{"id":2105,"date":"2015-08-26T10:07:48","date_gmt":"2015-08-26T09:07:48","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2105"},"modified":"2024-10-25T16:39:34","modified_gmt":"2024-10-25T14:39:34","slug":"martinez-carole-du-domaine-des-murmures-2011","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2105","title":{"rendered":"Martinez, Carole \u00ab Du domaine des Murmures\u00a0\u00bb (2011)"},"content":{"rendered":"<p><b>L\u2019autrice<\/b> : N\u00e9e en 1966, Carole Martinez est tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e des lecteurs. Apr\u00e8s avoir test\u00e9 plusieurs m\u00e9tiers, elle d\u00e9cide de rejoindre le corps enseignant et donne des cours de fran\u00e7ais dans un coll\u00e8ge difficile de la banlieue parisienne. C&rsquo;est \u00e0 la\u00a0faveur d&rsquo;un cong\u00e9 parental qu&rsquo;elle commence \u00e0 \u00e9crire et publie en 2077 chez Gallimard \u00ab\u00a0<i>Le coeur cousu<\/i>\u00ab\u00a0, sorte de conte inspir\u00e9 des histoires que lui racontait sa grand-m\u00e8re espagnole. D&rsquo;abord port\u00e9 par le public puis rep\u00e9r\u00e9 par les critiques, ce roman a rafl\u00e9 tous les prix des lecteurs : Prix Renaudot des lyc\u00e9ens, Prix Ouest France \u00e9tonnants voyageurs et s&rsquo;est vendu \u00e0 plus de 20 000 exemplaires. En 2011 Carole Martinez a publi\u00e9 deux ouvrages : \u00ab\u00a0L&rsquo;oeil du t\u00e9moin\u00a0\u00bb, un roman policier pour la jeunesse et \u00ab <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2105\">Du domaine des Murmures<\/a> <\/span>\u00bb, un roman pour adulte, r\u00e9compens\u00e9 par le Goncourt des lyc\u00e9ens. \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2139\">La terre qui penche<\/a><\/span>\u00a0\u00bb (12.09.2015) a obtenu le prix de la Feuille d&rsquo;or de la ville de Nancy &#8211; France Bleu Lorraine &#8211; France 3 Lorraine. Elle revient avec \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=11528\">Les roses fauves<\/a><\/span>\u00a0\u00bb \u00e0 la RL2020, puis \u00e0 la RL2024 elle publie \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Martinez, Carole \u00ab\u00a0Dors ton sommeil de brute\u00a0\u00bb (RLE2024) 400 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=21023\">Dors ton sommeil de brute<\/a><\/span>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: En 1187, le jour de son mariage, devant la noce scandalis\u00e9e, la jeune Esclarmonde refuse de dire \u00ab oui \u00bb : elle veut faire respecter son voeu de s\u2019offrir \u00e0 Dieu, contre la d\u00e9cision de son p\u00e8re, le ch\u00e2telain r\u00e9gnant sur le domaine des Murmures. La jeune femme est emmur\u00e9e dans une cellule attenante \u00e0 la chapelle du ch\u00e2teau, avec pour seule ouverture sur le monde une fenestrelle pourvue de barreaux. Mais elle ne se doute pas de ce qui est entr\u00e9 avec elle dans sa tombe. Loin de gagner la solitude \u00e0 laquelle elle aspirait, Esclarmonde se retrouve au carrefour des vivants et des morts. Depuis son r\u00e9duit, elle soufflera sa volont\u00e9 sur le fief de son p\u00e8re et son souffle parcourra le monde jusqu&rsquo;en Terre sainte. Carole Martinez donne ici libre cours \u00e0 la puissance po\u00e9tique de son imagination et nous fait vivre une exp\u00e9rience \u00e0 la fois mystique et charnelle, \u00e0 la lisi\u00e8re du songe. Elle nous emporte dans son univers si singulier, r\u00eaveur et cruel, plein d\u2019une sensualit\u00e9 prenante.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: Je dois avouer que je crois que j\u2019ai peut-\u00eatre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 son premier roman \u00ab\u00a0le c\u0153ur cousu \u00ab\u00a0qui laisse la part belle \u00e0 l&rsquo;aventure, \u00e0 la cr\u00e9ativit\u00e9, au r\u00eave, \u00e0 l&rsquo;\u00e9vasion, plus facile d\u2019acc\u00e8s et plus charmeur ou charmant\u2026 mais je ne suis pas pour autant d\u00e9\u00e7ue par le second! Loin de l\u00e0. Et je l\u2019aime m\u00eame encore plus \u00e0 la relecture ( que je vais enchainer sur la suite, quelques si\u00e8cles plus tard)<\/p>\n<p>Une fois encore les personnages centraux sont des femmes, aux pouvoirs surnaturels. Dans \u00ab\u00a0le c\u0153ur cousu\u00a0\u00bb le pouvoir du \u00ab\u00a0don\u00a0\u00bb. Dans les \u00ab\u00a0murmures\u00a0\u00bb la communion par le sang et l&rsquo;amour. L\u2019entr\u00e9e de l\u2019agneau dans l\u2019\u00e9glise est empreint de merveilleux et donne l\u2019impression du miracle\u00a0;<\/p>\n<p>Des murs (les murs f\u00e9minins de la petite logette \u2013 le ventre de pierre &#8211; et les murs masculins de St Jean d\u2019Acre, des murmures (ceux d\u2019Esclarmonde)\u00a0; le monde m\u00e9di\u00e9val est le si\u00e8cle de la violence, des croisades. Les visions permettent l\u2019\u00e9vasion d\u2019Esclarmonde de sa petite logette\u00a0; elle devient t\u00e9moin de son si\u00e8cle par les visions et par le passage de tous les gens qui viennent vers elle\u00a0(emploi du pass\u00e9 compos\u00e9 et non du pass\u00e9 simple). Esclarmonde est une tr\u00e8s jeune femme qui dit \u00ab\u00a0non\u00a0\u00bb\u00a0; elle cherche des voies de libert\u00e9, d\u2019\u00e9mancipation, elle est comme la femme contemporaine, elle s\u2019\u00e9vade et ne veut pas vivre une vie qu\u2019elle ne veut pas. Elle s\u2019\u00e9vade vers la solitude, mais elle ne va pas vivre ce qu\u2019elle imaginait.. En effet tout le monde vient lui parler, puis elle devient m\u00e8re. Et l\u2019amour qu\u2019elle \u00e9prouve pour le petit enfant l\u2019envahit et la d\u00e9tourne de l\u2019amour de Dieu. Le ventre de pierre va abriter un ventre de chair\u2026 Le roman parle aussi le l\u2019amour parental, souvent mal donn\u00e9 ( le p\u00e8re aime mal sa fille et l\u2019enferme dans une vie impos\u00e9e\u00a0; l\u2019amour de la m\u00e8re, le besoin de l\u2019enfant d\u2019\u00e9chapper aussi \u00e0 la m\u00e8re, \u00e0 la \u00ab\u00a0cellule maternelle\u00a0\u00bb dans les deux sens , car les barreaux de l\u2019amour maternel \u00e9touffent. Il y a aussi la relation au petit enfant qui donne tout, ne garde rien pour lui\u00a0; il dit tout, puis le silence s\u2019installe un peu et le petit garde des choses pour lui..<\/p>\n<p>Elle vit une \u00e9poque lointaine mais elle parle\u00a0; une fois de plus, c\u2019est plus une conteuse qu\u2019une \u00e9crivaine que je ressens. D\u2019ailleurs l\u2019importance de l\u2019oralit\u00e9 est tr\u00e8s importante. On a peu de t\u00e9moignages de cette \u00e9poque et le murmure passe de si\u00e8cle en si\u00e8cle\u00a0; il traverse les murs. Ce n\u2019est pas parce qu\u2019elle est dans la logette qu\u2019elle ne fait pas entendre sa voix et n\u2019est pas t\u00e9moin de son temps.<\/p>\n<p>La beaut\u00e9 de l&rsquo;\u00e9criture, la po\u00e9sie sont au rendez-vous. La noirceur de ce Moyen-\u00e2ge est bien opaque, pesante, pr\u00e9sente, malgr\u00e9 la lumi\u00e8re du pr\u00e9nom d&rsquo;Esclarmonde &#8230; la lueur de son pr\u00e9nom est bien faible pour \u00e9clairer le monde et elle-m\u00eame&#8230; Son enfermement semble bien \u00e0 contre-courant de ce qu&rsquo;elle souhaitait&#8230; L&rsquo;amour humain sort magnifi\u00e9 de ce roman. Esclarmonde souhaitait \u00eatre \u00e9pouse de Dieu, fuir les hommes et l&rsquo;amour charnel; elle choisit de vivre en recluse; mais si elle est enferm\u00e9e, les \u00e9l\u00e9ments en d\u00e9cideront autrement. Esclarmonde \u00e9claire le monde et \u00e9loigne le mal et la mort tant qu&rsquo;elle baigne dans la clart\u00e9 de l&rsquo;amour\u00a0; elle communie avec les \u00eatres tant qu&rsquo;elle a un lien physique avec la r\u00e9alit\u00e9. Au moment o\u00f9 la communication avec le monde se r\u00e9tr\u00e9cit et s&rsquo;assombrit, la mort et la noirceur la rejoignent. La tristesse est la compagne de la mort&#8230; pour \u00e9loigner ce spectre, il faut aimer.<\/p>\n<p>L\u2019endroit, le ch\u00e2teau, est important. Il n\u2019existe pas en v\u00e9rit\u00e9 mais le lieu qui l\u2019entoure, le paysage est vrai\u00a0(en Franche-Comt\u00e9) ; la rivi\u00e8re est celle qui fut peinte par Courbet, les personnages et les chevaux sont attest\u00e9s dans l\u2019Histoire. La \u00ab\u00a0Dame verte\u00a0\u00bb existe. Et une fois le ch\u00e2teau invent\u00e9 pos\u00e9 dans le lieu existant, Carole Martinez est all\u00e9e rechercher dans l\u2019Histoire pour installer son ch\u00e2teau dans son paysage d\u2019origine. Gauvin, le cheval (Le cheval Gauvin, cheval Gauvain, chevau Gauvin en patois jurassien ou tchev\u00e2 Gavin est un cheval l\u00e9gendaire et mal\u00e9fique propre \u00e0 la r\u00e9gion fran\u00e7aise de Franche-Comt\u00e9\u00a0et au Jura Suisse.\u00a0Il est r\u00e9put\u00e9 pour se promener le long de cours d&rsquo;eau, dans les for\u00eats ou dans les cimeti\u00e8res, et tenter de tuer les personnes qui l&rsquo;enfourchent en les noyant ou en les pr\u00e9cipitant dans un gouffre.)<\/p>\n<p>Pour \u00eatre heureux, il faut la libert\u00e9, l&rsquo;amour, le soleil, la nature. La puissance de la religion est aussi montr\u00e9e du doigt. Effrayante, cruelle &#8230; Au moment o\u00f9 la \u00ab\u00a0sainte\u00a0\u00bb parle, elle peut tout exiger&#8230; et punir &#8230;.. Les personnages qui l&rsquo;entourent sont \u00e9galement exceptionnels&#8230; et au fur et \u00e0 mesure on remarque que leurs caract\u00e8res se modifient du tout au tout .Les violents s&rsquo;apaisent, les caract\u00e8res se modifient, les doux deviennent durs, les simples ou inoffensifs deviennent le fer de lance de la r\u00e9volte, les effrayants personnifient l&rsquo;amour et la bont\u00e9&#8230; Il y a \u00ab\u00a0Douce\u00a0\u00bb, la femme du Seigneur des Murmures, la g\u00e9ante \u00ab\u00a0Bereng\u00e8re \u00a0\u00bb (Vient du germain \u00ab\u00a0beren et gari\u00a0\u00bb &#8211; Signifie: \u00ab\u00a0ours et lance\u00a0\u00bb), le colosse \u00ab\u00a0Martin\u00a0\u00bb, la vieille femme \u00e2g\u00e9e que la mort a oubli\u00e9 de venir chercher, la simplette&#8230; et aussi le pauvre \u00ab\u00a0Lothaire\u00a0\u00bb bless\u00e9 par l\u2019amour qui lui sera refus\u00e9, l\u2019amoureux faible, plein de failles, qui en devient une caricature mais qui finit par \u00eatre touchant. Le seigneur des Murmures d\u00e9couvrira la tendresse et de dominateur il deviendra un homme qui part en lambeaux &#8230; le prix \u00e0 payer pour ses p\u00e9ch\u00e9s&#8230; et Esclarmonde sera enferm\u00e9e dans sa croisade et son esprit plus encore que dans le tombeau creus\u00e9 contre la chapelle.<\/p>\n<p>Importance des murmures, de la voix, du silence, mais aussi le la lumi\u00e8re, des saisons, de l\u2019ombre, des \u00e9toiles, du ciel..<\/p>\n<p>Celles et ceux qui appr\u00e9cient l&rsquo;\u00e9criture de Sylvie Germain devraient aimer le monde de Carole Martinez.. Et comme pour Sylvie Germain, le 1er livre (le livre des nuits) \u00e9tait fantastique et optimiste, le second opus (Nuit d&rsquo;ambre) \u00e9tait sombre et se d\u00e9roulait dans le monde en guerre.<\/p>\n<p><strong>Extraits\u00a0<\/strong>:<\/p>\n<p>La tour seigneuriale se brouille d&rsquo;une foule de chuchotis, l&rsquo;\u00e9cran min\u00e9ral se fissure, la page s&rsquo;obscurcit, vertigineuse, s&rsquo;ouvre sur un au-del\u00e0 grouillant, et nous acception de tomber dans le gouffre pour y puiser les voix liquides des femmes oubli\u00e9es qui suintent autour de nous.<\/p>\n<p>Nous avan\u00e7ons sous une vo\u00fbte v\u00e9g\u00e9tale que seuls de rares rayons parviennent \u00e0 traverser. Quelques glaives lumineux z\u00e8brent d&rsquo;or les sous-bois comme dans les enluminures d&rsquo;un vieux livre de contes.<\/p>\n<p>Imagine comme on devait r\u00eaver de cette pucelle, douce et sage, de ce chant de vierge qui guidait, du tr\u00e9sor qui m&rsquo;\u00e9tait attach\u00e9, de cette enfant tant aim\u00e9 de son p\u00e8re ! Mais, de son d\u00e9sir, nul ne se souciait. Qui se serait \u00e9gar\u00e9 \u00e0 questionner une jeune femme, f\u00fbt-elle princesse, sur son bon vouloir ? Paroles de femme n&rsquo;\u00e9taient alors que babillages. D\u00e9sirs de femme, dangereux caprices \u00e0 balayer d&rsquo;un mot, d&rsquo;un coup de verge.<\/p>\n<p>Le fil de sa pens\u00e9e a continu\u00e9 de se d\u00e9vider en mon esprit cette nuit-l\u00e0, comme si, \u00e9nonc\u00e9e \u00e0 haute voix, elle m\u2019avait \u00e9t\u00e9 directement adress\u00e9e. Si Dieu lui r\u00e9clamait sa seule fille vivante, c\u2019\u00e9tait sans doute pour le punir de l\u2019avoir trop aim\u00e9e, trop bien gard\u00e9e, trop regard\u00e9e. Cette tendresse qu\u2019il avait eue pour son enfant avait paru coupable.<\/p>\n<p>Car ce ch\u00e2teau n\u2019est pas seulement de pierres blanches entass\u00e9es sagement les unes sur les autres, ni m\u00eame de mots \u00e9crits quelque part en un livre ou de feuilles volantes diss\u00e9min\u00e9es de-ci de-l\u00e0 comme graines, ce ch\u00e2teau n\u2019est pas de paroles d\u00e9clam\u00e9es sur le th\u00e9\u00e2tre par un artiste qui userait de sa belle voix pos\u00e9e et de son corps entier comme d\u2019un instrument d\u2019ivoire. Non, ce lieu est tiss\u00e9 de murmures, de filets de voix entrelac\u00e9es et si vieilles qu\u2019il faut tendre l\u2019oreille pour les percevoir. Des mots jamais inscrits, mais nou\u00e9s les uns aux autres et qui s\u2019\u00e9tirent en un chuintement doux.<\/p>\n<p>J\u2019avais partag\u00e9 la vie de mon p\u00e8re quinze ans durant, il n\u2019avait jamais v\u00e9cu avec quelqu\u2019un si longtemps\u2026Mais j\u2019avais reni\u00e9 son sang, le versant dans l\u2019\u00e9glise, et je m\u2019\u00e9tais choisi un ma\u00eetre contre lequel nul ne pouvait lutter. Je le d\u00e9laissais, je l\u2019abandonnais \u00e0 lui-m\u00eame, je lui pr\u00e9f\u00e9rais Dieu, ce d\u00e9voreur de vies. Entre le p\u00e8re c\u00e9leste et le p\u00e8re g\u00e9niteur j\u2019avais choisi de glorifier le premier aux d\u00e9pens du deuxi\u00e8me. L\u2019humiliation avait \u00e9t\u00e9 terrible. Face \u00e0 tous, me rebellant, je l\u2019avais trahi, sali, d\u00e9shonor\u00e9<\/p>\n<p>Nous avan\u00e7ons sous une vo\u00fbte v\u00e9g\u00e9tale que seuls de rares rayons parviennent \u00e0 traverser. Quelques glaives lumineux z\u00e8brent d&rsquo;or les sous-bois comme dans les enluminures d&rsquo;un vieux livre de contes.<\/p>\n<p>Mais je n\u2019ai trouv\u00e9 un peu d\u2019espace que dans le vol de mon faucon et dans la pri\u00e8re, la seule route que ce temps m\u2019ait laiss\u00e9 est un chemin int\u00e9rieur. J\u2019ai creus\u00e9 ma foi pour m\u2019\u00e9vader et cette \u00e9vasion passe par le reclusoir. N\u2019est-ce pas \u00e9tonnant ?<\/p>\n<p>Le monde en mon temps \u00e9tait poreux, p\u00e9n\u00e9trable au merveilleux. Vous avez coup\u00e9 les voies, r\u00e9duit les fables \u00e0 rien, niant ce qui vous \u00e9chappait, oubliant la force des vieux r\u00e9cits. Vous avez \u00e9touff\u00e9 la magie, le spirituel et la contemplation dans le vacarme de vos villes, et rares sont ceux qui, prenant le temps de tendre l&rsquo;oreille, peuvent encore entendre le murmure des temps anciens ou le bruit du vent dans les branches. Mais n&rsquo;imaginez pas que ce massacre des contes a chass\u00e9 la peur! Non, vous tremblez toujours sans m\u00eame savoir pourquoi.<\/p>\n<p>Mon temps aimait les vierges. Je savais ce qu&rsquo;il me fallait prot\u00e9ger : mon vrai tr\u00e9sor, l&rsquo;honneur de mon p\u00e8re, ce sceau intact cens\u00e9 m&rsquo;ouvrir le royaume c\u00e9leste.<\/p>\n<p>Je suis un vase o\u00f9 les hommes ont vers\u00e9 leur ombre et mon contour de verre s&rsquo;est terni \u00e0 force douleurs, lui ai-je murmur\u00e9. J&rsquo;ai empli mon c\u0153ur de leurs p\u00each\u00e9s, de leurs peurs, de leur mis\u00e8re, et voici qu&rsquo;il d\u00e9borde comme une rivi\u00e8re en crue.<\/p>\n<p>Je suis l&rsquo;ombre qui cause. Je suis celle qui s&rsquo;est volontairement cl\u00f4tur\u00e9e pour tenter d&rsquo;exister. Je suis la vierge des murmures. \u00c0 toi qui peux entendre, je veux parler la premi\u00e8re, dire mon si\u00e8cle, dire mes r\u00eaves, dire l&rsquo;espoir des emmur\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Quelle diff\u00e9rence du cri au chant ! Modulation splendide de la douleur, le chant recoud ce que le cri d\u00e9chire.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>L&rsquo;\u00e9t\u00e9 qui r\u00e9gnait de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 des barreaux n&rsquo;y changeait rien. La douleur est une saison en soi.<\/p>\n<p>Mais ma voix a d\u00e9plu, on me l&rsquo;a arrach\u00e9e. Et les phrases aval\u00e9es, les mots mort-n\u00e9s m&rsquo;\u00e9touffent. La foule des peines souterraines me tourmente. Ce qui n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 dit m&rsquo;enfle l&rsquo;\u00e2me, flot coagul\u00e9, furoncles de silence \u00e0 percer d&rsquo;o\u00f9 s&rsquo;\u00e9coulera le fleuve de pus qui me retient entre ces pierres, ce long ruban d&rsquo;eau noire charriant carcasses d&rsquo;\u00e9motions, cris noy\u00e9s aux ventres gonfl\u00e9s de nuit, mots d&rsquo;amour avort\u00e9s. Saign\u00e9es de paroles p\u00e9trifi\u00e9es dans leur gangues. Entre dans l&rsquo;eau sombre, coule-toi dans mes contes, laisse mon verbe t&rsquo;entra\u00eener par des sentes et des goulets qu&rsquo;aucun vivant n&rsquo;a encore emprunt\u00e9s.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Voir aussi : <a href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2139\">\u00ab\u00a0La Terre qui penche\u00a0\u00bb (2015)<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019autrice : N\u00e9e en 1966, Carole Martinez est tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e des lecteurs. Apr\u00e8s avoir test\u00e9 plusieurs m\u00e9tiers, elle d\u00e9cide de rejoindre le corps enseignant et donne des cours de fran\u00e7ais dans un coll\u00e8ge difficile de la banlieue parisienne. C&rsquo;est \u00e0 la\u00a0faveur d&rsquo;un cong\u00e9 parental qu&rsquo;elle commence \u00e0 \u00e9crire et publie en 2077 chez Gallimard \u00ab\u00a0Le &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2105\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":2106,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2,35,12,37],"tags":[],"class_list":["post-2105","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-lectures","category-coup-de-coeur-lectures","category-litterature-france","category-moyen-age-lectures"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2105","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=2105"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2105\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":21033,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/2105\/revisions\/21033"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/2106"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=2105"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=2105"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=2105"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}