{"id":2139,"date":"2015-09-10T14:36:45","date_gmt":"2015-09-10T13:36:45","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2139"},"modified":"2024-10-25T16:39:06","modified_gmt":"2024-10-25T14:39:06","slug":"martinez-carole-la-terre-qui-penche-2015-2","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2139","title":{"rendered":"Martinez, Carole \u00abLa Terre qui penche\u00bb (2015)"},"content":{"rendered":"<p><b>L\u2019auteur<\/b> : N\u00e9e en 1966, Carole Martinez est tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e des lecteurs. Apr\u00e8s avoir test\u00e9 plusieurs m\u00e9tiers, elle d\u00e9cide de rejoindre le corps enseignant et donne des cours de fran\u00e7ais dans un coll\u00e8ge difficile de la banlieue parisienne. C&rsquo;est \u00e0 la\u00a0faveur d&rsquo;un cong\u00e9 parental qu&rsquo;elle commence \u00e0 \u00e9crire et publie en 2077 chez Gallimard \u00ab\u00a0<i>Le coeur cousu<\/i>\u00ab\u00a0, sorte de conte inspir\u00e9 des histoires que lui racontait sa grand-m\u00e8re espagnole. D&rsquo;abord port\u00e9 par le public puis rep\u00e9r\u00e9 par les critiques, ce roman a rafl\u00e9 tous les prix des lecteurs : Prix Renaudot des lyc\u00e9ens, Prix Ouest France \u00e9tonnants voyageurs et s&rsquo;est vendu \u00e0 plus de 20 000 exemplaires. En 2011 Carole Martinez a publi\u00e9 deux ouvrages : \u00ab\u00a0L&rsquo;oeil du t\u00e9moin\u00a0\u00bb, un roman policier pour la jeunesse et \u00ab <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2105\">Du domaine des Murmures<\/a> <\/span>\u00bb, un roman pour adulte, r\u00e9compens\u00e9 par le Goncourt des lyc\u00e9ens. \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2139\">La terre qui penche<\/a><\/span>\u00a0\u00bb (12.09.2015) a obtenu le prix de la Feuille d&rsquo;or de la ville de Nancy &#8211; France Bleu Lorraine &#8211; France 3 Lorraine. Elle revient avec \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=11528\">Les roses fauves<\/a><\/span>\u00a0\u00bb \u00e0 la RL2020, puis \u00e0 la RL2024 elle publie \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Martinez, Carole \u00ab\u00a0Dors ton sommeil de brute\u00a0\u00bb (RLE2024) 400 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=21023\">Dors ton sommeil de brute<\/a><\/span>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong> : \u00ab La vieille \u00e2me, tout effiloch\u00e9e, \u00e9coute l\u2019enfant qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 des si\u00e8cles plus t\u00f4t sans se lasser de ses petits mensonges.<br \/>\nC\u2019est \u00e9trange, mais je ne me souviens pas de ma fin. Je ne sais pas comment j\u2019ai bien pu mourir et tu ne racontes jamais ta mort, ou peut-\u00eatre la racontes-tu et ne suis-je pas capable de l\u2019entendre ou de la retenir, peut-\u00eatre me faut-il l\u2019oublier pour parvenir \u00e0 r\u00e9\u00e9couter toute l\u2019histoire, \u00e0 la revivre gr\u00e2ce \u00e0 toi. Je sais quand ma petite vie d\u2019enfant a pris fin, mais j\u2019ignore comment je suis morte. C\u2019est comme si je ne m\u2019\u00e9tais r\u00e9veill\u00e9e qu\u2019apr\u00e8s\u2026 \u00bb Blanche est morte en 1361 \u00e0 l\u2019\u00e2ge de douze ans, mais elle a tant vieilli par-del\u00e0 la mort! La vieille \u00e2me qu\u2019elle est devenue aurait tout oubli\u00e9 de sa courte existence si la petite fille qu\u2019elle a \u00e9t\u00e9 ne la hantait pas. Vieille \u00e2me et petite fille partagent la m\u00eame tombe et leurs r\u00e9cits alternent.<br \/>\nL\u2019enfance se raconte au pr\u00e9sent et la vieillesse s\u2019\u00e9merveille, s\u2019\u00e9tonne, se revoit v\u00eatue des plus beaux habits qui soient et conduite par son p\u00e8re dans la for\u00eat sans savoir ce qui l\u2019y attend.<br \/>\nVeut-on l\u2019offrir au diable filou pour que les temps de mis\u00e8re cessent, que les r\u00e9coltes ne pourrissent plus et que le mal noir qui a emport\u00e9 sa m\u00e8re en m\u00eame temps que la moiti\u00e9 du monde ne revienne jamais?<br \/>\nPar la force d\u2019une \u00e9criture cruelle, sensuelle et po\u00e9tique \u00e0 la fois, Carole Martinez laisse Blanche tisser les orties de son enfance et recoudre son destin. Nous retrouvons son univers si singulier, o\u00f9 la magie et le songe c\u00f4toient la violence et la truculence charnelles, toujours \u00e0 l\u2019or\u00e9e du r\u00eave mais deux si\u00e8cles plus tard, dans ce domaine des Murmures qui \u00e9tait le cadre de son pr\u00e9c\u00e9dent roman.<\/p>\n<p><strong>Analyse ( \u00e9tay\u00e9e par une interview de l\u2019auteur)<\/strong> :<br \/>\nSe situe au m\u00eame endroit que le pr\u00e9c\u00e9dent livre \u00ab Le domaine des murmures \u00bb, 2 si\u00e8cles plus tard. La Loue, la rivi\u00e8re, est un personnage r\u00e9current, qui a d\u00e9j\u00e0 fait partie du d\u00e9cor du livre pr\u00e9c\u00e9dent, de m\u00eame que le ch\u00e2teau. Elle a \u00e9t\u00e9 peinte par Courbet, elle est pleine de l\u00e9gendes ; encore de nos jours, une dame verte l\u2019habite et noie les gens. Les contes, les l\u00e9gendes, les chansons populaires ont travers\u00e9 les si\u00e8cles, elles \u00e9voquent l\u2019enfance du monde, l\u2019imaginaire. La nature, le silence, la dame verte et sa l\u00e9gende\u2026 A l\u2019\u00e9poque m\u00e9di\u00e9vale, le merveilleux est tr\u00e8s important. C\u2019est un conte, un conte m\u00e9di\u00e9val qui reste dans l\u2019enchantement de l\u2019\u00e9poque en question. Cette \u00e9poque de l\u2019histoire est \u00e0 la fois celle du christianisme (tout le monde croit) et celle d\u2019un sacr\u00e9 beaucoup plus archa\u00efque et populaire (on croit \u00e0 la pierre qu\u2019il faut toucher pour avoir des enfants, aux l\u00e9gendes, aux f\u00e9es, \u00e0 la force de la rivi\u00e8re\u2026) ; c\u2019est un monde de magie et d\u2019enchantement. C\u2019est la magie du conte, cela parle de l\u2019enfance de l\u2019homme, cela fait r\u00eaver ou fait peur. C\u2019est un roman sur l\u2019enfance : on y parle de la mort de l\u2019enfance et non de l\u2019enfant.<br \/>\nCette histoire romanc\u00e9e a pour cadre un ch\u00e2teau situ\u00e9 sur une terre qui penche. La Terre qui penche avec un grand T. Cette terre qui oblige les habitants de la vall\u00e9e de la Loue \u00e0 remonter la terre qui d\u00e9gringole dans des paniers pour reconstruire leur coteau.<br \/>\nCela se passe au XIV\u00e8me, si\u00e8cle de la mis\u00e8re, de la guerre de 100 ans, de la grande peste, de pauvret\u00e9 et de mort. La petite fille, la narratrice, va mourir (mais de quoi ?) \u00e0 12 ans et elle dialogue avec son fant\u00f4me, six si\u00e8cles plus tard. Un roman \u00e0 deux voix entre l\u2019enfance et la vieillesse de la m\u00eame personne. Que reste-t-il en nous de notre enfance ? Comment passe-t-on notre vie \u00e0 se la rem\u00e9morer, \u00e0 la refabriquer, \u00e0 la romancer, \u00e0 la r\u00e9\u00e9crire ? Comment forge-t-on notre enfance en vieillissant ? Nos souvenirs sont-ils les n\u00f4tres ou ceux que les autres nous ont racont\u00e9s et que nous avons int\u00e9gr\u00e9, modifi\u00e9s et mis \u00e0 notre sauce ? Comment a-t-on masqu\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment des souvenirs qui sont enfouis mais pr\u00e9sents et qui, qu\u2019on le veuille ou non, mod\u00e8lent notre personnalit\u00e9 et influent le cours de notre vie. Parfois, on se fabrique des souvenirs au moment o\u00f9 il nous arrive quelque chose. On transforme nos souvenirs, nos peurs, on fabule, on veut rattacher le pr\u00e9sent au pass\u00e9, et la petite va transformer po\u00e9tiquement ce qui lui est arriv\u00e9. Enfant on ne fait que vivre et nous tentons d\u2019analyser de notre enfance plus tard. La petite transforme son enfance, elle la relie \u00e0 son pr\u00e9sent. Elle revisite son enfance pour analyser ce qu\u2019elle est devenue. Confrontation entre la vieille \u00e2me, aigrie qui a l\u2019exp\u00e9rience du monde et la fillette qui vit plong\u00e9e dans son pr\u00e9sent avec toute son \u00e9nergie. D\u00e9calage entre ce qu\u2019on vit et la force de l\u2019imagination qui transforme la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>La fillette se raconte au pr\u00e9sent. L\u2019histoire de Blanche, a entre 11 ans et demi et 12 ans et demi, au moment o\u00f9 la terre penche pour elle, ou tout se bouleverse, ou elle quitte l\u2019enfance. Elle veut apprendre \u00e0 lire et \u00e9crire. C\u2019est le fant\u00f4me de \u00ab Blanche \u00bb qui parle, Elle fait suite au fant\u00f4me d\u2019Esclarmonde qui habitait l\u00e0 au XII\u00e8me si\u00e8cle. Le fant\u00f4me parle par-del\u00e0 la mort, elle parle en dormant et raconte son histoire \u00e0 sa vieille \u00e2me de six cents ans qui a perdu sa m\u00e9moire, qui pleure son enfance perdue. Elle est donc \u00e9cout\u00e9e par sa vieille \u00e2me, celle qui est morte depuis 600 ans et ne se souvient plus de ce qui lui est arriv\u00e9. On alterne entre la petite fille qui a toujours parl\u00e9 en dormant et celle qui erre depuis 600 ans, en voyant ce qui se passe ; elle ne comprend pas comment elle a autant pu vieillir depuis qu\u2019elle est morte. Elle aime se raconter son enfance, parler de ses sensations. Elle a le recul pour analyser sa vie, elle fait des rapports entre maintenant et il y a 6 si\u00e8cles. Un pont entre celle qu\u2019elle \u00e9tait enfant et celle qu\u2019elle est devenue.<\/p>\n<p>Le p\u00e8re est un personnage terrible au moment o\u00f9 la fillette nous le pr\u00e9sente ; elle va apprendre \u00e0 le connaitre au fil de l\u2019histoire. Il n\u2019est ni tout bon et tout mauvais. Il ne croit plus en rien, mis \u00e0 part au chaos. Mais on va d\u00e9couvrir que c\u2019est un \u00eatre bless\u00e9.<\/p>\n<p>Le rapport de l\u2019enfant \u00e0 l\u2019\u00e9criture est tr\u00e8s important. Une envie d\u2019\u00e9crire, une recherche de libert\u00e9, d\u2019autonomie, d\u2019expression et aussi la peur de l\u2019\u00e9crit, de l\u2019impossibilit\u00e9 de s\u2019exprimer.<\/p>\n<p>Ici aussi la relation entre le texte et le tissu. Savoir \u00e9crire pour r\u00e9parer sa petite chemise avec son nom, notion de trame du tissu et trame de vie qui \u00e9tait aussi pr\u00e9sente dans \u00ab le c\u0153ur cousu \u00bb. Le tisse, le raccommodage, la broderie, la trame, le fil (elle finira par \u00e9crire son nom en \u00e9crivant son nom en prenant pour fil ses longs cheveux)<\/p>\n<p>Celles qui prennent la parole dans les livres de Carole Martinez sont des femmes. Elles font vivre l\u2019\u00e9poque m\u00e9diale, qui est tr\u00e8s peu connue du point de vue des femmes.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong> : C\u2019est po\u00e9tique, c\u2019est cisel\u00e9, la langue est belle. \u00a0L\u2019histoire vous emporte. Magnifique. Cette histoire est comme \u00ab la Loue \u00bb, elle vous attrape, vous envoie plus loin, vous submerge, vous rel\u00e2che, vous emprisonne, vous rend votre \u00e2me\u2026L&rsquo;eau, la for\u00eat, la lumi\u00e8re, les animaux, les \u00e9l\u00e9ments.. ont tous une vie&#8230;\u00a0 Magique \u2026<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre un peu difficile de rentrer dans l&rsquo;histoire au tout d\u00e9but, mais ensuite on est pris dans le monde de la fillette et de la vieille \u00e2me et on est entre dans la magie&#8230;<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong> :<\/p>\n<p>Je dois me m\u00e9fier de ces souvenirs qui n\u2019en sont pas. Il se peut que je m\u2019invente une m\u00e9moire, que, n\u2019ayant plus ni aiguille, ni tissu, ni mains, j\u2019aie brod\u00e9 cette histoire dans mon esprit, puisque c\u2019est tout ce qu\u2019il me reste. Il est terrible de tant vieillir par-del\u00e0 la vie et de ne plus parvenir \u00e0 d\u00e9m\u00ealer le vrai du faux.<\/p>\n<p>Au fil du temps, nous reconstruisons notre vie pour lui donner une consistance, une coh\u00e9rence. Nous roman\u00e7ons, et il me semble que cette r\u00e9\u00e9criture commence de notre vivant, d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Au fil du temps, nous reconstruisons notre vie pour lui donner une consistance, une coh\u00e9rence. Nous roman\u00e7ons, et il me semble que cette r\u00e9\u00e9criture commence de notre vivant, d\u00e9j\u00e0.<\/p>\n<p>Tu as vol\u00e9 cette sc\u00e8ne. Et tu t\u2019es enfuie avec\u2026<\/p>\n<p>Son regard s\u2019illumine en te voyant et c\u2019est comme si son visage sec s\u2019enflammait, tant ses traits mornes s\u2019organisent soudain et s\u2019\u00e9tirent autour de ses yeux qui sourient.<\/p>\n<p>Un r\u00eave n\u2019a aucun poids sur le r\u00e9el, un r\u00eave ne peut pas faire levier, ni d\u00e9gager une jambe. Un r\u00eave ne pourrait m\u00eame pas se blottir contre moi et me tenir chaud dans la nuit qui vient.<\/p>\n<p>Il est filou, le diable, et agile, il se glisse dans les t\u00eates par de toutes petites portes, un livre s\u2019ouvre et le voil\u00e0 qui pointe le bout de son nez entre deux pages.<\/p>\n<p>Je cause pour causer, pour emplir le silence de tous les mots que je connais.<\/p>\n<p>Il ne veut pas faire de moi une lettr\u00e9e, la faute au diable qui entre dans les \u00e2mes des filles qui savent lire !<\/p>\n<p>Tu as tendu le cou vers le ciel d\u2019o\u00f9 s\u2019\u00e9coulait une lumi\u00e8re oblique, une bruine de clart\u00e9, tamis\u00e9e par les superpositions de feuilles p\u00e2les, une onde hypnotique dans le balancement du pas de ton si grand cheval<\/p>\n<p>L\u2019eau passait entre tes m\u00e8ches comme des doigts, elle te peignait, d\u00e9m\u00ealait tes cheveux que le vent avait nou\u00e9s.<\/p>\n<p>L\u2019alphabet s\u2019est fix\u00e9 dans ma t\u00eate en sept jours, ces sept jours qu\u2019il a fallu \u00e0 Dieu pour cr\u00e9er le monde.<\/p>\n<p>Les vides, quand on \u00e9crit, doivent \u00eatre aussi larges que les barres. Le vide s\u00e9pare et unit. C\u2019est lui qui rend la lettre lisible tout en l\u2019attachant \u00e0 la suivante pour fa\u00e7onner un mot. Un vide deux fois plus large marquera la limite entre deux mots.<\/p>\n<p>Les pr\u00e9s, les for\u00eats, le monde du dehors ne me limitent pas comme ce mis\u00e9rable jardin de cire rouge o\u00f9 je dois dessiner mes barreaux en prenant garde aux vides. Si mes traits \u00e9taient plus espac\u00e9s, je pourrais me faufiler, m\u2019\u00e9chapper entre les lettres, r\u00eaver en plein milieu d\u2019un mot. Mais l\u2019\u00e9criture que mon ma\u00eetre m\u2019enseigne est si serr\u00e9e que l\u2019air n\u2019y entre pas. Il reste dans la marge, l\u00e0 o\u00f9 poussent les dr\u00f4leries, l\u2019herbe \u00e9toil\u00e9e et les rinceaux.<br \/>\nTu t\u2019\u00e9tais d\u00e9tourn\u00e9e le temps de nous fabriquer un souvenir et, sans cette minute perdue en r\u00eaverie, toute l\u2019histoire e\u00fbt \u00e9t\u00e9 autre, peut-\u00eatre.<\/p>\n<p>On oublie si vite nos r\u00eaves et nos d\u00e9sirs d\u2019enfant, on les dilue pour les rendre acceptables, innocents et jolis. On ne se souvient que d\u2019un monde doux et tranquille, alors que la puret\u00e9 m\u00eame de l\u2019enfance est tout enti\u00e8re dans cette violence que tu dis sans d\u00e9tours.<br \/>\nL\u2019enfant est un d\u00e9vorant qui avalerait le monde, si le monde \u00e9tait assez petit pour se laisser saisir.<br \/>\n\u00d4 mon enfance, tes rires et tes r\u00e9voltes secouent mes vieux os et je tremble avec toi \u00e0 mesure que tu racontes.<\/p>\n<p>Tu m\u2019as permis de comprendre qu\u2019on pouvait jouir du bonheur d\u2019un autre. Ta joie d\u00e9coulait de ta fa\u00e7on de regarder le monde et de t\u2019en impr\u00e9gner.<\/p>\n<p>La m\u00e9moire est une alchimie merveilleuse, certains souvenirs nous donnent l\u2019illusion du r\u00e9el. Pourquoi retenons-nous cette minute plut\u00f4t qu\u2019une autre ? Ce minuscule d\u00e9tail-l\u00e0 ?<\/p>\n<p>Il ne faut pas tenter de fouiller l\u2019\u00e9clat de ces r\u00e9miniscences, car \u00e0 y regarder de plus pr\u00e8s, le souvenir d\u00e9licieux, tellement tangible, n\u2019est qu\u2019un trompe-l\u2019\u0153il de fortune, bricol\u00e9 \u00e0 partir de lambeaux de sensations. Il nous fait croire que tout y est, mais nous ne saisissons la totalit\u00e9 de l\u2019instant qu\u2019\u00e0 partir d\u2019une trame \u00e9lim\u00e9e dont nous n\u00e9gligeons les trous.<\/p>\n<p>Je voudrais tant me sentir libre d\u2019apprendre. Mais on me l\u2019a interdit si longtemps que cet interdit m\u2019est pass\u00e9 dans le sang. Je tremble d\u00e8s que je tente de dessiner les lettres sous le regard de mon ma\u00eetre. J\u2019ai peur de le d\u00e9cevoir et peur de r\u00e9ussir. Peur de satisfaire le diable et de d\u00e9plaire \u00e0 mon p\u00e8re qui m\u2019a abandonn\u00e9e.<\/p>\n<p>alors il a tourn\u00e9 plusieurs fois sur lui-m\u00eame et s\u2019est pelotonn\u00e9 dans le souvenir d\u2019un temps perdu,<\/p>\n<p>\u00c0 son contact, on apprenait \u00e0 associer les go\u00fbts et les parfums, \u00e0 mesurer la force du feu et celle des \u00e9pices, \u00e0 respecter les proportions les plus justes, mais toujours quelque chose \u00e9chappait, bien qu\u2019elle ne se cach\u00e2t pas pour composer ses plats. Ce quelque chose ne tenait \u00e0 rien de pr\u00e9cis, il \u00e9tait son palais et son nez, cette sensibilit\u00e9 qu\u2019elle avait au moindre \u00e9cart de go\u00fbt, cette m\u00e9moire des sens, son propre plaisir \u00e0 p\u00e9trir p\u00e2te et images ensemble, \u00e0 touiller ses souvenirs, \u00e0 humer les grands vents et les plus infimes parfums, \u00e0 r\u00eaver les ar\u00f4mes, \u00e0 go\u00fbter chaque seconde<\/p>\n<p>D\u2019apr\u00e8s mon ma\u00eetre, le diable n\u2019a que la force qu\u2019on lui donne.<\/p>\n<p>La puissance des repr\u00e9sentants du divin sur terre est aussi temporelle que le reste, les croyances, elles-m\u00eames, sont temporelles. Les religions grandissent, vieillissent et, sans doute, finiront-elles toutes par tourner au mythe. Certaines s\u2019enkystent pour survivre, d\u2019autres luttent pour s\u2019imposer, pour rester vivantes, puissantes, effrayantes. Il arrive que des assoiff\u00e9s de pouvoir dirigent des affam\u00e9s de sens, leur tracent la voie \u00e0 suivre, justifient la violence, se justifient par la violence, utilisent les plus sauvages pour r\u00e9gner sur les craintifs et terrasser les autres.<br \/>\nCar qui mieux que Dieu peut l\u00e9gitimer un pouvoir temporel ?<br \/>\nQue Dieu soit muet arrange bien les choses.<\/p>\n<p>Le rire est une menace, qui grignote les certitudes, d\u00e9coud les l\u00e8vres, d\u00e9cille les hommes, d\u00e9nude les rois, le mieux est de le d\u00e9clarer h\u00e9r\u00e9tique.<\/p>\n<p>Elle ne pourrait ajouter des larmes aux larmes sans d\u00e9border, et la crue ravagerait son beau visage impassible, ce visage qu\u2019elle s\u2019acharne \u00e0 tenir fixe pour ne pas s\u2019ab\u00eemer les traits, ce visage lisse et tranquille qu\u2019elle a pos\u00e9 sur son \u00e2me comme un masque de marbre et qui n\u2019exprimera jamais rien d\u2019autre que sa beaut\u00e9 jusqu\u2019au jour o\u00f9 il craquera et o\u00f9 les peines anciennes, accumul\u00e9es sous sa chair, jailliront toutes ensemble, emportant p\u00eale-m\u00eale dans un flot de larmes la couleur de ses yeux, l\u2019arrondi de ses l\u00e8vres et l\u2019ar\u00eate de son nez.<\/p>\n<p>Je suis transparente et le monde qui m\u2019entoure m\u2019est opaque.<\/p>\n<p>Je regarde le ciel et je flotte parmi les nu\u00e9es, j\u2019ai la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 d\u2019un nuage d\u2019\u00e9t\u00e9 et je m\u2019endormirais bien l\u00e0, berc\u00e9e par l\u2019\u00e9trange va-et-vient de la rivi\u00e8re<\/p>\n<p>Tu n\u2019as jamais os\u00e9 cet infime baiser, mais tu l\u2019as tant r\u00eav\u00e9 que j\u2019en ai encore le go\u00fbt sal\u00e9 dans l\u2019\u00e2me.<\/p>\n<p>Je marche dans l\u2019eau entre mon ombre et mon reflet.<br \/>\nJe marche dans l\u2019eau entre mon ombre et mon reflet.<br \/>\nJe trempe mes mains dans la lumi\u00e8re qui danse<\/p>\n<p>Une histoire que l\u2019on prend par la fin perd tout son charme.<\/p>\n<p>Mais les hommes cherchent toujours au-del\u00e0, ils veulent pousser toutes les portes, ils ne respectent ni les secrets, ni les interdits, ni leurs promesses. On ne peut pas leur dissimuler ce qu\u2019on est.<\/p>\n<p>Dans ces bois touffus, toute ligne droite tournait en rond et la clairi\u00e8re \u00e9tait l\u00e0, au bout de chaque promenade, comme la seule destination possible<\/p>\n<p>La nuit, les b\u00eates poussent leurs cris terrifiants, la for\u00eat me l\u00e8che au visage, son haleine humide me p\u00e9n\u00e8tre jusqu\u2019\u00e0 l\u2019os, et le feu des hommes a bien du mal \u00e0 tenir les t\u00e9n\u00e8bres \u00e0 distance<\/p>\n<p>Chacun de ses gestes est un vacarme qui fait sursauter le monde et nous gueule qu\u2019il existe.<\/p>\n<p>Je suis eau vive, car je m\u2019emporte facilement et que je file entre les doigts de qui veut me saisir.<\/p>\n<p>Le seul orage qui menace gronde dans le c\u0153ur des hommes.<\/p>\n<p>Son \u00e2me est une dentelle, si fine, si belle et si fragile.<\/p>\n<p>Jamais tu n\u2019avais vu la mort \u00e0 l\u2019\u0153uvre en un corps aim\u00e9, jamais tu ne l\u2019avais v\u00e9cue de si pr\u00e8s, jamais elle ne t\u2019avait paru tellement injuste, gratuite, injustifiable. Elle s\u2019appliquait \u00e0 miner les couleurs de la peau et des yeux, \u00e0 r\u00e9duire la carrure, \u00e0 d\u00e9vorer la chair, elle semblait l\u2019aspirer du dedans<\/p>\n<p>La vie t\u2019avait abasourdie, arrach\u00e9 les nerfs, d\u00e9racin\u00e9e. Tout \u00e9tait vide, le ciel, ton c\u0153ur, les mots, ta pens\u00e9e.<\/p>\n<p>Les filles n\u2019ont pas leur mot \u00e0 dire d\u00e8s qu\u2019il est question de les marier. Les filles n\u2019ont rien \u00e0 dire d\u2019une fa\u00e7on g\u00e9n\u00e9rale.<\/p>\n<p>l\u2019\u00e9lan d\u2019une aube est une force vive qui est \u00e0 la fois un d\u00e9but et une fin. Un instant bref et fort comme un coup de tonnerre qui s\u2019effrange en lumi\u00e8re, une \u00e9tincelle qui nous fait rena\u00eetre \u00e0 nous-m\u00eame.<br \/>\nLe jour vient, quand la nuit va\u2026<br \/>\nLes aubes de mon enfance me manquent infiniment et celle-l\u00e0 plus que toute autre. Je ne parviens plus \u00e0 vivre un moment neuf, d\u00e9sormais. Seuls, ces souvenirs que tu ravives me sont une f\u00eate.<br \/>\nLe jour vient, quand la nuit va\u2026<br \/>\nLes cr\u00e9puscules m\u2019exasp\u00e8rent davantage encore ! Je n\u2019en puis plus de ces agonies outranci\u00e8res. Crachats de couleurs, spasmes sanglants. La grande sc\u00e8ne de la fin du jour m\u2019indispose. Il ne manquerait plus qu\u2019il gueule en crevant !<\/p>\n<p>Les secrets de famille sont des fant\u00f4mes, on les enterre, mais ils nous hantent. Si je doutais de mon existence, je dirais m\u00eame que ce sont les seuls vrais fant\u00f4mes. Mais peut-\u00eatre ne suis-je qu\u2019une simple histoire de famille qui se cherche d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment un sens\u2026<\/p>\n<p>S\u2019ils s\u2019imaginent que c\u2019est simple d\u2019\u00eatre une rivi\u00e8re et de s\u2019emporter sans le vouloir ! Je suis une eau sauvage, soumise \u00e0 ses humeurs.<\/p>\n<p>Je suis une tentation, car je suis vivante et profonde. Je dissous tout, m\u00eame le ciel immense que je mets \u00e0 port\u00e9e de leurs mignonnes mains. Ils se laissent prendre \u00e0 la f\u00e9erie des reflets, ils aiment voir danser les lumi\u00e8res sur ma peau.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>voir\u00a0aussi : <a href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2105\">\u00ab\u00a0Du domaine des murmures\u00a0\u00bb<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019auteur : N\u00e9e en 1966, Carole Martinez est tr\u00e8s appr\u00e9ci\u00e9e des lecteurs. Apr\u00e8s avoir test\u00e9 plusieurs m\u00e9tiers, elle d\u00e9cide de rejoindre le corps enseignant et donne des cours de fran\u00e7ais dans un coll\u00e8ge difficile de la banlieue parisienne. 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