semblent t\u00e9moigner &#8211; sans certitude &#8211; que r\u00e9alit\u00e9s et r\u00eaves de ces deux espaces-temps cohabitent, que l&rsquo;un et l&rsquo;autre homme pourraient ne faire qu&rsquo;un. Au-del\u00e0 du frottement de ces deux univers, La Fin des temps &#8211; qui a re\u00e7u le prix Tanizaki &#8211; est une immersion dans le monde personnel de Murakami, amateur de vieux films am\u00e9ricains, de litt\u00e9rature europ\u00e9enne, de musique anglo-saxonne, de petits plats de tous les pays, narrateur inspir\u00e9, cocasse et po\u00e9tique d&rsquo;un quotidien tr\u00e8s ordinaire et de son ailleurs. Un monde litt\u00e9raire irr\u00e9sistible.<\/p>\n<p>Le narrateur, un informaticien de tr\u00e8s haut niveau, qui effectue des missions sp\u00e9ciales, apporte un jour sa collaboration \u00e0 un vieux savant dont le laboratoire se situe dans les sous-sols obscurs d&rsquo;un immeuble. D\u00e8s lors, il est entra\u00een\u00e9 dans une aventure terrifiante. Parall\u00e8lement \u00e0 ce Hard-boiled wonderland, interviennent en alternance les chapitres de La Fin des temps : le narrateur se trouve prisonnier d&rsquo;une ville onirique, peupl\u00e9e de licornes au pelage dor\u00e9. Les deux intrigues se rejoindront finalement. De m\u00eame que son personnage flirte avec d&rsquo;anodines jeunes filles, Haruki Murakami courtise ici le mythe &#8211; ce qui nous vaut une fable d&rsquo;une prenante \u00e9tranget\u00e9.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>D\u2019un c\u00f4t\u00e9 il y a un savant, une petite grosse toute de rose v\u00eatue, un informaticien programmeur, une biblioth\u00e9caire, un monde souterrain, tr\u00e8s noir, le monde des t\u00e9n\u00e8bres, oppressant, confin\u00e9\u2026 En surface, une civilisation terrestre qui se bat pour \u00e9chapper \u00e0 la puissance du royaume souterrain des t\u00e9n\u00e9brides.<\/p>\n<p>De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9\u2026 un monde du blanc, de l\u2019hiver, des licornes\u2026. Le monde o\u00f9 d\u00e9barque le liseur de r\u00eaves, qui lit dans les cr\u00e2nes des licornes mortes qui sont conserv\u00e9s dans une biblioth\u00e8que et qui lui sont pr\u00e9sent\u00e9s jour apr\u00e8s jour par une biblioth\u00e8que sans souvenirs qui lui est attach\u00e9e .. D\u00e8s son arriv\u00e9e, le liseur est s\u00e9par\u00e9 de son ombre, qui est un personnage \u00e0 part enti\u00e8re. La mort de l\u2019ombre signifierait la mort du c\u0153ur\u2026 Tous les deux souhaitent se rejoindre et fuir de ce monde clos. Le paysage ext\u00e9rieur est blanc, glac\u00e9\u2026 Il est d\u00e9limit\u00e9 par une for\u00eat dans laquelle il ne faut pas s\u2019aventurer. Le liseur, sur la demande de son ombre, va faire tout ce qui est en son pouvoir pour tracer le plan du territoire dans lequel ils sont enferm\u00e9s. Un monde o\u00f9 l\u2019eau appelle les gens\u2026 ou les licornes paissent tranquillement et meurent de la m\u00eame mani\u00e8re.<\/p>\n<p>Un roman onirique, donc bien \u00e9videmment il fait la part belle aux r\u00eaves\u00a0! Un roman sur le sens de la vie. Comme dans les autres romans de Murakami, il y a l\u2019omnipr\u00e9sence des livres et des biblioth\u00e8ques.<br \/>\nUne fois encore sous le charme de cette litt\u00e9rature \u00e0 la lisi\u00e8re des mondes. La vie r\u00e9elle, la vie r\u00eav\u00e9e, l\u2019importance des souvenirs, de la m\u00e9moire, de l\u2019amour et des sentiments.<br \/>\nL\u2019inconfort des \u00e9motions et la facilit\u00e9 d\u2019un monde sans \u00e9motions et d\u00e9nu\u00e9 d\u2019amour, une vie d\u2019immortalit\u00e9, st\u00e9rile et factuelle\u2026 Est-il plus important de vibrer dans la vie \u2013 quitte \u00e0 souffrir &#8211; ou faut-il se contenter de survivre en toute s\u00e9curit\u00e9 en se pr\u00e9servant de tout ce qui pourrait nous faire mal, mais au prix de renoncer \u00e0 ce qui peut nous enchanter, nous faire ressentir des \u00e9motions ? A vous de savoir\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>La civilisation moderne peut se trouver confront\u00e9e \u00e0 des situations critiques, en fonction de l\u2019utilisation b\u00e9n\u00e9fique ou abusive qu\u2019elle fait de la science. Pour ma part, je suis convaincu que la science doit exister pour elle-m\u00eame.<\/p>\n<p>Les biblioth\u00e8ques ont bien chang\u00e9. L\u2019\u00e9poque des cartes de pr\u00eat fix\u00e9es au dos du livre dans une pochette plastique n\u2019est plus qu\u2019un r\u00eave. Quand j\u2019\u00e9tais m\u00f4me, j\u2019adorais regarder les listes de dates marqu\u00e9es au tampon sur les cartes de pr\u00eat.<\/p>\n<p>La licorne vue par les Occidentaux est f\u00e9roce et agressive. Ben oui, ils disent trois pieds, \u00e7a fait donc une corne de presque un m\u00e8tre. D\u2019apr\u00e8s L\u00e9onard de Vinci, il n\u2019y a qu\u2019une fa\u00e7on de capturer la licorne, c\u2019est d\u2019utiliser son extr\u00eame concupiscence. Si on place une jeune vierge devant une licorne m\u00e2le, l\u2019animal \u00e9prouve un tel d\u00e9sir charnel qu\u2019il en oublie d\u2019attaquer et pose la t\u00eate sur les genoux de la jeune fille, ce qui permet de le capturer. Je pense que tu comprends le sens de la \u00ab\u00a0corne\u00a0\u00bb ici\u00a0?<br \/>\n\u2014\u00a0Je crois que oui.<br \/>\n\u2014\u00a0Compar\u00e9e \u00e0 cela, la licorne chinoise est un animal sacr\u00e9 et de bon augure. Avec le dragon, le ph\u00e9nix et la tortue, c\u2019est l\u2019un des quatre animaux de bon augure, et elle se situe au premier rang des trois cent soixante-cinq esp\u00e8ces d\u2019animaux diff\u00e9rents vivant sur terre. De caract\u00e8re extr\u00eamement doux, elle fait attention en marchant \u00e0 ne pas \u00e9craser f\u00fbt-ce la plus petite des cr\u00e9atures vivantes et va m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 \u00e9viter de manger de l\u2019herbe fra\u00eeche encore vivante, pour ne manger que des herbes s\u00e9ch\u00e9es. [\u2026] En Asie, elle est symbole de paix et de tranquillit\u00e9, et, en Occident, elle repr\u00e9sente l\u2019agressivit\u00e9 et la concupiscence. Mais l\u00e0 o\u00f9 la diff\u00e9rence s\u2019estompe, \u00e0 mon avis, c\u2019est que, dans un cas comme dans l\u2019autre, il s\u2019agit d\u2019un animal chim\u00e9rique, et c\u2019est justement parce qu\u2019elle est chim\u00e9rique qu\u2019on a pu lui attribuer ces diverses significations particuli\u00e8res.<\/p>\n<p>Un secret reste un secret uniquement parce que tr\u00e8s peu de gens sont au courant.<\/p>\n<p>Mais pourquoi avait-il fallu que j\u2019abandonne l\u2019ancien monde pour venir dans ce monde fini\u00a0? Je n\u2019arrivais \u00e0 me souvenir ni des d\u00e9tails, ni du sens, ni du but de ce voyage. Quelque chose, une force, m\u2019avait propuls\u00e9 dans ce monde-ci. Une force incoercible, irraisonn\u00e9e. C\u2019est \u00e0 cause d\u2019elle que j\u2019avais perdu mon ombre et ma m\u00e9moire, c\u2019est elle qui allait me faire perdre aussi mon c\u0153ur.<\/p>\n<p>\u2014 Je peux essayer de deviner ?<br \/>\n\u2014 Vas-y. L\u2019imagination, c\u2019est libre comme l\u2019oiseau, et vaste comme la mer. Personne ne peut l\u2019arr\u00eater.<\/p>\n<p>Que tous les \u00e9l\u00e9ments du destin soient d\u00e9j\u00e0 d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e2ge de quinze ans, \u00e7a fait vraiment mal au c\u0153ur, m\u00eame pour quelqu\u2019un d\u2019ext\u00e9rieur \u00e0 l\u2019histoire. C\u2019est comme de s\u2019enfermer soi-m\u00eame dans une prison aux barreaux in\u00e9branlables. Enferm\u00e9 dans un monde encercl\u00e9 de murailles, on avance inexorablement vers sa propre perte.<\/p>\n<p>Quand ton c\u0153ur aura disparu, tu n\u2019auras plus de sentiment de privation, ni de d\u00e9sespoir. L\u2019amour, n\u2019ayant pas de lieu o\u00f9 aller, dispara\u00eet lui aussi. Il ne reste que la vie. Une vie tranquille et discr\u00e8te. Tu l\u2019appr\u00e9cieras, et elle t\u2019appr\u00e9ciera aussi. Si c\u2019est cela que tu souhaites, cela t\u2019appartient d\u00e9j\u00e0. Personne ne peut te l\u2019enlever.<\/p>\n<p>Mon ombre a \u00e9t\u00e9 enterr\u00e9e avec ce qui me restait de c\u0153ur. Toi, tu dis que le c\u0153ur est comme le vent, mais est-ce que ce ne serait pas plut\u00f4t nous qui serions pareils au vent? Nous ne faisons que passer, sans penser \u00e0 rien.<\/p>\n<p>Moi aussi, je trouve le c\u0153ur imparfait, dis-je, mais il nous laisse des traces que nous pouvons suivre \u00e0 nouveau. Comme on suit des traces de pas dans la neige.<br \/>\n\u2014 Et o\u00f9 m\u00e8nent donc ces pas ?<br \/>\n\u2014 \u00c0 soi-m\u00eame, r\u00e9pondis-je. C\u2019est cela le c\u0153ur. Sans le c\u0153ur, on ne peut arriver nulle part.<\/p>\n<p>Quand les gens essaient d\u2019accomplir quelque chose, ils pensent tout naturellement \u00e0 trois points : qu\u2019est-ce que j\u2019ai men\u00e9 \u00e0 bien jusqu\u2019\u00e0 maintenant ? Dans quelle position est-ce que je me trouve actuellement ? Qu\u2019est-ce qui me reste \u00e0 faire \u00e0 partir de maintenant ? Si on enl\u00e8ve \u00e0 quelqu\u2019un les r\u00e9ponses \u00e0 ces trois points essentiels, il ne reste plus que la peur, le manque de confiance en soi, et un sentiment d\u2019extr\u00eame fatigue. Telle \u00e9tait exactement la situation o\u00f9 je me trouvais en ce moment. Le probl\u00e8me ne r\u00e9sidait pas tellement dans des difficult\u00e9s techniques, la question \u00e9tait plut\u00f4t : jusqu\u2019\u00e0 quel point est-ce que je vais pouvoir me contr\u00f4ler ?<\/p>\n<p>Inconsciemment, je cherchai plusieurs fois le ciel du regard en marchant. Dans l\u2019obscurit\u00e9, un homme l\u00e8ve tout naturellement la t\u00eate pour essayer de voir la lumi\u00e8re des \u00e9toiles ou de la Lune.<\/p>\n<p>Mais, bien entendu, il n\u2019y avait ni Lune ni \u00e9toiles au-dessus de ma t\u00eate. Au contraire, des t\u00e9n\u00e8bres de plus en plus \u00e9paisses pesaient sur moi, dans ce lieu \u00e0 l\u2019atmosph\u00e8re \u00e9touffante, sans un souffle de vent. Tout ce qui m\u2019entourait me paraissait plus pesant encore qu\u2019auparavant. Mon existence m\u00eame me paraissait plus lourde \u00e0 porter.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u00e0 le point g\u00eanant de la recherche en physiologie du cerveau\u00a0: nous ne pouvons pas conduire d\u2019exp\u00e9riences sur des animaux comme dans les autres domaines de la physiologie. Pourquoi\u00a0? Parce que le cerveau du singe ne dispose pas des fonctions complexes du cerveau humain, comme la r\u00e9action aux souvenirs, ou aux couches profondes de la conscience.<\/p>\n<p>Dans la mesure o\u00f9 un \u00eatre vit, il fait un certain nombre d\u2019exp\u00e9riences, et ces exp\u00e9riences s\u2019accumulent en lui, \u00e0 chaque minute, \u00e0 chaque seconde. Dire \u00e0 un homme d\u2019arr\u00eater cela, c\u2019est lui dire de mourir. \u00c0 ce moment-l\u00e0, je fis une hypoth\u00e8se : et si on arr\u00eatait la bo\u00eete noire d\u2019un \u00eatre, qui change d\u2019instant en instant, en un point donn\u00e9 ? Si elle devait se modifier ensuite, elle pourrait le faire. Mais, \u00e0 part cela, la bo\u00eete noire telle qu\u2019elle aurait \u00e9t\u00e9 \u00e0 un instant donn\u00e9 serait bel et bien arr\u00eat\u00e9e, et sur un simple appel on pourrait alors la faire ressortir sous cette forme \u00e0 volont\u00e9. Quelque chose comme une cong\u00e9lation instantan\u00e9e.<\/p>\n<p>Le cerveau n\u2019est pas un grille-pain, ni une machine \u00e0 laver. Les programmes ne sont pas marqu\u00e9s dessus, et on ne voit pas les boutons.<\/p>\n<p>Les \u00eatres d\u00e9pourvus de c\u0153ur ne sont que des fant\u00f4mes qui marchent. Quel sens cela a-t-il de poss\u00e9der quelque chose comme \u00e7a ? La vie \u00e9ternelle, c\u2019est vraiment \u00e7a que tu veux, toi aussi tu veux devenir un fant\u00f4me comme eux ?<\/p>\n<p>Tu peux me dire quel sens elle a, cette perfection ? Une perfection qu\u2019on ne pr\u00e9serve qu\u2019en faisant porter tout le poids aux faibles, aux impuissants ?<\/p>\n<p>Les poches du manteau symbolisant ma vie \u00e9taient pleines des trous de la destin\u00e9e, et aucune aiguille, aucun fil ne pouvait plus les raccommoder. En ce sens, si quelqu\u2019un avait brusquement pass\u00e9 la t\u00eate par ma fen\u00eatre pour me crier\u00a0: \u00ab\u00a0Ta vie n\u2019est qu\u2019un z\u00e9ro\u00a0!\u00a0\u00bb, je n\u2019aurais pas eu grand-chose \u00e0 lui opposer.<\/p>\n<p>Pourtant, si j\u2019avais pu recommencer ma vie, aucun doute, j\u2019aurais men\u00e9 exactement la m\u00eame. Parce que ma vie\u00a0\u2013 cette vie faite d\u2019une succession de pertes\u00a0\u2013 c\u2019\u00e9tait moi-m\u00eame. Je n\u2019avais pas d\u2019autre chemin pour devenir moi-m\u00eame. M\u00eame s\u2019il fallait pour cela abandonner toutes sortes de gens et que toutes sortes de gens m\u2019abandonnent, m\u00eame si je devais effacer ou limiter les beaux sentiments, les caract\u00e8res sublimes et les r\u00eaves, moi, je ne pouvais pas devenir autre chose que moi-m\u00eame.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait \u00e7a, moi-m\u00eame. Ce \u00ab\u00a0moi-m\u00eame\u00a0\u00bb n\u2019allait nulle part. \u00ab\u00a0Moi-m\u00eame\u00a0\u00bb \u00e9tait toujours l\u00e0 et attendait seulement que je revienne \u00e0 lui.<\/p>\n<p>Fallait-il appeler cela le d\u00e9sespoir\u00a0?<br \/>\nJe n\u2019en savais rien. C\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre du d\u00e9sespoir. Tourgueniev aurait peut-\u00eatre appel\u00e9 \u00e7a la d\u00e9sillusion, Dosto\u00efevski l\u2019aurait appel\u00e9 l\u2019enfer, et Somerset Maugham la r\u00e9alit\u00e9. Mais, quel que soit le nom qu\u2019on lui donne, c\u2019\u00e9tait \u00ab\u00a0Moi-m\u00eame\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Croire \u00e0 quelque chose, quoi que ce soit, c\u2019est une des fonctions du c\u0153ur. Tu comprends ? Admettons que tu croies \u00e0 quelque chose. Tu trahiras peut-\u00eatre cette foi, mais, si tu la trahis, le d\u00e9sespoir surviendra ensuite. C\u2019est cela le mouvement du c\u0153ur.<\/p>\n<p>Tu sais, en Occident, les escargots ont une signification mythique. La coquille repr\u00e9sente le monde des t\u00e9n\u00e8bres, et l\u2019escargot qui sort de sa coquille symbolise l\u2019arriv\u00e9e de la lumi\u00e8re. C\u2019est pour \u00e7a que, quand les gens voient un escargot, d\u2019instinct ils tapent sur la coquille pour le faire sortir.<\/p>\n<p>M\u00eame avec tous les efforts du monde, on ne peut d\u00e9chiffrer enti\u00e8rement un c\u0153ur humain dans tous ses recoins. Son c\u0153ur se trouvait l\u00e0, sans aucun doute, et je pouvais le sentir. Que demander de plus\u00a0?<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur\u00a0: N\u00e9 \u00e0 Kyoto en 1949 et \u00e9lev\u00e9 \u00e0 Kobe, Haruki Murakami a \u00e9tudi\u00e9 le th\u00e9\u00e2tre et le cin\u00e9ma, puis a dirig\u00e9 un club de jazz, avant d\u2019enseigner dans diverses universit\u00e9s aux \u00c9tats-Unis. 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