{"id":1310,"date":"2014-11-25T17:21:05","date_gmt":"2014-11-25T16:21:05","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1310"},"modified":"2018-09-03T08:31:35","modified_gmt":"2018-09-03T07:31:35","slug":"daoud-kamel-meursault-contre-enquete-05-2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1310","title":{"rendered":"Daoud, Kamel \u00ab  Meursault, contre-enqu\u00eate \u00bb (05.2014)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur\u00a0:<\/strong> N\u00e9 en 1970 \u00e0 Mostaganem (300 km \u00e0 l\u2019ouest d\u2019Alger), Kamel Daoud a suivi des \u00e9tudes de lettres fran\u00e7aises apr\u00e8s un bac en math\u00e9matiques. Il est journaliste au Quotidien d\u2019Oran \u2013 troisi\u00e8me quotidien national francophone d\u2019Alg\u00e9rie \u2013, o\u00f9 il a longtemps \u00e9t\u00e9 r\u00e9dacteur en chef et o\u00f9 il tient depuis douze ans la chronique quotidienne la plus lue d\u2019Alg\u00e9rie. Ses articles sont r\u00e9guli\u00e8rement repris par la presse fran\u00e7aise (Lib\u00e9ration, Le Monde, Courrier international&#8230;). Il vit \u00e0 Oran.Il est l\u2019auteur de plusieurs r\u00e9cits dont certains ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9unis dans le recueil Le Minotaure 504 (Sabine Wespieser \u00e9diteur, 2011) \u2013 initialement paru \u00e0 Alger sous le titre La Pr\u00e9face du n\u00e8gre (\u00e9ditions barzakh, 2008) et distingu\u00e9 par le Prix Mohammed Dib du meilleur recueil de nouvelles en 2008. Traduit en allemand et en italien, salu\u00e9 par la critique fran\u00e7aise, Le Minotaure 504 figurait sur la s\u00e9lection finale du prix Wepler et sur celle du Goncourt de la nouvelle 2011.Meursault, contre-enqu\u00eate, publi\u00e9 en Alg\u00e9rie par les \u00e9ditions barzakh et en France par Actes Sud, est le premier roman de Kamel Daoud.<\/p>\n<p><strong>\u00a0<\/strong><\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0(de l\u2019\u00e9diteur) : Il est le fr\u00e8re de \u201cl\u2019Arabe\u201d tu\u00e9 par un certain Meursault dont le crime est relat\u00e9 dans un c\u00e9l\u00e8bre roman du xxe si\u00e8cle. Soixante-dix ans apr\u00e8s les faits, Haroun, qui depuis l\u2019enfance a v\u00e9cu dans l\u2019ombre et le souvenir de l\u2019absent, ne se r\u00e9signe pas \u00e0 laisser celui-ci dans l\u2019anonymat : il redonne un nom et une histoire \u00e0 Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleill\u00e9e.<\/p>\n<p>Haroun est un vieil homme tourment\u00e9 par la frustration. Soir apr\u00e8s soir, dans un bar d\u2019Oran, il rumine sa solitude, sa col\u00e8re contre les hommes qui ont tant besoin d\u2019un dieu, son d\u00e9sarroi face \u00e0 un pays qui l\u2019a d\u00e9\u00e7u. \u00c9tranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin\u2026<\/p>\n<p>Hommage en forme de contrepoint rendu \u00e0 <a href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1298\">\u00ab\u00a0L\u2019\u00c9tranger\u00a0\u00bb d\u2019Albert Camus<\/a>, Meursault, contre-enqu\u00eate joue vertigineusement des doubles et des faux-semblants pour \u00e9voquer la question de l\u2019identit\u00e9. En appliquant cette r\u00e9flexion \u00e0 l\u2019Alg\u00e9rie contemporaine, Kamel Daoud, connu pour ses articles pol\u00e9miques, choisit cette fois la litt\u00e9rature pour traduire la complexit\u00e9 des h\u00e9ritages qui conditionnent le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p><strong>Analyse et avis<\/strong>\u00a0: Tout d\u2019abord je dois dire qu\u2019il a \u00ab\u00a0presque\u00a0\u00bb remport\u00e9 le Goncourt 2014 et que m\u00eame si\u00a0je suis super contente pour\u00a0(l\u2019Espagne est particuli\u00e8re pour moi)\u00a0 Lydie Salveyre, il aurait amplement m\u00e9rit\u00e9 le prix lui aussi\u00a0! Un livre audacieux et une langue magnifique. Une autre r\u00e9flexion\u00a0: lisez (ou relisez) \u00ab\u00a0L\u2019\u00e9tranger\u00a0\u00bb de Camus avant de le lire car \u00ab\u00a0 Meursault, contre-enqu\u00eate\u00a0\u00bb. Kamel Daoud donne ici une identit\u00e9 \u00e0 la victime de \u00ab\u00a0l\u2019\u00e9tranger\u00a0\u00bb, il sort l\u2019Arabe de l\u2019anonymat, lui qui est cit\u00e9 25 fois sous le vocable L\u2019Arabe et dont le nom n\u2019apparait jamais. Alors que le meurtrier, lui, est c\u00e9l\u00e8bre. Le fait de donner un nom \u00e0 la victime lui donne un statut, une existance en tant qu\u2019\u00eatre humain, lui conf\u00e8re une humanit\u00e9 de fait.<\/p>\n<p>Le personnage principal de roman est de fait le narrateur, qui raconte, dans un bar d\u2019Oran, la mort de son fr\u00e8re et ses r\u00e9percussions. Un fr\u00e8re qui va avoir pour pr\u00e9nom Moussa, pas tr\u00e8s loin de Meursault. Ce livre n\u2019est pas une \u00ab\u00a0r\u00e9paration post coloniale\u00a0\u00bb. C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un pays, l\u2019Alg\u00e9rie, qui a quitt\u00e9 une servitude pour retomber dans une autre servitude. C\u2019est l\u2019actualit\u00e9 qui rejoint l\u2019histoire, le pont entre le pass\u00e9 et le pr\u00e9sent. Ce livre souligne aussi l\u2019importance de la langue fran\u00e7aise, qui est pr\u00e9sent\u00e9e comme un refuge face \u00e0 la m\u00e8re et aussi face \u00e0 la m\u00e8re-patrie. Le roman est \u00e9crit dans un monde qui c\u00e9l\u00e8bre des fant\u00f4mes\u00a0; Nous sommes confront\u00e9s au d\u00e9senchantement qui r\u00e8gne en Alg\u00e9rie. Dans un pays o\u00f9 l\u2019on vient d\u2019assister \u00e0 l\u2019\u00e9lection d\u2019un pr\u00e9sident \u00ab\u00a0fant\u00f4me\u00a0\u00bb et qui parle du mal du monde, la religion de l\u2019obscurantisme qui voue un culte \u00e0 la mort (comme dans le roman ou tout tourne autour de l\u2019absent), occulte l\u2019envie de vivre et tue tout espoir en l\u2019avenir. La langue fran\u00e7aise est ici la langue de l\u2019espoir, de la libert\u00e9, de la dissidence, de la sortie du carcan familial. Le rapport avec la m\u00e8re est tr\u00e8s fort, bien que de mani\u00e8re totalement oppos\u00e9e.. une fois dans l&rsquo;absence, une fois dans l&rsquo;omnipr\u00e9sence.<\/p>\n<p>Le roman trace aussi un parall\u00e8le entre la vie de l\u2019\u00e9tranger de Camus et celle du narrateur de ce livre r\u00e9ponse, qui est amen\u00e9 \u00e0 tuer un blanc. Un vrai dialogue avec Camus, avec le monde\u00a0de la religion ( Christianisme puis Islam) \u00a0; parfois Camus et Meursault se confondent dans le r\u00e9cit. Il y a beaucoup de clins d\u2019\u0153il \u00e0 Camus. Le personnage du pass\u00e9 s\u2019ennuie le dimanche, celui du pr\u00e9sent s\u2019ennuie le vendredi. Lors des deux interrogatoires pour meurtre ce n\u2019est pas le crime qui est important. Une fois c\u2019est le manque de sentiments affich\u00e9s lors de l\u2019enterrement de la m\u00e8re et dans l\u2019autre cas c\u2019est de ne pas avoir pris les armes pour d\u00e9fendre le pays. Et les deux fois, les acteurs ne croient pas en la religion. L\u2019importance du regard de l\u2019autre est aussi pr\u00e9sente dans les deux livres. Au fil des pages, le souci du fr\u00e8re qui raconte est de se rendre compte qu\u2019il est plus proche du criminel que du fr\u00e8re qu\u2019il a perdu, qu\u2019il s\u2019identifie au meurtrier et non au mort. Par le meurtre du fran\u00e7ais il se rapproche de Meursault au point de s\u2019identifier \u00e0 lui. De m\u00eame son histoire d\u2019amour qui finira par des lettres puis plus rien\u2026<\/p>\n<p>Kamel Daoud a dit en interview qu\u2019il \u00ab\u00a0comble les blancs\u00a0\u00bb du roman de Camus dans son r\u00e9cit.<\/p>\n<p>J\u2019ai trouv\u00e9 ce livre magnifique, bien \u00e9crit. Il n\u2019est pas d\u2019une approche facile.. il meritera une relecture pour l\u2019appr\u00e9cier encore davantage.<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>des spectres discrets et muets, ils nous regardaient, nous les Arabes, en silence, ni plus ni moins que si nous \u00e9tions des pierres ou des arbres morts<\/p>\n<p>qui est le mort\u00a0? Qui \u00e9tait-il\u00a0?<\/p>\n<p>les gens d\u2019ici cr\u00e8vent d\u2019envie d\u2019avoir des anc\u00eatres connus. Pour \u00e9chapper \u00e0 l\u2019\u00e9vidence.<\/p>\n<p>le colon \u00e9tend sa fortune en donnant des noms \u00e0 ce qu\u2019il s\u2019approprie et en les \u00f4tant \u00e0 ce qui le g\u00eane.<\/p>\n<p>Un homme vient d\u2019avoir un pr\u00e9nom un demi-si\u00e8cle apr\u00e8s sa mort et sa naissance. J\u2019insiste.<\/p>\n<p>Silencieux lui aussi, il semblait avoir pour vocation de frapper sa m\u00e8re et de regarder les gens du quartier avec un air de d\u00e9fi permanent<\/p>\n<p>Je me suis toujours dit que le malentendu provenait de l\u00e0\u00a0: un crime philosophique attribu\u00e9 \u00e0 ce qui, en fait, ne fut jamais rien d\u2019autre qu\u2019un r\u00e8glement de comptes ayant d\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9<\/p>\n<p>Les n\u00f4tres, dans les quartiers populaires d\u2019Alger, avaient en effet ce sens aigu et grotesque de l\u2019honneur. D\u00e9fendre les femmes et leurs cuisses\u00a0! Je me dis qu\u2019apr\u00e8s avoir perdu leur terre, leurs puits et leur b\u00e9tail, il ne leur restait plus que leurs femmes<\/p>\n<p>L\u2019histoire de ton livre se r\u00e9sume \u00e0 un d\u00e9rapage \u00e0 cause de deux grands vices\u00a0: les femmes et l\u2019oisivet\u00e9<\/p>\n<p>je refusais l\u2019absurdit\u00e9 de sa mort et j\u2019avais besoin d\u2019une histoire pour lui donner un linceul.<\/p>\n<p>La ville est un butin, les gens la consid\u00e8rent comme une vieille catin, on l\u2019insulte, on la maltraite, on lui jette des ordures \u00e0 la gueule et on la compare sans cesse \u00e0 la bourgade saine et pure qu\u2019elle \u00e9tait autrefois, mais on ne peut plus la quitter, car c\u2019est la seule issue vers la mer et l\u2019endroit le plus \u00e9loign\u00e9 du d\u00e9sert<\/p>\n<p>C\u2019est important de donner un nom \u00e0 un mort, autant qu\u2019\u00e0 un nouveau-n\u00e9<\/p>\n<p>Le dernier jour de la vie d\u2019un homme n\u2019existe pas. Hors des livres qui racontent, point de salut, que des bulles de savon qui \u00e9clatent. C\u2019est ce qui prouve le mieux notre condition absurde, cher ami\u00a0: personne n\u2019a droit \u00e0 un dernier jour, mais seulement \u00e0 une interruption accidentelle de la vie<\/p>\n<p>Je n\u2019aime pas le regarder dans les yeux, car il va en profiter pour entrer dans ma t\u00eate, s\u2019y installer et jacasser \u00e0 ma place en me racontant sa vie<\/p>\n<p>Ce bar me rappelle parfois l\u2019asile de la m\u00e8re de ton Meursault\u00a0: m\u00eame silence, m\u00eame vieillissement discret et m\u00eames rites de fin de vie<\/p>\n<p>\u00c0 partir d\u2019un certain \u00e2ge, la vieillesse nous donne les traits de tous nos anc\u00eatres r\u00e9unis, dans la molle bousculade des r\u00e9incarnations. Et c\u2019est peut-\u00eatre \u00e7a, finalement, l\u2019au-del\u00e0, un couloir sans fin o\u00f9 s\u2019alignent tous les anc\u00eatres, l\u2019un derri\u00e8re l\u2019autre<\/p>\n<p>Ce statut de \u201cfr\u00e8re du mort\u201d m\u2019\u00e9tait presque agr\u00e9able\u00a0; en fait, je ne commen\u00e7ai \u00e0 en souffrir qu\u2019\u00e0 l\u2019approche de l\u2019\u00e2ge adulte, lorsque j\u2019appris \u00e0 lire et que je compris le sort injuste r\u00e9serv\u00e9 \u00e0 mon fr\u00e8re, mort dans un livre<\/p>\n<p>Elle mentait non par volont\u00e9 de tromper, mais pour corriger le r\u00e9el et att\u00e9nuer l\u2019absurde qui frappait son monde et le mien<\/p>\n<p>La nuit vient de faire tourner la t\u00eate du ciel vers l\u2019infini. C\u2019est le dos de Dieu que tu regardes quand il n\u2019y a plus de soleil pour t\u2019aveugler<\/p>\n<p>Silence. Je d\u00e9teste ce mot, on y entend le vacarme de ses d\u00e9finitions multiples<\/p>\n<p>Tiens, revoil\u00e0 le fant\u00f4me de la bouteille. C\u2019est un homme que je croise souvent ici, il est jeune, a la quarantaine peut-\u00eatre, l\u2019air intelligent, mais en rupture avec les certitudes de son \u00e9poque. Oui, il vient presque toutes les nuits, comme moi<\/p>\n<p>Reprenons. Il faut toujours reprendre et revenir aux fondamentaux. Un Fran\u00e7ais tue un Arabe allong\u00e9 sur une plage d\u00e9serte. Il est quatorze heures, c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9 1942. Cinq coups de feu suivis d\u2019un proc\u00e8s. L\u2019assassin est condamn\u00e9 \u00e0 mort pour avoir mal enterr\u00e9 sa m\u00e8re et avoir parl\u00e9 d\u2019elle avec une trop grande indiff\u00e9rence. Techniquement, le meurtre est d\u00fb au soleil ou \u00e0 de l\u2019oisivet\u00e9 pure.<\/p>\n<p>\u00c0 sa sortie de prison, l\u2019assassin \u00e9crit un livre qui devient c\u00e9l\u00e8bre o\u00f9 il raconte comment il a tenu t\u00eate \u00e0 son Dieu, \u00e0 un pr\u00eatre et \u00e0 l\u2019absurde<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019histoire d\u2019un crime, mais l\u2019Arabe n\u2019y est m\u00eame pas tu\u00e9<\/p>\n<p>Ce n\u2019est pas un monde, mais la fin d\u2019un monde que ton Meursault raconte dans ce livre<\/p>\n<p>Personne n\u2019\u00e9tait dans les parages et la mer \u00e9tait muette. Je savais avec certitude que c\u2019\u00e9tait un reflet, mais j\u2019ignorais de qui<\/p>\n<p>ce premier mensonge, je l\u2019ai commis un jour d\u2019\u00e9t\u00e9. Tout comme le meurtrier, ton h\u00e9ros, s\u2019ennuyant, solitaire, pench\u00e9 sur sa propre trace, tournant en rond, cherchant le sens du monde en pi\u00e9tinant le corps des Arabes<\/p>\n<p>Arabe, je ne me suis jamais senti arabe, tu sais. C\u2019est comme la n\u00e9gritude qui n\u2019existe que par le regard du Blanc. Dans le quartier, dans notre monde, on \u00e9tait musulman, on avait un pr\u00e9nom, un visage et des habitudes. Point. Eux \u00e9taient \u201cles \u00e9trangers\u201d, les roumis que Dieu avait fait venir pour nous mettre \u00e0 l\u2019\u00e9preuve, mais dont les heures \u00e9taient de toute fa\u00e7on compt\u00e9es\u00a0: ils partiraient un jour ou l\u2019autre, c\u2019\u00e9tait certain<\/p>\n<p>Si tu m\u2019avais rencontr\u00e9 il y a des d\u00e9cennies, je t\u2019aurais servi la version de la prostitu\u00e9e\/terre alg\u00e9rienne et du colon qui en abuse par viols et violences r\u00e9p\u00e9t\u00e9s<\/p>\n<p>Le monde entier assiste \u00e9ternellement au m\u00eame meurtre en plein soleil, personne n\u2019a rien vu et personne ne nous a vus nous \u00e9loigner.<\/p>\n<p>La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J\u2019aime aller vers ce Dieu, \u00e0 pied s\u2019il le faut, mais pas en voyage organis\u00e9<\/p>\n<p>Je suis le bonhomme en panne, pas le passant qui cherche la saintet\u00e9<\/p>\n<p>je sentais son regard comme une main me poussant dans le dos<\/p>\n<p>Je devais m\u2019emparer de l\u2019horloge de toutes mes heures v\u00e9cues, en remonter le m\u00e9canisme vers les chiffres du cadran maudit et les faire co\u00efncider avec l\u2019heure exacte de l\u2019assassinat de Moussa\u00a0: quatorze heures-zoudj. Je me mis \u00e0 entendre jusqu\u2019au cliquetis de ses rouages reprenant leur tic-tac net et r\u00e9gulier. Car figure-toi que j\u2019ai tu\u00e9 le Fran\u00e7ais vers deux heures du matin. Et depuis ce moment, M\u2019ma a commenc\u00e9 \u00e0 vieillir par nature et non plus par rancune, des rides la pli\u00e8rent en mille pages et ses propres anc\u00eatres sembl\u00e8rent enfin calmes et capables de l\u2019approcher pour les premiers palabres qui m\u00e8nent vers la fin.<\/p>\n<p>Il \u00e9tait l\u00e0, coinc\u00e9 entre deux histoires et quelques murs, avec pour seule issue mon histoire \u00e0 moi qui ne lui laissait aucune chance<\/p>\n<p>Parce qu\u2019il avait recul\u00e9, l\u2019obscurit\u00e9 d\u00e9vora ce qui restait de son humanit\u00e9<\/p>\n<p>De quoi peut-on m\u2019accuser, moi qui ai servi ma m\u00e8re jusqu\u2019apr\u00e8s la mort, et qui, sous ses yeux, me suis enterr\u00e9 vivant pour qu\u2019elle vive d\u2019espoir\u00a0?<\/p>\n<p>J\u2019aime ce d\u00e9nouement r\u00e9gulier, la nuit rappelle la terre vers le ciel et lui confie une part d\u2019infini presque \u00e9gale \u00e0 la sienne. J\u2019ai tu\u00e9 pendant la nuit et, depuis, j\u2019ai son immensit\u00e9 pour complice<\/p>\n<p>\u00c0 quoi bon supporter l\u2019adversit\u00e9, l\u2019injustice ou m\u00eame la haine d\u2019un ennemi, si l\u2019on peut tout r\u00e9soudre par quelques simples coups de feu\u00a0? Un certain go\u00fbt pour la paresse s\u2019installe chez le meurtrier impuni<\/p>\n<p>Je ne voulais pas tuer le temps. Je n\u2019aime pas cette expression. J\u2019aime le regarder, le suivre des yeux, lui prendre ce que je peux<\/p>\n<p>Comment font les gens qui s\u2019aiment\u00a0? Comment se supportent-ils\u00a0? Qu\u2019est-ce qui semble leur faire oublier qu\u2019ils sont n\u00e9s seuls et mourront s\u00e9par\u00e9s<\/p>\n<p>Un miroir tendu \u00e0 mon \u00e2me et \u00e0 ce que j\u2019allais devenir dans ce pays, entre Allah et l\u2019ennui.<\/p>\n<p>Elle m\u2019apprit \u00e0 lire le livre d\u2019une certaine mani\u00e8re, en le faisant pencher de c\u00f4t\u00e9 comme pour en faire tomber les d\u00e9tails invisibles<\/p>\n<p>Il n\u2019\u00e9tait m\u00eame pas s\u00fbr d\u2019\u00eatre en vie puisqu\u2019il vivait comme un mort<\/p>\n<p>Du fond de mon avenir, pendant toute cette vie absurde que j\u2019avais men\u00e9e, un souffle obscur remontait vers moi<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur\u00a0: N\u00e9 en 1970 \u00e0 Mostaganem (300 km \u00e0 l\u2019ouest d\u2019Alger), Kamel Daoud a suivi des \u00e9tudes de lettres fran\u00e7aises apr\u00e8s un bac en math\u00e9matiques. Il est journaliste au Quotidien d\u2019Oran \u2013 troisi\u00e8me quotidien national francophone d\u2019Alg\u00e9rie \u2013, o\u00f9 il a longtemps \u00e9t\u00e9 r\u00e9dacteur en chef et o\u00f9 il tient depuis douze ans la chronique &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1310\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1311,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2,35,16],"tags":[],"class_list":["post-1310","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-lectures","category-coup-de-coeur-lectures","category-litterature-du-proche-et-moyen-orient-du-magreb"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1310","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1310"}],"version-history":[{"count":8,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1310\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":6990,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1310\/revisions\/6990"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1311"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1310"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1310"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1310"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}