{"id":1574,"date":"2015-02-23T08:28:50","date_gmt":"2015-02-23T07:28:50","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1574"},"modified":"2018-05-22T15:46:50","modified_gmt":"2018-05-22T14:46:50","slug":"rachline-francois-le-mendiant-de-velasquez-2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1574","title":{"rendered":"Rachline, Fran\u00e7ois \u00ab\u00a0Le mendiant de Velasquez\u00a0\u00bb (2014)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur<\/strong> : Fran\u00e7ois Rachline n\u00e9 \u00e0 Paris le <time datetime=\"1948-06-09\" data-sort-value=\"1948-06-09\">9 juin 1948<\/time> est un \u00e9crivain fran\u00e7ais, \u00e9conomiste de formation.<br \/>\nIl a \u00e9t\u00e9 professeur d&rsquo;\u00e9conomie \u00e0 l&rsquo;Institut d&rsquo;\u00e9tudes politiques de Paris. Pr\u00e9sident de la soci\u00e9t\u00e9 de conseil ITRA, chroniqueur \u00e0 Slate.fr, il est pr\u00e9sident du Conseil scientifique du Centre d&rsquo;\u00e9tudes du fait religieux contemporain, pr\u00e9sident du Paris Mozart Orchestra, membre du conseil d&rsquo;administration de Slate.fr et membre du conseil d&rsquo;administration de l&rsquo;\u00c9cole alsacienne et membre du comit\u00e9 de r\u00e9daction du Droit de vivre, le plus ancien journal antiraciste.Il a \u00e9t\u00e9 le conseiller sp\u00e9cial du pr\u00e9sident du Conseil \u00e9conomique, social et environnemental, Jean-Paul Delevoye, de 2011 \u00e0 2015.<br \/>\nEssayiste et romancier, son dernier roman, Coupures (Albin Michel), a paru d\u00e9but novembre 2017. Il a re\u00e7u le prix Cabourg 2014 pour Le mendiant de Velazquez (Albin Michel). L.R. &#8211; Les silences d&rsquo;un r\u00e9sistent, un r\u00e9cit en forme d&rsquo;enqu\u00eate sur son p\u00e8re, publi\u00e9 en 2015 (Albin Michel) a re\u00e7u le prix LICRA en 2016.<\/p>\n<p>Prix Cabourg 2014 du roman<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9 de l&rsquo;\u00e9diteur <\/strong>:<br \/>\nDe tous les personnages pr\u00e9sent\u00e9s dans Les M\u00e9nines, le c\u00e9l\u00e8bre tableau de Velasquez, un seul nous reste totalement inconnu. Ni les contemporains du peintre, ni les historiens n&rsquo;en ont jusqu&rsquo;ici d\u00e9couvert l&rsquo;identit\u00e9. Fran\u00e7ois Rachline s&#8217;empare de cet anonyme pour nous conduire des bas-fonds de Madrid \u00e0 la cour d&rsquo;Espagne et \u00e0 l&rsquo;intimit\u00e9 du roi Philippe IV. Nous sommes en 1656. Le lecteur plonge dans les arcanes du pouvoir, c\u00f4toie les indigents et les puissants, vit \u00e0 l&rsquo;heure du palais, des intrigues et des mensonges qui le parcourent, assiste enfin \u00e0 l&rsquo;incroyable coup d&rsquo;\u00e9clat d&rsquo;un mis\u00e9reux. Le mendiant de V\u00e9lasquez est certes l&rsquo;histoire d&rsquo;un tableau dont nous suivons l&rsquo;\u00e9volution, les ajouts, les retranchements, la lenteur d&rsquo;ex\u00e9cution mais aussi celle d&rsquo;une \u00e9poque, le XVIIe si\u00e8cle espagnol, dans ses bouleversements culturels, sociaux et politiques. Un grand roman historique \u00e9crit dans une langue d&rsquo;une puret\u00e9 absolue.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong> : Un petit moment dans l\u2019intimit\u00e9 de Velasquez et de Philippe Iv, cela ne se refuse pas. On \u00e9volue dans la \u00ab petite histoire \u00bb, la vie et de la mentalit\u00e9 du XVII\u00e8me si\u00e8cle, on navigue entre les states de la soci\u00e9t\u00e9, on p\u00e9n\u00e8tre les intrigues de cour ; on y parle aussi des arts et des grandes figures espagnoles ou autres (Quevedo, Titien, Rubens), de la technique de la peinture, de la composition du tableau, de l\u2019importance de la lumi\u00e8re. Et on ne boude pas son plaisir car c\u2019est bien \u00e9crit, m\u00eame si ce n\u2019est pas aussi fluide que j\u2019aurais souhait\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong> :<br \/>\nMalgr\u00e9 la p\u00e9nombre ambiante, on distinguait les entrecroisements de marbres fuyant vers une cr\u00e9dence au fond, o\u00f9 s\u2019amoncelaient des pots remplis de pinceaux de toutes tailles au milieu de piles de chiffons. Rang\u00e9es les unes \u00e0 c\u00f4t\u00e9 des autres, quelques toiles de lin, la plupart vierges, attendaient. Deux chevalets se faisaient face, tels des squelettes en conversation<\/p>\n<p>Mendigo pensa que ce Diego Vel\u00e1zquez ne ressemblait pas \u00e0 ces innombrables malfaiteurs d\u00e9guis\u00e9s en gentilshommes, plus inf\u00e2mes encore que les grands qu\u2019ils singent. Il ne portait pas non plus cette cuirasse de m\u00e9pris qui fait aux nobles un corps empes\u00e9 d\u2019amidon. Il y avait du peuple en lui<br \/>\nBrillait dans son regard la fiert\u00e9 des pauvres qui placent leur honneur au-dessus de leur \u00e9tat<br \/>\nla peinture m\u00e9rite le statut d\u2019art lib\u00e9ral puisqu\u2019elle ne se contente pas de remplir une commande mais permet \u00e0 son auteur d\u2019exercer une pens\u00e9e<\/p>\n<p>Ce qui m\u2019int\u00e9resse dans l\u2019espace, c\u2019est le temps. Il faut briser le premier pour lib\u00e9rer le second. Voil\u00e0 mon ambition : placer l\u2019\u00e9ternit\u00e9 au c\u0153ur de l\u2019immobilit\u00e9<\/p>\n<p>Tu t\u2019efforces de capter l\u2019essence de ton mod\u00e8le. Tu veux rendre, non pas la r\u00e9alit\u00e9 d\u2019une personne, mais une donn\u00e9e intime de son existence, un d\u00e9tail parfois n\u00e9gligeable, un regard, un geste, une attitude qui d\u00e9voile un individu. Comme si tu t\u2019emparais d\u2019une partie de la substance vitale de celui ou de celle que tu repr\u00e9sentes. Si tu r\u00e9ussis, comme Titien, alors tu transformes la peinture, splendide immobilit\u00e9, en mouvement de la vie. Peu y parviennent. Tr\u00e8s peu<\/p>\n<p>\u2013 Le th\u00e9\u00e2tre, Mendigo, est un tableau dans l\u2019espace. Les peintres d\u2019aujourd\u2019hui ne comprennent pas cela. Ils restent soumis \u00e0 la plastique, oubliant qu\u2019une toile doit avant tout restituer un tempo<br \/>\nIl ne suffit pas de saisir la perspective, la lumi\u00e8re, l\u2019attitude, il faut encore p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019esprit du sujet, savoir ce qu\u2019il dirait en face de toi. Je ne peins pas avec des pinceaux, amigo, je peins avec ma t\u00eate. Cette obstin\u00e9e se refuse d\u2019ailleurs \u00e0 tout compromis.<\/p>\n<p>Je crois que l\u2019on quitte ce monde avec moins de difficult\u00e9s qu\u2019il n\u2019en faut pour y entrer. Je dormais. Je r\u00eavais. Il me semblait que ma vie se d\u00e9composait. Ses fragments \u00e9parpill\u00e9s, je ne parvenais plus \u00e0 les rassembler<\/p>\n<p>Le monde ressemble \u00e0 la Rossinante de ce plaisant Cervant\u00e8s dont vous me vantiez les m\u00e9rites en me portraiturant, voil\u00e0 plusieurs ann\u00e9es. Il porte des \u0153ill\u00e8res. Son ombre lui para\u00eet d\u00e9j\u00e0 trop lointaine pour provoquer son int\u00e9r\u00eat<\/p>\n<p>Les formes \u00e9mergeaient avec la vigueur de l\u2019\u00e9vidence, comme si le pinceau ne les cr\u00e9ait pas mais les d\u00e9voilait.<\/p>\n<p>Un tableau ne meurt pas. Il assure l\u2019immortalit\u00e9.<\/p>\n<p>Cependant, la brutalit\u00e9 m\u00eame avec laquelle il passait d\u2019un sujet \u00e0 un autre ne lui d\u00e9plaisait pas. Elle ressemblait \u00e0 cette Espagne, o\u00f9 la mort et la vie alternent au point de devenir ins\u00e9parables, mais cette faconde l\u2019\u00e9tonnait toujours, lui habitu\u00e9 au mutisme \u2013 au moins autant par prudence que par penchant.<br \/>\nDeux existences se combattent ici-bas : celle de tous les jours, de la surface, des mondanit\u00e9s, du bruit, et celle qui se d\u00e9pose en nous, silencieusement. La seconde, seule, m\u00e9rite int\u00e9r\u00eat. \u00c0 elle seule je m\u2019en remets pour vivre ma vie. D\u2019elle seule j\u2019attends des bienfaits. En elle seule je puise la mati\u00e8re de mes pens\u00e9es. Elle seule m\u2019inspire confiance<\/p>\n<p>Il n\u2019existe pour l\u2019homme aucun devoir sup\u00e9rieur \u00e0 celui de respecter ce qu\u2019il est<\/p>\n<p>La pauvret\u00e9 n\u2019excuse rien, mais elle explique beaucoup<\/p>\n<p>Mes ennemis m\u2019accusent de ne point finir mes portraits, mais je les abandonne aux yeux qui les compl\u00e8tent. Si je dois quelque chose \u00e0 Dieu, c\u2019est cela : ne toucher dans mon travail qu\u2019\u00e0 l\u2019impalpable. Observe donc ta peau du plus pr\u00e8s possible, tu y distingueras mille petites asp\u00e9rit\u00e9s impossibles \u00e0 rendre en peinture. Pourtant, cette surface, je la repr\u00e9sente presque lisse. L\u2019illusion de l\u2019ach\u00e8vement nous abuse. La vie est une agitation incessante, perceptible ou non. Un excellent auteur fran\u00e7ais, Michel de Montaigne, consid\u00e8re que la constance m\u00eame n\u2019est qu\u2019un branle plus languissant. Il y voit clair. Ton corps ne vieillit-il pas d\u00e8s la premi\u00e8re seconde ?<\/p>\n<p>Il avait maintes fois constat\u00e9 que ses portraits ne refl\u00e9taient pas seulement la r\u00e9alit\u00e9 mais en devan\u00e7aient l\u2019\u00e9volution, tout du moins par certains aspects<\/p>\n<p>Elle doit avancer en \u00e2ge pour reculer en certitudes<\/p>\n<p>Du temps o\u00f9 il op\u00e9rait dans Madrid, il go\u00fbtait le piment des menaces quotidiennes avec leur cort\u00e8ge de sensations diverses. Cela seul faisait battre son c\u0153ur, aujourd\u2019hui morfondu. Arriverait-il \u00e0 rester longtemps encore dans cet atelier irrespirable, \u00e0 croiser des morts-vivants exclusivement pr\u00e9occup\u00e9s de leurs privil\u00e8ges<\/p>\n<p>Comment se fier \u00e0 des \u00e9difices \u00e9crasants o\u00f9 l\u2019oppression se lit d\u00e9j\u00e0 sur les fa\u00e7ades ?<\/p>\n<p>Apr\u00e8s tout, se dit-il, si l\u2019habit ne fait pas le moine, la toile peut bien faire l\u2019homme<\/p>\n<p>Je suis ma\u00eetre de mes sujets, comme les rois des leurs. \u00c0 ceci pr\u00e8s que les miens ne disparaissent jamais<br \/>\nEt n\u2019oublie pas qu\u2019on respecte un homme tant qu\u2019il n\u2019existe pas de limite \u00e0 ses audaces. C\u2019est la seule fa\u00e7on de s\u2019imposer aux grands de ce monde, qui sont les petits du n\u00f4tre<\/p>\n<p>Il est des hommes dont le g\u00e9nie s\u2019impose uniquement apr\u00e8s leur mort. Baltasar appartient \u00e0 cette race \u00e0 part. Il est trop grand pour que nos instruments l\u2019\u00e9valuent aujourd\u2019hui<\/p>\n<p>\u2013 Pour lui, le monde est un th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 s\u2019entrem\u00ealent ombres et personnes r\u00e9elles. C\u2019est un pessimiste d\u00e9bord\u00e9 par des bouff\u00e9es d\u2019optimisme<\/p>\n<p>\u00ab Je voudrais que vous me peigniez aussi bien pour exister mieux. \u00bb<\/p>\n<p>Reconna\u00eetre une dette n\u2019\u00e9tait certes pas la payer, mais au moins cela signifiait qu\u2019elle ne tombait pas dans l\u2019oubli<\/p>\n<p>j\u2019ai admir\u00e9 de magnifiques illusions picturales \u00e0 Pomp\u00e9i, loggias surplombant des jardins, piliers, colonnes, reliefs d\u2019un pr\u00e9tendu repas, miettes, pelures, d\u00e9bris divers\u2026 La finalit\u00e9 de cet art est d\u2019abuser, la mienne de r\u00e9v\u00e9ler<\/p>\n<p>Le squelette est raide, l\u2019\u00e2me souple. Rares sont les hommes dont je ne per\u00e7ois pas imm\u00e9diatement l\u2019armature, \u00e0 l\u2019instar d\u2019un b\u00e2timent. L\u2019\u00e2me ne se livre pas aussi facilement. Il me faut observer mes sujets, les fr\u00e9quenter, parler avec eux avant de d\u00e9gager l\u2019enveloppe o\u00f9 elle se retranche. Il arrive, chez certains, que j\u2019acc\u00e8de \u00e0 l\u2019essentiel d\u2019un coup. Pour la plupart, j\u2019ai d\u00fb cultiver ma patience<br \/>\nPour les hommes de mon esp\u00e8ce, l\u2019inqui\u00e9tude est l\u2019antichambre de l\u2019angoisse<\/p>\n<p>En peinture, je n\u2019arrive pas \u00e0 mentir. \u00bb Il venait de prononcer cette phrase \u00e0 voix haute, comme s\u2019il s\u2019adressait \u00e0 une personne invisible. Il continua sa m\u00e9ditation silencieuse. Je peins ce que je per\u00e7ois derri\u00e8re les formes, ce qui ne se montre pas. Je n\u2019ai jamais repr\u00e9sent\u00e9 de morts pour cette raison<br \/>\nJ\u2019ai besoin de la vie, non pour la retranscrire, mais pour d\u00e9celer, derri\u00e8re l\u2019impermanence des comportements, la permanence de l\u2019\u00eatre. Le pass\u00e9 ne m\u2019importe que dans ce sens<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur : Fran\u00e7ois Rachline n\u00e9 \u00e0 Paris le 9 juin 1948 est un \u00e9crivain fran\u00e7ais, \u00e9conomiste de formation. Il a \u00e9t\u00e9 professeur d&rsquo;\u00e9conomie \u00e0 l&rsquo;Institut d&rsquo;\u00e9tudes politiques de Paris. 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