{"id":2031,"date":"2015-08-04T09:49:17","date_gmt":"2015-08-04T08:49:17","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2031"},"modified":"2022-04-22T16:45:46","modified_gmt":"2022-04-22T14:45:46","slug":"jerusalmy-raphael-la-confrerie-des-chasseurs-de-livres-2013","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2031","title":{"rendered":"J\u00e9rusalmy, Rapha\u00ebl \u00ab La Confr\u00e9rie des chasseurs de livres \u00bb (2013)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur<\/strong>\u00a0: Rapha\u00ebl J\u00e9rusalmy est issu de l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. Apr\u00e8s ses \u00e9tudes, il s\u2019engage dans l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne, au sein de laquelle il \u00e9volue rapidement vers le service de renseignement. Apr\u00e8s une quinzaine d\u2019ann\u00e9es, il prend sa retraite de l\u2019arm\u00e9e et m\u00e8ne des actions \u00e9ducatives et humanitaires, puis devient n\u00e9gociant en livres anciens \u00e0 Tel Aviv. Il est \u00e9galement expert sur la cha\u00eene de t\u00e9l\u00e9vision I24news.<\/p>\n<p><strong>\u0152uvres\u00a0:\u00a0<\/strong>Shalom Tsahal : confessions d\u2019un lieutenant-colonel des renseignements isra\u00e9liens (2002)<strong>,\u00a0<\/strong>\u00a0\u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=37\">Sauver Mozart<\/a>\u00a0<\/span>\u00bb(2012) , \u00ab <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2031\">La Confr\u00e9rie des chasseurs de livres<\/a>\u00a0<\/span>\u00bb(2013) , <a href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3903\">\u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\">Les obus jouaient \u00e0 pigeon vole\u00a0\u00bb<\/span><\/a>\u00a0(2016) . En 2017, il publie \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=15950\">\u00c9vacuation<\/a>\u00ab<\/span>\u00a0, en 2018 \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5778\">La Rose de Saragosse<\/a>\u00ab<\/span>\u00a0, \u00a0en 2022 \u00ab\u00a0In Absentia\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong> :<br \/>\nLe roman de Rapha\u00ebl Jerusalmy commence l\u00e0 o\u00f9 calent les livres d\u2019histoire. Fran\u00e7ois Villon, premier po\u00e8te des temps modernes et brigand notoire, croupit dans les ge\u00f4les de Louis XI en attendant son ex\u00e9cution. Quand il re\u00e7oit la visite d\u2019un \u00e9missaire du roi, il est loin d\u2019en esp\u00e9rer plus qu\u2019un dernier repas. Rebelle, m\u00e9fiant, il passe pourtant un march\u00e9 avec l\u2019\u00e9v\u00eaque de Paris et accepte une mission secr\u00e8te qui consiste d\u2019abord \u00e0 convaincre un libraire et imprimeur de Mayence de venir s\u2019installer \u00e0 Paris pour mieux combattre la censure et faciliter la circulation des id\u00e9es progressistes r\u00e9prouv\u00e9es par Rome. Un premier pas sur un chemin escarp\u00e9 qui m\u00e8nera notre po\u00e8te, flanqu\u00e9 de son fid\u00e8le acolyte coquillard ma\u00eetre Colin, jusqu\u2019aux entrailles les plus fantasmatiques de la J\u00e9rusalem d\u2019en bas, dans un vaste jeu d\u2019alliances, de complots et de contre-complots qui met en marche les forces de l\u2019esprit contre la toute-puissance des dogmes et des armes, pour faire triompher l\u2019humanisme et la libert\u00e9.<br \/>\nPalpitant comme un roman d\u2019aventures, vif et malicieux comme une farce faite \u00e0 l\u2019histoire des id\u00e9es, regorgeant de trouvailles et de rebondissements, La Confr\u00e9rie des chasseurs de livres cumule le charme et l\u2019\u00e9nergie de Fanfan la Tulipe, l\u2019engagement et la d\u00e9rision de Don Quichotte et le sens du suspense d\u2019un Umberto Eco.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong> :<br \/>\nEntre Moyen Age et Renaissance. Deux h\u00e9ros dans ce roman : le po\u00e8te Fran\u00e7ois Villon, aventurier et voyou.. un personnage de l\u00e9gende\u2026 qui disparait de la circulation \u00e0 32 ans et de ce fait on peut imaginer la suite de sa vie. On voyage \u00e0 travers les pays, \u00e0 travers la langue. L\u2019autre h\u00e9ros : le livre. A quoi sert le livre ? A sauvegarder la libert\u00e9 de pens\u00e9e. Et ici \u00e0 sauver notre \u00e2me\u2026<br \/>\nDeuxi\u00e8me roman que je lis de cet \u00e9crivain et deuxi\u00e8me coup de c\u0153ur. M\u00eame si le livre t\u00e9moigne d\u2019une v\u00e9ritable \u00e9rudition, cela reste un roman d\u2019aventure, ancr\u00e9 dans la p\u00e9riode allant du Moyen Age \u00e0 la Renaissance, faisant r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 l\u2019\u00e9poque actuelle aussi. Et la langue est une pure merveille. M\u00eame mes amis qui n\u2019aiment pas les romans mais qui sont amoureux de la po\u00e9sie, des livres, des manuscrits et de la langue devraient le lire. Et avec de l\u2019humour, ce qui ne g\u00e2che rien !<\/p>\n<p>J&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 beaucoup aim\u00e9 son pr\u00e9c\u00e9dent roman <a href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=37\">\u201cSauver Mozart\u201d (2012)<\/a><\/p>\n<p><strong>Extraits <\/strong>:<br \/>\nSa voix suave flotte comme un doux encens dans l\u2019air rance de la pi\u00e8ce<\/p>\n<p>Leurs craquelures parlent un langage myst\u00e9rieux. Elles vous soufflent des mots, des phrases \u00e0 l\u2019oreille. Il suffit ensuite d\u2019une musique, de quelques rimes, pour en r\u00e9v\u00e9ler le secret<\/p>\n<p>De mes amours et de mes duels, il ne me reste que des cicatrices<\/p>\n<p>La place du march\u00e9 s\u2019\u00e9veille, emmitoufl\u00e9e dans l\u2019\u00e9paisse brume du matin. Des sons tout d\u2019abord timides, \u00e9pars, picorent quelques grains de silence<\/p>\n<p>Les meilleurs livres qui soient ont souvent un triste sort. Ils tombent aux mains de nigauds qui s\u2019\u00e9tonnent qu\u2019on puisse perdre son temps \u00e0 les lire, et encore bien plus qu\u2019on veuille les acqu\u00e9rir pour argent comptant<\/p>\n<p>Et c\u2019est ainsi que la connaissance circule et se r\u00e9pand, d\u2019un larcin \u00e0 l\u2019autre, de faillite en h\u00e9ritage. Au grand bonheur des libraires<\/p>\n<p>Pour chasser cette sensation de froid, il s\u2019impr\u00e8gne de la chaleur des d\u00e9tails familiers : pav\u00e9s boueux, bornes de pierre verdies de mousse, enseignes qui se balancent au-dessus des porches, au sanglier, \u00e0 la cruche, au cadran solaire.<\/p>\n<p>Il a soif d\u2019autre chose, de vigueur, de hardiesse. D\u2019un endroit o\u00f9 chaque pas compte, o\u00f9 chaque instant apporte un nouveau d\u00e9fi, o\u00f9 ni l\u2019\u00e2me ni le corps n\u2019ont le droit d\u2019abaisser leur garde. Un tel endroit existe-t-il ici-bas ? Si oui, c\u2019est certainement un lieu empli de passion et de tourmente\u2026<\/p>\n<p>Le vacarme du chargement c\u00e8de la place \u00e0 un silence serein qui berce doucement le navire. Les teintes chaudes du couchant grimpent lentement le long des m\u00e2ts, en peignant le bois sombre d\u2019un rouge intense. Cordes et filins quadrillent l\u2019azur de traits droits et nets, comme trac\u00e9s au burin. Au loin, un enchev\u00eatrement confus de b\u00e2tisses et de clochers ondoie sous une lumi\u00e8re incertaine. Les entrep\u00f4ts et les quais s\u2019\u00e9vaporent en un mirage orang\u00e9. Une mouette solitaire apostrophe le soleil de ses piaillements exasp\u00e9r\u00e9s<\/p>\n<p>Il fixe la ligne d\u2019horizon qui s\u2019estompe, l\u2019immense \u00e9tendue de mer et de ciel qui s\u2019\u00e9pand \u00e0 perte de vue, invitante, exaltante. Le jour s\u2019y noie avec indolence, entra\u00eenant le pass\u00e9 avec lui au fond des flots. Bons et mauvais souvenirs se retirent sans bruit, lentement ensevelis par la nuit qui gagne<\/p>\n<p>N\u2019ayant pas la moindre id\u00e9e de ce \u00e0 quoi ressemble le pays de la Bible, il se le repr\u00e9sente myst\u00e9rieux et splendide. Dans son esprit, le Carmel est une immense montagne aux pics orn\u00e9s de croix g\u00e9antes qui percent les nuages. La Samarie est un jardin \u00e9d\u00e9nique, empli de fleurs aux mille couleurs, o\u00f9 batifolent \u00e2nes blancs et brebis fris\u00e9es. Sans oublier les hydres et les cyclopes<\/p>\n<p>\u00c0 qui appartient donc la Terre sainte ? \u00c0 celui qui la poss\u00e8de ? \u00c0 celui qui l\u2019occupe ? \u00c0 celui qui l\u2019aime<br \/>\nLes mains crois\u00e9es sous la nuque, il sourit aux milliers d\u2019\u00e9toiles qu\u2019il imagine \u00e0 travers la charpente du toit.<br \/>\nIl a le teint blafard, la peau frip\u00e9e comme du linge mal essor\u00e9.<\/p>\n<p>Il s\u2019est laiss\u00e9 berner par la magie des mots \u201cTerre sainte\u201d, \u201cGalil\u00e9e\u201d, \u201cJ\u00e9rusalem\u201d, par le myst\u00e8re que ce pays cache sous ses pierres, par le vent qui souffle ici autrement qu\u2019ailleurs. Et comment ! Un vent br\u00fblant qui vous r\u00f4tit les fesses<\/p>\n<p>C\u2019est une ville non tant b\u00e2tie de pierres et de briques que ma\u00e7onn\u00e9e de palabres et de r\u00eaves<br \/>\nQuel bon vent vous am\u00e8ne en Terre sainte, ma\u00eetre Villon ? \u2014 Des vents contraires. Z\u00e9phyrs d\u2019\u00e9vasion et aliz\u00e9s de fortune<\/p>\n<p>Sa carrure imposante, taill\u00e9e \u00e0 l\u2019emporte-pi\u00e8ce, bossel\u00e9e de rugueux biceps, son faci\u00e8s ratur\u00e9 de balafres inspirent tout d\u2019abord de l\u2019effroi<\/p>\n<p>La journ\u00e9e s\u2019annonce torride. Une lumi\u00e8re de plomb couvre la plaine aride, les arbustes fig\u00e9s qu\u2019aucune brise ne soulage, le vol lointain d\u2019un \u00e9pervier solitaire. La campagne se renfrogne, tordue par les vapeurs de la canicule. L\u2019ombre grincheuse d\u2019un nuage \u00e9clabousse la ligne d\u2019horizon puis va \u00e9tendre sa tache grise sur la nappe ocre des champs<\/p>\n<p>Et pourtant, cette terre lui murmure un message confus, venu du fond de l\u2019\u00e2me. Comme une confidence. Il sent intuitivement qu\u2019elle l\u2019attendait depuis toujours<\/p>\n<p>Chaque parole est bue telle une potion r\u00e9confortante, chaque tour de phrase est applaudi telle une acrobatie de haute vol\u00e9e<\/p>\n<p>Il laisse planer un silence embarrassant, d\u00e9visageant ses interlocuteurs avec insistance, comme s\u2019il tentait de d\u00e9chiffrer le message des rides et des plis. Ses sourcils fronc\u00e9s, son regard braqu\u00e9 cherchent \u00e0 p\u00e9n\u00e9trer l\u2019\u00e2me m\u00eame, \u00e0 en sonder les recoins les plus sombres<\/p>\n<p>La religion montre chaque jour comment gouverner par la seule force de l\u2019\u00e9crit<\/p>\n<p>Des coul\u00e9es de lumi\u00e8re argent\u00e9e ruissellent le long des branches noires, se faufilant parmi feuilles et fruits, rampant jusqu\u2019aux racines, \u00e0 la mani\u00e8re de reptiles. Villon songe au serpent de l\u2019arbre de connaissance. Est-il en train de pactiser avec Satan<\/p>\n<p>L\u2019engouement renouvel\u00e9 pour la sagesse des anciens n\u2019est qu\u2019une mode passag\u00e8re. Le dogme, lui, est in\u00e9branlable. Ce ne sont pas quelques manuscrits, antiques ou s\u00e9ditieux, qui changeront la donne<\/p>\n<p>Il fait d\u2019une fissure dans le mur un rayon de soleil, de la paroi obscure et humide un ciel \u00e9toil\u00e9, des brins de paille sur le sol des prairies<\/p>\n<p>Au d\u00e9but, le d\u00e9tenu voit des oc\u00e9ans, des femmes aux cheveux d\u2019or, des fleurs g\u00e9antes, des serpents. Et puis, rapidement, d\u2019autres images d\u00e9filent, en cha\u00eene : un morceau de viande sur la braise, un fruit \u00e9norme d\u00e9gorgeant de jus et de sucre. Les circonvolutions du cerveau se transforment en intestins. Le corps tout entier n\u2019est plus que visc\u00e8res. C\u2019est alors qu\u2019elle vient, en tra\u00eetresse, en lib\u00e9ratrice, la m\u00e9chante id\u00e9e de mourir. Le prisonnier la repousse. La mort lui fait encore peur. Et puis, un jour, il lui parle. Il se confie. Elle s\u2019offre \u00e0 lui. Il recule, effray\u00e9, mais elle ne le retient pas. Elle attend\u2026 Elle attend qu\u2019il finisse son po\u00e8me. Mais il ne peut d\u00e9j\u00e0 plus \u00e9crire, plus r\u00e9citer. Il bredouille, se mord la l\u00e8vre, oubliant peu \u00e0 peu les paroles de sa ballade. La mort tente une caresse. Elle a les doigts p\u00e2les d\u2019A\u00efcha<\/p>\n<p>Entrevue l\u2019espace d\u2019une nuit, sa face blanche se dessine \u00e0 peine, fuyante, vaporeuse, comme celle de quelqu\u2019un qu\u2019on aurait connu il y a longtemps. Seuls ses yeux noirs percent le brouillard de l\u2019oubli<\/p>\n<p>Le d\u00e9bit r\u00e9gulier des vers \u00e9voque un voyage sur un fleuve. Les tournures de phrase tracent des m\u00e9andres au c\u0153ur de l\u2019auditoire intrigu\u00e9, tout comme la Seine se fraye un cours parmi les vallons.<\/p>\n<p>Ce ne sont ni belles palabres ni rimes alambiqu\u00e9es qui font la force d\u2019une ballade. C\u2019est la voix qui parle, qui chante, qui caresse. C\u2019est elle qui rapproche les hommes, comme un pont. Ou une main tendue<\/p>\n<p>Il voudrait tant briser le mutisme de cette terre. Il l\u2019entend parfois murmurer dans le bruissement des feuillages, l\u2019appeler d\u2019un claquement d\u2019ailes, l\u2019encourager d\u2019un souffle de vent chaud. Mais il ne comprend pas ce qu\u2019elle lui dit<\/p>\n<p>Il n\u2019entend rien, pas m\u00eame un miaulement, pas m\u00eame le trot menu des rats qui, la nuit, se faufilent en bande le long des murs. La ruelle est comme b\u00e2illonn\u00e9e. Le silence qui y r\u00e8gne d\u2019ordinaire n\u2019a rien \u00e0 voir avec cette absence totale de bruit<\/p>\n<p>Les flammes montent vite. Poup\u00e9es et masques en papier m\u00e2ch\u00e9 se tordent et recroquevillent. Une figurine de cire fond en une larme brune qui coule lentement sur son petit socle de bois. Un psautier tend les bras suppliants de ses feuillets. Des bulles d\u2019encre bouillante perlent le parchemin, glissant le long de la page avant d\u2019\u00e9clater en de minuscules cr\u00e9pitements. Un p\u00e9gase de bronze fend la fum\u00e9e d\u2019un ultime galop. La patine d\u00e9gouline en une sueur vert-de-gris le long de son \u00e9chine tendue par l\u2019effort. Ses muscles ondoient dans les vapeurs de la fournaise, enfin d\u00e9livr\u00e9s de leur carcan de m\u00e9tal. Sa gueule se contracte en un muet hennissement. Il dispara\u00eet d\u2019un coup dans un tourbillon de suie<\/p>\n<p>Le masque de ceux qui, venus trop avant l\u2019heure, choisissent de faire le pitre plut\u00f4t que de passer pour des proph\u00e8tes.<\/p>\n<p>C\u2019est ici le royaume des livres. M\u00eal\u00e9s ainsi les uns aux autres dans une sorte de danse muette et vide de sens, ils ne semblent pas \u00eatre les \u0153uvres de l\u2019homme, ni pour lui, mais dot\u00e9s d\u2019une vie propre, d\u00e9gag\u00e9e des textes m\u00eames qu\u2019ils renferment. Villon aper\u00e7oit une splendide reliure estamp\u00e9e de motifs animaliers. Monstres et b\u00eates sauvages s\u2019y \u00e9battent, a\u00e9riens, oublieux de leur carcan de peau<\/p>\n<p>Une sorte de gaiet\u00e9 \u00e9mane des reliures aux couleurs vives qui se pressent sur les rayons<\/p>\n<p>Les caract\u00e8res robustes de ce manuscrit allemand se pr\u00eatent mal au madrigal et au rondeau. En revanche, ils conviennent parfaitement aux exhortations enflamm\u00e9es d\u2019un pr\u00e9dicateur. Rebut\u00e9 par l\u2019imp\u00e9tuosit\u00e9 des d\u00e9li\u00e9s, la brutalit\u00e9 des pleins, la rigidit\u00e9 des lignes, Colin en per\u00e7oit intuitivement le fanatisme intransigeant<br \/>\nEn parlant de sa vie, des femmes, de sa douleur, de Paris, il invite les sujets du royaume \u00e0 partager tous un m\u00eame destin. Son chant unit les Fran\u00e7ais, poitevins ou picards, en un seul hymne, une seule langue, par-del\u00e0 dialectes et chapelles. \u00c0 la diff\u00e9rence des M\u00e9dicis, Louis XI n\u2019est pas imbu de grec et de latin mais bien du parler de son pays que manie si bien ma\u00eetre Fran\u00e7ois. Le roi n\u2019est pas grand amateur de po\u00e9sie. Il voit tout simplement en Villon le chantre d\u2019une nation naissante<\/p>\n<p>Pour affaiblir la papaut\u00e9 sans d\u00e9clencher un conflit de fait, la Confr\u00e9rie a soigneusement choisi les textes \u00e0 propager. Mais ce sont d\u2019abord les livres eux-m\u00eames que l\u2019op\u00e9ration aspire \u00e0 changer, leur forme, leur poids, leur aspect. Elle va les lib\u00e9rer du carcan des clo\u00eetres et des coll\u00e8ges. Imprimeurs, graveurs, brocheurs, colporteurs, vont les rendre plus maniables, plus l\u00e9gers, moins co\u00fbteux. Et bien moins s\u00e9rieux. Au lieu d\u2019attaquer la scolastique de front, ils vont la noyer dans un flot d\u2019ouvrages en tous genres, inondant la place de r\u00e9cits de voyages, de trait\u00e9s de physique, de trag\u00e9dies et de farces, de manuels d\u2019alg\u00e8bre ou de chaudronnerie, de chroniques historiques, de contes et de l\u00e9gendes. Et surtout, les libraires vont encourager l\u2019emploi du fran\u00e7ais, de l\u2019italien, de l\u2019allemand. Le latin ne sera plus idiome sacr\u00e9 mais simplement la langue de Tite-Live et de Virgile<br \/>\nLes cartes marines, elles, n\u2019int\u00e9ressent pas encore les censeurs. Pourtant, les distances \u00e9normes qu\u2019elles recouvrent rendront bient\u00f4t Rome minuscule, insignifiante<\/p>\n<p>Un grondement \u00e9olien, comme en font les baleines, monte de sa poitrine essouffl\u00e9e<\/p>\n<p>Il respire l\u2019air marin \u00e0 pleins poumons, comme si on venait de lui \u00f4ter un garrot, puis se retourne un moment, bien heureux de voir la ligne du rivage s\u2019effacer et dispara\u00eetre au loin<\/p>\n<p>Maigre comme une ficelle, p\u00e2le comme un drap, le jeune gar\u00e7on nage dans un caftan noir bien trop large pour lui<br \/>\nIl ignore par quelle m\u00e9prise Tel Megiddo, lieu-dit h\u00e9breu, simple bourg, relais d\u2019\u00e9tape, est devenu, tant en arabe qu\u2019en latin, l\u2019Armageddon. C\u2019est l\u00e0, \u00e0 la fin des temps, \u00e0 l\u2019\u00e8re sanglante de Gog et Magog, que Lucifer sera vaincu par l\u2019ange du bien<\/p>\n<p>Il \u00e9prouve une \u00e9trange sensation de vide qui semble cro\u00eetre de jour en jour, au fur et \u00e0 mesure de sa longue marche vers le sud. La trame de son pass\u00e9 s\u2019effiloche, lambeau par lambeau, s\u2019accrochant aux arbustes \u00e9pineux qui bordent le chemin. Ses regrets, ses espoirs s\u2019envolent, emport\u00e9s par le vent, br\u00fbl\u00e9s par le soleil, comme si un myst\u00e9rieux larron l\u2019en d\u00e9pouillait petit \u00e0 petit<\/p>\n<p>En remodelant ainsi la plan\u00e8te \u00e0 sa guise, il la rend plus belle, plus myst\u00e9rieuse et invite \u00e0 l\u2019aventure et au r\u00eave. Le jeune gar\u00e7on suit du regard ces trac\u00e9s qui pointent vers l\u2019infini. Il imagine un navire en suivre les m\u00e9andres \u00e0 l\u2019aveuglette pour aller jeter l\u2019ancre tout au bout de la terre, parmi les \u00e9toiles. Un vrai bateau n\u2019est pas fait pour mener d\u2019un port \u00e0 un autre, telle une carriole rejoignant un relais d\u2019\u00e9tape.<\/p>\n<p>L\u2019eau, p\u00e9trifi\u00e9e en une banquise de lumi\u00e8re et de sel, scintille \u00e0 peine. Les rayons du soleil s\u2019y enlisent, jaspant un moment l\u2019indigo mat de la surface avant d\u2019\u00eatre happ\u00e9s par les profondeurs. Le reflet d\u2019un cumulus solitaire patine sur l\u2019onde, d\u00e9rapant comme une mouche sur l\u2019\u00e9tain poli d\u2019un miroir<\/p>\n<p>La nuit ne tombe pas ici comme \u00e0 Paris ou en Champagne. Elle s\u2019\u00e9l\u00e8ve. Elle d\u00e9borde du gouffre noir de la mer Morte, montant en crue, se r\u00e9pandant lentement sur le sable comme de l\u2019encre sur un buvard. Les \u00e9toiles s\u2019allument, une \u00e0 une, nettes et per\u00e7antes. Elles ne tremblotent pas timidement dans quelque brume, \u00e9parses parmi les cimes des arbres. Elles s\u2019\u00e9tendent ici \u00e0 l\u2019infini, d\u00e9ploy\u00e9es en une immense armada<\/p>\n<p>En allant \u00e0 l\u2019essentiel, il rend simple ce qui est ardu, clair ce qui est confus et prodigue une sagesse abordable \u00e0 tout un chacun<\/p>\n<p>Des saules caressent les rivi\u00e8res, filtrant le courant du bout des doigts, tel un r\u00eaveur assis sur la berge<br \/>\nIl s\u00e8me le doute, subodore, conjecture, se r\u00e9tracte, tente une sortie puis bat \u00e0 nouveau en retraite, laissant le lecteur perplexe, insatisfait, mais \u00e9branl\u00e9 \u00e0 jamais dans ses convictions les plus intimes. Un doute sem\u00e9 au vent germe mieux dans les esprits qu\u2019une v\u00e9rit\u00e9 plant\u00e9e \u00e0 la b\u00eache<\/p>\n<p>Louis XI s\u2019en d\u00e9lecte au point qu\u2019il a affirm\u00e9 trouver \u201cfort belles\u201d les r\u00e9centes \u0153uvres soumises par les chasseurs de livres \u00e0 l\u2019approbation de la couronne. Depuis ce mot heureux, courtisans et professeurs ne parlent plus que de \u201cbelles-lettres\u201d et de \u201cbeaux-arts\u201d. Curieusement, il n\u2019y a ni belles sciences ni sciences laides<\/p>\n<p>Bien des \u00e9crits pertinents avaient \u00e9t\u00e9 r\u00e9unis, ceux des orateurs romains pour les M\u00e9dicis, ceux des sophistes d\u2019Ath\u00e8nes pour la gouverne du roi Louis, mais ils n\u2019\u00e9taient que de la poudre \u00e0 canon \u00e0 quoi manquait encore l\u2019\u00e9tincelle qui y mettrait le feu<\/p>\n<p>Voil\u00e0 ce qui manquait \u00e0 Caton et Virgile, \u00e0 Lucr\u00e8ce et D\u00e9mosth\u00e8ne, un langage vivace qui houspille tout d\u2019un les bourgeois et les princes, les bonnes gens et les \u00e9tudiants<\/p>\n<p>La journ\u00e9e est radieuse. Le pav\u00e9 sent bon, fra\u00eechement lav\u00e9 par l\u2019averse, bross\u00e9 par le crin du vent. La route s\u2019\u00e9tire, trou\u00e9e de flaques, parmi les derni\u00e8res bicoques qui s\u2019appuient aux remparts de la cit\u00e9<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur\u00a0: Rapha\u00ebl J\u00e9rusalmy est issu de l\u2019\u00c9cole normale sup\u00e9rieure. Apr\u00e8s ses \u00e9tudes, il s\u2019engage dans l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne, au sein de laquelle il \u00e9volue rapidement vers le service de renseignement. 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