{"id":1243,"date":"2014-10-28T14:06:45","date_gmt":"2014-10-28T13:06:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1243"},"modified":"2014-10-28T14:06:45","modified_gmt":"2014-10-28T13:06:45","slug":"mavrikakis-catherine-la-ballade-dali-baba-08-2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1243","title":{"rendered":"Mavrikakis, Catherine \u00ab\u00a0La ballade d&rsquo;Ali Baba\u00a0\u00bb (08.2014)"},"content":{"rendered":"<p><strong>L\u2019auteur<\/strong>\u00a0: Catherine Mavrikakis est n\u00e9e \u00e0 Chicago, en 1961, d&rsquo;une m\u00e8re fran\u00e7aise et d\u2019un p\u00e8re grec qui a grandi en Alg\u00e9rie. Son enfance se d\u00e9roule entre le Qu\u00e9bec, les \u00c9tats-Unis et la France. Elle choisit Montr\u00e9al pour suivre des \u00e9tudes de lettres et devenir professeur de litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Concordia pendant dix ans, puis \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Montr\u00e9al o\u00f9 elle enseigne toujours.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9 de l\u2019\u00e9diteur<\/strong>\u00a0: D\u00e9di\u00e9e \u00ab aux quarante voleurs \u00bb, <em>La Ballade d\u2019Ali Baba<\/em> est un hommage \u00e9bouriffant au p\u00e8re disparu. De Key West, o\u00f9 il conduit ses filles dans sa Buick Wildcat turquoise afin de saluer la naissance de l\u2019ann\u00e9e 1969, \u00e0 Kalamazoo, o\u00f9 il les d\u00e9pose pour une semaine et o\u00f9 il ne viendra jamais les r\u00e9cup\u00e9rer, en passant par Las Vegas o\u00f9 il pr\u00e9tend utiliser son a\u00een\u00e9e de dix ans, \u00c9rina, comme porte-bonheur pr\u00e8s des tables de jeu, Vassili Papadopoulos donne le change et veut \u00e9pater la galerie. De ce p\u00e8re fantasque et s\u00e9ducteur, qui tr\u00e8s t\u00f4t usa la patience de sa femme, et qu\u2019elle ne revit que sporadiquement apr\u00e8s le divorce de ses parents, \u00c9rina, la narratrice du roman, n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 dupe longtemps. Le premier saisissement pass\u00e9, c\u2019est \u00e0 peine si la sp\u00e9cialiste de Shakespeare qu\u2019elle est devenue s\u2019\u00e9tonne de le retrouver, vieillard fr\u00eale et v\u00eatu d\u2019un l\u00e9ger pardessus, dans les rues de Montr\u00e9al balay\u00e9es par une temp\u00eate de neige, alors qu\u2019il est mort neuf mois plus t\u00f4t\u2026 Sans avoir rien perdu de son aplomb, il lui explique doctement, lui qui a quitt\u00e9 l\u2019\u00e9cole \u00e0 quatorze ans, que son apparition lui permettra de comprendre enfin la phrase de Hamlet \u2013 \u00ab le temps est hors de ses gonds \u00bb \u2013, \u00e0 laquelle elle a consacr\u00e9 deux chapitres de sa th\u00e8se. \u00c9rina pressent qu\u2019il ne va pas s\u2019arr\u00eater l\u00e0. Catherine Mavrikakis tutoie les fant\u00f4mes et se joue de la chronologie dans cet \u00e9blouissant portrait d\u2019un homme dont l\u2019existence nous est donn\u00e9e par \u00e9clats, comme \u00e0 travers un kal\u00e9idoscope. \u00c0 Rhodes qu\u2019il quitta en 1939 avec sa famille, \u00e0 Alger o\u00f9, tr\u00e8s jeune, il dut gagner sa vie, \u00e0 New York o\u00f9 il vint en 1957 \u00ab faire l\u2019Am\u00e9ricain \u00bb : partout, il est terriblement pr\u00e9sent, et terriblement attachant<\/p>\n<p><strong>Analyse et avis (\u00e9tay\u00e9 par l\u2019\u00e9coute d\u2019une interview de l\u2019auteure)<\/strong> :<\/p>\n<p>L\u2019auteur, qu\u00e9b\u00e9coise de p\u00e8re grec et de m\u00e8re fran\u00e7aise, est professeur \u00e0 l\u2019Universit\u00e9 de Montr\u00e9al. C\u2019est le premier roman que je lis d\u2019elle et il semblerait que ce soit un livre \u00ab\u00a0lumineux\u00a0\u00bb par rapport \u00e0 ce qu\u2019elle \u00e9crit en g\u00e9n\u00e9ral. Elle nous fait ici entendre la voix de ceux qui ne sont plus, suite \u00e0 la rencontre avec un spectre qui a la voix d\u2019un \u00eatre cher, son p\u00e8re en l\u2019occurrence. C\u2019est un p\u00e9riple (assez fortement inspir\u00e9 par la vie de la romanci\u00e8re) qui nous est cont\u00e9 par une narratrice qui vient de perdre son p\u00e8re et nous fait partager ses souvenirs, qui arrivent dans le d\u00e9sordre. Elle nous parle d\u2019un homme lumineux, joueur, souvent absent, qui renait du pass\u00e9, de la mort, un jour de neige. Le revenant va abolir ici la fronti\u00e8re entre la vie et la mort. Une fiction qui a pour personnage principal son p\u00e8re et ses grains de folie. Dans les derniers jours de la vie de son p\u00e8re, l\u2019auteur explique qu\u2019il d\u00e9lirait beaucoup et que ce d\u00e9lire a fait resurgir chez la romanci\u00e8re le souvenir du p\u00e8re de sa jeunesse, \u00ab\u00a0d\u00e9lirant\u00a0\u00bb et fabuleux pendant son enfance.<\/p>\n<p>La mort est tr\u00e8s pr\u00e9sente dans le livre, dans ce qu\u2019il y a de \u00ab\u00a0vivace\u00a0\u00bb apr\u00e8s la mort. La rencontre avec le fant\u00f4me de son p\u00e8re va lui permettre de communiquer avec lui, de se rapprocher de lui alors qu\u2019elle n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 le faire de son vivant.<\/p>\n<p>On commence la ballade avec deux \u00ab\u00a0L\u00a0\u00bb (Balade ne prend qu&rsquo;un seul l quand il signifie \u00ab promenade \u00bb\u00a0; Ballade s&rsquo;\u00e9crit avec -ll- quand il d\u00e9signe un po\u00e8me ou un morceau de musique.) en allant dans l\u2019urgence \u00e0 Key West pour passer la fin de l\u2019ann\u00e9e par la Route 1. Ici (et dans la vie du p\u00e8re) tout va vite, tout est urgence. Ce \u00ab\u00a0Road trip\u00a0\u00bb sera magique pour la petite fille.<\/p>\n<p>Le Roman est divis\u00e9 en 12 chapitres, 12 lieux, 12 p\u00e9riodes de la vie du p\u00e8re, c\u2019est le \u00ab\u00a0road trip de la m\u00e9moire\u00a0\u00bb, qui n\u2019est pas lin\u00e9aire, qui passe \u00e0 travers le temps\u00a0; les souvenirs ne sont pas chronologiques, ce sont des flash-back instantan\u00e9s. La fillette qui a grandi va se r\u00e9inventer la vie du p\u00e8re a sa fa\u00e7on et se la r\u00e9approprier. Le p\u00e8re est pour elle la force de vie.<\/p>\n<p>Il faut signaler une superbe sc\u00e8ne sur la vie et la tradition de la famille, qui a pour objet la cuisine, le poisson, les produits de la mer. La fa\u00e7on de parler du poisson r\u00e9v\u00e8le la magie du p\u00e8re et la fadeur de la m\u00e8re. L\u2019opposition entre le plan de travail bien rang\u00e9 et le poisson blanc et maigre de la m\u00e8re d\u2019origine normande et les moules, les oursins, la cuisine d\u00e9vast\u00e9e par les merveilles color\u00e9es et gouteuses que sont les poissons de la M\u00e9diterran\u00e9e.<\/p>\n<p>La narratrice est d\u00e9crite comme une petite fille rang\u00e9e et m\u00e9lancolique qui va a la biblioth\u00e8que car elle a peur de se trouver seule et dehors \u00e0 l\u2019heure ou la nuit tombe. Devenue adulte, elle restera solitaire et tr\u00e8s fade, le contraste absolu avec son p\u00e8re qui veut la \u00ab\u00a0R\u00e9veiller\u00a0\u00bb, la forcer \u00e0 \u00ab\u00a0Vivre\u00a0\u00bb, \u00e0 rencontrer quelqu\u2019un (Grec de pr\u00e9f\u00e9rence)\u00a0; elle vit dans l\u2019ombre e son p\u00e8re parti, qui a emport\u00e9 avec lui la lumi\u00e8re et la folie dans laquelle a baign\u00e9 son enfance. Ici on remarquera le parall\u00e8le entre la vie de l\u2019auteur et du personnage (importance du rapport \u00e0 la litt\u00e9rature, la vie par rapport aux livres)Elle \u00e9crit ce livre avec la voix de son p\u00e8re, le rend vivant par l\u2019emploi de nombreux adjectifs. Le p\u00e8re lui reproche de vivre dans le tragique.<\/p>\n<p>La fronti\u00e8re entre le r\u00e9el et l\u2019imaginaire est abolie un jour de neige.. Le livre est con\u00e7u pour faire croire \u00e0 la l\u00e9gende, au conte du p\u00e8re qui revient. Il se d\u00e9roule dans un monde ou morts et vivants cohabitent, un r\u00eave ou le dialogue entre les morts et les vivants est une conversation naturelle et ou toutes les fronti\u00e8res sont abolies. Le \u00ab\u00a0Ali-Baba\u00a0\u00bb du titre est le p\u00e8re, celui qui a le s\u00e9same pour ouvrir les portes, faire r\u00eaver, permettre de passer du monde r\u00e9el au monde des songes, celui qui a les cl\u00e9s du monde des vivants et de celui d\u2019apr\u00e8s. Il rend tout possible. Il offre un tr\u00e9sor&#8230; Son tr\u00e9sor c\u2019est la vie et il faut en profiter\u00a0; il faut s\u2019en mettre plein les yeux, la rendre belle, m\u00eame si pour cela il faut raconter des histoires, enjoliver, inventer&#8230; l\u2019important est d\u2019apporter le r\u00eave. Il apporte une philosophie de la vie\u00a0: il faut forcer le destin, forcer la lumi\u00e8re et forcer le destin pour rendre la vie lumineuse, quitte \u00e0 mentir pour la parer de paillettes et de r\u00eaves. C\u2019est d\u2019ailleurs la raison pour laquelle il a quitt\u00e9 sa M\u00e9diterran\u00e9e natale et sombre pour le Nouveau Monde\u00a0! Il est parti en Am\u00e9rique pour oublier ses origines, repartir \u00e0 z\u00e9ro dans le pays o\u00f9 tout est possible\u2026 Sa vie a eu pour but d\u2019avancer, d\u2019ouvrir des portes, d\u2019aller toujours vers la lumi\u00e8re, de croire encore et toujours.<\/p>\n<p>J\u2019ai bien aim\u00e9 ce livre qui est une course au bonheur.. Le p\u00e8re court vers la lumi\u00e8re, la fillette (et l\u2018auteur) cherche la lumi\u00e8re qui a disparu le jour ou le p\u00e8re est parti.. Mais le p\u00e8re a \u00e9galement enferm\u00e9 sa fille dans le drame d\u00e8s la naissance, en lui faisant comme \u00ab\u00a0cadeau\u00a0\u00bb le pr\u00e9nom de sa m\u00e8re, d\u00e9c\u00e9d\u00e9e jeune.. la fillette\u00a0portera toujours \u00a0le poids de l&rsquo;absence&#8230;\u00a0 Et il faudra attendre la vraie disparition du p\u00e8re pour que la douleur de la fille s\u2019apaise, qu\u2019elle se r\u00e9concilie avec le pass\u00e9 et qu\u2019elle boucle la boucle.<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>Le bonheur tout \u00e0 coup m\u2019apparut. Il \u00e9tait l\u00e0 devant moi. Je n\u2019avais qu\u2019\u00e0 tendre la main pour le saisir. Apr\u00e8s, je le sentais, je ne pourrais jamais \u00eatre plus joyeuse<\/p>\n<p>Pour lutter contre l\u2019anxi\u00e9t\u00e9 qui s\u2019installe au moment o\u00f9 l\u2019obscurit\u00e9 ne parvient pas \u00e0 s\u2019imposer assez vite, les esprits m\u00e9lancoliques s\u2019activent dans l\u2019espoir idiot de pr\u00e9cipiter les heures<\/p>\n<p>Depuis la disparition de mon p\u00e8re, neuf mois plus t\u00f4t, il m\u2019avait sembl\u00e9 retrouver sa pr\u00e9sence dans maintes formes humaines opini\u00e2tres et us\u00e9es qui se promenaient avec peine, comme au ralenti, sur l\u2019asphalte de la cit\u00e9, si peu accueillante pour les vieillards<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait la voix d\u2019Ali Baba et des quarante voleurs, celle qui incarnait tous les personnages des contes des Mille et Une Nuits quand j\u2019\u00e9tais petite, celle qui imitait Luis Mariano, Georges Gu\u00e9tary, Fernandel et Jerry Lewis, celle qui savait si bien mentir ou me faire rire, enfant\u2026<\/p>\n<p>\u00c0 travers l\u2019\u00e9paisseur des flocons, je d\u00e9visageai cet homme dont l\u2019accent m\u00e9ridional rappelait un monde profond\u00e9ment enfoui en moi<\/p>\n<p>Une bact\u00e9rie contract\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4pital avait eu raison de lui, de ses mensonges, de son bagout et de son d\u00e9sir d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9 de vivre<\/p>\n<p>Mais mon ami, vous avez br\u00fbl\u00e9 la chandelle par les deux bouts toute votre vie, il est bien normal que vous vous \u00e9teigniez avant moi<\/p>\n<p>Apr\u00e8s tous ces faux d\u00e9parts et vrais retours, mon p\u00e8re n\u2019\u00e9tait peut-\u00eatre pas tout \u00e0 fait mort. J\u2019avais \u00e9t\u00e9 idiote de clore l\u2019affaire si vite. N\u2019\u00e9tait-il pas immortel, comme il me le r\u00e9p\u00e9tait souvent durant mon enfance<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re avait toujours \u00e9t\u00e9 un revenant. Jamais l\u00e0, mais toujours susceptible de r\u00e9appara\u00eetre<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mais je suis un immigrant et je n\u2019ai pas \u00e0 m\u2019adapter. Je vais rester celui que je suis. On n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre toujours en accord avec la r\u00e9alit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Quand nous \u00e9tions plus sages ou quand mon p\u00e8re avait quelque chose \u00e0 se faire pardonner, nous nous contentions d\u2019un sobre poisson blanc que ma m\u00e8re appr\u00eatait mal, en le faisant revenir dans tr\u00e8s peu de beurre, et dont elle disait se d\u00e9lecter, puisque cela lui rappelait son enfance pass\u00e9e dans un village normand en bord de mer. Mon p\u00e8re, lui qui avait v\u00e9cu toute son enfance en Alg\u00e9rie et \u00e9tait n\u00e9 en Gr\u00e8ce, me parlait de m\u00e9rou, de mangouste, de bouillabaisse, d\u2019hu\u00eetres au citron, de soupe \u00e0 la rouille, de plateaux de fruits de mer g\u00e9ants et de coquillages bien gras. Et quand il se sentait oblig\u00e9 de prendre un poisson blanc et maigre, il m\u2019adressait un clin d\u2019\u0153il complice et me donnait l\u2019impression que nous \u00e9tions des criminels en train d\u2019user de quelque stratag\u00e8me pour plaire \u00e0 ma m\u00e8re.<\/p>\n<p>Je ne sais combien de samedis et de dimanches aussi fabuleux nous avons pass\u00e9s en famille. La vie partag\u00e9e par les cinq \u00eatres que nous \u00e9tions ensemble n\u2019a, me semble-t-il, exist\u00e9 vraiment que durant une centaine de week-ends, au moment de ces courses sur Saint-Laurent<\/p>\n<p>Vassili contemplait la ville. Il \u00e9tait fascin\u00e9 par tout ce qu\u2019il d\u00e9couvrait. Cette ville serait s\u00fbrement bien pour lui. Arriv\u00e9 sur le boulevard qui domine le port, il se retourna pour contempler le panorama de la baie d\u2019Alger, de la pointe Pescade au cap Matifou. En dessous de lui, les bateaux paraissaient somnoler sur les eaux calmes du bassin. Alger semblait belle, fi\u00e8re, Vassili ne regrettait pas les girafes et les \u00e9l\u00e9phants. Il \u00e9tait tout \u00e0 coup devenu un grand et Alger \u00e9tait \u00e0 lui.<\/p>\n<p>M\u00eame mort, il continuait \u00e0 minauder. Il tenait \u00e0 retrouver au plus vite son visage de s\u00e9ducteur<\/p>\n<p>Elle a pay\u00e9 pour une s\u00e9pulture et elle croit que je vais rester l\u00e0. Mais je suis fondamentalement nomade. Je me vois mal l\u00e0 pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9<\/p>\n<p>La mort, ce n\u2019est pas comme cela. On ne trouve pas son port d\u2019attache. Comme durant la vie, on est condamn\u00e9s \u00e0 errer<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re raconta alors qu\u2019\u00c9rina lui \u00e9tait apparue la nuit de ma naissance pour lui annoncer qu\u2019une fille \u00e9tait n\u00e9e. J\u2019\u00e9tais comme ma grand-m\u00e8re et c\u2019est pour cela qu\u2019il m\u2019aimait tant. Yaya secouait la t\u00eate en signe d\u2019approbation.<\/p>\n<p>Que c\u2019est beau\u00a0! Cela va peut-\u00eatre me manquer apr\u00e8s tout\u00a0! Mais mort, comme vivant, on ne peut avoir de lieu \u00e0 soi ni de nostalgie\u2026\u00a0\u00bb Ces mots avaient \u00e9t\u00e9, je le savais, au centre m\u00eame de son parcours dans ce monde, de ses liens familiaux, de ses d\u00e9parts et de ses infid\u00e9lit\u00e9s<\/p>\n<p>Vassili aimait les gens et les lieux. Pas les pays. Petit, il avait quitt\u00e9 la Gr\u00e8ce, maintenant il laissait derri\u00e8re lui l\u2019Afrique. Seule la mer lui manquerait peut-\u00eatre<\/p>\n<p>Vassili \u00e9tait un cosmopolite, un vrai. Pas un Fran\u00e7ais, pas un Alg\u00e9rien, pas m\u00eame un Grec. Aucune religion ne l\u2019avait appel\u00e9. Aucun lieu ne pouvait le retenir<\/p>\n<p>Mais Vassili tenait \u00e0 montrer \u00e0 tous l\u2019absurdit\u00e9 des appartenances, des guerres, des identit\u00e9s.<\/p>\n<p>Oui, Vassili, comme le Grec c\u00e9l\u00e8bre, serait citoyen du monde en Am\u00e9rique. L\u00e0-bas, on ne faisait pas attention \u00e0 l\u2019origine des gens. On devenait quelqu\u2019un d\u2019autre. On pouvait oublier le pass\u00e9. Et m\u00eame changer de nom. C\u2019est ce qu\u2019il ferait. Qui sait<\/p>\n<p>J\u2019ai tout mon temps. Ma vie n\u2019a plus ou pas encore de sens. Pourtant, je cours apr\u00e8s le pass\u00e9 qui ne cesse de se multiplier devant moi, de s\u2019effilocher en souvenirs vrais ou invent\u00e9s, en possibilit\u00e9s men\u00e9es \u00e0 terme ou encore avort\u00e9es. Sa fuite effrang\u00e9e me fait mal, je crois<\/p>\n<p>Je rel\u00e8verai la t\u00eate, et un grand bateau de croisi\u00e8re quittera le port pour bient\u00f4t fendre les eaux et disperser davantage tes cendres. Je te verrai t\u2019ab\u00eemer dans l\u2019eau. Tu seras \u00e9ternel. Tu seras dans tous les r\u00e9cits<\/p>\n<p>Quarante-cinq ann\u00e9es bien m\u00e9chantes se dressent entre ces temps de bonheur et un pr\u00e9sent rabougri qui a fini par me rendre insignifiante. Tu es \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s\u2026<\/p>\n<p>Au volant de ma vieille Jeep jaune, toute pourrie, j\u2019ai d\u00e9cid\u00e9 de te conduire \u00e0 ta derni\u00e8re demeure, l\u00e0 o\u00f9 tu ne trouveras pas de repos. Je te l\u2019ai promis, je crois. L\u00e0, tu erreras pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 \u00e0 travers les oc\u00e9ans turquoise, chauds. L\u00e0, tu te disperseras \u00e0 l\u2019infini en des millions de particules. L\u00e0, tu gambaderas \u00e0 travers l\u2019\u00e9ternit\u00e9 de la mati\u00e8re.<\/p>\n<p>Maman parlait de toi avant le divorce en te comparant au percolateur de la cuisine<\/p>\n<p>Pourquoi les temps se font-ils bavards \u00e0 mon \u00e9gard\u00a0? N\u2019ont-ils pas toujours \u00e9t\u00e9 semblables au Sphinx\u00a0? Qu\u2019ont-ils \u00e0 vouloir me parler aujourd\u2019hui\u00a0?<\/p>\n<p>Le temps s\u2019est referm\u00e9 sur lui-m\u00eame. Il effectue une parenth\u00e8se. Il se retrouve, comme dirait Hamlet, hors de ses gonds. Je vais le laisser ainsi. Apr\u00e8s tout, ce n\u2019est pas \u00e0 moi de le r\u00e9parer<\/p>\n<p>Toi, tu entreprends ton p\u00e9riple vers l\u2019infini. Tu fais tes premiers pas dans l\u2019\u00e9ternit\u00e9 et tu te sens tout \u00e0 coup aussi l\u00e9ger que les cendres qui composent tes restes et qui dansent dans les vagues turquoise<\/p>\n<p>Cette photo de nous trois, je la confierai aux eaux du Sud. Elle te suivra dans ton p\u00e9riple<\/p>\n<p>Je te laisserai avec tes r\u00eaves. Ils ne pourront plus \u00eatre les miens<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019auteur\u00a0: Catherine Mavrikakis est n\u00e9e \u00e0 Chicago, en 1961, d&rsquo;une m\u00e8re fran\u00e7aise et d\u2019un p\u00e8re grec qui a grandi en Alg\u00e9rie. Son enfance se d\u00e9roule entre le Qu\u00e9bec, les \u00c9tats-Unis et la France. Elle choisit Montr\u00e9al pour suivre des \u00e9tudes de lettres et devenir professeur de litt\u00e9rature \u00e0 l\u2019universit\u00e9 de Concordia pendant dix ans, puis &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1243\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1246,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2,52],"tags":[],"class_list":["post-1243","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-lectures","category-litterature-canadienne"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1243","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1243"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1243\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1247,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1243\/revisions\/1247"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1246"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1243"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1243"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1243"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}