{"id":2230,"date":"2015-10-08T16:36:38","date_gmt":"2015-10-08T15:36:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2230"},"modified":"2015-10-08T16:41:24","modified_gmt":"2015-10-08T15:41:24","slug":"lahens-yanick-bain-de-lune-2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2230","title":{"rendered":"Lahens, Yanick \u00ab\u00a0Bain de lune\u00a0\u00bb (2014)"},"content":{"rendered":"<p><strong>\u00a0<\/strong>La romanci\u00e8re ha\u00eftienne a re\u00e7u le Prix Femina 2014 pour ce livre \u2013 (Sorti en poche Points, N\u00b0 4144)<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9\u00a0<\/strong>: Apr\u00e8s trois jours de temp\u00eate, un p\u00eacheur d\u00e9couvre, \u00e9chou\u00e9e sur la gr\u00e8ve, une jeune fille qui semble avoir r\u00e9chapp\u00e9 \u00e0 une grande violence. La voix de la naufrag\u00e9e s\u2019\u00e9l\u00e8ve, qui en appelle \u00e0 tous les dieux du vaudou et \u00e0 ses anc\u00eatres, pour tenter de comprendre comment et pourquoi elle s\u2019est retrouv\u00e9e l\u00e0. Cette voix expirante viendra scander l\u2019ample roman familial que d\u00e9ploie Yanick Lahens, convoquant les trois g\u00e9n\u00e9rations qui ont pr\u00e9c\u00e9d\u00e9 la jeune femme afin d\u2019\u00e9lucider le double myst\u00e8re de son agression et de son identit\u00e9. Les Lafleur ont toujours v\u00e9cu \u00e0 Anse Bleue, un village d\u2019Ha\u00efti o\u00f9 la terre et les eaux se confondent. Entre eux et les M\u00e9sidor, devenus les seigneurs des lieux, les liens sont anciens, et le ressentiment aussi. Il date du temps o\u00f9 les M\u00e9sidor ont fait main basse sur toutes les bonnes terres de la r\u00e9gion. Quand, au march\u00e9, Tertulien M\u00e9sidor s\u2019arr\u00eate comme foudroy\u00e9 devant l\u2019\u00e9tal d\u2019Olm\u00e8ne (une Lafleur), l\u2019attirance est r\u00e9ciproque. L\u2019histoire de ces deux-l\u00e0 va s\u2019\u00e9crire \u00e0 rebours des id\u00e9es re\u00e7ues sur les femmes soumises et les hommes pr\u00e9dateurs. Mais, dans cette \u00eele \u00e9galement balay\u00e9e par les ouragans politiques, des rumeurs de terreur et de mort ne tardent pas \u00e0 s\u2019\u00e9lever. Un voile sombre s\u2019abat pour longtemps sur Anse Bleue. Pour dire le monde nouveau, celui des fratries d\u00e9chir\u00e9es, des d\u00e9pr\u00e9dations, de l\u2019opportunisme politique, Yanick Lahens s\u2019en remet au ch\u0153ur imm\u00e9morial des paysans\u00a0: eux ne sont pas dupes, qui se fient aux seules puissances souterraines. Leurs mots puissants, magiques, donnent \u00e0 ce roman magistral une violente beaut\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: Un peu perplexe. C\u2019est un livre que l\u2019ai beaucoup aim\u00e9, que je n\u2019ai pas l\u00e2ch\u00e9 quand je l\u2019ai commenc\u00e9, mais que j\u2019ai eu un peu de mal \u00e0 lire&#8230;peut-\u00eatre \u00e0 cause du grand nombre de personnages (entre les \u00eatres humains \u2013 les vivants et les autres -, les dieux vaudous qui se m\u00ealent \u00e0 la vie locale\u2026) Comme s\u2019il n\u2019\u00e9tait pas fluide\u2026 un peu poussif\u2026 et pourtant de la po\u00e9sie, des phrases qui coulent comme la mer. Ce livre, c\u2019est l\u2019incarnation de la terre, de la mer, des hommes.. La terre, \u00e0 l\u2019unisson des hommes, se rebelle, comme un animal. C\u2019est un personnage du roman, c\u2019est la vie, qui s\u2019acharne par la voix des \u00e9l\u00e9ments, du vent, des \u00e9l\u00e9ments d\u00e9chain\u00e9s\u2026<\/p>\n<p>Un r\u00e9cit un peu hach\u00e9\u00a0; le cr\u00e9ole y est tr\u00e8s bien int\u00e9gr\u00e9, mais parfois il ne facilite pas la lecture.. Mais il aurait \u00e9t\u00e9 inconcevable de raconter cette histoire en pur fran\u00e7ais.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Bain de lune\u00a0\u00bb\u00a0 est un roman familial sur fond d\u2019histoire ha\u00eftienne\u00a0; il s\u2019\u00e9tend sur 3 g\u00e9n\u00e9rations. C\u2019est une ode \u00e0 la terre d\u2019Ha\u00efti, \u00e0 son histoire, \u00e0 ses dieux. Deux familles s\u2019affrontent\u00a0: des paysans et une famille riche. Et soudain la passion qui lie deux \u00eatres que tout oppose (la condition sociale, l\u2019\u00e2ge) \u2026 et l\u2019enfant na\u00eet. C\u2019est un roman qui oppose la force de Dieu et des \u00e9l\u00e9ments \u00e0 la volont\u00e9 humaine, qui nous confronte aux haines ancestrales, \u00e0 l\u2019omnipr\u00e9sence des dieux vaudous.<\/p>\n<p>Dans le roman il faut noter l\u2019utilisation du \u00ab\u00a0Je\u00a0\u00bb et du \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb\u00a0; le \u00ab\u00a0je\u00a0\u00bb, c\u2019est la femme \u00e9chou\u00e9e sur la plage, la voix \u00e0 la premi\u00e8re personne du r\u00e9cit\u00a0; elle est l\u00e0, pr\u00e9sente, dans \u00ab\u00a0l\u2019entre deux mondes\u00a0\u00bb, pendant la p\u00e9riode de 50 jours qui, selon le culte vaudou est le moment entre l\u2019heure de la mort et les c\u00e9r\u00e9monies d\u2019adieu. C\u2019est la p\u00e9riode o\u00f9 on n\u2019est pas encore totalement parti.<\/p>\n<p>Le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb c\u2019est la communaut\u00e9 traditionnelle, tant les humains que les dieux qui sont partie int\u00e9grante de la vie. Le \u00ab\u00a0nous\u00a0\u00bb c\u2019est le village, c\u2019est la population qui observe, qui subit, c\u2019est aussi la strat\u00e9gie de survie du village, dans l\u2019invisibilit\u00e9\u2026 pr\u00e9sent, mais en m\u00eame temps \u00e0 l\u2019\u00e9cart..<\/p>\n<p>Et il y a aussi le c\u00f4t\u00e9 \u00ab\u00a0Histoire\u00a0\u00bb. Ha\u00efti, premi\u00e8re R\u00e9publique Noire de l\u2019Histoire. Et des questions.. Qu\u2019est-ce qui pousse F\u00e9nelon \u00e0 entrer dans la milice\u00a0? L\u2019id\u00e9e qu\u2019il vaut mieux \u00eatre du c\u00f4t\u00e9 de la force, de ceux qui distillent la peur, pour mieux pouvoir prot\u00e9ger sa famille\u2026 Ha\u00efti c\u2019est \u00e0 la fois les probl\u00e8mes politiques et historiques\u2026 C\u2019est \u00e0 la fois la cible des embargos et celle des cyclones et des catastrophes naturelles\u2026 Mais Ha\u00efti avance, envers et contre tout. Elle se reconstruit, elle avance vers la libert\u00e9\u2026 Les riches perdent leur omnipr\u00e9sence, les paysans sortent de leurs villages, la libert\u00e9 est en marche\u2026<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>Je radote comme une vieille. Je divague comme une folle. Ma voix se casse tout au fond de ma gorge. C\u2019est encore \u00e0 cause du vent, du sel et de l\u2019eau.<\/p>\n<p>Il avait surgi des couleurs cotonneuses du\u00a0devant-jour. \u00c0 cette heure o\u00f9, derri\u00e8re les montagnes, un rose vif d\u00e9fait des lambeaux de nuages pour d\u00e9ferler \u00e0 bride abattue sur la campagne.<\/p>\n<p>Juste une histoire qui est celle des hommes quand les dieux se sont \u00e0 peine \u00e9loign\u00e9s&#8230; Quand la mer et le vent soufflent encore tout bas ou \u00e0 pleins poumons leurs noms d\u2019\u00e9cume, de feu et de poussi\u00e8re. Quand les eaux ont trac\u00e9 une bordure franche \u00e0 la lisi\u00e8re du ciel et aveuglent d\u2019\u00e9clats bleut\u00e9s. Et que le soleil l\u00e9vite comme un don ou \u00e9crase comme une fatalit\u00e9.<\/p>\n<p>Tous ces souvenirs finirent par tisser dans sa t\u00eate un \u00e9cheveau de sentiers sombres ne menant nulle part.<\/p>\n<p>Il hurlait par moments des mots que l\u2019effroi cassait, rallongeait, d\u00e9formait, m\u00e9langeait. \u00c0 croire qu\u2019une digue avait l\u00e2ch\u00e9. Et qu\u2019il ne pouvait plus arr\u00eater le flot qui giclait de sa bouche.<\/p>\n<p>Parler pour arracher \u00e0 la nuit ces mots qui n\u2019appartiennent qu\u2019\u00e0 elle. Des mots qu\u2019elles tiraient de la clart\u00e9 des jours, comme s\u2019il fallait un peu d\u2019obscur pour les saisir.<\/p>\n<p>Elle aurait \u00e9cout\u00e9 des heures durant cette parole arrach\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e9paisseur des jours. Parce que le temps pass\u00e9 \u00e0 se parler ainsi n\u2019est pas du temps, c\u2019est de la lumi\u00e8re. Le temps pass\u00e9 \u00e0 se parler ainsi, c\u2019est de l\u2019eau qui lave l\u2019\u00e2me, le bon ange.<\/p>\n<p>Le souvenir des yeux de cet homme pos\u00e9s sur elle comme des mains.<\/p>\n<p>Il avait enfoui sa rage de vivre tout au fond, et ne voulait la sortir que pour mordre \u00e0 l\u2019espoir.<\/p>\n<p>Les mots prirent une couleur malicieuse et folle, et le contentement alluma des \u00e9toiles dans les yeux et fit coucher les premiers rayons de lune sur les toits.<\/p>\n<p>L\u2019aube dissout lentement les lourds nuages, sombres comme un deuil, qui noyaient le ciel depuis bient\u00f4t trois jours. Une tr\u00e8s douce lumi\u00e8re voile enfin le monde.<\/p>\n<p>Il chanta, et nous aussi, jusqu\u2019\u00e0 ce que\u00a0les voix passent de l\u2019ombre \u00e0 la lumi\u00e8re, de la chair \u00e0 l\u2019esprit. Jusqu\u2019\u00e0 ce que la nuit elle-m\u00eame se penche pour livrer passage aux dieux africains, qui ne tard\u00e8rent pas \u00e0 faire leur apparition.<\/p>\n<p>Les minutes s\u2019\u00e9tiraient, infinies, mais cela importait peu car les r\u00eaves\u00a0que nous faisions avaient besoin de longues et patientes enjamb\u00e9es pour nous traverser et nous habiter<\/p>\n<p>Comme pour nous rappeler qu\u2019entre la naissance et la mort tout passe vite. Tr\u00e8s vite. Les plaisirs plus vite que les malheurs, mais que tout passe. Et qu\u2019il nous faut tout prendre, la jouissance et l\u2019effroi, la souffrance et le plaisir. Les joies et les peines. Tout. Parce que la vie et la mort se donnent la main. Parce que la mort et la jouissance sont s\u0153urs.<\/p>\n<p>De glisser tranquille et serein au fil des secondes comme sur une mer \u00e9tale.<\/p>\n<p>Aucune parole ne fut \u00e9chang\u00e9e. Aucune. Mais il s\u2019\u00e9taient tout dit.<\/p>\n<p>Un tel acte e\u00fbt relev\u00e9 de l\u2019impensable, et le monde s\u2019accommode mal de l\u2019impensable. Chacune le savait.<\/p>\n<p>Lui seul savait, et il \u00e9tait parti sans nous livrer son secret. Celui qui fait que certains partent et que d\u2019autres restent. Li\u00e9s les uns aux autres. Pour le meilleur et pour le pire. Jusqu\u2019\u00e0 la fin.<\/p>\n<p>Avec pour seul bagage des pieds assez solides pour marcher jusqu\u2019aux r\u00eaves qui\u00a0les avaient appel\u00e9s.<\/p>\n<p>LA MER BRILLE. Chaque vague comme autant de petits miroirs doucement agit\u00e9s sous la lune.<\/p>\n<p>Je ne cours pas au-devant de la mort. Rassurez-vous. Je ne suis pas un adepte du malheur. Je pars tout simplement comme tant d\u2019autres, comme le Che dont vous avez certainement entendu parler, \u00e0 la recherche d\u2019une \u00e9toile qui n\u2019est pas aux antipodes de la raison mais qui est la raison m\u00eame.<\/p>\n<p>Des milliers d\u2019hommes et de femmes des villages, bourgs et lieux-dits des environs abandonn\u00e8rent des jardins accabl\u00e9s, des squelettes d\u2019arbres calcin\u00e9s et des rivi\u00e8res qui \u00e9taient devenues des veines exsangues pour venir s\u2019agglutiner l\u00e0 et gonfler le ventre de la ville.<\/p>\n<p>Mais, sans m\u00eame s\u2019en apercevoir, elle avait, par le seul pouvoir de sa pr\u00e9sence, fait entrer et sortir le soleil avec elle<\/p>\n<p>Qu\u2019attendait-elle\u00a0? Je ne le saurai jamais. Mais, comme elle, je me suis promis de garder les yeux bien ouverts. Pour surprendre ce que la mer cache sous sa robe de sel et d\u2019eau. Ses myst\u00e8res d\u2019\u00e9cume et les r\u00eaves moites et violets de Philom\u00e8ne ma m\u00e8re. Et c\u2019est en scrutant le ciel, en interrogeant l\u2019oc\u00e9an, l\u2019\u00e2me tortur\u00e9e par leur \u00e9tranget\u00e9, que j\u2019ai appris \u00e0 aimer les extravagances, les turbulences et la beaut\u00e9 du monde.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019il fallait bien que vole en \u00e9clats cette immobilit\u00e9. Que soit ouverte d\u2019un coup brutal la porte des attentes.<\/p>\n<p>J\u2019aime la mer, son myst\u00e8re. \u00c0 tant examiner la mer, j\u2019ai toujours cru que je finirais un jour par faire surgir au-dessus de l\u2019\u00e9cume toute la cohorte de ceux et celles qui dorment au creux de son ventre sur des lits d\u2019algues et de coraux.<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re disait que toutes les voix des Anc\u00eatres et des Morts, m\u00eame de ceux venus dans les cales des navires il y a longtemps, soufflent encore dans la v\u00e9g\u00e9tation marine, remontent parfois jusqu\u2019\u00e0 la surface des eaux comme des rumeurs m\u00eal\u00e9es \u00e0 la nuit.<\/p>\n<p>Nous avons parl\u00e9 avec des phrases qui disaient et qui ne disaient pas. Un vrai jeu de cachecache avec nous-m\u00eames. Les secondes \u00e9taient toutes pleines de mots et pourtant encombr\u00e9es de silence. Mais nous nous comprenions, comme toutes les fois o\u00f9 une parole muette telle une pr\u00e9sence obscure venait prendre la place entre nous<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0La romanci\u00e8re ha\u00eftienne a re\u00e7u le Prix Femina 2014 pour ce livre \u2013 (Sorti en poche Points, N\u00b0 4144) R\u00e9sum\u00e9\u00a0: Apr\u00e8s trois jours de temp\u00eate, un p\u00eacheur d\u00e9couvre, \u00e9chou\u00e9e sur la gr\u00e8ve, une jeune fille qui semble avoir r\u00e9chapp\u00e9 \u00e0 une grande violence. 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