{"id":1944,"date":"2015-07-15T14:16:30","date_gmt":"2015-07-15T13:16:30","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1944"},"modified":"2015-07-15T14:45:20","modified_gmt":"2015-07-15T13:45:20","slug":"couto-mia-la-confession-de-la-lionne-2015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=1944","title":{"rendered":"Couto, Mia : \u00ab\u00a0La confession de la lionne\u00a0\u00bb (2015)"},"content":{"rendered":"<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong> : Lorsque le chasseur Arcanjo Baleiro arrive \u00e0 Kulumani pour tuer les lions mangeurs d\u2019hommes qui ravagent la r\u00e9gion, il se trouve pris dans des relations complexes et \u00e9nigmatiques, o\u00f9 se m\u00ealent faits, l\u00e9gendes et mythes. Une jeune femme du village, Mariamar, a sa th\u00e9orie sur l\u2019origine et la nature des attaques des b\u00eates. Sa s\u0153ur, Sil\u00eancia, en a \u00e9t\u00e9 la derni\u00e8re victime. L\u2019aventure est racont\u00e9e par ces deux voix, le chasseur et la jeune fille, au fil des pages on d\u00e9couvre leurs histoires respectives. La rencontre avec les b\u00eates sauvages am\u00e8ne tous les personnages \u00e0 se confronter avec eux-m\u00eames, avec leurs fantasmes et leurs fautes. La crise met \u00e0 nu les contradictions de la communaut\u00e9, les rapports de pouvoir, tout autant que la force, parfois lib\u00e9ratrice, parfois oppressive, de leurs traditions et de leurs croyances. L\u2019auteur a v\u00e9cu cette situation de tr\u00e8s pr\u00e8s lors d\u2019un de ses chantiers. Ses fr\u00e9quentes visites sur le th\u00e9\u00e2tre du drame lui ont sugg\u00e9r\u00e9 l\u2019histoire inspir\u00e9e de faits et de personnages r\u00e9els qu\u2019il rapporte ici. Clair, rapide, d\u00e9concertant, Mia Couto montre \u00e0 travers ses personnages forts et complexes la domination impitoyable sur les femmes, la mis\u00e8re des hommes, la duret\u00e9 de la p\u00e9nurie et des paysages. Un grand roman dans la lign\u00e9e de L\u2019Accordeur de silences.<\/p>\n<p><strong>Analyse <\/strong> (j\u2019ai entendu l\u2019auteur parler du livre)  Au moment o\u00f9 il a commenc\u00e9 \u00e0 \u00e9crire l\u2019auteur ne pensait pas en faire un roman. Il \u00e9tait dans un village au moment o\u00f9 se sont produites des attaques de lions. Il a \u00e9crit pour \u00e9loigner le r\u00e9el de ce qu\u2019il vivait, comme si  coucher sur papier faisait que la r\u00e9alit\u00e9 s\u2019\u00e9loignait, se rapprochait de la fiction. Quand il l\u2019a fait, il ne pensait pas en faire un roman \u00e0 publier. Les personnages de ce roman sont inspir\u00e9s de personnes qui existent. De fait le chasseur est inspir\u00e9 d\u2019un de ses amis qui fut appel\u00e9 pour participer \u00e0 la chasse. Mais la trame du roman est de la fiction. Son m\u00e9tier de biologiste lui permet de vivre dans ses pays, de se m\u00ealer \u00e0 la population et c\u2019est ainsi qu\u2019il a eu connaissance des l\u00e9gendes et traditions du pays, qui lui ont \u00e9t\u00e9 cont\u00e9es par les \u00ab anc\u00eatres \u00bb ; il ne faut pas prendre comme du folklore des pens\u00e9es et des comportements religieux qui permettent de survivre dans un monde de mis\u00e8re et de pauvret\u00e9.<br \/>\nDans le livre, Kulumani est une terre \u00ab d\u2019assimil\u00e9s \u00bb dans laquelle les traditions ancestrales perdurent. On se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 une minorit\u00e9 de noirs mozambicains qui ont adopt\u00e9 la culture des portugais. De fait seulement une ou deux familles dans le village de Kulumani<br \/>\nDans le livre on parle de l\u2019oppression des femmes, en mode ancestral et moderne. Cette exclusion est toujours tr\u00e8s pr\u00e9sente au Mozambique. Les soci\u00e9t\u00e9s rurales sont tr\u00e8s patriarcales ; la femme n\u2019a pas le droit \u00e0 la parole et n\u2019est pas respect\u00e9e en tant que femme. Les vieilles, et surtout les veuves sont per\u00e7ues comme des sorci\u00e8res, des ensorceleuses, on ne leur fait pas confiance.<br \/>\nCertains personnages du livre sont consid\u00e9r\u00e9s comme des fous ; cette folie est de fait la repr\u00e9sentation de la situation limite dans laquelle ils \u00e9voluent. Ils franchissent la limite de la \u00ab normalit\u00e9 \u00bb.<br \/>\nCe livre est une fiction dans un cadre r\u00e9el.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong> : Encore un superbe livre de Mia Couto. Deux voix se font entendre : celle du chasseur et celle d\u2019une femme du village, Mariamar. Dans le roman, les victimes des lions sont des femmes ; on fait le parall\u00e8le avec la domination des hommes dans la vie quotidienne. Les lionnes, elles, sont les femmes, r\u00e9duites au silence et \u00e0 l\u2019ob\u00e9issance, envoy\u00e9es hors du village pour faire les taches quotidiennes ( chercher l\u2019eau, laver le linge)  mais pourtant extr\u00eamement dangereuses car tr\u00e8s puissantes int\u00e9rieurement . Une fois de plus je suis subjugu\u00e9e par la langue de cet auteur, par son m\u00e9lange traditions et r\u00e9alit\u00e9. La force des l\u00e9gendes, de la transmission de la vie, des mots et du silence.. D\u2019ailleurs un de ses livres pr\u00e9c\u00e9dents \u00e9tait \u00ab L\u2019accordeur des silences \u00bbou la domination de l\u2019homme sur les enfants \u00e9tait le c\u0153ur du roman. Le th\u00e8me de la folie est \u00e0 nouveau pr\u00e9sent dans le roman. Les histoires de familles, les personnages mi humains mi-lions, l\u2019\u00e2me des f\u00e9lins s\u2019emparant du corps des gens et de leur \u00e2me.. Entre r\u00e9alit\u00e9 et tradition, l\u2019\u00e2me de la femme africaine r\u00e8gne en f\u00e9line\u2026  Et encore une fois le pouvoir des mots\u2026 et l\u2019importance du monde int\u00e9rieur..<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong> : <\/p>\n<p>Secouez les pieds, les poussi\u00e8res aiment voyager. <\/p>\n<p>Tout notre pr\u00e9sent \u00e9tait constitu\u00e9 de pass\u00e9 <\/p>\n<p>il contempla les vieux v\u00eatements accroch\u00e9s \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur du toit. Il ne se sentit pas diff\u00e9rent de ces habits, tombant informes et sans \u00e2me dans le vide. <\/p>\n<p>Mais le silence est un \u0153uf \u00e0 l\u2019envers : la coquille appartient aux autres, mais c\u2019est nous qui nous brisons <\/p>\n<p>Tr\u00e8s souvent, il m\u2019avait dit : seuls les humains connaissent le silence. Pour les autres b\u00eates, le monde ne se tait jamais et les herbes qui poussent comme les p\u00e9tales qui \u00e9closent font un \u00e9norme bruit. Dans la brousse, les b\u00eates vivent \u00e0 l\u2019oreille <\/p>\n<p>La vie \u00e9tait devenue pour elle une langue \u00e9trang\u00e8re <\/p>\n<p>Pr\u00e9f\u00e9rer n\u2019\u00e9tait pas un verbe fait pour elle. Comment peut-on pr\u00e9f\u00e9rer quand on n\u2019a jamais appris \u00e0 vouloir ? <\/p>\n<p>La seule fa\u00e7on de s\u2019\u00e9chapper d\u2019un endroit : c\u2019est de sortir de nous. La seule fa\u00e7on de sortir de nous : c\u2019est d\u2019aimer quelqu\u2019un. <\/p>\n<p>J\u2019ai tellement besoin de dormir ! Ce n\u2019est pas le repos que je cherche. Je veux plut\u00f4t m\u2019absenter de moi-m\u00eame. Dormir pour ne pas exister. <\/p>\n<p>L\u00e9gende ( je vous mets le d\u00e9but&#8230; ) Autrefois, il n\u2019existait que la nuit. Et Dieu faisait pa\u00eetre les \u00e9toiles dans le ciel. Quand Il les alimentait davantage, elles grossissaient et leurs panses regorgeaient de lumi\u00e8re. En ce temps-l\u00e0, toutes les \u00e9toiles mangeaient, elles luisaient toutes de la m\u00eame &#8230;<\/p>\n<p>Plus la vie est vide, plus elle est peupl\u00e9e par ceux qui sont d\u00e9j\u00e0 partis : les exil\u00e9s, les fous, les d\u00e9funts <\/p>\n<p>Ma m\u00e8re a l\u2019habitude de dire que l\u2019eau arrondit les pierres comme la femme fa\u00e7onne l\u2019\u00e2me des hommes <\/p>\n<p>Ce qui s\u2019est pass\u00e9, c\u2019est qu\u2019avec le temps, j\u2019ai cess\u00e9 d\u2019avoir des attentes. Et celui qui n\u2019a plus d\u2019attentes, c\u2019est qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 cess\u00e9 de vivre<br \/>\nj\u2019ai peur d\u2019\u00eatre d\u00e9vor\u00e9e. Non par l\u2019angoisse qui m\u2019habite. D\u00e9vor\u00e9e par le vide de ne pas aimer. D\u00e9vor\u00e9e par le d\u00e9sir d\u2019\u00eatre aim\u00e9e.<\/p>\n<p>la tristesse ce n\u2019est pas pleurer. La tristesse c\u2019est ne pas avoir devant qui pleurer <\/p>\n<p>Les trains d\u00e9marrent lentement, en soupirant, en regrettant de partir <\/p>\n<p>Ceux que nous tuons, aussi \u00e9trangers et ennemis qu\u2019ils soient, deviennent nos parents pour toujours. Ils ne partent plus jamais, ils demeurent plus pr\u00e9sents que les vivants <\/p>\n<p>Je suis moi-m\u00eame tellement recouvert de poussi\u00e8re que mon corps semble n\u2019avoir ni dedans ni dehors. Je m\u2019\u00e9poussette, mes mains sont des nuages qui ont l\u2019air d\u2019avoir \u00e9migr\u00e9 de mon corps <\/p>\n<p>Tous les matins la gazelle se r\u00e9veille en sachant qu\u2019elle doit courir plus vite que le lion ou elle sera tu\u00e9e. Tous les matins le lion se r\u00e9veille en sachant qu\u2019il doit courir plus vite que la gazelle ou il mourra de faim. Peu importe que tu sois un lion ou une gazelle : quand le Soleil point, il vaut mieux que tu commences \u00e0 courir. Proverbe africain <\/p>\n<p>Comme l\u2019\u00e9criture m\u2019avait auparavant sauv\u00e9e de la folie. Les livres me restituaient des voix telles des ombres en plein d\u00e9sert. <\/p>\n<p>Personne plus que moi n\u2019aimait les mots. Pourtant, en m\u00eame temps, j\u2019avais peur de l\u2019\u00e9crit, j\u2019avais peur d\u2019\u00eatre autre et d\u2019\u00eatre ensuite trop \u00e0 l\u2019\u00e9troit en moi-m\u00eame <\/p>\n<p>Et l\u2019alphabet d\u00e9filait devant mes yeux. Chaque lettre \u00e9tait une nouvelle couleur avec laquelle je regardais le monde <\/p>\n<p>\u2013 De quoi vous souvenez-vous le plus de l\u2019\u00e9poque de la guerre ? \u2013 Il n\u2019y a rien \u00e0 rappeler, monsieur, dit un paysan. \u2013 Comment \u00e7a ? \u2013 On est tous revenus morts de la guerre. <\/p>\n<p>Aucune guerre ne se raconte. L\u00e0 o\u00f9 il y a du sang, il n\u2019y a pas de mots. L\u2019\u00e9crivain est en train de demander aux morts de montrer leurs cicatrices. <\/p>\n<p>C\u2019est de ceux qui nous sont plus proches que nous devons nous d\u00e9fendre <\/p>\n<p>il y a dans le village un serpent qui circule dans le silence des toits et le long des chemins. Cette cr\u00e9ature venimeuse cherche les gens heureux pour les mordre et les empoisonner, sans qu\u2019ils ne s\u2019en aper\u00e7oivent jamais. Voil\u00e0 pourquoi \u00e0 Kulumani, tout le monde souffre du m\u00eame malheur. Tout le monde a peur, peur de la vie, peur des amours, m\u00eame peur des amis. Les uns appellent ce monstre \u201cdiable\u201d. D\u2019autres shetani. Cependant la plupart l\u2019appellent \u201cserpent boiteux\u201d. L\u2019\u00e9crivain interrompt ce long r\u00e9cit : \u2013 Pardonnez-moi, mon cher administrateur, mais pour moi, ce serpent c\u2019est nous-m\u00eames. <\/p>\n<p>Avec un tee-shirt large cachant mes genoux, je ressemble \u00e0 un fant\u00f4me incomp\u00e9tent. <\/p>\n<p>Et le voisinage c\u2019est comme les m\u00e9dicaments : il est tr\u00e8s bon, mais il ne se montre qu\u2019en cas de maladie <\/p>\n<p>\u2013 C\u2019est bien d\u2019\u00eatre perdu. Cela signifie qu\u2019il y a des chemins. C\u2019est quand il n\u2019y a plus de chemins que c\u2019est grave. <\/p>\n<p>Finalement, le bonheur et l\u2019amour se ressemblent. On n\u2019essaie pas d\u2019\u00eatre heureux, on ne d\u00e9cide pas d\u2019aimer. On est heureux, on aime <\/p>\n<p>Eh bien, danser c\u2019est comme chasser. Chaque danseur s\u2019empare de l\u2019univers tout entier <\/p>\n<p>Dans cette valise \u00e9tait abrit\u00e9 mon avenir. Pli\u00e9s et rang\u00e9s comme si c\u2019\u00e9tait du linge attendaient toutes mes r\u00eaveries et mes espoirs <\/p>\n<p>On ne dit jamais qu\u2019il y a un probl\u00e8me. Admettre qu\u2019il y a un probl\u00e8me n\u2019apporte que des probl\u00e8mes avec les chefs <\/p>\n<p>Les ossements sont notre unique \u00e9ternit\u00e9. Le corps s\u2019\u00e9vapore, les souvenirs s\u2019\u00e9vanouissent. Restent les os pour toujours <\/p>\n<p>Les morts ne sont pas absents : ils demeurent vivants, nous parlent dans nos r\u00eaves, nous p\u00e8sent sur la conscience <\/p>\n<p>Peut-on appeler enfant une cr\u00e9ature qui laboure la terre, coupe le bois, porte l\u2019eau et, \u00e0 la fin de la journ\u00e9e, n\u2019a plus le c\u0153ur \u00e0 jouer ? <\/p>\n<p>Il n\u2019y a pas de danse qui ne soit ainsi, dangereuse, presque fatale. On commence dans les bras de la vie, on finit en dansant avec la mort <\/p>\n<p>Les t\u00e9n\u00e8bres, dit-on, sont le royaume des morts. Ce n\u2019est pas vrai. De m\u00eame que la lumi\u00e8re, le noir n\u2019existe que pour les vivants. C\u2019est dans le cr\u00e9puscule qu\u2019habitent les morts, dans cet interstice entre jour et nuit, o\u00f9 le temps se recroqueville en lui-m\u00eame. Celui qui vit dans le noir invente des lumi\u00e8res. Ces lumi\u00e8res sont des personnes, des voix plus anciennes que le temps <\/p>\n<p>L\u2019unique refuge qu\u2019il me reste est \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi-m\u00eame. Je proc\u00e8de comme les b\u00eates bless\u00e9es, je me recroqueville comme un f\u0153tus <\/p>\n<p>Toutes ces femmes \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 mortes. Elles ne parlaient pas, ne pensaient pas, n\u2019aimaient pas, ne r\u00eavaient pas. \u00c0 quoi bon vivre, si elles ne pouvaient pas \u00eatre heureuses <\/p>\n<p>(photo prise en Tanzanie) <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9sum\u00e9 : Lorsque le chasseur Arcanjo Baleiro arrive \u00e0 Kulumani pour tuer les lions mangeurs d\u2019hommes qui ravagent la r\u00e9gion, il se trouve pris dans des relations complexes et \u00e9nigmatiques, o\u00f9 se m\u00ealent faits, l\u00e9gendes et mythes. 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