{"id":1885,"date":"2015-07-01T10:55:36","date_gmt":"2015-07-01T09:55:36","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1885"},"modified":"2015-07-03T10:07:41","modified_gmt":"2015-07-03T09:07:41","slug":"seigle-jean-luc-je-vous-ecris-dans-le-noir-2015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1885","title":{"rendered":"Seigle, Jean-Luc \u00ab Je vous \u00e9cris dans le noir \u00bb (2015)"},"content":{"rendered":"<p><strong>L\u2019Auteur<\/strong>\u00a0: Jean-Luc Seigle, n\u00e9 dans le Puy de D\u00f4me, pr\u00e8s de Clermont-Ferrand est un auteur et sc\u00e9nariste fran\u00e7ais pour la t\u00e9l\u00e9vision, le th\u00e9\u00e2tre et le cin\u00e9ma et dramaturge (auteur de sept pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, dont Excusez-moi pour la poussi\u00e8re). Il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par un grand-p\u00e8re paysan, ancien soldat de 14 devenu ouvrier chez Michelin, et une grand-m\u00e8re communiste qui lui a donn\u00e9 le go\u00fbt des livres.<\/p>\n<p>La Nuit d\u00e9peupl\u00e9e, Paris, Flammarion, 2001<br \/>\nLe Sacre de l&rsquo;enfant mort, Paris, Flammarion, 2004<br \/>\nLaura ou l&rsquo;\u00c9nigme des vingt-deux lames, Paris, M. Lafon, 2006<br \/>\nEn vieillissant les hommes pleurent, Paris, Flammarion, 2012 (Grand prix RTL-Lire 2012 &#8211; Prix Octave-Mirbeau 2013.)<br \/>\nJe vous \u00e9cris dans le noir, Paris, Flammarion, 2015<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9\u00a0<\/strong>: Quand Pauline Dubuisson, \u00e9tudiante en m\u00e9decine, tue son ex fianc\u00e9 F\u00e9lix Bailly, elle n&rsquo;imagine pas qu&rsquo;elle va provoquer par ricochet du destin une autre mort, celle de son p\u00e8re qui se suicide apr\u00e8s avoir appris son arrestation. A 21 ans elle est jet\u00e9e en prison et passe devant les assises de Paris. Pauline est la seule femme contre laquelle le Minist\u00e8re public requiert la peine de mort. 1961. Apr\u00e8s avoir vu La V\u00e9rit\u00e9 de Clouzot, inspir\u00e9 de sa vie et dans lequel Brigitte Bardot incarne son r\u00f4le de meurtri\u00e8re, Pauline Dubuisson fuit la France et s&rsquo;exile au Maroc sous un faux nom. Lorsque Jean la demande en mariage, il ne sait rien de son pass\u00e9. Il ne sait pas non plus que le destin oblige Pauline \u00e0 revivre la m\u00eame situation qui, dix ans plus t\u00f4t, l&rsquo;avait conduite au crime. Choisira-t-elle de se taire ou de dire la v\u00e9rit\u00e9 ? Jean-Luc Seigle signe un roman \u00e0 la premi\u00e8re personne o\u00f9 r\u00e9sonnent les silences, les r\u00eaves et les souffrances d&rsquo;une femme condamn\u00e9e \u00e0 mort \u00e0 trois reprises par les hommes de son temps.\u00a0\u00a0 (Prix Claude Chabrol 2015)<\/p>\n<p><strong>Mon avis\u00a0<\/strong>: \u00a0( \u00e9tay\u00e9 par l\u2019\u00e9coute d\u2019une interview de l\u2019auteur) : Alors j\u2019avais d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 \u00e9branl\u00e9e et \u00e9mue par son magnifique \u00abEn vieillissant les hommes pleurent\u00a0\u00bb et rebelotte\u00a0! Il donne ici la parole \u00e0 une femme qui fascina la France de l\u2019apr\u00e8s-guerre, dans les ann\u00e9es 50. Lisez ce livre coup de poing&#8230; C&rsquo;est tout ce qu&rsquo;on demande \u00e0 un livre..\u00a0Certes il d\u00e9range, mais quel choc, quelle remise en question&#8230; Vous avez \u00e9t\u00e9 choqu\u00e9s par l&rsquo;Affaire Dreyfus&#8230; je pense que ce livre vous interpellera &#8230; dans un autre registre..<\/p>\n<p>Apres avoir expliqu\u00e9 comment la soci\u00e9t\u00e9 a agi sur le corps\/\u00e2me des hommes dans son pr\u00e9c\u00e9dent roman, il \u00e9crit ici un livre miroir pour montrer comment la soci\u00e9t\u00e9 a agi sur le corps des femmes. Il a \u00e9crit sur elle suite au regard de Modiano sur elle dont il parle dans plusieurs romans. Il a enqu\u00eat\u00e9 sur elle et a r\u00e9alis\u00e9 que toujours tout a \u00e9t\u00e9 \u00e9crit \u00e0 charge et que personne (ni homme ni femme) n\u2019a pris sa d\u00e9fense. Pauline, condamn\u00e9e \u00e0 mort plusieurs fois (dont par le film qui la tue \u00e0 la fin) est de fait une victime au d\u00e9part et c\u2019est cela qui d\u00e9range. Attention\u00a0! ce n\u2019est pas une biographie, c\u2019est un roman. Il prend la voix de Pauline, et il \u00e9crit sa \u00ab\u00a0confession\u00a0\u00bb, il entre de fait dans la peau d\u2019une jeune fille qui tue \u00e0 15 ans et demi et est jug\u00e9e \u00e0 21 ans. Cette id\u00e9e lui a \u00e9t\u00e9 souffl\u00e9e par Jim Harrison qui dit \u00ab\u00a0 la chose la plus difficile pour un \u00e9crivain est de devenir une jeune fille vierge de 13 ans\u00a0\u00bb lors d\u2019une interview de Fran\u00e7ois Busnel.<\/p>\n<p>C\u2019est le proc\u00e8s de la repr\u00e9sentation de la libert\u00e9 de la femme, de ce qui fait peur \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 des hommes. Les femmes qui revendiquent risquent de prendre le pouvoir\u00a0; il faut \u00e9touffer cette libert\u00e9 dans l\u2019\u0153uf et faire en sorte que la femme reste \u00e0 sa place. Il ne faut pas remettre en jeu la vertu. La jouissance est un crime\u00a0; et il faut relever que c\u2019est exceptionnel de requ\u00e9rir la peine de mort pour un crime passionnel. Et le film va plus loin\u00a0; inspir\u00e9 librement de la vie de Pauline, c\u2019est un film orient\u00e9 vu qu\u2019il sera conseill\u00e9 par l\u2019assistante de l\u2019avocat \u00e0 charge du v\u00e9ritable proc\u00e8s. Clouzot s\u2019est empar\u00e9 de la vie de Pauline et il en fait un film \u00e0 charge et la condamner.<\/p>\n<p>La sc\u00e8ne de l\u2019arrestation \/ la tonte \/ le viol de la jeune fille par les r\u00e9sistants de la derni\u00e8re heure est d\u2019une violence inou\u00efe\u00a0; non seulement dans la description de l\u2019acte mais dans le contexte, le lieu, les animaux morts, une sc\u00e8ne de d\u00e9gout&#8230; une carcasse \u00e0 l\u2019abattoir\u2026<\/p>\n<p>Apr\u00e8s la vie en France, la lumi\u00e8re du Maroc et d\u2019Essaouira. Lumi\u00e8re et tentative de commencer une nouvelle vie.<\/p>\n<p>Il est av\u00e9r\u00e9 que Pauline \u00e9tait en contact avec les livres et travaillait \u00e0 la biblioth\u00e8que de la prison mais nul ne peut dire si elle a pu trouver l\u2019apaisement \u00e0 travers les livres\u2026 Alors que Clouzot s\u2019est servi de Pauline pour la rabaisser, Seigle lui donne la parole et lui permet de se faire entendre.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je vous \u00e9cris dans le noir\u00a0\u00bb est un livre d\u00e9chirant\u00a0; le titre est une phrase de Pauline. Elle \u00e9crit cette phrase \u00e0 la veille du proc\u00e8s et cette lettre, enfantine, demande pardon apr\u00e8s une b\u00eatise, mais ne reconnait pas la pr\u00e9m\u00e9ditation. Clouzot a d\u00e9tourn\u00e9e en la mettant \u00e0 charge \u00e0 la fin du film, il l\u2019utilise pour asseoir culpabilit\u00e9 et pr\u00e9m\u00e9ditation.<\/p>\n<p><strong>L&rsquo;avis de Fran\u00e7ois Busnel<\/strong> :<br \/>\nhttp:\/\/www.lexpress.fr\/culture\/livre\/la-verite-la-vraie-sur-pauline-dubuisson_1662049.html<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Car la vie de quelqu\u2019un, m\u00eame la plus humble, est un d\u00e9roulement in\u00e9dit et original d\u2019une suite d\u2019exp\u00e9riences unique en son genre. Le t\u00e9moin ne peut donc juger qu\u2019\u00e0 la condition de rester t\u00e9moin jusqu\u2019au bout. Qui sait si la derni\u00e8re minute ne viendra pas d\u2019un seul coup d\u00e9valuer une vie apparemment honorable ou r\u00e9habiliter au contraire une vie ex\u00e9crable\u00a0?\u00a0\u00bb Vladimir Jankel\u00e9vitch<\/p>\n<p>L\u2019histoire de Pauline, comme toutes les histoires, ne peut donc pas se raconter uniquement sur les faits, elle doit s\u2019\u00e9tablir sur les silences de sa vie qui ne contiennent pas seulement son enfance et ses r\u00eaves mais les silences de son enfance et les silences de ses r\u00eaves<\/p>\n<p>Il me r\u00e9pondit que j\u2019avais trop d\u2019imagination, comme toutes les filles, et que l\u2019imagination \u00e9tait une forme de mensonge.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est dans la po\u00e9sie que je trouve une autre fa\u00e7on de regarder le monde.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>On aurait dit un roseau au regard fi\u00e9vreux<\/p>\n<p>je savais depuis longtemps que la foule pouvait se m\u00e9tamorphoser en un monstre f\u00e9roce et hurlant quand on lui jette \u00e0 la gueule ce qui la d\u00e9go\u00fbte, ce qui l\u2019excite ou l\u2019effraye<\/p>\n<p>J\u2019avais moi aussi connu les morsures au visage des appareils photo<\/p>\n<p>j\u2019essayais de lui expliquer que c\u2019\u00e9tait surtout une \u00e9mancipation non n\u00e9gligeable qui permettrait aux femmes de travailler en dehors de leurs foyers\u00a0; et que nous les femmes devions cette avanc\u00e9e bien plus \u00e0 Moulinex et \u00e0 Electrolux qu\u2019\u00e0 Simone de Beauvoir<\/p>\n<p>Possession est le mot juste, sans que je sache si c\u2019est moi qui poss\u00e8de cette maison ou si c\u2019est cette maison qui me poss\u00e8de. Il y a une parfaite correspondance entre la pierre et ma chair, entre le centre de la maison et mon c\u0153ur, entre l\u2019ombre et ma part secr\u00e8te<\/p>\n<p>C\u2019est donc en moi, durant ces interminables ann\u00e9es d\u2019incarc\u00e9ration, que j\u2019ai appris \u00e0 trouver l\u2019espace et l\u2019air indispensables \u00e0 mon \u00e9quilibre, m\u00eame si cela s\u2019apparentait parfois \u00e0 une forme de vide int\u00e9rieur, n\u00e9cessaire.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Tu comprends, m\u2019a-t-elle dit, pourquoi on appelle le XVIe si\u00e8cle la Renaissance, parce que \u00e7a a \u00e9t\u00e9 le si\u00e8cle des commencements\u00a0! Et c\u2019est pour \u00e7a que L\u00e9onard de Vinci a laiss\u00e9 tant de tableaux inachev\u00e9s, il \u00e9tait dans les commencements, lui, jamais dans la fin des choses. Il n\u2019\u00e9tait que dans les jours nouveaux, dans le matin et dans l\u2019aube. Regarde ses clairs-obscurs bleut\u00e9s et inachev\u00e9s, tu vois bien qu\u2019ils sont du m\u00eame bleu que certains matins o\u00f9 on se p\u00e8le.<\/p>\n<p>Ici j\u2019ai pu non pas recommencer ma vie (recommencer \u00e9tait bien justement ce que je ne voulais pas\u00a0faire), mais commencer une nouvelle vie.<\/p>\n<p>J\u2019avais oubli\u00e9 \u00e0 quel point le cin\u00e9ma \u00e9tait le sujet de conversation parfait entre personnes qui n\u2019ont rien \u00e0 se dire, toujours les m\u00eames mots\u00a0: j\u2019ai trouv\u00e9 \u00e7a fort, beau, int\u00e9ressant, ou alors nul, sans int\u00e9r\u00eat, l\u2019actrice ceci, l\u2019acteur cela \u2026<\/p>\n<p>Je crois qu\u2019on ne peut mourir que d\u2019\u00eatre d\u00e9saim\u00e9e. Et \u00e7a, ce n\u2019est pas mourir d\u2019amour, c\u2019est m\u00eame l\u2019inverse<\/p>\n<p>Tout ici a un pouvoir po\u00e9tique jusqu\u2019aux objets, m\u00eame si je suis bien incapable de dire ce que ce mot d\u00e9signe exactement ou recouvre, comme si la po\u00e9sie \u00e9tait le pouvoir des choses humaines invisibles sur les choses mis\u00e9rables et visibles de la vie ordinaire.<\/p>\n<p>Je n\u2019avais pas encore compris que ce n\u2019\u00e9tait pas l\u2019amour, ni le d\u00e9sir, ni la sexualit\u00e9 qui faisait une femme mais sa prodigieuse capacit\u00e9 \u00e0 affronter et \u00e0 transformer la vie comme aucun homme ne serait capable de le faire. Eux savent se battre contre des choses concr\u00e8tes, contre des b\u00eates, contre les intemp\u00e9ries, contre des ennemis, alors que les femmes sont capables de se battre contre l\u2019inconnu, contre les mauvais esprits, contre le Destin.<\/p>\n<p>J\u2019ai fini par accepter l\u2019id\u00e9e que mes morts me revenaient, comme s\u2019ils m\u2019avaient retrouv\u00e9e apr\u00e8s m\u2019avoir longtemps cherch\u00e9e. Maintenant encore ils sont autour de moi, agit\u00e9s, en col\u00e8re, tordus en volutes invisibles<\/p>\n<p>Les mots du corps sont extraordinairement po\u00e9tiques, particuli\u00e8rement ceux de la gorge\u00a0: les muscles azygos, l\u2019os hyo\u00efde, les piliers pharyngiens, la trompe d\u2019Eustache et cent autres noms antiques. Aucun d\u2019entre nous ne pourrait vivre dans un pays sans en conna\u00eetre la g\u00e9ographie et l\u2019histoire\u00a0; c\u2019est m\u00eame le seul moyen pour se sentir chez soi<\/p>\n<p>La for\u00eat est un des grands paysages de la chasse, elle se dressait devant moi, lugubre, mena\u00e7ante, pleine de l\u2019imaginaire opaque des contes dont je n\u2019\u00e9tais pas encore sortie, et m\u2019invitait \u00e0 entrer dans un autre monde o\u00f9 plus rien de ce que je connaissais n\u2019existait.<\/p>\n<p>En prison, le temps se casse pour nous faire entendre l\u2019\u00e9cho de chaque minute bris\u00e9e, alors que dans une for\u00eat le temps s\u2019arr\u00eate et s\u2019accorde sur le temps silencieux des b\u00eates, il va de la nuit \u00e0 une autre nuit, abandonnant le jour aux hommes. En prison la nuit et le jour appartiennent aux gardiens.<\/p>\n<p>J\u2019acquis la conviction que je serais encore plus perdue dehors que dedans, \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur. C\u2019est aussi ce qui explique ce repliement depuis quelques jours. Dedans je suis toujours moins expos\u00e9e que dehors. J\u2019aime ma prison<\/p>\n<p>Le cr\u00eape \u00e9tait bien plus qu\u2019un voile, c\u2019\u00e9tait un morceau de deuil qu\u2019elle avait d\u00e9chir\u00e9 pour se prot\u00e9ger<\/p>\n<p>Je n\u2019avais pas encore compris \u00e0 quel point ces diff\u00e9rences sont essentielles pour maintenir l\u2019\u00e9quilibre d\u2019un couple dont le seul projet est de durer<\/p>\n<p>Souvent, lorsqu\u2019on \u00e9voque la question des proches disparus on dit qu\u2019un morceau de nous-m\u00eames est parti, sans trop savoir quelle part de nous le mort a emport\u00e9 avec lui dans la tombe<\/p>\n<p>Rien de tout ce que nous apprenons en prison ne nous sert, cela ouvre des perspectives d\u2019une humanit\u00e9 affolante, sans la possibilit\u00e9 de la partager avec le reste du monde puisque le monde ordinaire nous a rejet\u00e9s.<\/p>\n<p>Je me demande si l\u2019on \u00e9crit autrement que dans le noir, dans cette opacit\u00e9 qui ne r\u00e9v\u00e8le ce qu\u2019elle cache qu\u2019au fur et \u00e0 mesure de l\u2019\u00e9criture, comme l\u2019\u0153il finit par s\u2019habituer \u00e0 l\u2019obscurit\u00e9 et \u00e0 redessiner les contours des obstacles qui pourraient nous faire tr\u00e9bucher<\/p>\n<p>Seuls les livres me permettaient de respirer \u00e0 nouveau normalement, et je me suis jet\u00e9e dans la lecture pour m\u2019\u00e9chapper de cette obscurit\u00e9 qui me compressait le c\u0153ur jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e2me<\/p>\n<p>Je ne connais pas de livres qui vous disent de rester \u00e0 votre place et de ne rien esp\u00e9rer ou de ne rien attendre de la vie\u00a0; ceux qui disent \u00e7a dans les romans sont toujours des personnages ex\u00e9crables\u00a0: les vieilles tantes que l\u2019on trouve dans la litt\u00e9rature anglaise ou les suivantes des grandes h\u00e9ro\u00efnes de la trag\u00e9die.<\/p>\n<p>Je ne dormais pas, je r\u00eavais. Le r\u00eave c\u2019\u00e9tait tout ce qu\u2019il me restait<\/p>\n<p>L\u2019id\u00e9e de l\u2019\u00e9vasion, sous quelque forme que ce soit, est vitale en prison. Gr\u00e2ce \u00e0 cette biblioth\u00e8que que l\u2019on me confia, je m\u2019\u00e9vadais dans les livres<\/p>\n<p>Elle s\u2019enlisait et passait son temps \u00e0 mesurer le vide et l\u2019absence, creusant jour apr\u00e8s jour dans le silence de la maison les tombeaux de ses fils<\/p>\n<p>Le chagrin la d\u00e9figurait et d\u00e9figurait la vision de sa propre vie, tout comme les larmes d\u2019un sanglot ininterrompu peuvent d\u00e9figurer le paysage qui vous entoure<\/p>\n<p>je voulais sentir la chaleur des corps contre la rigidit\u00e9 cadav\u00e9rique qui m\u2019avait glac\u00e9 le sang<\/p>\n<p>Il me d\u00e9visagea longtemps avec ses yeux bleus et brillants sous la broussaille de ses sourcils, si longtemps que j\u2019eus l\u2019impression qu\u2019il \u00e9tait parti \u00e0 la recherche de mon \u00e2me<\/p>\n<p>elle r\u00e9ussit \u00e0 raccommoder les bords de notre vie de famille que les deuils avaient d\u00e9chir\u00e9e<\/p>\n<p>Avec la disparition de la petite fille que j\u2019avais \u00e9t\u00e9, mes r\u00eaves ne suffisaient plus<\/p>\n<p>mon corps prit le relais et commen\u00e7a \u00e0 devenir l\u2019axe central de ma vie de femme<\/p>\n<p>le m\u00e9decin s\u2019acharne \u00e0 rendre des corps vivants aux humains et des corps sans vie \u00e0 Dieu<\/p>\n<p>qu\u2019un journal est bien plus qu\u2019un simple carnet, il a la place d\u2019un confident ou d\u2019un confesseur, il est l\u2019\u00e9quivalent de l\u2019ami imaginaire des enfants solitaires, le d\u00e9positaire de nos faiblesses, de nos fantasmes et de toutes nos pulsions inavouables<\/p>\n<p>Je me revois marcher, d\u00e9j\u00e0 sortie de moi, d\u00e9j\u00e0 morte<\/p>\n<p>je voulais juste qu\u2019il se taise, qu\u2019ils se taisent tous. C\u2019\u00e9taient les mots que je voulais tuer, les mots qui salissent et qui blessent<\/p>\n<p>Elle voulait m\u2019aider parce qu\u2019elle avait senti mon angoisse qui, \u00e0 ce moment-l\u00e0, venait de la M\u00e9diterran\u00e9e. La mer m\u2019\u00e9tait apparue ferm\u00e9e sur son antiquit\u00e9 sans plus offrir aucune perspective, alors que l\u2019Oc\u00e9an (que j\u2019allais rejoindre une fois arriv\u00e9e au Maroc) repr\u00e9sentait une ouverture sur les nouveaux mondes o\u00f9 toutes les conqu\u00eates \u00e9taient envisageables. J\u2019ai su que l\u00e0-bas je pourrais \u00e0 nouveau vivre et r\u00eaver sans plus rien esp\u00e9rer, juste r\u00e9ussir \u00e0 maintenir le r\u00eave \u00e0 ce qu\u2019il est, un d\u00e9sir qui ne d\u00e9borde surtout pas la r\u00e9alit\u00e9 et nous lave de tout, qui nous \u00e9merveille.<\/p>\n<p>Quand on a tu\u00e9 on est interdit de retourner dans la vraie vie. On n\u2019y a plus sa place. Mon erreur est d\u2019avoir cru que c\u2019\u00e9tait possible<\/p>\n<p>En \u00e9coutant Mozart je ne peux m\u2019emp\u00eacher de me dire que les hommes ont toujours fait des choses magnifiques pour les morts bien plus que pour les vivants<\/p>\n<p>Int\u00e9rieurement, je me suis d\u00e9faite \u00e0 une vitesse inimaginable sans que rien ne soit visible de l\u2019ext\u00e9rieur\u00a0; tout ce qui me soutenait, mes os, mes muscles, mon sang, mon c\u0153ur \u00e9taient tomb\u00e9s en poussi\u00e8re comme cela arrive quand on ouvre un cercueil ancien qu\u2019il faut vider de son contenu<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>A la suite de la lecture de ce livre, j&rsquo;ai eu envie de lire : <a href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1894\">Padovani St\u00e9phane \u00abL&rsquo;autre vie de Val\u00e9rie Straub \u00bb (2012) <\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Auteur\u00a0: Jean-Luc Seigle, n\u00e9 dans le Puy de D\u00f4me, pr\u00e8s de Clermont-Ferrand est un auteur et sc\u00e9nariste fran\u00e7ais pour la t\u00e9l\u00e9vision, le th\u00e9\u00e2tre et le cin\u00e9ma et dramaturge (auteur de sept pi\u00e8ces de th\u00e9\u00e2tre, dont Excusez-moi pour la poussi\u00e8re). Il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 par un grand-p\u00e8re paysan, ancien soldat de 14 devenu ouvrier chez Michelin, &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1885\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1886,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2,35,12],"tags":[],"class_list":["post-1885","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-lectures","category-coup-de-coeur-lectures","category-litterature-france"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1885","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=1885"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1885\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1898,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/1885\/revisions\/1898"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/1886"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=1885"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=1885"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=1885"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}