{"id":1170,"date":"2014-10-08T10:25:05","date_gmt":"2014-10-08T09:25:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1170"},"modified":"2025-09-18T10:26:15","modified_gmt":"2025-09-18T08:26:15","slug":"salvayre-lydie-pas-pleurer-rl2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1170","title":{"rendered":"Salvayre, Lydie &#8211; Pas pleurer (08.2014)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur\u00a0<\/strong>: N\u00e9e en 1946 d\u2019un p\u00e8re Andalou et d\u2019une m\u00e8re catalane, r\u00e9fugi\u00e9s en France en f\u00e9vrier 1939, Lydie Salvayre passe son enfance \u00e0 Auterive, pr\u00e8s de Toulouse.<\/p>\n<p>Apr\u00e8s une Licence de Lettres modernes \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Toulouse, elle fait ses \u00e9tudes de m\u00e9decine \u00e0 la Facult\u00e9 de M\u00e9decine de Toulouse, puis son internat en Psychiatrie. Elle devient p\u00e9dopsychiatre, et est M\u00e9decin Directeur du CMPP de Bagnolet pendant 15 ans. Lydie Salvayre est l\u2019auteur d\u2019une vingtaine de livres traduits dans de nombreux pays et dont certains ont fait l\u2019objet d\u2019adaptations th\u00e9\u00e2trales.<\/p>\n<p><b>Publications<\/b> : \u00ab\u00a0La D\u00e9claration\u00a0\u00bb (1990) est salu\u00e9e par le Prix Herm\u00e8s du premier roman. En 1991 elle publie \u00ab\u00a0La vie commune\u00a0\u00bb, en 1993 \u00ab\u00a0la m\u00e9daille\u00a0\u00bb, en 1995 \u00ab\u00a0la puissance des mouches\u00a0\u00bb,<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>\u00ab\u00a0La Compagnie des spectres\u00a0\u00bb (1997) re\u00e7oit le prix Novembre (aujourd\u2019hui prix D\u00e9cembre), en 1997 \u00ab\u00a0Quelques conseils aux \u00e9l\u00e8ves huissiers\u00a0\u00bb, en 1999 \u00ab\u00a0La conf\u00e9rence de Cintegabelle\u00a0\u00bb, en 2000 \u00ab\u00a0 les belles \u00e2mes\u00a0\u00bb, en 2001 \u00ab\u00a0le vif du vivant\u00a0\u00bb, en 2002 \u00abEt que les vers mangent le b\u0153uf mort\u00a0\u00bb et \u00ab\u00a0Contre\u00a0\u00bb, en 2003 \u00ab\u00a0Passage \u00e0 l\u2019ennemie\u00a0\u00bb, en 2005 \u00ab\u00a0La M\u00e9thode Mila\u00a0\u00bb, en 2006 \u00ab\u00a0Dis pas \u00e7a\u00a0\u00bb,<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>en 2007 \u00ab\u00a0Portrait de l\u2019\u00e9crivain en animal domestique\u00a0\u00bb, en 2008 \u00ab\u00a0Petit trait\u00e9 d\u2019\u00e9ducation lubrique\u00a0\u00bb, en 2009 \u00a0\u00ab\u00a0BW\u00a0\u00bb(le prix Fran\u00e7ois-Billetdoux), en 2011 \u00ab\u00a0Hymne\u00a0\u00bb, en 2013 \u00ab\u00a0Sept femmes\u00a0\u00bb, en 2014 <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1170\">Pas pleurer<\/a><\/span> (r\u00e9compens\u00e9 par le prix Goncourt 2014), en 2017, elle publie \u00ab<a href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5369\"><span style=\"color: #0000ff;\">Tout homme est une nuit<\/span><\/a>\u00bb, en 2019 \u00ab<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=11316\">Marcher jusqu&rsquo;au soir<\/a><\/span>\u00bb, en 2021 \u00ab\u00a0R\u00eaver debout\u00a0\u00bb, en 2023 \u00ab\u00a0Irr\u00e9futable essai de successologie\u00a0\u00bb, en 2024 \u00abDepuis toujours nous aimons les dimanches\u00a0\u00bb, \u00abL\u2019honneur des chiens\u00a0\u00bb, \u00a0\u00ab\u00a0Lydie Salvayre &#8211; \u00c9crire entre deux langues (Collectif)\u00a0\u00bb, en 2025 \u00ab<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Salvayre, Lydie \u00ab\u00a0Autoportrait \u00e0 l\u2019encre noire\u00a0\u00bb (RL2025) 224 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=22902\">Autoportrait \u00e0 l\u2019encre noire<\/a><\/span>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: Deux voix entrelac\u00e9es. Celle, r\u00e9volt\u00e9e, de Georges Bernanos, t\u00e9moin direct de la guerre civile espagnole, qui d\u00e9nonce la terreur exerc\u00e9e par les nationaux avec la b\u00e9n\u00e9diction de l\u2019\u00c9glise catholique contre les \u00ab mauvais pauvres \u00bb. Son pamphlet, Les Grands Cimeti\u00e8res sous la lune, fera bient\u00f4t scandale. Celle, roborative, de Montse, m\u00e8re de la narratrice et \u00ab mauvaise pauvre \u00bb, qui, soixante-quinze ans apr\u00e8s les \u00e9v\u00e9nements, a tout gomm\u00e9 de sa m\u00e9moire, hormis les jours radieux de l\u2019insurrection libertaire par laquelle s\u2019ouvrit la guerre de 36 dans certaines r\u00e9gions d\u2019Espagne, jours que l\u2019adolescente qu\u2019elle \u00e9tait v\u00e9cut avec candeur et all\u00e9gresse dans son village de haute Catalogne. Deux paroles, deux visions qui r\u00e9sonnent \u00e9trangement avec notre pr\u00e9sent, comme enchant\u00e9es par l\u2019art romanesque de Lydie Salvayre, entre violence et l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, entre brutalit\u00e9 et finesse, port\u00e9es par une prose tant\u00f4t impeccable, tant\u00f4t joyeusement malmen\u00e9e.<\/p>\n<p><strong>Analyse et\u00a0 avis\u00a0(\u00e9tay\u00e9 par l\u2019\u00e9coute d\u2019une interview de l\u2019auteure)<\/strong> :<\/p>\n<p>Lydie Salveyre, 66 ans, se souvient qu\u2019elle est fille d\u2019un couple de r\u00e9fugi\u00e9es espagnols contraints \u00e0 l\u2019exil. Elle est m\u00e9decin psychiatre.<\/p>\n<p>Elle nous propose ici un r\u00e9cit familial, entre le romanesque et le cocasse, sur fond de guerre d\u2019Espagne. C\u2019est un hommage \u00e0 sa m\u00e8re. Dans ce r\u00e9cit des voix se croisent. Sa m\u00e8re \u00ab\u00a0Montse\u00a0\u00bb est r\u00e9fugi\u00e9e dans le Sud de la France. Elle nous raconte les ann\u00e9es 36-37. En parall\u00e8le, le r\u00e9cit de l\u2019\u00e9crivain fran\u00e7ais de droite, Georges Bernanos qui s\u00e9journe en Espagne en 36 et qui est effar\u00e9 par les massacres et le r\u00f4le de l\u2019Eglise. (\u00ab\u00a0Les grands cimeti\u00e8res sous la lune\u00a0\u00bb). Lydie Salveyre m\u00eale l\u2019humour aux \u00e9v\u00e9nements les plus tragiques\u00a0: par le style de son \u00e9criture, par le r\u00e9cit de sa m\u00e8re, dans un fran\u00e7ais bien \u00e0 elle. Comme le dit l\u2019auteur, sa m\u00e8re raconte l\u2019ann\u00e9e de ses 15 ans en Espagne en \u00ab\u00a0fragnol\u00a0\u00bb. Elle m\u00e9lange les deux langues, combine les expressions idiomatiques \u00ab\u00a0tomb\u00e9e \u00e0 pic nomm\u00e9\u00a0\u00bb, r\u00e9invente une langue orale. La fa\u00e7on de s\u2019exprimer fait sourire mais sous le sourire, le tragique de la situation est tr\u00e8s pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re, nonag\u00e9naire, se souvient de l\u2019\u00e9t\u00e9 36 et ce qui est bouleversant est que c\u2019est le seul souvenir qu\u2019il lui reste. Pour elle ce fut un temps ou tout lui semblait possible..<\/p>\n<p>Le roman est un roman mais aussi un livre \u00ab\u00a0politique\u00a0\u00bb tant par le sujet trait\u00e9 que par l\u2019importance donn\u00e9e \u00e0 la langue\u00a0; la langue de sa m\u00e8re nous \u00e9tant restitu\u00e9e par L.S. Montse arrive en France en f\u00e9vrier 39. Elle ne parle pas un mot de fran\u00e7ais. Elle va cr\u00e9er son propre langage, avec moultes barbarismes. Comme tous les enfants d\u2019immigr\u00e9s qui veulent s\u2019int\u00e9grer, L.S. aura honte de cette langue maltrait\u00e9e qui est pour elle le signe de la non appartenance \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9, raison pour laquelle l\u2019auteur fera tout pour parler mieux le fran\u00e7ais que les personnes dont c\u2019est la langue maternelle. Dans ce roman, L.S. rend hommage au langage de sa m\u00e8re\u00a0; elle retranscrit son fragnol, fait ainsi revivre par ses mots sa m\u00e8re, son charabia po\u00e9tique, dr\u00f4le, inventif. Elle rend justice \u00e0 sa m\u00e8re qui a pris la libert\u00e9 de se cr\u00e9er sa propre langue pour se rendre libre et vivante. Elle nous parle aussi de la souffrance de sa m\u00e8re de ne pas parler un bon fran\u00e7ais et de se sentir exclue du monde (comme elle ne se sentait pas int\u00e9gr\u00e9e dans la famille de son mari du fait de sa diff\u00e9rence de classe sociale) La langue de sa m\u00e8re est une langue \u00e0 elle. Ce n\u2019est pas un mal dire ou un bien dire (r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 C\u00e9line)\u00a0; c\u2019est un bien dire de l\u2019esprit. Ce livre pose la question de l\u2019int\u00e9gration. La langue est-elle menac\u00e9e ou vivifi\u00e9e par les mots \u00e9trangers\u00a0? Cet apport, ce vent d\u2019ailleurs, n\u2019est-il pas n\u00e9cessaire pour que la langue ne reste pas fig\u00e9e\u00a0? Ce fran\u00e7ais \u00ab\u00a0encombr\u00e9\u00a0\u00bb est \u00e9mouvant, il apporte la libert\u00e9 et la fa\u00e7on de l\u2019int\u00e9grer au r\u00e9cit transforme le \u00ab\u00a0mal parl\u00e9\u00a0\u00bb (raciste) en po\u00e9sie. Le simple fait de raconter et de se battre avec la langue d\u00e9note le courage de la m\u00e8re, qui sort de sa condition d\u2019immigr\u00e9e, se risque dans la langue, va \u00e0 la rencontre du fran\u00e7ais. Elle va s\u2019approprier des mots et des expressions qui lui plaisent, les arranger \u00e0 sa sauce et c\u2019est magnifique. D\u2019ailleurs par moment la langue prend le dessus sur le r\u00e9cit et certains morceaux du texte pourraient \u00eatre assimil\u00e9s \u00e0 une litt\u00e9rature de l\u2019immigration ce qui est tr\u00e8s peu fr\u00e9quent en France. Le p\u00e8re lui, comme bon nombre d\u2019immigr\u00e9s, parlera toujours espagnol et restera habitant dans l\u2019ile espagnole que l\u2019on pourrait nommer \u00ab\u00a0l\u2019Espagne en France\u00a0\u00bb et qui est l\u2019une des caract\u00e9ristiques de la non insertion. Pour en revenir \u00e0 la langue \u00ab\u00a0mixte\u00a0\u00bb, l\u2019auteur fait r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 la litt\u00e9rature de Patrick Chamoiseau et l\u2019int\u00e9gration du cr\u00e9ole dans la francophonie. Le poids politique de la langue dans l\u2019int\u00e9gration est bien pr\u00e9sent\u00a0; la langue \u00abdominante du pays\u00a0\u00bb \u00e9carte de facto tous ceux qui ne la maitrisent pas. Il faut un sacr\u00e9 courage pour oser s\u2019aventurer dans la langue, se l\u2019approprier, la faire sienne, comme l&rsquo;explorateur solitaire qui s&rsquo;aventure\u00a0en territoire \u00e9tranger.<\/p>\n<p>Hommage \u00e0 sa m\u00e8re donc et aussi \u00e0 Bernanos et \u00e0 son t\u00e9moignage, Bernanos qui disait que le grand p\u00e9ril \u00e9tait que les gens soient instrumentalis\u00e9s par la peur (rien n\u2019a chang\u00e9\u2026)<\/p>\n<p>Les souvenirs de sa m\u00e8re sont d\u00e9clench\u00e9s dans le livre par une sc\u00e8ne vue au t\u00e9l\u00e9journal ou Sarkozy apostrophe un syndicaliste. Cela fait ressurgir son pass\u00e9&#8230; Le syndicaliste pauvre qui ne se soumet pas au syst\u00e8me qui le d\u00e9truit et le maltraite et qui soudain se r\u00e9volte. A 15 ans, sa m\u00e8re va soudain d\u00e9couvrir la libert\u00e9, l\u2019amour aussi et vivre une r\u00e9volution \u00e0 la fois intime que collective.<\/p>\n<p>Le 20 janvier 1939, Sa m\u00e8re quitte son village, \u00e0 pied\u00a0; c\u2019est la fuite en direction de la France (la \u00ab\u00a0retirada\u00a0\u00bb)\u00a0; l\u2019auteur \u00e9voque mais ne s\u2019\u00e9ternise pas sur cet exil forc\u00e9, ce voyage dramatique vers un nouvel univers. Elle ne decrit pas le camp d\u2019Argel\u00e8s-sur-mer, pas plus qu\u2019elle se s\u2019\u00e9tend sur le camp d\u2019internement de Mauzac. On voit dans la guerre d\u2019Espagne la mont\u00e9e des nationalismes, du fanatisme religieux, la faiblesse de l\u2019Europe\u00a0; d\u2019ailleurs les Franquistes \u00e9taient les \u00ab\u00a0nacionales\u00a0\u00bb, et ils d\u00e9fendaient le culte de la x\u00e9nophobie, la d\u00e9fense de la nation pure de tout \u00e9tranger, la d\u00e9fiance envers tout ce qui est diff\u00e9rent.<\/p>\n<p>Le titre \u00ab\u00a0Pas pleurer\u00a0\u00bb a \u00e9t\u00e9 choisi par l\u2019auteur par respect pour l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit de sa m\u00e8re. Toujours aller de l\u2019avant, serrer les dents, prendre la vie \u00e0 bras le corps, ne pas se complaire dans le malheur, pas de pathos.<\/p>\n<p>Dans ce r\u00e9cit, le cot\u00e9 noir de Bernanos s\u2019oppose au c\u00f4t\u00e9 solaire de Montse\u00a0; et ces deux voix sont comme un pont jet\u00e9 entre la terre de naissance et la terre d\u2019accueil.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: Un livre magnifique, qui prend aux tripes, qui m&rsquo;a fait monter les larmes aux yeux plus d&rsquo;une fois alors que je souriais . Peut-\u00eatre me touche-t-il davantage du fait de mon origine espagnole\u00a0? Je ne sais pas.. A l\u2019heure o\u00f9 je poste cet avis, le livre est en lice pour le Goncourt et le Renaudot (dans la deuxi\u00e8me s\u00e9lection dans les deux cas ) \u2026 J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il sera couronn\u00e9.<\/p>\n<p><strong>\u00a0Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>Plus doucement pour l\u2019amour du ciel, implore ma m\u00e8re qui est une femme tr\u00e8s \u00e9clips\u00e9e<\/p>\n<p>La guerre, ma ch\u00e9rie, est tomb\u00e9e \u00e0 pic nomm\u00e9.<\/p>\n<p>On me dit qu\u2019elle avan\u00e7ait comme un bateau, tr\u00e8s droite et souple comme une<\/p>\n<p>Elle souffre de troubles de la m\u00e9moire, et tous les \u00e9v\u00e9nements qu\u2019elle a v\u00e9cus entre la guerre et aujourd\u2019hui, elle en a oubli\u00e9 \u00e0 tout jamais la trace. Mais elle garde absolument intacts les souvenirs de cet \u00e9t\u00e9\u00a036 o\u00f9 eut lieu l\u2019inimaginable, cet \u00e9t\u00e9\u00a036 pendant lequel, dit-elle, elle d\u00e9couvrit la vie, et qui fut sans aucun doute l\u2019unique aventure de son existence<\/p>\n<p>Ce soir, je l\u2019\u00e9coute encore remuer les cendres de sa jeunesse perdue<\/p>\n<p>Il d\u00e9couvre alors des mots si neufs et si audacieux qu\u2019ils transportent son \u00e2me de jeune homme. Des mots immenses, des mots ronflants, des mots br\u00fblants, des mots sublimes, les mots d\u2019un monde qui commence\u00a0: r\u00e9volution, libert\u00e9, fraternit\u00e9, communaut\u00e9s, ces mots qui, accentu\u00e9s en espagnol sur la derni\u00e8re syllabe, vous envoient imm\u00e9diatement leur poing dans la figure<\/p>\n<p>Montse sourit, et tout son \u00eatre acquiesce secr\u00e8tement aux mots que Jos\u00e9 sait mettre sur des choses muettes et qui lui ouvrent un monde inconnu et vaste comme une ville<\/p>\n<p>DESPOTIQUE est un terme que Jos\u00e9 a ramen\u00e9 de L\u00e9rima (avec toute une collection de mots en -ique et en -on), pour lequel il a une nette pr\u00e9dilection.<\/p>\n<p>Il faut que tu comprends qu\u2019\u00e0 cette \u00e9poque-l\u00e0, me dit ma m\u00e8re, les racontages remplacent la t\u00e9l\u00e9vision et que les villageois, dans leur app\u00e9tit romantique de disgr\u00e2ces et de drames, y trouvent mati\u00e8re \u00e0 r\u00eaves et \u00e0 inflammations.<\/p>\n<p>L\u2019Histoire ma ch\u00e9rie est faite de ces enfrontements, les plus cruels de tous et les plus infelices, et aucun des p\u00e8res du village n\u2019en est pr\u00e9munis\u00e9, pas plus le p\u00e8re de Diego que celui de Jos\u00e9, la justice immanente n\u2019ob\u00e9dissant pas aux d\u00e9crets de la justice des hommes (dit ma m\u00e8re dans un fran\u00e7ais sophistiqu\u00e9 autant qu\u2019\u00e9nigmatique)<\/p>\n<p>Il s\u2019est figur\u00e9, je suis le roi des cons\u00a0!, qu\u2019\u00eatre \u00e9tait plus qu\u2019avoir<\/p>\n<p>Elle qui s\u2019\u00e9tait tant \u00e9vertu\u00e9e, depuis son arriv\u00e9e en France, \u00e0 corriger son accent espagnol, \u00e0 parler un langage ch\u00e2ti\u00e9 et \u00e0 soigner sa mise pour \u00eatre toujours plus conforme \u00e0 ce qu\u2019elle pensait \u00eatre le mod\u00e8le fran\u00e7ais (se signalant par l\u00e0 m\u00eame, dans sa trop stricte conformit\u00e9, comme une \u00e9trang\u00e8re), elle envoie valser dans ses vieux jours les petites conventions, langagi\u00e8res et autres<\/p>\n<p>Schopenhauer d\u00e9clara en son temps que la v\u00e9role et le nationalisme \u00e9taient les deux maux de son si\u00e8cle, et que si l\u2019on avait depuis longtemps gu\u00e9ri du premier, le deuxi\u00e8me restait incurable.<\/p>\n<p>Que la vie a du go\u00fbt\u00a0! Elle entend, pour la premi\u00e8re fois de sa vie, des langues \u00e9trang\u00e8res, c\u2019est un plaisir de l\u2019\u00e2me.<\/p>\n<p>On peut donc tuer des hommes sans que leur mort occasionne le moindre sursaut de conscience, la moindre r\u00e9volte\u00a0? On peut donc tuer des hommes comme on le fait des rats\u00a0? Sans en \u00e9prouver le moindre remords\u00a0? Et s\u2019en flatter\u00a0? Mais dans quel \u00e9garement, dans quel d\u00e9lire faut-il avoir sombr\u00e9\u00a0pour qu\u2019une \u00ab\u00a0juste cause\u00a0\u00bb autorise de telles horreurs\u00a0?<\/p>\n<p>Le coup d\u2019\u00c9tat franquiste mit ainsi debout un peuple qui ignorait sa propre force.<\/p>\n<p>C\u2019est un Fran\u00e7ais, ma ch\u00e9rie. Il r\u00e9cite des versos qui hablent de la mer. Il est beau comme un dieu<\/p>\n<p>Elles r\u00eavent de l\u2019amour. Elles l\u2019invoquent, elles l\u2019appellent dans un tremblant espoir et toutes sortes d\u2019exclamations. Du reste, elles sont amoureuses. Seul leur manque l\u2019objet sur lequel fixer cet amour<\/p>\n<p>Mais parce que, pr\u00e9cis\u00e9ment, Jos\u00e9 est paysan, c\u2019est-\u00e0-dire rompu \u00e0 vaincre par le soc la terre aride, il sait bien que l\u2019esprit ne vainc pas la mati\u00e8re, surtout si celle-ci prend la forme d\u2019un fusil-mitrailleur MG34, il sait bien qu\u2019on ne peut pas lutter avec trois pierres et un id\u00e9al f\u00fbt-il sublime contre une arm\u00e9e surentra\u00een\u00e9e et pourvue de canons, panzers, bombardiers, chars d\u2019assaut, pi\u00e8ces d\u2019artillerie et autres engins hautement qualifi\u00e9s dans la liquidation d\u2019autrui<\/p>\n<p>Jos\u00e9 ne peut plus fermer les yeux devant la v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019il a tenue soigneusement \u00e9cart\u00e9e de son esprit et qui, soudain, gesticule, vocif\u00e8re, et violemment l\u2019apostrophe<\/p>\n<p>Un r\u00e9gime de Terreur, \u00e9crit-il, est \u00ab\u00a0un r\u00e9gime o\u00f9 le pouvoir juge licite et normal non seulement d\u2019aggraver d\u00e9mesur\u00e9ment le caract\u00e8re de certains d\u00e9lits dans le but de faire tomber les d\u00e9linquants sous le coup de la loi martiale (le geste du poing ferm\u00e9 puni de mort), mais encore d\u2019exterminer pr\u00e9ventivement les individus dangereux, c\u2019est-\u00e0-dire suspects de le devenir.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L\u2019un incarnait la po\u00e9sie du c\u0153ur, l\u2019autre la prose du r\u00e9el, dis-je, pouss\u00e9e par mon go\u00fbt immod\u00e9r\u00e9 des citations. Algo as\u00ed, dit ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>Rien de plus t\u00eatu, rien de plus tenace que l\u2019espoir, surtout s\u2019il est infond\u00e9, l\u2019espoir est un chiendent.<\/p>\n<p>si son id\u00e9e de la r\u00e9volution s\u2019\u00e9tait entach\u00e9e d\u2019une ombre dont la surface ne cessait de s\u2019\u00e9pandre (moi\u00a0: r\u00e9duite \u00e0 une peau de chagrin, ma m\u00e8re\u00a0: que cette expression est belle\u00a0!), quelque chose en lui, de son r\u00eave pass\u00e9, refusait de mourir.<\/p>\n<p>Montse l\u2019aima d\u00e8s la premi\u00e8re seconde, enti\u00e8rement, et pour toujours (pour les ignorants, cela s\u2019appelle l\u2019amour).<\/p>\n<p>Il lui redit des mots qu\u2019elle ne comprit pas, ou plut\u00f4t qu\u2019elle comprit mais autrement que par leur sens (pour les ignorants, cela s\u2019appelle la po\u00e9sie).<\/p>\n<p>Les jours pass\u00e8rent, les r\u00e8gles ne venaient pas, et Montse dut admettre qu\u2019elle \u00e9tait bel et bien embarazada, en espagnol le mot est plus parlant,<\/p>\n<p>langage carr\u00e9 qui l\u2019angoissait, elle n\u2019aurait su dire pourquoi, un langage o\u00f9 les mots efficacit\u00e9 et organisation sortaient de sa bouche comme d\u2019un pistolet<\/p>\n<p>un homme dont elle savait qu\u2019il lui \u00e9tait destin\u00e9 et qu\u2019elle aimait d\u2019un amour \u00e9gal au chagrin qui la d\u00e9vastait.<\/p>\n<p>Esp\u00e9rance morte. Hormis en r\u00eave<\/p>\n<p>D\u00e8s lors, il s\u2019isola dans une tour d\u2019orgueil, refusa de se m\u00ealer aux jeux de ceux qui l\u2019avaient mortifi\u00e9, pr\u00e9f\u00e9rant rester seul lors des r\u00e9cr\u00e9ations que risquer d\u2019\u00eatre malmen\u00e9 par le groupe, car il avait appris d\u00e8s sa plus tendre enfance, tendre n\u2019est pas le mot, d\u00e8s sa petite enfance, \u00e0 offrir le moins de prises possible aux chagrins et aux humiliations.<\/p>\n<p>tout en eux refl\u00e9tait la modestie de leur condition et l\u2019h\u00e9ritage d\u2019une pauvret\u00e9 transmise intacte depuis des si\u00e8cles.<\/p>\n<p>elle demeurait des heures perdue dans ses pens\u00e9es, si l\u2019on peut appeler pens\u00e9es ces id\u00e9es floues qui vous traversent l\u2019esprit comme des courants d\u2019air, ces images fugitives, ces lambeaux \u00e9pars, ces bribes qui ne laissent nulle trace.<\/p>\n<p>Un jour que ma m\u00e8re et moi regardions \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision Nadal jouer contre Federer et tirer convulsivement sur son short, ma m\u00e8re se mit \u00e0 inventorier en riant toutes les bizarreries de Diego, ses marottes tenaces, ses tics torturants, ses lubies \u00e9tranges, et au premier rang de ses lubies, sa lubie de la propret\u00e9, une lubie en tous points DESPOTIQUE, qui l\u2019amenait \u00e0 se d\u00e9sinfecter les mains vingt-cinq fois par jour, \u00e0 glisser un doigt maniaque sur son bureau pour y traquer la moindre poussi\u00e8re, \u00e0 changer de chemise chaque matin, ce qui \u00e0 l\u2019\u00e9poque relevait du trouble mental, et \u00e0 se laver les pieds chaque soir que Dieu fait, le r\u00e8glement d\u2019alors stipulant un lavage hebdomadaire, voire mensuel, l\u2019aversion devant les \u00e9l\u00e9ments aqueux \u00e9tant regard\u00e9e comme un signe ind\u00e9niable de virilit\u00e9, un hombre verdadero tiene los pies que huelen.<\/p>\n<p>Il y a quelque chose, disait-il, de mille fois pire que la f\u00e9rocit\u00e9 des brutes, c\u2019est la f\u00e9rocit\u00e9 des l\u00e2ches.<\/p>\n<p>Et il \u00e9crivit ceci\u00a0: \u00ab\u00a0Je ne me lasserai pas de r\u00e9p\u00e9ter que nous pourrons entreprendre un jour ou l\u2019autre l\u2019\u00e9puration des Fran\u00e7ais sur le mod\u00e8le de l\u2019\u00e9puration espagnole, b\u00e9nie par l\u2019\u00e9piscopat\u2026<\/p>\n<p>cet \u00e9t\u00e9 radieux que j\u2019ai mis en s\u00fbret\u00e9 dans ces lignes puisque les livres sont faits, aussi, pour cela. L\u2019\u00e9t\u00e9 radieux de ma m\u00e8re, l\u2019ann\u00e9e lugubre de Bernanos dont le souvenir resta plant\u00e9 dans sa m\u00e9moire comme un couteau \u00e0 ouvrir les yeux\u00a0: deux sc\u00e8nes d\u2019une m\u00eame histoire, deux exp\u00e9riences, deux visions qui depuis quelques mois sont entr\u00e9es dans mes nuits et mes jours, o\u00f9, lentement, elles infusent.<\/p>\n<p>De tous ses souvenirs, ma m\u00e8re aura donc conserv\u00e9 le plus beau, vif comme une blessure. Tous les autres (\u00e0 quelques exceptions, parmi lesquelles je compte ma naissance), effac\u00e9s. Tout le pesant fardeau des souvenirs, effac\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur\u00a0: N\u00e9e en 1946 d\u2019un p\u00e8re Andalou et d\u2019une m\u00e8re catalane, r\u00e9fugi\u00e9s en France en f\u00e9vrier 1939, Lydie Salvayre passe son enfance \u00e0 Auterive, pr\u00e8s de Toulouse. 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