{"id":20541,"date":"2024-07-11T12:07:14","date_gmt":"2024-07-11T10:07:14","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=20541"},"modified":"2024-07-11T12:34:12","modified_gmt":"2024-07-11T10:34:12","slug":"bui-doan-la-tour-ou-un-chien-a-chinatown-rlh2022-330-pages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=20541","title":{"rendered":"Bui, Doan \u00ab\u00a0La tour\u00a0ou un chien \u00e0 Chinatown \u00bb (RLH2022) 330 pages"},"content":{"rendered":"<p><b>Autrice<\/b>: <span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Doan Bui est une journaliste fran\u00e7aise, autrice, essayiste et sc\u00e9nariste de bande dessin\u00e9e.<span class=\"Apple-converted-space\"><br \/>\n<\/span>Elle vient du Mans, o\u00f9 ses parents, originaires du Vietnam, ont pos\u00e9 leurs valises. Apr\u00e8s avoir h\u00e9sit\u00e9 entre plusieurs m\u00e9tiers \u2013 pal\u00e9ontologue ou clavi\u00e9riste dans un groupe de rock \u2013, elle a eu finalement la chance de trouver sa voie : \u00eatre journaliste. Elle travaille \u00e0 \u00ab\u00a0L&rsquo;Obs\u00a0\u00bb (anciennement \u00ab\u00a0Nouvel Observateur\u00a0\u00bb) depuis 2003 en tant que grand reporter.<br \/>\nDans ses r\u00e9cits au long cours, la journaliste peut aussi bien couvrir de grands sujets de soci\u00e9t\u00e9 (l\u2019\u00e9volution de l\u2019\u00e9conomie \u00e0 l\u2019av\u00e8nement du num\u00e9rique, les fake news, la faim dans le monde) que broder des portraits bouleversants (le quotidien de personnes atteintes du VIH, les naturalisations en France).<br \/>\nEn 2013 elle a re\u00e7u le prix Albert Londres pour un article\/reportage intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Les Fant\u00f4mes du fleuve\u00a0\u00bb parlant des migrants tentant de gagner l\u2019Europe via la Gr\u00e8ce par le fleuve Evros, publi\u00e9 par le \u00ab\u00a0Nouvel Observateur\u00a0\u00bb.<br \/>\nEn 2016, elle re\u00e7oit le prix Amerigo Vespucci ainsi que le prix litt\u00e9raire de la Porte Dor\u00e9e pour \u00ab\u00a0Le Silence de mon p\u00e8re\u00a0\u00bb (\u00e9ditions de l&rsquo;Iconoclaste), un r\u00e9cit biographique \u00e9crit apr\u00e8s l&rsquo;AVC de son p\u00e8re.<br \/>\nSon premier roman, \u00ab\u00a0La Tour\u00a0\u00bb, hommage \u00e0 \u00ab\u00a0Vie mode d&#8217;emploi\u00a0\u00bb de Georges Perec, est finaliste du prix Goncourt du premier roman 2022, du prix Orange 2022. Il re\u00e7oit le Prix litt\u00e9raire de l&rsquo;Asie 2022 et le prix \u00ab\u00a0Litt\u00e9rature de l\u2019exil\u00a0\u00bb.\u00a0 (Source Babelio)<\/p>\n<p>Grasset &#8211; 12.01.2022 &#8211; 320 \/ Le livre de poche &#8211; 15.11.2023 &#8211; 330 pages<\/p>\n<p><b>R\u00e9sum\u00e9<\/b>:<br \/>\n4 ascenseurs, 37 \u00e9tages, 296 fen\u00eatres, et combien de vies ? C&rsquo;est une tour sur la dalle de b\u00e9ton des Olympiades, au coeur du Chinatown parisien. La famille Truong, des boat people qui ont fui le Vietnam apr\u00e8s la chute de Saigon, s&rsquo;y est install\u00e9e \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1970. Victor, le p\u00e8re, doit son pr\u00e9nom \u00e0 Hugo et ch\u00e9rit l&rsquo;imparfait du subjonctif. Alice, sa femme, est fan de Justin Bieber. Leur fille Anne-Mai, quadrag\u00e9naire c\u00e9libataire, est obnubil\u00e9e par les blondes.<span class=\"Apple-converted-space\"><br \/>\n<\/span>Dans cette Babel o\u00f9 bruisse le murmure de mille langues, voil\u00e0 aussi Ileana, la pianiste roumaine d\u00e9sormais nounou exil\u00e9e ; Virgile, le sans-papiers s\u00e9n\u00e9galais, lecteur de Proust et virtuose des fausses histoires, qui squatte le parking ; ou encore Cl\u00e9ment, le Sarthois obs\u00e9d\u00e9 du Grand Remplacement et convaincu d&rsquo;\u00eatre la r\u00e9incarnation du chien de Michel Houellebecq, son idole. Tous ces destins, se croisent, dans une fresque picaresque faite d&rsquo;amours, de deuils, de s\u00e9parations et d&rsquo;exils.<span class=\"Apple-converted-space\"><br \/>\n<\/span>Un roman choral foisonnant, po\u00e9tique et dr\u00f4le, qui raconte la France d&rsquo;aujourd&rsquo;hui. Une Vie mode d&#8217;emploi 2.0.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Si la dalle des Olympiades est un lieu bien r\u00e9el, dans le\u00a013<sup>e<\/sup>\u00a0arrondissement de Paris, la tour Melbourne n\u2019existe que dans le roman. Ainsi que tous les personnages qui y habitent (sauf les fant\u00f4mes, bien s\u00fbr, qui eux existent vraiment) . Voici ce que nous pr\u00e9cise l\u2019autrice en pr\u00e9ambule.<\/p>\n<p><b>Mon avis<\/b>:<\/p>\n<p>Nous allons suivre l\u2019\u00e9volution de la tour \u00ab\u00a0Melbourne\u00a0\u00bb et de ses habitants, en particulier<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>la vie de la famille Truong. Bienvenue dans le XIII\u00e8me arrondissement de Paris\u2026<br \/>\nLe roman retrace l\u2019histoire du groupe d\u2019immeubles \u00ab\u00a0Olympiades\u00a0\u00bb, un projet pharaonique destin\u00e9 au d\u00e9part &#8211; dans les ann\u00e9es 50 &#8211; \u00e0 des gens ais\u00e9es souhaitant vivre dans un cadre exceptionnel avec beaucoup d\u2019avantages comme des espaces verts et des lieux pour pratiquer diff\u00e9rentes sports. Le complexe sera inaugur\u00e9 en 1979, 33 tours vertigineuses sur les 50 pr\u00e9vues\u2026 chaque tour portant le nom d\u2019une ville olympique.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Les tours commencent \u00e0 vivre dans les ann\u00e9es 80 mais pas de la mani\u00e8re esp\u00e9r\u00e9e: les cadres et les personnes pour qui le projet avait \u00e9t\u00e9 pens\u00e9 \u00e0 l\u2019origine ne viennent pas; d\u2019ailleurs le projet d\u2019origine n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 men\u00e9 \u00e0 bien et les infrastructures n\u2019ont pas suivi. Ce sont les r\u00e9fugi\u00e9s qui occupent les lieux : les appartements dans les \u00e9tages et les box dans les sous-sols. Il faudra attendre les ann\u00e9es 2000 pour que les classes sociales pr\u00e9vues \u00e0 l\u2019origine investissent les lieux, pour ne pas devoir s\u2019exiler en banlieue\u2026<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Quand \u00e0 la notion du \u00ab\u00a0vivre ensemble\u00a0\u00bb, il faut vite oublier. et quand le Covid d\u00e9ferle, c\u2019est la haine qui s\u2019abat sur les peuples asiatiques.<\/p>\n<p>Parlons un peu des habitants de la Tour &#8211; en particulier du 5\u00e8me \u00e9tage<br \/>\nAppartement 511 : Victor et Alice Truong et leur fille Anne-Ma\u00ef<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span><br \/>\nAppartement 510 : Cl\u00e9ment Pasquier, l\u2019obs\u00e9d\u00e9 de Houellebecq<br \/>\nAppartement 516, Marcel Vuong qui souffre du complexe de Diog\u00e8ne.<br \/>\nAppartement 512,\u00a0Ileana Antonescu, une violoniste roumaine, vite catalogu\u00e9e comme<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>\u00ab\u00a0fille de l\u2019Est\u00a0\u00bb\u2026<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Au sous-sol, e \u00ab\u00a0royaume\u00a0\u00bb des sans-abri, des migrants, des Africains, des Asiatiques.<br \/>\nAu box 47 (2\u00e8me sous-sol) : Virgile<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>le ma\u00eetre des histoires, qui d\u00e9crit le Paris des riches, celui de la surface\u2026 \u00ab\u00a0Ses voisins de gauche \u00e9taient tch\u00e9tch\u00e8nes. Ceux de droite venaient du Bengladesh. L\u2019un revendait des ch\u00e2taignes devant le m\u00e9tro, l\u2019autre travaillait \u00e0 la plonge dans les restaurants du quartier et pestait contre les Tamouls, qui leur avaient vol\u00e9 leur place en cuisine, \u00e0 eux, les Bengalis. Le type du box 50 \u00e9tait un Comorien auquel un \u00e9tudiant avait revendu son job \u00ab\u00a0Deliveroo\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Les Truong, Alice et Victor viennent du Vietnam et vont obtenir le statut de r\u00e9fugi\u00e9s et le droit d\u2019asile; la France, pays des droits de l\u2019homme \u00e9tait une terre d\u2019asile dans les ann\u00e9es 80. On les catalogue comme boat people. C\u2019est l\u2019\u00e9poque d\u2019Harlem D\u00e9sir, de la lutte contre le racisme\u2026 Ils avaient fui leur pays pour aller dans le pays qu\u2019ils imaginaient .. h\u00e9las le Paris des livres n\u2019a rien \u00e0 voir avec le Paris de la r\u00e9alit\u00e9 : un Paris de la peur, du racisme, de la haine\u2026 Et les mentalit\u00e9s sont tellement diff\u00e9rentes entre les Vietnamiens et le peuple de France : la fa\u00e7on de traiter les anciens, l\u2019individualisme, l\u2019absence de solidarit\u00e9 et d\u2019empathie\u2026 Au fil des ann\u00e9es, la France devient le pays de la peur (ch\u00f4mage, attentat, mort, \u00e9trangers) et cette peur se cristallise dans un seul mot : \u00ab\u00a0\u00e9tranger\u00a0\u00bb, et avec la Covid \u00ab\u00a0le p\u00e9ril jaune\u00a0\u00bb.<br \/>\nAnne-Ma\u00ef, bien que n\u00e9e en France et fran\u00e7aise est ostracis\u00e9e et m\u00e9pris\u00e9e comme chintoque\u2026 Car les locaux ne font pas la diff\u00e9rence entre les asiatiques.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>L\u2019imparfait du subjonctif, les pass\u00e9s, la concordance des temps, toutes ces subtilit\u00e9s :<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>l\u2019\u00e9loge de la langue fran\u00e7aise, la comparaison avec le vietnamien; chaque langue refl\u00e8te une culture, certaines refl\u00e8tent l\u2019\u00e9l\u00e9gance, d\u2019autres la douceur, les esprits, les fant\u00f4mes, les anciens..<\/p>\n<p>Le roman nous entraine jusqu\u2019en 2045. La dalle des Olympiades est devenu l\u2019un des plus beaux quartiers de Paris. C\u2019est la renaissance de la nature, de la vie, la r\u00e9introduction des esp\u00e8ces en voie de disparition, un endroit ultra-s\u00e9curis\u00e9\u2026<\/p>\n<p>Enorm\u00e9ment de th\u00e8mes sont abord\u00e9s dans ce roman \u00e9difiant qui se focalise sur le racisme anti-asiatiques. Je vous invite \u00e0 suivre la vie des habitants de la Tour Melbourne, les difficult\u00e9s qu\u2019ils rencontrent au quotidien, les relations qu\u2019ils ont entre eux et avec leurs connaissances, la vie de leurs proches, leurs \u00e9tats d\u2019\u00e2mes d\u2019exil\u00e9s et leurs souvenirs de leur pass\u00e9 &#8211; au Vietnam principalement &#8211; , leur survie dans leur \u00ab\u00a0terre d\u2019accueil\u00a0\u00bb, leurs attentes et leurs d\u00e9ceptions,<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>l\u2019amour et l\u2019amiti\u00e9 aussi\u2026<\/p>\n<p>Un livre magnifique, dur et poignant, r\u00e9v\u00e9lateur d\u2019un \u00e9tat d\u2019esprit bien souvent naus\u00e9abond. Un t\u00e9moignage incontournable sur le sort des exil\u00e9s. Et l\u2019\u00e9volution (!!) de la France en 50 ans\u2026<\/p>\n<p>J\u2019ai eu du mal \u00e0 choisir des extraits tellement le livre est riche en phrases qui marquent\u2026<\/p>\n<p><b>Extraits<\/b>:<\/p>\n<p>Mais c\u2019\u00e9tait bien cela, s\u2019exiler\u00a0: perdre son centre de gravit\u00e9.<\/p>\n<p>Alice Truong aurait pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 le terme de \u00ab\u00a0migrant\u00a0\u00bb, qui donnait l\u2019illusion du mouvement. Le migrant arrive et repart comme les oiseaux par temps froids, et \u00e7a lui allait bien d\u2019imaginer cela.<\/p>\n<p>Noirs, Asiatiques, Indiens, Chiliens, Colombiens, Africains, Maghr\u00e9bins, la gauche aimait profond\u00e9ment les \u00e9trangers, elle voulait faire oublier ce temps honni \u2013\u00a0pas si lointain\u00a0\u2013 o\u00f9 l\u2019on jetait les Arabes dans la Seine, la gauche aimait les Arabes, surtout quand ils chantaient du ra\u00ef, elle s\u2019enthousiasma pour la \u00ab\u00a0Marche des Beurs\u00a0\u00bb, comme elle l\u2019avait appel\u00e9e. On \u00e9tait en 1984.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>On recourait souvent aux m\u00e9taphores alimentaires pour parler des m\u00e9t\u00e8ques, surtout des femmes, miel, chocolat, caramel, pain d\u2019\u00e9pices, caf\u00e9. C\u2019\u00e9tait l\u2019\u00e9poque de \u00ab\u00a0couleur caf\u00e9, j\u2019aime ta couleur caf\u00e9\u00a0\u00bb, de l\u2019Aziza, \u00ab\u00a0ta couleur et tes mots tout me va\u00a0\u00bb, des \u00ab\u00a0m\u00e9tisses\u00a0\u00bb d\u2019Ibiza \u00ab\u00a0qu\u2019on aimait voir nues\u00a0\u00bb, de Voyage Voyage, o\u00f9 l\u2019on voguait \u00ab\u00a0chez les Blacks, les sikhs et les jaunes, du Gange \u00e0 l\u2019Amazone\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Jadis, l\u2019homme construisait en hauteur, soit pour honorer Dieu, soit pour se prot\u00e9ger en cas de guerre. De fa\u00e7on ironique, \u00e0 partir du\u00a0xx<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle, la tour perdrait de son usage d\u00e9fensif, devenant \u00e0 l\u2019aube du\u00a0xxi<sup>e<\/sup>\u00a0si\u00e8cle la cible parfaite\u00a0: personne n\u2019oublierait jamais la silhouette des\u00a0Twin\u00a0Towers s\u2019effondrant en direct \u00e0 la t\u00e9l\u00e9vision.<\/p>\n<p>Moi, moi, moi. Blogs, r\u00e9seaux sociaux, t\u00e9l\u00e9vision\u2026 D\u00e9voiler son intimit\u00e9 \u00e9tait d\u00e9sormais un sport national. La France \u00e9tait devenue un pays de pleureuses. Et \u00e7a chouinait sur le patriarcat. Et \u00e7a chouinait sur la\u00a0colonisation. Et \u00e7a chouinait sur l\u2019islamophobie, l\u2019homophobie, la\u00a0grossophobie, la\u00a0<i>nimportequoiphobie<\/i>. Je pleure donc je suis. Pour exister, il fallait \u00eatre une victime. Il fallait pleurer plus fort que l\u2019autre, exhiber un\u00a0<i>trauma<\/i>. Appartenir \u00e0\u00a0une\u00a0<i>minorit\u00e9<\/i>. Ils s\u2019y \u00e9taient tous mis, les Noirs, les homos, les trans, les Chinois, les Arabes, les voil\u00e9es, les femmes. On n\u2019entendait plus qu\u2019eux. Leur bourreau \u00e9tait tout d\u00e9sign\u00e9\u00a0: l\u2019homme blanc, le seul qui n\u2019avait plus droit \u00e0 la parole, condamn\u00e9 \u00e0 battre \u00e9ternellement sa coulpe. Un monde qui glorifiait la faiblesse, pr\u00e9f\u00e9rait se plaindre plut\u00f4t qu\u2019agir, r\u00e9v\u00e9rait l\u2019individu plut\u00f4t que le collectif, un monde comme celui-l\u00e0 \u00e9tait\u00a0perdu.<\/p>\n<p>Les rues changeaient de nom. Renommer, c\u2019\u00e9tait la maladie du xxie\u00a0si\u00e8cle. Noirs, femmes, maghr\u00e9bins\u00a0: chacun, barricad\u00e9 dans sa communaut\u00e9, signait des p\u00e9titions en rafale pour rebaptiser avenues, places, \u00e9coles, squares. Ils voulaient d\u00e9boulonner Colbert, Jules Ferry, tous les g\u00e9n\u00e9raux de l\u2019\u00e9poque napol\u00e9onienne. Bref, effacer les traces de l\u2019histoire de la France. Le Grand Remplacement se jouait aussi l\u00e0, dans les noms des rues, dans les cartes g\u00e9ographiques.<\/p>\n<p>Dans les immeubles modernes, les escaliers sont des non-lieux. L\u2019escalier de la Tour est toujours vide, on l\u2019utilise par d\u00e9faut, on ne s\u2019y croise jamais.<\/p>\n<p>Du fran\u00e7ais, Victor Truong aimait tout. Les mots ampoul\u00e9s, les phrases \u00e0 rallonge, les adverbes rutilants comme le fruit du dragon, d\u2019un rose ostentatoire au-dehors et d\u2019un blanc virginal \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, les conjugaisons et d\u00e9clinaisons qui transformaient les mots. Il aimait se perdre dans les m\u00e9andres de sa grammaire complexe, h\u00e9siter sur un accord, un participe, il \u00e9tait madame Bovary au bal du marquis, valsant, envo\u00fbt\u00e9e par les lueurs des lampions de la f\u00eate et \u00e9tourdie par l\u2019odeur du cigare et la m\u00e9lodie des violons.<br \/>\nEt puis il y avait l\u2019imparfait du subjonctif.<br \/>\nCette merveille.<br \/>\nL\u2019imparfait du subjonctif ne servait \u00e0 rien, ou pas grand-chose, et c\u2019est son inutilit\u00e9 m\u00eame qui subjuguait Victor Truong.<br \/>\nL\u2019inutilit\u00e9\u00a0\u00e9tait la d\u00e9finition m\u00eame de l\u2019\u00e9l\u00e9gance. Le\u00a0fran\u00e7ais \u00e9tait une langue de riches qui pouvait se permettre l\u2019inutilit\u00e9. La langue des pauvres \u00e9tait abrupte, elle n\u2019avait pas le temps de se perdre en d\u00e9tours, elle allait \u00e0\u00a0l\u2019essentiel, manger, dormir, marcher, des verbes d\u2019action secs et efficaces.<\/p>\n<p>Mais chaque langue dessinait son propre paysage mental.<\/p>\n<p>En fran\u00e7ais, on d\u00e9nombrait tant de pass\u00e9s\u00a0! Le pass\u00e9 simple (qui ne l\u2019\u00e9tait pas), l\u2019imparfait (si mal nomm\u00e9), le plus-que-parfait (tellement), le pass\u00e9 compos\u00e9 (un peu pr\u00e9sent, un peu pass\u00e9), le pass\u00e9 ant\u00e9rieur (m\u00e9taphysique).<\/p>\n<p>Comme la tour Eiffel, la langue fran\u00e7aise lui semblait une construction splendide et bizarre. Un jeu de Meccano qui \u00e9chappait \u00e0 la pesanteur, un miracle a\u00e9rien s\u2019\u00e9lan\u00e7ant vers les airs.<\/p>\n<p>Le vietnamien est chantant, module avec cinq tons alors que le fran\u00e7ais est monocorde. Pour Victor, passer d\u2019une langue l\u2019autre c\u2019\u00e9tait comme passer d\u2019un piano de concert \u00e0 un cornet \u00e0 piston<\/p>\n<p>En France, vieillir c\u2019\u00e9tait d\u00e9choir, contrairement au Vietnam o\u00f9 les a\u00een\u00e9s avaient le privil\u00e8ge d\u2019\u00eatre choy\u00e9s et entour\u00e9s de leur prog\u00e9niture, toutes les g\u00e9n\u00e9rations vivant sous le m\u00eame toit. En France, les vieux allaient mourir dans ce qui ressemblait \u00e0 des prisons \u2013\u00a0lino au sol, ascenseurs avec code, cantines o\u00f9 l\u2019on servait du pain tout mou avec de la confiture et du fromage sous plastique.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Il aimait le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb fran\u00e7ais. Dire \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, c\u2019\u00e9tait s\u2019affirmer comme individu. Jeune, il avait toujours voulu \u00e9tudier \u00e0 l\u2019\u00e9tranger, se d\u00e9lester du poids de la tradition, son p\u00e8re, son grand-p\u00e8re, tous ces anciens qui le toisaient, statues imp\u00e9n\u00e9trables et impavides dont les effigies en noir et blanc tr\u00f4naient sur l\u2019autel des anc\u00eatres. \u00c0 quoi bon\u00a0? Il vivait aujourd\u2019hui dans un pays dont l\u2019individualisme forcen\u00e9 le terrifiait. Des \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb qui se juxtaposaient s\u2019ignoraient, des solitudes qui s\u2019empilaient ou s\u2019affrontaient. Plus il se rapprochait de la mort, plus il comprenait la sagesse ancestrale de sa langue maternelle qui avait ni\u00e9 le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb. Les Vietnamiens savaient qu\u2019il ne servait \u00e0 rien de s\u2019\u00e9manciper, le vieillard redevient l\u2019enfant \u00e0 qui l\u2019on parle \u00e0 la troisi\u00e8me personne, et le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb semble vain, soudain.<\/p>\n<p>En dessous des Cambodgiens, il y avait les Indiens\/Bengalis\/Pakistanais\/Tamouls, exploit\u00e9s et maltrait\u00e9s dans les restaurants de Chinatown. Tout en bas, les den, c\u2019est-\u00e0-dire les Noirs.<\/p>\n<p>Le jeu des chaises musicales \u00e9tait l\u2019all\u00e9gorie parfaite du monde capitaliste. Il n\u2019y avait jamais assez de chaises pour tout le monde. La vie se r\u00e9sumait \u00e0 cette ronde absurde o\u00f9 il fallait se battre pour arracher des ressources trop rares. Il n\u2019y avait pas assez d\u2019argent, de jobs, d\u2019amis, de temps, d\u2019amour, de sexe. La ronde continuait, mais \u00e0 un moment, il fallait s\u2019y r\u00e9soudre\u00a0: vous vous retrouviez sans chaise, sans argent, sans famille, sans amour. Les plus forts avaient le droit aux prolongations.<\/p>\n<p>On n\u2019\u00e9tait jamais un vrai Fran\u00e7ais si on n\u2019avait pas le bon ADN.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Il \u00e9tait si rare de vraiment rencontrer quelqu\u2019un. L\u2019existence s\u2019\u00e9coulait, les \u00eatres d\u00e9filaient, hommes, femmes, \u00ab\u00a0connaissances\u00a0\u00bb qu\u2019on ne connaissait pas, on s\u2019ent\u00eatait \u00e0 jouer la com\u00e9die sociale des sourires plaqu\u00e9s et des mots creux, on continuait \u00e0 tendre les bras, toujours, pour saisir les ombres et ne rencontrer que le vide, on esp\u00e9rait qu\u2019il y aurait un jour une v\u00e9ritable rencontre, mais on \u00e9tait toujours d\u00e9\u00e7u, m\u00eame l\u2019intimit\u00e9 des corps ne permettait pas forc\u00e9ment cette d\u00e9licate magie qu\u2019est l\u2019apprivoisement de deux \u00eatres,<\/p>\n<p>Faire de la musique, c\u2019\u00e9tait comme faire l\u2019amour, disait parfois Ileana. Se plonger et s\u2019oublier dans un rythme, une cadence, dilater le temps et le suspendre. L\u2019amour \u00e9tait semblable \u00e0 la musique. Parfois \u00e9c\u0153urant ou tapageur, parfois terrassant et splendide.<\/p>\n<p>Pour vivre, pour survivre, il fallait \u00eatre souple, mall\u00e9able. Longtemps elle \u00e9tait rest\u00e9e caillou. Une terre br\u00fbl\u00e9e et st\u00e9rile. Et puis la terre avait bu les larmes. Accept\u00e9 l\u2019offrande du temps, qui apporte non pas l\u2019oubli mais l\u2019am\u00e8re consolation du souvenir et de la m\u00e9moire. Et soudain, nourrie du ferment de la souffrance, une minuscule tige avait pouss\u00e9 dans son d\u00e9sert.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Autrice: \u00a0 Doan Bui est une journaliste fran\u00e7aise, autrice, essayiste et sc\u00e9nariste de bande dessin\u00e9e. Elle vient du Mans, o\u00f9 ses parents, originaires du Vietnam, ont pos\u00e9 leurs valises. Apr\u00e8s avoir h\u00e9sit\u00e9 entre plusieurs m\u00e9tiers \u2013 pal\u00e9ontologue ou clavi\u00e9riste dans un groupe de rock \u2013, elle a eu finalement la chance de trouver sa voie &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=20541\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":20542,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[501,193,12,1498,78,192],"tags":[197,2127,715,2129,175,297,2128,232,2132,708,485,258,168,1335,2018,422,195,2130,314,927,625,1525,246,111,406,616,839,2131],"class_list":["post-20541","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-1er-roman","category-etude-de-societe","category-litterature-france","category-rlh2022","category-xxeme","category-xxieme-siecle","tag-amour","tag-annees-80","tag-asie","tag-boat-people","tag-deuil","tag-exil","tag-immeuble","tag-immigration","tag-individualisme","tag-integration","tag-langue-francaise","tag-memoire","tag-migrants","tag-minorite","tag-paris","tag-peur","tag-racisme","tag-racisme-anti-asiatiques","tag-rapports-familiaux","tag-rapports-sociaux","tag-refugies","tag-roman-choral","tag-sociologie","tag-solitude","tag-survie","tag-urbanisme","tag-vietnam","tag-vivre-ensemble"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/20541","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=20541"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/20541\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":20544,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/20541\/revisions\/20544"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/20542"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=20541"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=20541"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=20541"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}