{"id":209,"date":"2014-02-26T15:54:46","date_gmt":"2014-02-26T14:54:46","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=209"},"modified":"2014-02-26T15:55:37","modified_gmt":"2014-02-26T14:55:37","slug":"germain-sylvie-petites-scenes-capitales-2013","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=209","title":{"rendered":"Germain, Sylvie \u00ab\u00a0Petites sc\u00e8nes capitales\u00a0\u00bb  (2013)"},"content":{"rendered":"<div>\n<div align=\"left\"><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0:\u00a0\u00ab L\u2019amour, ce mot ne finit pas de b\u00e9gayer en elle, violent et incertain. Sa profondeur, sa v\u00e9rit\u00e9 ne cessent de lui \u00e9chapper, depuis l\u2019enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu\u2019elle croit l\u2019approcher au plus pr\u00e8s, au plus br\u00fblant. L\u2019amour, un mot hagard. \u00bb<\/div>\n<div align=\"left\">Tout en \u00e9vocations lumineuses, habit\u00e9 par la gr\u00e2ce et la magie d\u2019une \u00e9criture \u00e0 la musicalit\u00e9 parfaite, Petites sc\u00e8nes capitales s\u2019attache au parcours de Lili, n\u00e9e dans l\u2019apr\u00e8s-guerre, qui ne sait comment affronter les b\u00e9ances d\u2019une enfance sans m\u00e8re et les myst\u00e8res de la disparition. Et si l\u2019\u00e9nigme de son existence ne cesse de s\u2019approfondir, c\u2019est en sc\u00e8nes aussi fugitives qu\u2019essentielles qu\u2019elle en recr\u00e9e la trame, en instantan\u00e9s o\u00f9 la conscience et l\u2019\u00e9motion captent l\u2019essence des choses, effroi et \u00e9blouissement m\u00eal\u00e9s.<\/div>\n<div align=\"left\">Sylvie Germain, pour\u00a0Petites sc\u00e8nes\u00a0est en lice pour le\u00a0prix Goncourt\u00a0et le\u00a0prix du Style\u00a02013.<\/div>\n<div align=\"left\"><\/div>\n<div align=\"left\">\n<div><strong>Mon avis<\/strong>:\u00a0La magie a encore frapp\u00e9. Avec ses nuances, ses d\u00e9grad\u00e9s de couleurs, ses sentiments et ses \u00eatres nimb\u00e9s de couleurs et \u00e0 l\u2019unisson du ciel, de la terre. Avec sa prose et sa po\u00e9sie. Avec des mots qui chantent. Avec les vies et les r\u00eaves, les espoirs et la r\u00e9alit\u00e9 qui s\u2019entrem\u00ealent, avec les drames de la vie et toujours une petite lueur d\u2019espoir pour continuer \u00e0 vivre.. Avec les traumatismes de l\u2019enfance, avec la vie et son lot de solitude et de d\u00e9sesp\u00e9rance.. Avec des relations humaines toujours \u00e0 vif.. Une petite fille qui a grandi sans Maman, h\u00e9rite d\u2019une belle-m\u00e8re et de fr\u00e8res et s\u0153urs.. Tous trainent leur part d\u2019ombre.. des relations se font et se d\u00e9font. L\u2019auteur est toujours aussi sensible, peintre des mots, des c\u0153urs, des sentiments et des \u00e9motions. Pour moi une magnifique page de lecture, dans une langue qui me ravit.<\/div>\n<div><\/div>\n<div><strong>Extraits<\/strong>:\u00a0Elle voudrait interroger \u00e0 nouveau la photographie de maternit\u00e9, mais elle ne peut la voir que chez sa grand-m\u00e8re o\u00f9 elle ne va que pendant les vacances. Alors elle ferme parfois les yeux tr\u00e8s fort pour se la rem\u00e9morer, des petites bulles lumineuses et des stries de couleur d\u00e9filent sous ses paupi\u00e8res, puis cette \u00e9bullition se calme, l\u2019obscurit\u00e9 s\u2019installe, et elle s\u2019applique \u00e0 faire affleurer l\u2019image de sa m\u00e8re avec elle nouvelle-n\u00e9e sur ce fond noir.<\/div>\n<div align=\"left\">Dans cette famille, chacun est cens\u00e9 se tenir \u00e0 sa place, et agir et parler en cons\u00e9quence. Mais les pens\u00e9es, elles, dans leurs obscurs retranchements et leurs sauvages soliloques, ne respectent ni ordres ni limites. Les d\u00e9sirs et les inimiti\u00e9s ne connaissent pas la biens\u00e9ance.<\/div>\n<div align=\"left\">L\u2019Oc\u00e9an. Sa premi\u00e8re rencontre avec l\u2019immensit\u00e9 marine lui chavire tous les sens. Il y a un trio vocal\u00a0: l\u2019eau, le vent, les oiseaux. L\u2019eau massive, convuls\u00e9e, vert viol\u00e2tre huileux\u00a0; son bruit brutal et mou comme un afflux de sang aux tempes. Le vent feulant, fouaillant cette masse visqueuse, en \u00e9charpant la peau\u00a0qui se couvre d\u2019\u00e9cume\u00a0; son odeur violente qui se fait intime \u00e0 l\u2019instant m\u00eame o\u00f9 elle la d\u00e9couvre.<\/div>\n<div align=\"left\">Alors elles sont enfin au diapason, Lili et les jumelles, r\u00e9unies dans une m\u00eame \u00e9coute charm\u00e9e, les mots tissent des fils qui les relient en l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, il n\u2019y a plus de place pour les querelles, leur attention est requise ailleurs.<\/div>\n<div align=\"left\">\u00c0 nouveau elle pense \u00e0 sa m\u00e8re, disparue au large de la M\u00e9diterran\u00e9e\u00a0; sa m\u00e8re sans s\u00e9pulture, sans nom ni dates. Peut-\u00eatre son nom flotte-t-il sur l\u2019eau \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 elle a sombr\u00e9 \u2013 Fanny B\u00e9r\u00e9gance, n\u00e9e Herl\u00e9on. Des lettres mouvantes, trac\u00e9es par les reflets du soleil, des \u00e9toiles et de la lune, ondoyant du vert au bleu, de l\u2019indigo au mauve, de l\u2019argent\u00e9 au violet. Fanny ma m\u00e8re ondulant au creux des vagues, brasillant dans l\u2019\u00e9cume. Et elle imagine des oiseaux venant se poser un instant dans ces nids d\u2019eau tapiss\u00e9s de lettres lumineuses, s\u2019y laissant bercer avant de reprendre leur vol.<\/div>\n<div align=\"left\">Il n\u2019a jamais su attacher correctement les boutons de ses v\u00eatements. Elle remarque que des gouttes tombent sur le bout de ses souliers. Quelques gouttes, \u00e0 peine, qui ne font pas de bruit.<\/div>\n<div align=\"left\">Il ne peut pas livrer \u00e0 br\u00fble-pourpoint ces paroles lentes et candides qui l\u2019ont visit\u00e9 en songe dans un frisson de lumi\u00e8re, les divulguer n\u00e9gligemment\u00a0; elles risqueraient de para\u00eetre na\u00efves, sinon mi\u00e8vres, et de pr\u00eater \u00e0 rire. Et puis, comment d\u00e9crire le go\u00fbt des mots-lumi\u00e8re qui l\u2019ont travers\u00e9\u00a0? Il a senti leur saveur scintiller dans sa bouche, comme si chaque mot \u00e9tait un fruit odorant \u00e0 la pulpe tendre, aigrelette, rafra\u00eechissante, miell\u00e9e, br\u00fblante, ligneuse, acidul\u00e9e, ti\u00e8de, il est incapable de pr\u00e9ciser. Ce qu\u2019il a per\u00e7u avec nettet\u00e9 en r\u00eave s\u2019est brouill\u00e9 \u00e0 son r\u00e9veil, les mots n\u2019ont laiss\u00e9 en lui qu\u2019une impression, puissante mais impr\u00e9cise, et dans leur sillage il a \u00e9prouv\u00e9 une sensation encore plus singuli\u00e8re, et poignante.<\/div>\n<div align=\"left\">De cela non plus, il ne d\u00e9taille rien, il ne d\u00e9crit pas la vision, il parle autour, obliquement, il \u00e9voque un coup de vent d\u00e9ferlant en lui, comme lev\u00e9 depuis la plante de ses pieds et s\u2019envolant d\u2019un jet \u00e0 travers tout son corps, et dans ce vif \u00e9lan de vent, un enlacement et un \u00e9blouissement, corps et \u00e2me.<\/div>\n<div align=\"left\">Et Paul dans son r\u00eave s\u2019est \u00e9veill\u00e9, il s\u2019est lev\u00e9 au-dedans de lui-m\u00eame, il a su qu\u2019il r\u00eavait et que ce r\u00eave \u00e9tait une travers\u00e9e en profondeur, qu\u2019il \u00e9tait convoqu\u00e9 dans une trou\u00e9e de sa conscience, aux confins de la lucidit\u00e9 et de l\u2019extravagance, de l\u2019onirisme et de la clairvoyance. Il a regard\u00e9 couler la phrase scand\u00e9e de virgules et de points comme autant d\u2019herbes, de branches et de racines livr\u00e9es au courant.<\/div>\n<div align=\"left\">Le th\u00e9 est amer, elle pose un morceau de sucre au creux d\u2019une cuiller et lentement l\u2019immerge, elle regarde le sucre s\u2019imbiber, passer du blanc au jaune cuivre, au roux, au bistre, puis s\u2019effondrer en un petit amas de cristaux micac\u00e9s comme une cong\u00e8re gr\u00eal\u00e9e par le soleil. Le go\u00fbt du sucre \u00e0 demi fondu, gorg\u00e9 de chaleur, d\u2019amertume et de vagues parfums de feuilles et d\u2019\u00e9corce \u2013 juste cela, cette saveur dans la bouche, la fine br\u00fblure dans la gorge, la sensation toute simple, tr\u00e8s nue, tr\u00e8s forte, d\u2019\u00eatre en vie. En vie.<\/div>\n<div align=\"left\">Viviane a parfaitement entendu le diagnostic condamnatoire, elle n\u2019esp\u00e8re aucun miracle, elle s\u2019engage juste \u00e0 offrir le maximum de joie, de douceur, \u00e0 l\u2019enfant disgraci\u00e9e\u00a0; puisque ses jours sont compt\u00e9s, que chacun d\u2019entre eux, au moins, soit une petite \u00e9ternit\u00e9.<\/div>\n<div align=\"left\">Lili rentre du lyc\u00e9e et traverse un pont enjambant une ancienne voie ferr\u00e9e. Le soleil a disparu de l\u2019horizon qui s\u2019assombrit par degr\u00e9s et tire vers l\u2019indigo. La lumi\u00e8re semble s\u2019\u00eatre tass\u00e9e au ras de la terre en une masse ign\u00e9e qui tout \u00e0 la fois fonce le bleu du ciel et attise sa brillance. Au loin, des coul\u00e9es de cette lumi\u00e8re en reflux s\u2019attardent sur les rails qui prennent \u00e0 cet endroit un \u00e9clat d\u2019or blanc. Elle s\u2019accoude au parapet. Le bleu se fait toujours plus dense et sombre, et la tra\u00een\u00e9e de soleil sur les rails plus lumineuse, comme le sillage laiteux d\u2019un navire sur l\u2019eau.<\/div>\n<div align=\"left\">Mais l\u2019autre ne parle pas des rails, c\u2019est le ciel qu\u2019elle consid\u00e8re, ce grand pan de bleu fonc\u00e9 \u00e0 pr\u00e9sent soulign\u00e9 d\u2019un rai vert jade. \u00ab\u00a0\u00c0 ton avis, demande-t-elle sans bouger de position, c\u2019est un lever ou un tomber de rideau\u00a0? Je me pose chaque soir la question. Qu\u2019est-ce qui se passe derri\u00e8re ce bleu qui vire au noir, qu\u2019est-ce qui s\u2019y joue\u00a0?\u00a0Nos r\u00eaves\u00a0? La vraie vie\u00a0?\u00a0\u00bb Ce qui s\u2019y joue\u00a0? Rien, rien que des remous de t\u00e9n\u00e8bres et de feux, des collisions et des explosions d\u2019\u00e9toiles au loin, tout comme ici sur la terre, dans les t\u00eates et les c\u0153urs, mais en beaucoup plus grand, follement plus puissant, voil\u00e0 ce que pense Lili.<\/div>\n<div align=\"left\">Autant la mort accidentelle de Christine les avait tous pris au d\u00e9pourvu et atterr\u00e9s, autant celle de Sophie s\u2019est annonc\u00e9e lentement. Mais qu\u2019il surgisse sans crier gare, ou qu\u2019il s\u2019en vienne \u00e0 pas menus, tout deuil ouvre des failles qui n\u2019en finissent pas de serpenter sous la peau, d\u2019interrompre les pens\u00e9es soudain saisies de bouff\u00e9es d\u2019idiotie.<\/div>\n<div align=\"left\">Sit\u00f4t parvenue \u00e0 la fin du mouvement, elle attaque le pr\u00e9lude de la Suite no\u00a06. Certaines phrases musicales \u00e9voquent le dialogue qu\u2019une voix unique tenterait d\u2019instaurer \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur d\u2019elle-m\u00eame, avec le plus profond d\u2019elle-m\u00eame\u00a0; une voix polyphonique se parlant sur divers tons, graves, rugueux, se d\u00e9parlant pour mieux renouer avec les \u00e9chos qu\u2019elle s\u00e8me \u00e0 mesure de son avanc\u00e9e en spirale trembl\u00e9e. Une voix brassant des temporalit\u00e9s et des espaces diff\u00e9rents et cependant intimes, entretissant le lointain et le proche, l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re et l\u2019\u00e9ternel.<\/div>\n<div align=\"left\">Viviane a tant maigri qu\u2019elle semble se r\u00e9duire \u00e0 une esquisse de la femme qu\u2019elle \u00e9tait, et les couleurs tranch\u00e9es qui signaient sa beaut\u00e9 se sont fan\u00e9es \u2013 ses cheveux sont gris, son teint s\u2019est plomb\u00e9, brouill\u00e9 de jaune, elle ne se maquille plus, sa bouche est p\u00e2le, ses yeux, plus enfonc\u00e9s dans les orbites ocreuses. Cette grisaille qui d\u00e9colore son visage, l\u2019excave et le frotte d\u2019ombres bl\u00eames, ne ruine pas sa beaut\u00e9, elle la d\u00e9cale, l\u2019\u00e9vide, elle la d\u00e9porte vers une lisi\u00e8re o\u00f9 le visible conflue avec le silence.<\/div>\n<div align=\"left\">Sa voix est faible plus encore que rauque, \u00e0 la limite de l\u2019audible. Dans son regard affleure un \u00e9tonnement qui s\u2019\u00e9vase tant\u00f4t en lents cercles soyeux, tant\u00f4t confine \u00e0 l\u2019effarement. Elle semble ne plus voir qu\u2019\u00e0 travers une vitre, et la vitre s\u2019embue \u00e0 mesure que la vie se retire, s\u2019essouffle dans son corps.<\/div>\n<div align=\"left\">Elle semble ne plus voir qu\u2019\u00e0 travers une vitre, et la vitre s\u2019embue \u00e0 mesure que la vie se retire, s\u2019essouffle dans son corps. Quand elle sourit, une l\u00e9g\u00e8re contraction persiste \u00e0 la commissure de ses l\u00e8vres longtemps apr\u00e8s qu\u2019elle a cess\u00e9 de sourire, et cette ridule qui s\u2019attarde \u00e0 l\u2019angle de sa bouche fait l\u2019effet d\u2019un tr\u00e8s discret adieu adress\u00e9 \u00e0 tous, \u00e0 personne. Elle prend cong\u00e9 par des signes infimes dont elle n\u2019a pas l\u2019initiative, pas m\u00eame conscience.<\/div>\n<div align=\"left\">Barbara en re\u00e7oit le r\u00e9cit comme une pierre en plein front et sa m\u00e9moire entre en crue, des images jaillissent en elle, s\u2019agitent, se distordent.<\/div>\n<div align=\"left\">Elle pourrait continuer, certainement progresser, mais elle sent qu\u2019elle n\u2019ira jamais loin, jamais jusqu\u2019o\u00f9 elle aimerait aller \u2013 faute de savoir pr\u00e9cis\u00e9ment o\u00f9. La force lui manque\u00a0; et \u00e0 pr\u00e9sent, l\u2019envie.<\/div>\n<div align=\"left\">Elle vient de rompre avec la peinture. Elle n\u2019a jamais men\u00e9 \u00e0 terme ses histoires d\u2019amour\u00a0; ou peut-\u00eatre que si, elle a simplement su chaque fois les arr\u00eater \u00e0 temps.<\/div>\n<div align=\"left\">Les fa\u00e7ades des immeubles, \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, ressemblaient \u00e0 des pages de livres illustr\u00e9s, dont les images \u00e9taient mouvantes. Des livres qui chuchotaient des bribes d\u2019existences dont elle ignorait le d\u00e9but et la fin, dont elle ignorait tout en v\u00e9rit\u00e9, mais dont les personnages, aussi r\u00e9duits \u00e0 de succinctes et fugaces esquisses aient-ils \u00e9t\u00e9, vivaient bel et bien. Non des vies fant\u00f4mes, mais des vies autres, ind\u00e9pendantes, qui, dans leur totale indiff\u00e9rence \u00e0 son \u00e9gard, n\u2019en \u00e9bauchaient pas moins avec elle des liens de sympathie. Des liens fluides entre vivants qui partageaient un commun ici et maintenant, et qui, dans leur flottement, s\u2019incurvaient en points d\u2019interrogation. Tant de gens en train de vivre tout autour d\u2019elle, si pr\u00e8s, inaccessibles, tant de corps en mouvement, tant de gestes d\u00e9ploy\u00e9s, tant de paroles et de regards \u00e9chang\u00e9s, hors d\u2019elle, tant de pens\u00e9es. Tant de destins \u2013 peut-\u00eatre m\u00e9diocres pour la plupart, mais magnifi\u00e9s par le soyeux et la clart\u00e9 d\u2019or fondu des cadres o\u00f9 ils se laissaient apercevoir.<\/div>\n<div align=\"left\">Tant de destins \u2013 peut-\u00eatre m\u00e9diocres pour la plupart, mais magnifi\u00e9s par le soyeux et la clart\u00e9 d\u2019or fondu des cadres o\u00f9 ils se laissaient apercevoir.<\/div>\n<div align=\"left\">L\u2019\u00e9clairage a chang\u00e9, il est rare qu\u2019il diffuse ces tons de jaune paille, ambr\u00e9 ou orang\u00e9, qui autrefois coloraient les fen\u00eatres la nuit. Des lueurs d\u2019un bleu bl\u00eame et qui varie d\u2019intensit\u00e9 par soubresauts horripilants se sont introduites dans les salons, les chambres, ce ne sont plus les lampes, mais les t\u00e9l\u00e9viseurs qui r\u00e9pandent leur faux jour.<\/div>\n<div align=\"left\">De cette sc\u00e8ne, un rai de lumi\u00e8re n\u2019en finit pas de fluer, dru et pur, qui lentement condense et consume en Barbara le fatras de sentiments agglutin\u00e9s en elle, et il d\u00e9pouille le mot \u00ab\u00a0amour\u00a0\u00bb de tous les miroitements de pacotille dont elle l\u2019avait laiss\u00e9 s\u2019encrasser. L\u2019amour n\u2019a pas \u00e0 se parer de grandes d\u00e9clarations, de gestes et de postures emphatiques, il n\u2019a \u00e0 s\u2019encombrer de rien, il a juste \u00e0 \u00eatre, et \u00e0 agir l\u00e0 et quand il le faut, sans se soucier si on le voit \u00e0 l\u2019\u0153uvre.<\/div>\n<div align=\"left\">Mais, apr\u00e8s un temps d\u2019oisivet\u00e9 qu\u2019elle a subi comme une asc\u00e8se, elle est revenue \u00e0 la peinture par une voie nouvelle, d\u00e9tourn\u00e9e, elle s\u2019est mise autrement \u00e0 son service en se formant au m\u00e9tier de restauratrice de tableaux. La patience et l\u2019extr\u00eame minutie requises par ce travail lui plaisent, car elles la soumettent \u00e0 un exercice assidu de contention d\u2019esprit, de d\u00e9licatesse de gestes et d\u2019oubli de soi qui l\u2019apaisent.<\/div>\n<div align=\"left\">Elle n\u2019est plus dans l\u2019urgence, elle s\u2019est pos\u00e9e dans le flux du temps, elle apprend \u00e0 go\u00fbter la saveur de la lenteur, et celle de l\u2019effacement de soi se d\u00e9ployant en \u00e9vasement de son regard et de ses pens\u00e9es dans la vision singuli\u00e8re d\u2019un artiste dont parfois elle ignore tout, ou presque.<\/div>\n<div align=\"left\">Gabriel ne pr\u00e9tend pas que le chien jouait avec lui, ni qu\u2019il avait saisi les r\u00e8gles du jeu, mais il en suivait la lente \u00e9volution avec attention et beaucoup de patience, comme s\u2019il comprenait que l\u2019occupation \u00e0 laquelle se livrait son compagnon humain \u00e9tait d\u2019un grand s\u00e9rieux, qu\u2019il ne fallait pas le d\u00e9ranger, pas le distraire, mais au contraire le soutenir dans son effort de concentration. Les chiens savent respecter bien des choses qui leur restent \u00e9nigmatiques, mais dont ils sentent l\u2019importance, la gravit\u00e9, pour leur ma\u00eetre, ce que la plupart des humains sont incapables de faire les uns vis-\u00e0-vis des autres, trop vite agac\u00e9s, ou orgueilleux et ombrageux pour supporter de rester \u00e0 l\u2019\u00e9cart d\u2019une activit\u00e9 ou d\u2019une pens\u00e9e dont la logique, la pertinence et la saveur leur \u00e9chappent.<\/div>\n<div align=\"left\">Il perd progressivement le go\u00fbt des mots, il tisse autour de lui une chrysalide de silence o\u00f9 il entre en semi-dormance. Il s\u2019enveloppe dans la vieillesse, il s\u2019y dissout.<\/div>\n<div align=\"left\">Il est un passager immobile en retard croissant sur la marche du train, c\u2019est le temps qui bouge en lui, il se meut dans sa chair, dans son esprit, ainsi qu\u2019un vent t\u00e9nu, d\u2019une douceur \u00e9rosive, il y tourne en lentes spires, disloquant les strates du pass\u00e9, brisant l\u2019\u00e9corce du pr\u00e9sent, et la pulv\u00e9risant. Ses aujourd\u2019huis b\u00e9ent sur du vide, en leur fond luisent ses hiers.<\/div>\n<div align=\"left\">\u00c0 force de tourner en spirales dans son corps toujours plus alenti, le temps progressivement s\u2019\u00e9chappe de sa chair, il fuit par les pores de sa peau, il s\u2019\u00e9puise dans son souffle, et un jour il le quitte.<\/div>\n<div align=\"left\">De l\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e8re amour de jeunesse de sa m\u00e8re avec un homme dont elle est la prog\u00e9niture accidentelle, elle ne sait rien, ou si peu, cependant elle n\u2019a eu de cesse pendant des ann\u00e9es d\u2019enqu\u00eater par la seule voie qui \u00e9tait \u00e0 sa disposition, celle de l\u2019imagination et de l\u2019intuition, et elle s\u2019est construite en partie sur les r\u00e9sultats, tout fantasques aient-ils \u00e9t\u00e9, de ce questionnement.<\/div>\n<div align=\"left\">Elle le sustente, car ce n\u2019est pas tant l\u2019imaginaire qui s\u2019alimente de fables et de r\u00eaves, que la r\u00e9alit\u00e9 qui se nourrit de fictions, de songes, de d\u00e9sir.<\/div>\n<div align=\"left\">Elle est assise sur un banc, face \u00e0 un lac. L\u2019apr\u00e8s-midi touche \u00e0 sa fin, le soleil descend vers les montagnes qui bordent l\u2019horizon, il se rapproche d\u2019elles \u00e0 un rythme constant, comme aimant\u00e9 par leurs masses arrondies, et \u00e0 mesure il se d\u00e9dore, il passe d\u2019un jaune vif, soufr\u00e9, \u00e0 un blond p\u00e2le.<\/div>\n<div align=\"left\">Tout a disparu, s\u2019est effac\u00e9 \u00e0 son insu. Elle n\u2019a pas vu passer le temps, en elle demeurent l\u2019enfant qu\u2019elle fut, intacte dans ses questions, ses joies, ses effrois et ses r\u00eaves, l\u2019adolescente meurtrie par un deuil consum\u00e9 de jalousie et d\u2019espoir, la jeune femme en errance et celle en grand enjouement amoureux, la marginale au scepticisme irr\u00e9ductible et l\u2019artiste \u00e9prise d\u2019empreintes et de couleurs. Elles sont toutes l\u00e0, debout, yeux grands ouverts dans un pass\u00e9 toujours pr\u00e9sent tant il est incorpor\u00e9, silencieux et vivace. Chair du pass\u00e9, peau du pr\u00e9sent. Elles sont toutes l\u00e0, celles qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 jour apr\u00e8s jour, comme perdurent au fond du lac la trace du lit de La Seuze, les ruines des maisons, des villages submerg\u00e9s, les vestiges des lieux et de leurs noms, les ombres de celles et ceux qui y sont n\u00e9s, y ont v\u00e9cu, y sont morts, ou, comme elle et sa famille, y ont s\u00e9journ\u00e9.<\/div>\n<div align=\"left\">Elles sont toutes l\u00e0, ces stances d\u2019elle-m\u00eame, qui la regardent telle qu\u2019elle est en cet instant, ne sera plus demain, et autour d\u2019elles passent en clair-obscur les personnes qu\u2019elle a connues, qu\u2019elle a aim\u00e9es, bien ou mal peu importe, mais celles-ci ne la regardent pas, ne semblent m\u00eame pas la voir. Elle aimerait tellement, pourtant, en cette heure, croiser le regard de son p\u00e8re, avoir acc\u00e8s au beau myst\u00e8re de son visage. Ce n\u2019est que maintenant, alors qu\u2019il s\u2019est retir\u00e9 \u00e0 jamais de ce monde, qu\u2019elle entrevoit ce qu\u2019elle n\u2019a pas su voir du temps o\u00f9 il se tenait dans la clart\u00e9 du visible \u2013 dans la fausse \u00e9vidence du visible.<\/div>\n<div align=\"left\">Elle n\u2019a pas vu passer le temps, mais ce soir elle le sent, amoncel\u00e9 en elle, \u00e0 la fois lourd et souple, dense et brumeux. Il n\u2019est pas fig\u00e9, il respire tout bas, il coule dans son sang, il bat dans son c\u0153ur, il irrigue sa chair, ses sens, son cerveau\u00a0; il nidifie en elle. Un jour il s\u2019\u00e9chappera, ainsi qu\u2019il s\u2019est retir\u00e9 de ses proches, en douce hors de Nati, pr\u00e9cipitamment hors de Christine, par \u00e0-coups hors de Viviane, dans la discr\u00e9tion hors de Sophie, avec violence hors de Jef, en grande lenteur hors de son p\u00e8re\u00a0; ainsi qu\u2019il se retire \u00e0 chaque seconde, en cette seconde m\u00eame, de millions de personnes \u00e0 travers le monde.<\/div>\n<div align=\"left\"><\/div>\n<\/div>\n<div align=\"left\">\n<div>\n<table width=\"100%\" border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"2\">\n<tbody>\n<tr>\n<td width=\"100%\"><\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<\/div>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9sum\u00e9\u00a0:\u00a0\u00ab L\u2019amour, ce mot ne finit pas de b\u00e9gayer en elle, violent et incertain. Sa profondeur, sa v\u00e9rit\u00e9 ne cessent de lui \u00e9chapper, depuis l\u2019enfance, depuis toujours, reculant chaque fois qu\u2019elle croit l\u2019approcher au plus pr\u00e8s, au plus br\u00fblant. L\u2019amour, un mot hagard. \u00bb Tout en \u00e9vocations lumineuses, habit\u00e9 par la gr\u00e2ce et la magie &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=209\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":210,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2,12],"tags":[],"class_list":["post-209","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-lectures","category-litterature-france"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/209","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=209"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/209\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":212,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/209\/revisions\/212"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/210"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=209"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=209"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=209"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}