{"id":176,"date":"2014-02-25T18:50:01","date_gmt":"2014-02-25T17:50:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=176"},"modified":"2018-11-26T15:35:37","modified_gmt":"2018-11-26T14:35:37","slug":"quiriny-bernard-le-village-evanoui-2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=176","title":{"rendered":"Quiriny Bernard &#8211; Le village \u00e9vanoui (2014)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur<\/strong> :\u00a0 n\u00e9 le <time class=\"nowrap date-lien bday\" datetime=\"1978-06-27\" data-sort-value=\"1978-06-27\">27 juin 1978<\/time> \u00e0 Bastogne, est un \u00e9crivain belge, docteur en droit, critique et professeur universitaire de droit \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Bourgogne. Critique litt\u00e9raire, Il \u00e9crit pour la publication <em>Chronic&rsquo;art<\/em>, dont il est le responsable des pages livres.<br \/>\nEn 2005, il publie <i>L&rsquo;Angoisse de la premi\u00e8re phrase<\/i>. En 2008, il remporte le prix Marcel Thiry, le prix Rossel et le Prix du Style\u00a0 pour <em>Contes carnivores<\/em>. En 2010 il publie\u00a0<i>Les Assoiff\u00e9es<\/i>, Il remporte le grand prix de l&rsquo;Imaginaire de la meilleure nouvelle francophone pour son recueil <em>Une collection tr\u00e8s particuli\u00e8re\u00a0 (2012) (<span style=\"display: inline !important; float: none; background-color: transparent; color: #333333; cursor: text; font-family: Georgia,'Times New Roman','Bitstream Charter',Times,serif; font-size: 16px; font-style: normal; font-variant: normal; font-weight: 400; letter-spacing: normal; orphans: 2; text-align: left; text-decoration: none; text-indent: 0px; text-transform: none; -webkit-text-stroke-width: 0px; white-space: normal; word-spacing: 0px;\">prix Premio Salerno Libro d&rsquo;Europa<\/span>)<\/em>. Suivent : <em>Monsieur Spleen, notes sur Henri de R\u00e9gnier<\/em> suivi d&rsquo;un <em>Dictionnaire des maniaques en <\/em>2013, <a href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=176\"><em>Le Village \u00e9vanoui<\/em><\/a> en 2014, <em>Histoires assassines en <\/em>2015 et <em><a href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=7430\">L&rsquo;affaire Mayerling<\/a><\/em> en 2018 .<\/p>\n<p><span style=\"display: inline !important; float: none; background-color: transparent; color: #333333; cursor: text; font-family: Georgia,'Times New Roman','Bitstream Charter',Times,serif; font-size: 16px; font-style: normal; font-variant: normal; font-weight: 400; letter-spacing: normal; orphans: 2; text-align: left; text-decoration: none; text-indent: 0px; text-transform: none; -webkit-text-stroke-width: 0px; white-space: normal; word-spacing: 0px;\">Son \u0153uvre, en particulier ses nouvelles, est souvent compar\u00e9e aux nouvelles fantastiques de Jorge Luis Borges, d&rsquo;Edgar Allan Poe et de Marcel Aym\u00e9. <\/span><\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9 de l\u2019\u00e9diteur\u00a0<\/strong>:\u00a0Un beau matin de septembre, les habitants de Ch\u00e2tillon-en-Bierre se retrouvent confront\u00e9s \u00e0 un curieux ph\u00e9nom\u00e8ne : il leur devient soudain impossible de quitter leur village. Les routes n\u2019aboutissent plus nulle part, tout comme les coups de t\u00e9l\u00e9phone et les e-mails. Apr\u00e8s la sid\u00e9ration du d\u00e9but, il faut tr\u00e8s vite affronter des questions pratiques (comment manger, se soigner, etc.), puis des questions m\u00e9taphysiques. Les Ch\u00e2tillonnais sont-ils d\u00e9sormais seuls dans l\u2019univers ? Est-ce un signe de Dieu ? Jouant de situations tant\u00f4t cocasses, tant\u00f4t tragiques, Bernard Quiriny signe une savoureuse fable sur la d\u00e9mondialisation doubl\u00e9e d\u2019une interrogation sur le sens de l\u2019existence.<\/p>\n<p><strong>Analyse \u00a0(sur la base d\u2019une interview de l\u2019auteur):\u00a0<\/strong>Quiriny est un \u00e9crivain belge du fantastique. Le d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire lui est venu apr\u00e8s avoir lu \u00ab\u00a0le passe-muraille\u00a0\u00bb de Marcel Aym\u00e9. Il \u00e9crit dans la fantaisie sp\u00e9culative, le fantastique de l\u2019abstraction et non du surnaturel. Il pose des questions mais n\u2019\u00e9crit pas des choses atroces, des sc\u00e8nes d\u2019angoisse. On \u00e9volue dans le trouble, le pas normal mais pas dans un univers de terreur. Les personnages sont troubl\u00e9s, d\u00e9boussol\u00e9s mais pas t\u00e9tanis\u00e9s de peur.<\/p>\n<p>Ce livre est un conte rural \u00ab\u00a0\u00e0 la Cloche-merle\u00a0\u00bb. L\u2019id\u00e9e lui en est venue en \u00e9coutant les discours d\u2019Arnaud Montebourg lors des primaires socialistes\u00a0: il parlait alors de relocalisation et de d\u00e9mondialisation. Nous vivons actuellement dans un monde o\u00f9 les distances n\u2019existent plus\u00a0; le t\u00e9l\u00e9phone, la radio, la t\u00e9l\u00e9, internet, les avions ont aboli les distances. Le monde entier est \u00e0 notre port\u00e9e.<\/p>\n<p>Que se passerait-il si on revenait en arri\u00e8re\u00a0? On se verrait alors face \u00e0 un monde que re-grandirait, car les choses serait de plus en plus hors de port\u00e9e.<\/p>\n<p>Ce roman n\u2019a de sens que parce qu\u2019il se passe au XXI\u00e8me si\u00e8cle et que les habitants de Ch\u00e2tillon-en-Bierre ont eu connaissance d\u2019un monde mondialis\u00e9, paradisiaque, ou tout \u00e9tait \u00e0 port\u00e9e de main et qu\u2019ils se retrouvent maintenant dans un monde r\u00e9tr\u00e9ci, un retour vers le pass\u00e9. Un monde referm\u00e9 mais qui avant \u00e9tait ouvert. On est dans un paradoxe temporel \u00ab\u00a0chaque pas nous ram\u00e8ne vers le pass\u00e9\u00a0\u00bb (Paradoxe de X\u00e9non cit\u00e9 par l\u2019auteur)<\/p>\n<p>Les habitants se retrouvent bloqu\u00e9s dans le village. Il est impossible d\u2019y entrer ou d\u2019en sortir. Mais on ne sait pas si c\u2019est le village qui a \u00e9t\u00e9 effac\u00e9 de la carte ou si c\u2019est le seul territoire qui reste sur terre\u2026 La petite communaut\u00e9 qui constitue le village est confront\u00e9e \u00e0 une crise sociale\u00a0: une question de survie. Comme on se sait pas si on eset les seuls survivants sur la terre, il devient imp\u00e9ratif de programmer des enfants, pour perp\u00e9tuer l\u2019esp\u00e8ce, car l\u2019attentisme serait fatal au monde que nous connaissons, \u00e0 la race humaine<\/p>\n<p>Les tentatives de sortir de cette enclave avortent les unes apr\u00e8s les autres\u2026 l\u2019inqui\u00e9tude grandit. On peut en faire une lecture politique\u00a0: culte du repli, culte des fronti\u00e8res..<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le lointain n\u2019existait plus\u00a0\u00bb dit l\u2019auteur\u00a0; en d\u2019autres termes si on n\u2019a plus acc\u00e8s \u00e0 une chose, elle n\u2019existe plus.<\/p>\n<p>Fable futuriste d\u2019un retour \u00e0 des conditions de vie moyen\u00e2geuses\u2026 En situation de crise, le vital devient essentiel, les valeurs au sein de la communaut\u00e9 sociale s\u2019inversent. L\u2019essentiel est de savoir cultiver, faire pousser de quoi se nourrir\u00a0; le paysan et les gestes mill\u00e9naires sont autrement plus importants que les patrons de la finance qui r\u00e9gissent le monde actuel, totalement d\u00e9connect\u00e9 de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce qui est int\u00e9ressant est aussi le renversement de la pens\u00e9e. Au d\u00e9but on a peur de rester coinc\u00e9 dans le village, puis on a peur de s\u2019aventurer dehors\u2026<\/p>\n<p>Lecture politique\u00a0: au d\u00e9but, c\u2019est l\u2019angoisse de \u00ab\u00a0mais c\u2019est pas normal\u00a0\u00bb, puis la situation est per\u00e7ue comme une situation de crise, puis \u00e0 la longue cela se transforme en normalit\u00e9 (autarcie) Il faut contingenter, on est soumis \u00e0 la dictature de ceux qui ont les moyens d\u2019assurer la survie (le paysan, le terrien qui ne se complique pas la vie, le self made man qui ne se pose pas de questions\u00a0; on verra dans le livre que la division en zones de survie n\u2019est pas fonction de la taille du territoire) Les grands principes id\u00e9ologiques prennent l\u2019eau quand il est question d\u2019assurer l\u2019essentiel. La th\u00e9orie de l\u2019\u00e9tat d\u2019exception en cas de circonstances exceptionnelles. Le monde ext\u00e9rieur disparait, les structures \u00e9tatiques aussi \u2013 vu que l\u2019Etat n\u2019existe plus\u00a0; la loi du plus fort renait de ses cendres. La puissance c\u2019est l\u2019efficacit\u00e9\u00a0\u00bb. C\u2019est une fable politique sur le pr\u00e9sent et l\u2019avenir du monde\u00a0(si il n\u2019y a plus de p\u00e9trole, le monde r\u00e9tr\u00e9cira.. mais on a connu le monde ou tout \u00e9tait \u00e0 port\u00e9e de nos envies)\u00a0; la mise en place d\u2019un nouvel ordre et le d\u00e9litement du corps social. Mais attention, le travail pour oublier le monde d\u2019avant peut \u00eatre trop dur pour certains.<\/p>\n<p><strong>Mon avis\u00a0:<\/strong>\u00a0Lire le livre au moment o\u00f9 la Suisse vient de d\u00e9cider par votation de se replier sur elle-m\u00eame fait \u00e9videmment r\u00e9fl\u00e9chir. C\u2019est impressionnant de voir comment les personnages perdent confiance en eux, se raccrochent \u00e0 l\u2019autorit\u00e9, sont totalement perdus sans elle. Ils comptent sur les autres pour s\u2019en sortir et l\u2019\u00e9chec des uns d\u00e9motive et abat compl\u00e8tement les autres. Une excellente analyse des personnages et des situations. Je regrette un peu de ne pas avoir pu m\u2019attacher \u00e0 l\u2019un ou l\u2019autre des personnages\u00a0; mis \u00e0 part le maire et le dictateur s\u00e9cessionniste, peu de personnes ressortent mais peut-\u00eatre est-ce voulu. Mis \u00e0 part dans une certaine mesure l\u2019\u00e9crivain qui saisit sa chance car tout le village risque de le lire alors qu\u2019\u00e0 Paris, personne ne se serait int\u00e9ress\u00e9 \u00e0 ses \u00e9crits.. J\u2019ai beaucoup aim\u00e9 les trois quarts du livre mais la fin m\u2019a un peu d\u00e9contenanc\u00e9e \u2026 Je ne peux pas trop vous en dire car si vous lisez ce livre, je vous laisse avancer dans l\u2019obscurit\u00e9.. A mi-chemin entre le fantastique et le politique, j\u2019ai bien aim\u00e9 la d\u00e9marche.<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>Les voyageurs qui passaient par Ch\u00e2tillon avaient ainsi la surprise de traverser successivement une rivi\u00e8re sans pont puis un pont sur rien, situation paradoxale qui donna lieu \u00e0 un proverbe.<\/p>\n<p>Chaque coup de p\u00e9dale semblait rajouter \u00e0 la distance \u00e0 parcourir. On aurait dit le paradoxe de Z\u00e9non.<\/p>\n<p>Outre leur besoin de parler, les gens h\u00e9sitaient \u00e0 rentrer chez eux \u00e0 cause de la peur primitive de la nuit, qui refaisait surface dans ce contexte de crise<\/p>\n<p>Ils \u00e9taient toujours bloqu\u00e9s, comme sur une \u00eele entour\u00e9e d\u2019eaux dangereuses.<\/p>\n<p>Nous n\u2019avons pas \u00e0 chercher pourquoi les choses sont comme elles sont, dit-il, mais comment y faire face.<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me restait entier mais, en le circonscrivant dans l\u2019espace, ils croyaient avoir fait un pas vers sa r\u00e9solution.<\/p>\n<p>les Ch\u00e2tillonnais ressentirent \u00e0 nouveau la peur de l\u2019obscurit\u00e9. Leur village \u00e9tait pourtant plus \u00e0 l\u2019abri que jamais, puisqu\u2019il \u00e9tait herm\u00e9tiquement s\u00e9par\u00e9 de l\u2019ext\u00e9rieur\u00a0; mais ils avaient h\u00e2te de se claquemurer chez eux, en attendant l\u2019aurore.<\/p>\n<p>La fin d\u2019un vieillard \u00e9tait dans l\u2019ordre des choses\u00a0; mais son tr\u00e9pas au milieu de cette crise devenait un symbole, un miroir, une mani\u00e8re d\u2019all\u00e9gorie.<\/p>\n<p>Regardez votre voisin\u00a0; plus que jamais, il est votre fr\u00e8re. Aimez-le comme tel, et vous serez aim\u00e9 en retour.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Vous vous croyez des prisonniers. Mais qui dit que vous n\u2019\u00eates pas plut\u00f4t des \u00e9lus\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Et le contraste \u00e9tait frappant entre les r\u00e9flexions grandioses des adultes et la joie na\u00efve des bambins, qui couraient en criant comme pour rappeler \u00e0 leurs a\u00een\u00e9s que m\u00eame sur une plan\u00e8te de quinze kilom\u00e8tres carr\u00e9s, rien n\u2019interdisait de vivre ni de s\u2019amuser un peu<\/p>\n<p>envie profonde de reprendre possession du territoire r\u00e9duit dont la Providence exigeait qu\u2019ils se contentent, \u00e0 le reconna\u00eetre comme leur et \u00e0 s\u2019en rendre ma\u00eetres. Sentiment nouveau pour eux, qui n\u2019avaient jamais trouv\u00e9 n\u00e9cessaire d\u2019explorer leur environnement<\/p>\n<p>le lointain n\u2019existait plus<\/p>\n<p>Oui, mais c\u2019\u00e9tait diff\u00e9rent\u00a0: on savait qu\u2019on pouvait partir.<\/p>\n<p>Mon jardin compar\u00e9 jadis \u00e0 la plan\u00e8te \u00e9tait minuscule, disaient-ils, mais mon jardin compar\u00e9 au canton est tr\u00e8s grand. Or, comme la plan\u00e8te est r\u00e9duite aux dimensions du canton, chacun jouit en termes relatifs d\u2019un espace plus grand.<\/p>\n<p>On ne pouvait plus compter que sur soi\u00a0; il faudrait apprendre l\u2019autarcie, vivre chichement, renoncer \u00e0 des denr\u00e9es dont on n\u2019aurait jamais cru devoir se passer, recentrer sa consommation sur les produits du cru<\/p>\n<p>Quant aux paysans, ils \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9s d\u00e9sormais comme des messies, voire des demi-dieux. L\u2019avenir du village \u00e9tait dans leurs champs<\/p>\n<p>Comme Paris, si proche hier, \u00e9tait loin d\u00e9sormais<\/p>\n<p>le village s\u2019enfon\u00e7ait dans une \u00e8re glaciaire, le printemps ne reviendrait pas, la vie s\u2019\u00e9teindrait jusqu\u2019au sommeil \u00e9ternel.<\/p>\n<p>La hi\u00e9rarchie des comp\u00e9tences se renversait\u00a0; l\u2019essentiel n\u2019\u00e9tait plus de savoir allumer un ordinateur ou calculer une TVA mais d\u2019\u00eatre habile, d\u2019avoir du bon sens et de poss\u00e9der des connaissances pratiques<\/p>\n<p>Comme les intemp\u00e9ries rendaient difficile d\u2019aller d\u2019un bout \u00e0 l\u2019autre du canton, ses quinze kilom\u00e8tres carr\u00e9s paraissaient plus vastes<\/p>\n<p>Ce pays qu\u2019on avait aim\u00e9, o\u00f9 on \u00e9tait n\u00e9, on le d\u00e9testait \u00e0 pr\u00e9sent<\/p>\n<p>En son for int\u00e9rieur, il jugeait stupide de chercher ailleurs une herbe plus verte, et plus sage de demeurer l\u00e0 o\u00f9 la Providence (s\u2019il y en avait une \u2013 il \u00e9tait agnostique) vous a fait na\u00eetre. La plupart des gens n\u2019ont au fond aucune raison d\u2019\u00eatre malheureux, pensait-il\u00a0; ils ne le sont que parce qu\u2019ils regardent au loin, apprenant ce qu\u2019ils ne devraient pas savoir. Une cause du malaise contemporain \u00e9tait le ressentiment et l\u2019envie qu\u2019inspirait aux humbles le spectacle t\u00e9l\u00e9vis\u00e9 de la richesse et du luxe<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019un territoire ceintur\u00e9 de cl\u00f4tures invisibles emp\u00eachant qu\u2019on ne sorte, un autre territoire, plus petit, ceintur\u00e9 de cl\u00f4tures barbel\u00e9es pour emp\u00eacher qu\u2019on n\u2019entre.<\/p>\n<p>recrut\u00e8rent \u00e9galement une douzaine de jeunes gens du village, des gar\u00e7ons solides et polis, tous n\u00e9s \u00e0 Ch\u00e2tillon (Verviers se m\u00e9fiait des immigr\u00e9s, terme qui dans sa bouche \u00e9tait sans rapport avec la couleur de peau<\/p>\n<p>un \u00c9tat autonome, dont le p\u00e9rim\u00e8tre correspondait au foncier des fermes r\u00e9unies. Il le repr\u00e9senterait lui-m\u00eame au plan international, et parlerait d\u2019\u00e9gal \u00e0 \u00e9gal avec eux. \u00c9tant souverain, il s\u00e9lectionnerait ses visiteurs, et ne tol\u00e9rerait aucune ing\u00e9rence sur son territoire<\/p>\n<p>Jour apr\u00e8s jour, Ch\u00e2tillon se coupait en deux, conform\u00e9ment \u00e0 cette loi selon laquelle la propension d\u2019un territoire \u00e0 la division est d\u2019autant plus grande que le territoire est petit.<\/p>\n<p>M\u00eame coup\u00e9s du monde, on n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 l\u2019abri du crime\u00a0! Nous avions dans nos fronti\u00e8res des d\u00e9traqu\u00e9s bien de chez nous<\/p>\n<p>Adam et \u00c8ve, mais \u00e0 l\u2019envers<\/p>\n<p>On n\u2019\u00e9tait s\u00fbr de rien. Peut-\u00eatre qu\u2019en v\u00e9rit\u00e9 le monde n\u2019avait jamais exist\u00e9\u00a0; peut-\u00eatre que les continents, les mers et les villes \u00e9taient des mythes, forg\u00e9s dans les \u00e2ges anciens et transmis d\u2019un si\u00e8cle \u00e0 l\u2019autre jusqu\u2019\u00e0 eux, qui n\u2019y croyaient plus.<\/p>\n<p>L\u2019emprisonnement dans la Bierre devient une donn\u00e9e ordinaire de l\u2019existence, en sorte qu\u2019ils ne s\u2019en rendent presque plus compte. D\u2019ici \u00e0 un an ou deux, si les fronti\u00e8res se rouvrent, c\u2019est d\u2019acc\u00e9der de nouveau \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur qui nous para\u00eetra bizarre. Tel est l\u2019animal humain\u00a0: le monde se renverse sous ses yeux et, apr\u00e8s un moment de stupeur, il reprend le cours de sa vie comme si de rien n\u2019\u00e9tait<\/p>\n<p>La surface des eaux se reforme toujours.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait un utilitariste\u00a0; ne comptait pour lui que le r\u00e9sultat, visible et concret. Il n\u2019\u00e9tait pas assez subtil ni assez visionnaire pour comprendre que les tr\u00eaves et la d\u00e9tente rafra\u00eechissent les cerveaux, reconstituent les organismes et rendent in fine les troupes plus vaillantes et plus gaies.<\/p>\n<p>Ses vues courtes, en somme, ne formaient pas une strat\u00e9gie, et il n\u2019avait rien \u00e0 proposer. Chacun commen\u00e7ait de le comprendre, tout en voulant croire que son silence r\u00e9v\u00e9lait l\u2019inverse.<\/p>\n<p>l\u2019exc\u00e8s de confort f\u00e9minise les hommes, et leur donne le go\u00fbt du superflu.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je pense \u00e0 nos enfants, dont l\u2019avenir est bouch\u00e9. Tu te r\u00eavais dessinateur, pilote, com\u00e9dien\u00a0? Remballe\u00a0: tu resteras dans la Bierre, tu cultiveras ton lopin, tu vieilliras ici. Tu croyais partir, conqu\u00e9rir le monde\u00a0? Mais le monde, petit, il est l\u00e0, sous tes yeux\u00a0; il n\u2019y a rien \u00e0 conqu\u00e9rir, nulle part o\u00f9 aller\u00a0; tu sais tout, tu es all\u00e9 partout, tu as vu tout ce qu\u2019on peut voir. Chez nous, on est vieux \u00e0 douze ans, car \u00e0 douze ans on a fait dix fois le tour du monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u201cSi nous sommes les seuls survivants, leur ai-je lanc\u00e9 l\u2019autre jour, pourquoi ne pas r\u00e9parer ce regrettable oubli\u00a0? Suicidons-nous<\/p>\n<p>\u2026 cinq vies pour l\u2019explorer, ou un territoire si restreint qu\u2019on en a fait le tour en trois jours\u00a0? Avant, c\u2019\u00e9tait trop grand\u00a0; maintenant, c\u2019est trop petit. Dans les deux cas, c\u2019est insens\u00e9, et je ne vois donc aucune raison de m\u2019alarmer.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Dans un pays de soixante millions d\u2019\u00e2mes, l\u2019individu est invisible dans la masse, personne ne s\u2019aper\u00e7oit qu\u2019il fait \u00e0 sa fa\u00e7on. Dans un canton comme le n\u00f4tre, en revanche, tout le monde se conna\u00eet, chacun se surveille, le moindre pas de c\u00f4t\u00e9 saute aux yeux et provoque une r\u00e9probation imm\u00e9diate.\u00a0Le conformisme est comme un gaz\u00a0: plus le bocal est petit, plus la pression s\u2019accentue.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Nous occuper des pays \u00e9trangers serait comme de nous inqui\u00e9ter d\u2019une temp\u00eate sur Mars<\/p>\n<p>Ainsi le village se laissa-t-il mourir, comme un vieillard qui a fait le tour de la vie<\/p>\n<p>La barri\u00e8re de respectabilit\u00e9 qui dans toute soci\u00e9t\u00e9 emp\u00eache qu\u2019on ne sombre \u00e9tait en train de c\u00e9der\u00a0; une tendance inverse gagnait du terrain, celle du renoncement, de la n\u00e9gligence et du d\u00e9sordre<\/p>\n<p>\u00c0 quoi bon\u00a0suivre un calendrier\u00a0? La vie \u00e9tait une infinit\u00e9 monotone et r\u00e9p\u00e9titive, o\u00f9 il ne se passait rien<\/p>\n<p>Leur survie n\u2019\u00e9tait plus un sujet de pr\u00e9occupation\u00a0; on s\u2019en remettait au hasard, \u00e0 la force des choses<\/p>\n<p>Deux camps naquirent dans le village, qui s\u2019appel\u00e8rent r\u00e9ciproquement les feuilles volantes (familles en partance) et les racines (hostiles \u00e0 l\u2019exil). Les feuilles volantes tournaient en d\u00e9rision les arguments des racines, jugeant que leurs proclamations grandiloquentes d\u2019attachement \u00e0 la Bierre cachaient une forme de l\u00e2chet\u00e9<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur :\u00a0 n\u00e9 le 27 juin 1978 \u00e0 Bastogne, est un \u00e9crivain belge, docteur en droit, critique et professeur universitaire de droit \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9 de Bourgogne. Critique litt\u00e9raire, Il \u00e9crit pour la publication Chronic&rsquo;art, dont il est le responsable des pages livres. 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