{"id":21469,"date":"2025-01-07T17:18:11","date_gmt":"2025-01-07T15:18:11","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=21469"},"modified":"2025-01-07T17:22:43","modified_gmt":"2025-01-07T15:22:43","slug":"erdrich-louise-comme-des-pas-dans-la-neige-2024-448-pages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=21469","title":{"rendered":"Erdrich, Louise \u00ab\u00a0Comme des pas dans la neige\u00a0\u00bb (2024) 448 pages"},"content":{"rendered":"<p><b>Autrice<\/b> : Louise Erdrich, n\u00e9e le 7 juin 1954 \u00e0 Little Falls dans le Minnesota, est une \u00e9crivaine am\u00e9ricaine. Elle est une des figures les plus embl\u00e9matiques de la jeune litt\u00e9rature indienne et appartient au mouvement de la Renaissance am\u00e9rindienne. Elle habite \u00e0 Minneapolis et est propri\u00e9taire d\u2019une petite librairie ind\u00e9pendante. Elle est Ojibwa par sa m\u00e8re et germano\/am\u00e9ricaine par son p\u00e8re. Elle rencontre Michael Dorris, un autre auteur de la Renaissance am\u00e9rindienne, au Dartmouth College, o\u00f9 ils enseignent tous les deux, et ils se marient en 1981.<\/p>\n<p>Distingu\u00e9e par de multiples r\u00e9compenses litt\u00e9raires au fil de sa carri\u00e8re, dont le National Book Award, le Library of Congress Award et le National Book Critics Circle Award, elle s\u2019est vu attribuer le prix Pulitzer de la fiction 2021 pour son nouveau roman, \u00ab\u00a0Celui qui veille\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Louise Erdrich vit d\u00e9sormais dans le Minnesota avec ses filles et est la propri\u00e9taire d&rsquo;une petite librairie ind\u00e9pendante appel\u00e9e Birchbark Books, \u00ab\u00a0birchbark\u00a0\u00bb signifiant \u00ab\u00a0\u00e9corce de bouleau\u00a0\u00bb en anglais.<\/p>\n<p><b>Romans<\/b>\u00a0: Love Medecine (aussi sous le titre L&rsquo;Amour sorcier en version tronqu\u00e9e) \u2013 Le Pique-nique des orphelins aussi sous le titre La Branche cass\u00e9e en version tronqu\u00e9e &#8211; \u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><i>La For\u00eat suspendue (Tracks)<\/i><\/span> &#8211; La Couronne perdue \u2013 Bingo Palace \u2013 L\u2019\u00e9pouse antilope &#8211; Dernier rapport sur les miracles \u00e0 Little No Horse &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><em>Quatre \u00e2mes (Four souls)<\/em><\/span> &#8211; La Chorale des ma\u00eetres bouchers &#8211; Ce qui a d\u00e9vor\u00e9 nos c\u0153urs &#8211; La Mal\u00e9diction des colombes &#8211; Le Jeu des ombres &#8211; Dans le silence du vent \u2013 LaRose &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=12563\">L&rsquo;Enfant de la prochaine aurore<\/a><\/span> (2021) &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=15202\">Celui qui veille<\/a> <\/span>(RLH2022 &#8211; PRIX PULITZER 2021) &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=18887\">La sentence<\/a><\/span> (RL2023) \u00a0&#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Erdrich, Louise \u00ab\u00a0Comme des pas dans la neige\u00a0\u00bb (2024) 448 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=21469\">Comme des pas dans la neige<\/a><\/span> (2024)<\/p>\n<p>Albin Michel \u2013 collection \u00ab Terres d\u2019Am\u00e9rique \u00bb \u2013 04.11.2024 \u2013 448 pages \u2013 (traduit par Michel Lederer) &#8211; regroupe TRACKS (1988) et FOUR SOULS (2004)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>R\u00e9sum\u00e9<\/b>\u00a0:<br \/>\n\u00ab\u00a0Jadis, nous \u00e9tions un peuple qui ne laissait pas de traces. Aujourd&rsquo;hui, nous sommes diff\u00e9rents. Nous laissons une profonde empreinte sur la terre. Moi aussi, j&rsquo;ai laiss\u00e9 mes traces. J&rsquo;ai laiss\u00e9 ces mots derri\u00e8re moi. Mais alors m\u00eame que je les \u00e9cris, je sais qu&rsquo;ils sont comme des pas dans la neige. Au printemps, ils auront disparu.\u00a0\u00bb Hiver 1912. Le froid et la famine s&rsquo;abattent sur une r\u00e9serve du Dakota du Nord alors que les Indiens Ojibw\u00e9s luttent pour conserver le peu de terres qu&rsquo;il leur reste.<br \/>\nD\u00e9cid\u00e9e \u00e0 venger son peuple, Fleur Pillager entreprend un long p\u00e9riple qui la m\u00e8nera jusqu&rsquo;\u00e0 Minneapolis. Racont\u00e9e tour \u00e0 tour par Nanapush, un ancien de la tribu, et Pauline, une jeune m\u00e9tisse, l&rsquo;aventure de la belle et indomptable Fleur donne lieu \u00e0 un roman puissant et profond, o\u00f9 le d\u00e9sir de vengeance finit par c\u00e9der \u00e0 celui, plus fort encore, de se reconstruire. Ecrites \u00e0 vingt ans d&rsquo;intervalle, les deux parties qui composent ce roman sont r\u00e9unies pour la premi\u00e8re fois.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Voici l&rsquo;occasion pour les lecteurs fran\u00e7ais de d\u00e9couvrir un texte dans la veine des classiques de Louise Erdrich, tels que La Chorale des ma\u00eetres bouchers, Love Medicine ou Dernier rapport sur les miracles \u00e0 Little No Horse.<\/p>\n<p><b>Mon avis<\/b>:<br \/>\nJe poursuis mon voyage en pays Ojibw\u00e9s avec Louise Erdrich en compagnie de Fleur Pillager<br \/>\nCe roman est en fait deux romans \u00a0\u00e9crits \u00e0 vingt ans d\u2019intervalle Nous suivons l\u2019histoire des <i>anichinaab\u00e9 <\/i>\u00ab le\u00a0peuple originel\u00a0\u00bb, dont le peuple<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Ojibw\u00e9 fait partie.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span><br \/>\nComme dans presque tous les romans de l\u2019autrice, nus sommes dans une r\u00e9serve indienne et la famille est au centre du livre. Une fois encore le livre insiste sur le lien avec la terre, la nature, les arbres, les \u00e9l\u00e9ments.<br \/>\nDeux textes \u00e9crits \u00e0 vingt ans d\u2019intervalle dans lesquels mis bout \u00e0 bout : \u00ab\u00a0La for\u00eat suspendue\u00a0\u00bb 1990 (<i>Tracks 1988<\/i>) et \u00ab\u00a0Quatre \u00e2mes\u00a0\u00bb &#8211; jamais traduit &#8211; (<i>Four souls 2004<\/i>) .<br \/>\nBienvenue dans le monde des Ojibw\u00e9s, dans le Dakota du Nord, en hiver 1912.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span><br \/>\nNous suivons le m\u00eame personnage Fleur Pillager, et l\u2019histoire de cette derni\u00e8re nous est narr\u00e9e par un vieil indien, Nanapush.<br \/>\nDans les deux r\u00e9cits nous retrouvons \u00e9galement le personnage de Margaret. On pourrait dire que ces deux personnages sont les \u00ab\u00a0sages\u00a0\u00bb qui font tout pour que la langue et les traditions de leur peuple survive, m\u00eame si ils ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9s de leurs terres. Malheureusement, \u00e0 la fin, Margaret sombrera dans l\u2019envie de certains produits ( le linol\u00e9um)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>et Nanapush aura aussi des soucis d\u2019alcool\u2026<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Nous y apprenons \u00e9galement les l\u00e9gendes, les traditions, la science des herbes qui gu\u00e9rissent, la sagesse des anciens\u2026 et le choc entre les deux cultures qui se c\u00f4toient (la culture des blancs et des indig\u00e8nes ) est flagrant.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>La premi\u00e8re partie nous parle du vol des terres indiennes par les Am\u00e9ricains et nous raconte le d\u00e9but de l\u2019histoire de Fleur, seule rescap\u00e9e de la famille Pillager apr\u00e8s des hivers extr\u00eamement rudes et pendant lesquels les am\u00e9rindiens de la r\u00e9gion du Lac Matchimanito ont \u00e9t\u00e9 d\u00e9cim\u00e9s par le froid, la faim et les maladies (la consomption.). Ce qui est encore plus pervers c\u2019est que les blancs volent les terres aux autochtones, puis ils les leur \u00ab\u00a0redonnent\u00a0\u00bb et leur font payer des imp\u00f4ts et comme les indiens sont insolvables, ils les reprennent ! De plus comme ils paient les indiens en alcool, non seulement ils n\u2019ont pas de quoi passer mais en plus ils les rendent d\u00e9pendants\u2026<br \/>\nIl y a aussi un autre personnage f\u00e9minin, qui fait \u00e9galement office de narratrice dans le r\u00e9cit, Pauline Puyat, qui est le contraire de Fleur : Pauline, elle aussi seule rescap\u00e9e de sa famille est une sang m\u00eal\u00e9e mais qui elle souhaite tourner la page du pass\u00e9, tourner le dos aux traditions, se convertir au catholicisme( pur et dur avec auto-flagellation \u2026 ) , rejeter ses origines et faire partie<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>des \u00ab\u00a0blancs\u00a0\u00bb. <span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Concernant la premi\u00e8re partie, par moments, je dois dire que j\u2019ai d\u00fb revenir en arri\u00e8re car le contenu est tr\u00e8s dense et pas toujours facile \u00e0 suivre.<br \/>\nJ\u2019ai pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la deuxi\u00e8me partie, plus fluide, o\u00f9 je me suis sentie nettement plus proche des personnages.<\/p>\n<p>Dans la deuxi\u00e8me partie, Fleur continue sa recherche de r\u00e9cup\u00e9ration des terres indiennes dont sa tribu a \u00e9t\u00e9 spoli\u00e9e et dont la famille vit maintenant dans une r\u00e9serve. Elle quitte le Dakota du Nord pour se rendre \u00e0 la ville, en suivant les traces des voleurs de bois.<br \/>\nAvec elle on va faire la connaissance de ceux qui sont devenus riches gr\u00e2ce \u00e0 ces spoliations et dont Fleur a d\u00e9cid\u00e9 de se venger. Pour cela elle va se faire engager comme ling\u00e8re dans la famille qui a fait main basse sur ses terres, les Mauser. Mais cette vengeance va se transformer en une histoire d\u2019amour bien particuli\u00e8re\u2026\u2026<br \/>\nFleur va adopter le nom cach\u00e9 de sa m\u00e8re, avec tout ce qui va avec. Et ce nom lui colle parfaitement \u00e0 la peau. L\u2019autrice nous explique ici le pouvoir des noms dans la culture Ojibw\u00e9e.<br \/>\nLe retour vers les terres des indiens sera difficile. Fleur reviendra avec son fils, toujours dans l\u2019optique de r\u00e9cup\u00e9rer sa terre .<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Elle portera d\u00e9finitivement le nom de Quatre \u00c2mes, et vivra dans les bois, en osmose avec les esprits\u2026<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Plus je d\u00e9couvre l\u2019\u0153uvre de cette autrice et plus je l\u2019aime\u2026 Tous ces romans forment un tout et gr\u00e2ce \u00e0 elle la culture am\u00e9rindienne est de plus en plus vivante.<\/p>\n<p>Un tr\u00e8s grand merci \u00e0 Francis Geffard et la collection Terres d&rsquo;Am\u00e9rique- Albin Michel pour la poursuite de la d\u00e9couverte de cette autrice.<\/p>\n<p><b>Extraits<\/b>: \u00a0(<em>oui je suis consciente que j&rsquo;en ai copi\u00e9 beaucoup<\/em>)<\/p>\n<p>Or, la terre est infinie, de m\u00eame que l\u2019est la chance et de m\u00eame que l\u2019\u00e9tait autrefois notre peuple.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>La consomption, ainsi que l\u2019a appel\u00e9e le jeune p\u00e8re Damien arriv\u00e9 cette ann\u00e9e-l\u00e0 pour remplacer le pr\u00eatre qui avait succomb\u00e9 au m\u00eame fl\u00e9au que ses ouailles. Cette maladie \u00e9tait diff\u00e9rente de la variole et des fi\u00e8vres, car sa progression \u00e9tait lente. L\u2019issue, cependant, \u00e9tait tout aussi fatale. Des familles enti\u00e8res gisaient sous son souffle, malades et sans d\u00e9fense. Sur la r\u00e9serve, o\u00f9 nous \u00e9tions contraints de vivre dans la promiscuit\u00e9, les clans d\u00e9p\u00e9rissaient. Notre tribu s\u2019effilochait comme une corde grossi\u00e8re effrang\u00e9e aux deux extr\u00e9mit\u00e9s, tandis que parmi nous jeunes et vieux \u00e9taient emport\u00e9s.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Elle a fray\u00e9 avec les d\u00e9mons, s\u2019est moqu\u00e9e de l\u2019avis des vieilles femmes et s\u2019est habill\u00e9e en homme. Elle a pratiqu\u00e9 une m\u00e9decine \u00e0 moiti\u00e9 oubli\u00e9e, \u00e9tudi\u00e9 des voies dont il ne faut pas parler.<\/p>\n<p>Une seconde apr\u00e8s, je les ai oubli\u00e9s car j\u2019ai compris que nous \u00e9tions tous en \u00e9quilibre, pr\u00eats \u00e0 basculer, \u00e0 nous envoler, \u00e0 \u00eatre \u00e9cras\u00e9s d\u00e8s que les \u00e9l\u00e9ments se d\u00e9cha\u00eeneraient. Le ciel \u00e9tait si bas que je le sentais peser comme une porte. Les nuages \u00e9taient suspendus au-dessus de nos t\u00eates, les entonnoirs vert-brun de la tornade pendaient comme les t\u00e9tons d\u2019une sorci\u00e8re, et tandis que je regardais, l\u2019un d\u2019eux a piqu\u00e9 pour se m\u00e9tamorphoser en un pouce t\u00e2tant d\u00e9licatement le sol.<\/p>\n<p>Nanapush est un nom qui perd de son pouvoir chaque fois qu\u2019on l\u2019\u00e9crit et qu\u2019on le range dans un dossier du gouvernement. C\u2019est pour cette raison que je ne l\u2019ai donn\u00e9 qu\u2019une seule fois au cours de toutes ces ann\u00e9es.<\/p>\n<p>La terre est la seule chose qui dure d\u2019une vie \u00e0 l\u2019autre. L\u2019argent br\u00fble comme de l\u2019amadou, s\u2019\u00e9coule comme de l\u2019eau. Et pour ce qui est des promesses du gouvernement, le vent est plus constant.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>De son c\u00f4t\u00e9, l\u2019homme du lac s\u2019\u00e9tait retir\u00e9 au milieu des rochers les plus profonds. Les poissons affam\u00e9s mordaient \u00e0 l\u2019aube et au cr\u00e9puscule, et nous n\u2019avions perdu aucun bateau. Certains se disaient contents que Fleur soit revenue parce que \u2013\u00a0nous pr\u00e9f\u00e9rions ne pas penser \u00e0 la mani\u00e8re employ\u00e9e\u00a0\u2013 elle contr\u00f4lait la cr\u00e9ature du lac. En revanche, elle perturbait la r\u00e9gion autour de Matchimanito. Cette for\u00eat \u00e9tait un endroit isol\u00e9, peupl\u00e9 des fant\u00f4mes des noy\u00e9s et de ceux que la mort avait pris par surprise (\u2026)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>J\u2019avais gu\u00e9ri en parlant. La mort n\u2019avait pas r\u00e9ussi \u00e0 placer un mot et, d\u00e9courag\u00e9e, elle avait poursuivi son chemin.<\/p>\n<p>Ne g\u00e2te pas la viande, lui ai-je alors rappel\u00e9. Un c\u0153ur fort bat doucement. S\u2019il effrayait l\u2019orignal et que l\u2019adr\u00e9naline coulait dans son sang, sa viande serait plus dure et prendrait le go\u00fbt vinaigr\u00e9 de la peur.<\/p>\n<p>Dans l\u2019ancienne langue, il y a des centaines de mots pour d\u00e9crire l\u2019eau, et il les employait tous \u2013\u00a0en fonction de sa direction, de sa couleur, de sa source et de son volume.<\/p>\n<p>Le pouvoir meurt, vacille et s\u2019\u00e9teint, insaisissable. Il est \u00e9ph\u00e9m\u00e8re, trompeur, et il s\u2019envole vite. D\u00e8s que tu crois le poss\u00e9der, il dispara\u00eet. Oublie qu\u2019il a exist\u00e9, et il revient. Je n\u2019ai jamais commis l\u2019erreur de m\u2019imaginer que j\u2019\u00e9tais d\u00e9tenteur de mon propre pouvoir, voil\u00e0 quel \u00e9tait mon secret. Je n\u2019avais donc jamais \u00e9t\u00e9 seul dans mes \u00e9checs. Je n\u2019avais jamais \u00e9t\u00e9 enti\u00e8rement responsable lorsque tout avait \u00e9chou\u00e9, lorsque mes rem\u00e8des de la derni\u00e8re chance n\u2019avaient eu aucun effet sur les souffrances de ceux que j\u2019aimais.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous, les Indiens, nous sommes comme une for\u00eat, ai-je dit une fois \u00e0 Damien. Les arbres qui restent debout b\u00e9n\u00e9ficient de davantage de soleil, et ils poussent mieux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je ne disais plus cela. Un poison invalidant avait succ\u00e9d\u00e9 \u00e0 la maladie finissante.<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, je savais aussi ce qu\u2019\u00e9taient les incertitudes li\u00e9es au fait d\u2019affronter le monde sans avoir de terres qu\u2019on puisse appeler siennes.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Il existe deux plantes. L\u2019achill\u00e9e et l\u2019autre dont je tairai le nom. Ce sont les bases de ma m\u00e9decine, et je les ai utilis\u00e9es pour la deuxi\u00e8me fois sur Fleur, pour la troisi\u00e8me fois sur une Pillager.<\/p>\n<p>Deux jours ne s\u2019\u00e9taient pas \u00e9coul\u00e9s que l\u2019histoire \u00e9tait sur toutes les l\u00e8vres. Et comme r\u00e9p\u00e9tition vaut v\u00e9rit\u00e9, elle s\u2019est amplifi\u00e9e jusqu\u2019\u00e0 ce que les inventions deviennent des faits \u00e9tablis, et jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle revienne, remodel\u00e9e et enrichie par des centaines de bouches (\u2026)<\/p>\n<p>\u2026 mais une fois que les bureaucrates avaient fich\u00e9 leurs plumes en acier dans les vies des Indiens, les papiers s\u2019envolaient, blizzard de documents officiels, gaspillage de litres d\u2019encre, correspondance sans fin, sans rime ni raison. C\u2019est alors que j\u2019ai commenc\u00e9 \u00e0 voir ce que nous risquions de devenir, et ce que les ann\u00e9es m\u2019ont confirm\u00e9\u00a0: une tribu de classeurs et de formulaires en triple exemplaire, une tribu de papiers \u00e0 interligne simple, une tribu de directives, de d\u00e9cisions politiques. Une tribu d\u2019arbres broy\u00e9s en pulpe. Une tribu de gribouillis que le vent peut \u00e9parpiller et qu\u2019une allumette peut r\u00e9duire en cendres.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Seul le temps existait. Qu\u2019est-ce qu\u2019un homme, et que sommes-nous tous, sinon des fragments de temps pris l\u2019espace d\u2019un moment dans un enchev\u00eatrement de sang, d\u2019os, de peau et de cerveau\u00a0? Elle \u00e9tait le temps. Mauser \u00e9tait le temps. Je ne suis moi-m\u00eame qu\u2019un malheureux fragment de temps. Nous sommes les r\u00e9ceptacles du temps. Le temps se d\u00e9verse en nous avant de s\u2019en \u00e9couler soudainement. Et entre les deux, nous vivons notre destin.<\/p>\n<p>Je suis le bruit que le vent faisait dans mille aiguilles de pin. Je suis le silence \u00e0 la racine.<\/p>\n<p>Ce que Fleur ne savait pas, c\u2019est que le nom s\u2019emparerait d\u2019elle et aurait sur elle plus de pouvoir qu\u2019elle ne l\u2019aurait imagin\u00e9. Car le nom \u00e9tait autre chose \u2013\u00a0il \u00e9tait solide, il \u00e9tait ancien et il avait ses intentions propres.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Je vais maintenant remonter aux origines. Je vais expliquer. C\u2019est l\u00e0 que l\u2019histoire plonge plus profond\u00e9ment ses racines, l\u00e0 qu\u2019on voit \u00e0 travers le pass\u00e9, de sorte qu\u2019on comprend ce qui a rendu Fleur et le nom qu\u2019elle a pris trop puissants pour \u00eatre ma\u00eetris\u00e9s. Ce doit \u00eatre l\u2019ombre que Fleur tra\u00eenait derri\u00e8re elle \u00e0 sa naissance. C\u2019est le visage qu\u2019elle portait sur son visage. Car elle \u00e9tait n\u00e9e avec un visage-esprit sur son visage, et ce visage \u00e9tait rest\u00e9 dans la for\u00eat pour y \u00eatre aim\u00e9 et nomm\u00e9 par Gizhe Manito le Cr\u00e9ateur. Ce visage avait un nom, mais nous ne le connaissons pas. Nous ne le comprendrons jamais. Ce visage avait un nom dans la langue des esprits. Fleur tient son nom, son joli nom fran\u00e7ais, de la femme d\u2019un trappeur mais, naturellement, elle a un nom que personne ne peut prononcer. Et quand elle a adopt\u00e9 celui de Quatre \u00c2mes, elle a assum\u00e9 non seulement la puissance mais aussi la douleur et la complexit\u00e9 de celle qui l\u2019avait port\u00e9 avant elle.<\/p>\n<p>Chacun de nous, voyez-vous, a un double qui vit quelque part cach\u00e9 dans l\u2019ombre de son existence quotidienne. Cette existence que nous vivons dans le monde en mouvement est la vie r\u00eav\u00e9e par la copie.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Et c\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle est tomb\u00e9e sous l\u2019emprise du whiskey. Comme chez tant d\u2019entre nous, m\u00eame chez moi, l\u2019alcool s\u2019est insinu\u00e9 en elle, s\u2019est empar\u00e9 d\u2019elle et s\u2019est introduit dans son esprit afin de lui parler, de lui faire croire qu\u2019elle pensait par elle-m\u00eame, alors que c\u2019\u00e9tait le whiskey qui pensait.<\/p>\n<p>en plus des r\u00e8gles, il y avait une autre calamit\u00e9. Acquisition, comme disait le pr\u00eatre. Cupidit\u00e9. Il n\u2019existait pas de mot dans notre langue pour d\u00e9crire ce d\u00e9sir de poss\u00e9der des choses dont nous n\u2019avions pas besoin. Quand auparavant nous avions toujours une raison de poss\u00e9der tel ou tel objet, maintenant nous avions pour seule raison l\u2019envie de le poss\u00e9der.<\/p>\n<p>Les r\u00e9serves sont des endroits mis\u00e9rables, alors autant les vendre et effacer toute trace de leurs anciens occupants. Voil\u00e0 ma th\u00e9orie. Que les Indiens aillent s\u2019entasser dans les grandes ou les petites villes ou qu\u2019ils survivent l\u00e0 o\u00f9 ils peuvent. Imaginer que leurs tribus puissent rena\u00eetre un jour, c\u2019est le comble de la stupidit\u00e9. Il ne reste plus rien\u00a0!<\/p>\n<p>Mais il y a une v\u00e9rit\u00e9 humaine incontestable, si douloureuse soit-elle\u00a0: la jalousie est une cr\u00e9ature puissante aux crocs ac\u00e9r\u00e9s dont la morsure diffuse un poison dans le sang. Et je n\u2019\u00e9tais pas encore d\u00e9barrass\u00e9 de tout ce poison. Il \u00e9tait en moi, il affectait mon cerveau.<\/p>\n<p>Jadis, nous \u00e9tions un peuple qui ne laissait pas de traces. Aujourd\u2019hui, nous sommes diff\u00e9rents. Nous laissons une profonde empreinte sur la terre. Nous construisons des routes. Les orni\u00e8res et les marques de d\u00e9rapage produites par nos roues mordent partout et la for\u00eat recule.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Autrice : Louise Erdrich, n\u00e9e le 7 juin 1954 \u00e0 Little Falls dans le Minnesota, est une \u00e9crivaine am\u00e9ricaine. Elle est une des figures les plus embl\u00e9matiques de la jeune litt\u00e9rature indienne et appartient au mouvement de la Renaissance am\u00e9rindienne. Elle habite \u00e0 Minneapolis et est propri\u00e9taire d\u2019une petite librairie ind\u00e9pendante. 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