{"id":22837,"date":"2025-08-28T15:03:48","date_gmt":"2025-08-28T13:03:48","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=22837"},"modified":"2025-08-28T15:24:15","modified_gmt":"2025-08-28T13:24:15","slug":"nafisi-azar-lire-lolita-a-teheran-2003-2024-422-pages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=22837","title":{"rendered":"Nafisi, Azar \u00ab\u00a0Lire Lolita \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran\u00a0\u00bb (2003 &#8211; 2024) 422 pages"},"content":{"rendered":"<p><b>Autrice<\/b>: n\u00e9e le 1\u1d49\u02b3 d\u00e9cembre 1948 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, est une romanci\u00e8re, \u00e9crivaine et professeur iranienne. Engag\u00e9e dans le combat des femmes dans la r\u00e9publique islamique d&rsquo;Iran, elle s&rsquo;est exil\u00e9e en 1997 aux Etats Unis, o\u00f9 elle a obtenu la citoyennet\u00e9 am\u00e9ricaine en 2008.<br \/>\nProfesseur en Iran (1979-1997) &#8211; Elle quitte d\u00e9finitivement l&rsquo;Iran en 1997 et est professeur et \u00e9crivain aux \u00c9tats-Unis (depuis 1997) <i><br \/>\n<\/i><\/p>\n<p><b>Romans<\/b>: <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Nafisi, Azar \u00ab\u00a0Lire Lolita \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran\u00a0\u00bb (2003 \u2013 2024) 422 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=22837\">Lire Lolita \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran<\/a><\/span> (2004) &#8211; M\u00e9moires captives (2011) &#8211; La R\u00e9publique de l\u2019Imagination (2016) &#8211; Lire dangereusement Le pouvoir subversif de la litt\u00e9rature en des temps troubl\u00e9s (2024)<\/p>\n<p>Editions Zulma &#8211; 16.05.2024 &#8211; 422 pages \/ 10\/18 -2005 &#8211;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>467 pages<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>(Reading Lolita in Tehran &#8211; 2003 &#8211;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>traduit par Marie-Helene Dumas)<\/p>\n<p>En 2003, elle publie son premier roman autobiographique, Lire Lolita \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, qui reste pendant 117 semaines sur la liste des best-sellers du New York Times et est publi\u00e9 dans 32 langues.<br \/>\nGrand prix des lectrices de Elle 2005 &#8211; \u00ab\u00a0<i>Lire Lolita \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran\u00a0\u00bb <\/i>est adapt\u00e9 au cin\u00e9ma en 2024<\/p>\n<p><b>R\u00e9sum\u00e9<\/b>:<br \/>\nUne professeur de lettres anglophones, contrainte de quitter l&rsquo;universit\u00e9 de T\u00e9h\u00e9ran pour avoir refus\u00e9 de porter le voile, r\u00e9unit sept de ses \u00e9tudiantes pour des cours clandestins de litt\u00e9rature, dans l&rsquo;intimit\u00e9 de son salon, en pleine R\u00e9publique islamique des ann\u00e9es 1990. Sept jeunes femmes qui sont pour certaines conservatrices et religieuses, d&rsquo;autres la\u00efques et progressistes, voire ont d\u00e9j\u00e0 \u00e9t\u00e9 emprisonn\u00e9es. Ensemble, \u00e9tudiantes et professeur vont lire et parler de Gatsby de Fitzgerald, Lolita de Nabokov, Orgueil et pr\u00e9jug\u00e9s de Jane Austen&#8230; en s&rsquo;interrogeant : ces romans sont-ils subversifs, ou est-ce le fait de les lire, en Iran, en 1995, qui est subversif ?<br \/>\nElles d\u00e9couvrent avec passion le pouvoir de la fiction et ses r\u00e9percussions sur leur vie personnelle, leurs p\u00e9rip\u00e9ties, leur quotidien sous la R\u00e9publique islamique.<br \/>\nParu en 2003 aux \u00c9tats-Unis et 2004 en France, \u00ab\u00a0Lire Lolita \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran\u00a0\u00bb provoqua une d\u00e9flagration. Vingt ans plus tard, il n&rsquo;a rien perdu de sa pertinence<\/p>\n<p><b>Mon avis<\/b>:<\/p>\n<p>Un livre t\u00e9moignage, une autobiographie qui se lit comme un roman. Il est des livres coups de poing que l\u2019on oubliera pas. Celui-ci en fait certes partie (comme ceux de Delphine Minoui).<br \/>\nTout au long de la lecture il faut toujours garder en m\u00e9moire que les faits racont\u00e9s sont vrais.<\/p>\n<p>Une Professeure de litt\u00e9rature, un s\u00e9minaire sur la litt\u00e9rature &#8211;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>plus pr\u00e9cis\u00e9ment sur les rapports de la fiction et de la r\u00e9alit\u00e9 dans les romans &#8211; , les rencontres du jeudi (au domicile de la Prof que l\u2019une des \u00e9tudiantes propose d\u2019appeler \u00ab\u00a0un espace \u00e0 nous\u00a0\u00bb en r\u00e9f\u00e9rence au livre \u00ab\u00a0une chambre \u00e0 soi) avec sept \u00e9tudiantes, (un \u00e9tudiant de sexe masculin qui ne sera pas int\u00e9gr\u00e9 \u00e0 la r\u00e9union mais verra la Prof \u00e0 part), des discussions sur des livres et des auteurs incontournables. Je cite en vrac le classique persan \u00ab\u00a0les 1001 nuits de Scheherazade, l\u2019\u0153uvre de Nabokov (en particulier Lolita mais pas que), Henry James (Daisy Miller), Francis Scott Fitzgerald (Gatsby), Virginia Woolf (Une chambre \u00e0 soi), Mark Twain (Tom Sawyer et Huckleberry Fini) , Faulkner, Gorky, Flaubert, James Joyce, Conrad, Diderot, Steinbeck, Melville , Dashiell Hammett, Nathaniel Hawthorne, Emily Bronte (Les haut de Hurlevent) , Saul Bellow (L\u2019hiver du doyen), Ibsen (la maison de poup\u00e9e), Arendt, Derrida, Fielding, Poe . Attention tous ne sont pas trait\u00e9s en d\u00e9tail; certains sont juste cit\u00e9s en r\u00e9f\u00e9rence.<br \/>\nUn espace de libert\u00e9 qui permettra aux \u00e9tudiantes d\u2019\u00e9chapper au regard et aux jugements des autres, de construire l\u2019histoire de leur vie, de se sentir elles-m\u00eames, de vivre sans le voile ailleurs que dans leur famille proche, un moment \u00ab\u00a0entre parenth\u00e8ses\u00a0\u00bb pendant lequel il leur \u00e9tait possible de s\u2019exprimer\u2026 Comment r\u00e9ussir \u00e0 expliquer \u00e0 des jeunes femmes qu\u2019elles ont le droit d&rsquo;\u00eatre heureuses? Qu\u2019elles ne doivent pas se laisser imposer le malheur mais se battre pour conqu\u00e9rir le droit au bonheur, \u00e0 la libert\u00e9 individuelle ( et politique) .<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Comment survivre \u00e0 la perte de l\u2019intime et de la personnalit\u00e9 dans un pays d\u00e9vast\u00e9 par la guerre, qui vous enl\u00e8ve le droit de penser \u00e0 l\u2019avenir, qui vous prive d\u2019espoir et de projet de vie ? Il ne reste au final que la litt\u00e9rature\u2026<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>J\u2019ai beaucoup aim\u00e9 l\u2019id\u00e9e de mettre en accusation Gatsby, de faire son proc\u00e8s et d\u2019en profiter pour d\u00e9fendre la r\u00e9alit\u00e9 et de parler de ce qu\u2019est la litt\u00e9rature.<\/p>\n<p>Avec ce livre nous allons vivre la r\u00e9volution iranienne de l\u2019int\u00e9rieur avec des protagonistes de diff\u00e9rentes classes et milieux sociaux, venant d&rsquo;horizons et d\u2019univers totalement diff\u00e9rents. Nous allons comprendre comment les femmes sont petit \u00e0 petit effac\u00e9es de la soci\u00e9t\u00e9, emprisonn\u00e9es sous l\u2019appellation femme musulmane et invisibilis\u00e9es sous de longues robes informes de couleur fonc\u00e9e ou des tchadors. Pour certaines, les hommes n\u2019existent que dans les livres, le bonheur n\u2019existe dans la fiction, la lecture est le seul refuge possible car dans le monde r\u00e9el, la femme se sent comme un papillon \u00e9pingl\u00e9 encore vivant sur le mur (r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 Lolita)<\/p>\n<p>Et aussi une question existentielle : partir ou rester ? M\u00eame si on a la possibilit\u00e9 (la libert\u00e9)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>de partir, le souhaitons-nous r\u00e9ellement? Rester c\u2019est comme le dit Bijan &#8211; le mari de la Professeure &#8211;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>\u00ab\u00a0r\u00e9sister, montrer que l\u2019on est pas des marionnettes\u00a0\u00bb et rester c\u2019est aussi par amour de son pays\u2026 Et partir, c\u2019est aussi affronter l\u2019inconnu\u2026 il faut du courage m\u00eame si ce qu\u2019on vit actuellement fait peur, au moins on sait ce qu\u2019il en est. Etre libre, c\u2019est devoir prendre des d\u00e9cisions et les assumer\u2026. Pas facile\u2026 Le choix appartient \u00e0 chacun\u2026comme ici celui de partir ou rester\u2026 de vivre ou de survivre\u2026<\/p>\n<p>Cot\u00e9 historique nous allons vivre la p\u00e9riode entre le d\u00e9part du Chat d\u2019Iran et l\u2019arriv\u00e9e de Khomeyni et tout ce qui a suivi : La R\u00e9publique islamique, l\u2019Islam politique, la r\u00e9pression, la mutation de la soci\u00e9t\u00e9. L\u2019interdiction de la danse, du chant, la censure dans tous les domaines, la fermeture des librairies, des universit\u00e9s, la mise \u00e0 l\u2019\u00e9cart des femmes, les id\u00e9ologies totalitaires\u2026la r\u00e9volution, les meetings pour soutenir les droits des femmes, des minorit\u00e9s (kurdes entre autres), la guerre Iran-Irak, les arrestations, les disparitions, les bombardements, les ex\u00e9cutions, la violence, la haine de l\u2019Occident, la religion devenue instrument du pouvoir\u2026<\/p>\n<p>J\u2019ai retrouv\u00e9 l\u2019\u00e9vocation de \u00ab\u00a0la pierre patiente\u00a0\u00bb dont j\u2019avais appris l\u2019existence dans le roman de Atiq Rahimi \u00ab\u00a0Syngu\u00e9 sabour. Pierre de patience\u00a0\u00bb. Rahimi l\u2019avait d\u00e9finie ainsi : \u00ab\u00a0Cette pierre que tu poses devant toi&#8230; devant laquelle tu te lamentes sur tous tes malheurs, toutes tes mis\u00e8res&#8230; \u00e0 qui tu confies tout ce que tu as sur le coeur et que tu n&rsquo;oses pas r\u00e9v\u00e9ler aux autres&#8230; Tu lui parles, tu lui parles. Et la pierre t&rsquo;\u00e9coute, \u00e9ponge tous tes mots, tes secrets, jusqu&rsquo;\u00e0 ce qu&rsquo;un beau jour elle \u00e9clate. Elle tombe en miettes. Et ce jour-l\u00e0, tu es d\u00e9livr\u00e9 de toutes tes souffrances, de toutes tes peines\u2026\u00a0\u00bb<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Ce qui est certain c\u2019est que je vais lire (ou relire) certains des livres cit\u00e9s ou expos\u00e9s dans ce livre \u00e0 la lumi\u00e8re des commentaires de Madame la Professeure. C\u2019est vrai qu\u2019 \u00ab\u00a0<i>On ne peut pas dire que les romans d\u2019Austen manquent de passion. Ils sont exempts d\u2019une certaine forme de volupt\u00e9, de cet abandon romantique franchement avou\u00e9 que l\u2019on trouve chez Jane Eyre et Rochester. Mais les personnages d\u2019Austen ont une sensualit\u00e9 \u00e9touff\u00e9e, des d\u00e9sirs d\u00e9tourn\u00e9s.<\/i>\u00a0\u00bb et que \u00ab\u00a0<i>Le sens du toucher qui est absent des romans de Jane Austen y est remplac\u00e9 par une tension, une texture \u00e9rotique des sons et des silences. Elle r\u00e9ussit \u00e0 cr\u00e9er un sentiment de manque en mettant en sc\u00e8ne des personnages qui s\u2019opposent.<\/i>\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Un r\u00e9cit qui est \u00e0 la fois historique, litt\u00e9raire et humain. Un livre coup de poing et coup de coeur qui r\u00e9sonnera longtemps en moi. De plus, ayant connu plusieurs personnes ayant quitt\u00e9 l\u2019Iran suite au d\u00e9part du Chat, ce r\u00e9cit me rappelle bien des souvenirs\u2026<\/p>\n<p><b>Extraits<\/b>: (<i>oui je sais il y a beaucoup d\u2019extraits\u2026<\/i>)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>ne r\u00e9duisez jamais, en aucune circonstance, une \u0153uvre de fiction \u00e0 une copie de la r\u00e9alit\u00e9\u00a0; ce que nous recherchons dans ces livres n\u2019est pas tant la r\u00e9alit\u00e9 que l\u2019apparition soudaine de la v\u00e9rit\u00e9.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>C\u2019est ce que T\u00e9h\u00e9ran repr\u00e9sente pour moi\u00a0: un lieu o\u00f9 les absences \u00e9taient plus r\u00e9elles que les pr\u00e9sences.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Avant la r\u00e9volution, elle pouvait en un sens se sentir fi\u00e8re de son isolement. En ce temps-l\u00e0, elle portait le foulard pour t\u00e9moigner de sa foi. Il s\u2019agissait d\u2019un acte volontaire. Lorsque la r\u00e9volution obligea les autres \u00e0 en faire autant, son geste n\u2019eut plus de sens.<\/p>\n<p>Nous allions, pour emprunter les mots de Nabokov, exp\u00e9rimenter la fa\u00e7on dont les cailloux de la vie ordinaire se transforment en pierres pr\u00e9cieuses par la magie de la fiction.<\/p>\n<p>La vie dans la R\u00e9publique islamique \u00e9tait aussi capricieuse que le mois d\u2019avril o\u00f9 de brefs moments ensoleill\u00e9s laissent soudainement place aux averses et aux orages. Elle \u00e9tait impr\u00e9visible.<\/p>\n<p>Combien de gens ont-ils un jour la chance de peindre la couleur de leurs r\u00eaves\u00a0?<\/p>\n<p>Nabokov raconte que sa m\u00e8re voyait chaque lettre de l\u2019alphabet dans une couleur diff\u00e9rente. Il dit aussi qu\u2019il est un \u00e9crivain-peintre<\/p>\n<p>(&#8230;) debout dans nos longues robes et foulards noirs, nous sommes comme fa\u00e7onn\u00e9es par les r\u00eaves d\u2019un autre.<\/p>\n<p>Chaque fois que je pense \u00e0 Lolita, c\u2019est l\u2019id\u00e9e du papillon \u00e9pingl\u00e9 encore vivant sur le mur qui me vient \u00e0 l\u2019esprit. Le papillon en lui-m\u00eame n\u2019est pas un symbole \u00e9vident, pourtant ce fragment de phrase sugg\u00e8re vraiment que Humbert a clou\u00e9 Lolita comme on a \u00e9pingl\u00e9 l\u2019insecte\u00a0; il veut que la vie et le souffle de cette jeune humaine se fige, qu\u2019elle renonce \u00e0 sa propre existence pour s\u2019inclure dans la nature morte qu\u2019il lui offre en \u00e9change.<\/p>\n<p>Il y avait une certaine innocence dans la lecture que nous faisions de ces \u0153uvres. Elle se situait en dehors de notre propre histoire et de ce dont nous r\u00eavions, nous \u00e9tions en quelque sorte comme Alice quand elle court apr\u00e8s le lapin blanc et saute derri\u00e8re lui dans un trou. L\u2019innocence paya\u00a0: je ne crois pas que sans elle nous aurions aussi bien compris notre manque de clairvoyance. Les romans dans lesquels nous nous \u00e9vadions nous conduisirent finalement \u00e0 remettre en question et \u00e0 sonder ce que nous \u00e9tions r\u00e9ellement, ce que nous \u00e9tions si d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9ment incapables d\u2019exprimer.<\/p>\n<p>Il y a des choses qui m\u2019ont sauv\u00e9e\u00a0: ma famille et un petit groupe d\u2019amis, les id\u00e9es, les pens\u00e9es, les livres (\u2026)<\/p>\n<p>Le potentiel qui permet d\u2019outrepasser les emp\u00eachements pr\u00e9sents fait partie int\u00e9grante du conte de f\u00e9es, et ce dernier nous offre ainsi les libert\u00e9s qui nous sont refus\u00e9es. Toutes les grandes fictions, quel que soit le triste monde qu\u2019elles \u00e9voquent, affirment la vie contre sa propre impermanence, et lancent ainsi un d\u00e9fi essentiel. Cette affirmation repose dans la fa\u00e7on dont l\u2019auteur contr\u00f4le la r\u00e9alit\u00e9 en nous la racontant d\u2019une mani\u00e8re qui lui est propre, et en cr\u00e9ant ainsi un autre monde.<\/p>\n<p>Il y avait un aspect fondamental dans les diff\u00e9rences qui existaient entre les femmes de mon \u00e2ge et ces \u00e9tudiantes, ou toutes les autres filles de leur g\u00e9n\u00e9ration. Nous nous plaignions d\u2019une perte, du vide qui avait \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 dans nos vies quand on nous avait vol\u00e9 notre pass\u00e9 et fait de nous des exil\u00e9es au sein de leur pays. Mais nous avions un pass\u00e9 \u00e0 comparer avec le pr\u00e9sent. Nous avions des souvenirs, des images de ce qui nous avait \u00e9t\u00e9 pris. Ces jeunes femmes n\u2019avaient rien. Leur m\u00e9moire \u00e9tait celle d\u2019un d\u00e9sir qu\u2019elles ne pouvaient exprimer, de quelque chose qu\u2019elles n\u2019avaient jamais eu. C\u2019\u00e9tait ce manque, la faim qu\u2019elles ressentaient pour ce qui faisait une vie normale, ordinaire, qui donnait \u00e0 leurs textes la transparence lumineuse de la po\u00e9sie.<\/p>\n<p>\u00ab Un roman n\u2019est pas une all\u00e9gorie, ai-je conclu. C\u2019est l\u2019exp\u00e9rience, \u00e0 travers nos propres sens, d\u2019un autre monde. Si vous n\u2019entrez pas dans ce monde, si vous ne retenez pas votre souffle en m\u00eame temps que les personnages qui le peuplent, si vous ne vous impliquez pas dans ce qui va leur arriver, vous ne conna\u00eetrez pas l\u2019empathie, et l\u2019empathie est au c\u0153ur du roman. Voil\u00e0 comment il faut lire la fiction, en inhalant l\u2019exp\u00e9rience qu\u2019elle vous propose. Alors commencez \u00e0 inspirer. C\u2019est tout pour aujourd\u2019hui. Merci. Au revoir. \u00bb<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Seule la litt\u00e9rature apprend \u00e0 se mettre \u00e0 la place des autres, \u00e0 comprendre leurs contradictions. Elle emp\u00eache ainsi que l\u2019on devienne impitoyable. En dehors de sa sph\u00e8re, c\u2019est toujours la m\u00eame vision unilat\u00e9rale qui pr\u00e9vaut. Mais quand on comprend toutes les dimensions d\u2019un individu, on ne peut si facilement l\u2019assassiner\u2026<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Nous avons, depuis le d\u00e9but de cette r\u00e9volution, suffisamment expliqu\u00e9 que, si l\u2019Occident \u00e9tait notre ennemi, s\u2019il repr\u00e9sentait le Grand Satan, ce n\u2019\u00e9tait pas \u00e0 cause de sa puissance militaire, ou de son pouvoir \u00e9conomique, mais parce que, parce que\u2026 (nouveau silence),\u2026 parce qu\u2019il attaque dangereusement les racines m\u00eames de notre culture. C\u2019est ce que notre imam appelle l\u2019agression culturelle. Je dirais pour ma part le viol de notre culture \u2026<\/p>\n<p>Un bon roman est celui qui fait appara\u00eetre la complexit\u00e9 humaine et cr\u00e9e assez d\u2019espace pour que chacun de ses personnages fasse entendre sa voix. C\u2019est en ce sens que le roman est dit d\u00e9mocratique \u2014\u00a0non pas parce qu\u2019il appelle \u00e0 la d\u00e9mocratie, mais de par sa nature m\u00eame.<\/p>\n<p>Il nous apprend que nos r\u00eaves ont de la valeur, mais qu\u2019il faut aussi nous en m\u00e9fier, et que nous devons chercher l\u2019int\u00e9grit\u00e9 l\u00e0 o\u00f9 nous ne nous attendons pas \u00e0 la trouver.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Il avait voulu accomplir son r\u00eave en r\u00e9p\u00e9tant le pass\u00e9 et d\u00e9couvert au bout du compte que ce dernier \u00e9tait mort, que le pr\u00e9sent mentait et qu\u2019il n\u2019y avait pas d\u2019avenir. Est-ce que cela ne faisait pas penser \u00e0 notre r\u00e9volution, qui \u00e9tait advenue au nom de notre pass\u00e9 collectif et avait g\u00e2ch\u00e9 nos vies au nom d\u2019un r\u00eave\u00a0?<\/p>\n<p>En marchant dans ces rues que j\u2019avais tant aim\u00e9es et qui avaient hant\u00e9 ma m\u00e9moire, j\u2019ai eu l\u2019impression d\u2019\u00e9craser sous mes pas les souvenirs qu\u2019elles recouvraient.<\/p>\n<p>La l\u00e9gende lui servait de cocon. Dans notre pays les gens se fabriquaient des cocons, mensonges \u00e9labor\u00e9s qui les prot\u00e9geaient. Comme le voile.<\/p>\n<p>Depuis le premier jour o\u00f9 elles avaient mis les pieds \u00e0 l\u2019\u00e9cole \u00e9l\u00e9mentaire, on leur avait appris \u00e0 apprendre par c\u0153ur. Et que leur propre opinion n\u2019int\u00e9ressait personne.<\/p>\n<p>Je ne sais pas pourquoi les privil\u00e9gi\u00e9s croient toujours que ceux qui le sont moins n\u2019ont pas envie eux aussi des bonnes choses, \u00e9couter de la belle musique, manger des mets d\u00e9licats, ou lire les romans de Henry James.<\/p>\n<p>\u00c9changer des histoires \u00e9tait devenu entre nous une habitude, un aspect permanent de notre relation. Je leur dis un jour qu\u2019en \u00e9coutant les leurs, et en en vivant d\u2019autres, je nous voyais comme les protagonistes d\u2019un conte dont les bonnes f\u00e9es se seraient mises en gr\u00e8ve apr\u00e8s nous avoir abandonn\u00e9s au milieu de la for\u00eat, non loin de la maison en sucre de la m\u00e9chante sorci\u00e8re. Nous nous racontions quelquefois ces histoires pour nous convaincre qu\u2019elles \u00e9taient vraiment arriv\u00e9es. Car ce n\u2019\u00e9tait qu\u2019ainsi qu\u2019elles devenaient r\u00e9elles.<\/p>\n<p>Tu nous as toujours dit qu\u2019elle (<i>Jane Austen<\/i>) \u00e9cartait la politique non pas par m\u00e9connaissance, mais parce qu\u2019elle ne voulait pas que son travail et son imagination se fassent engloutir par la soci\u00e9t\u00e9 qui l\u2019entourait. \u00c0 l\u2019\u00e9poque o\u00f9 le monde plongeait dans les guerres napol\u00e9oniennes, elle en a invent\u00e9 un autre, ind\u00e9pendant, un monde que toi, deux cents ans plus tard et dans la R\u00e9publique islamique d\u2019Iran, tu peux d\u00e9crire comme l\u2019id\u00e9al imaginaire de la d\u00e9mocratie.<\/p>\n<p>Je venais de d\u00e9couvrir que presque toutes ces filles s\u00e9paraient ce qu\u2019elles d\u00e9crivaient comme l\u2019amour intellectuel ou spirituel du sexe. Et qu\u2019elles plaquaient sur cette dualit\u00e9 celle du bien et du mal.<\/p>\n<p>Une fois que le mal est individualis\u00e9, une fois qu\u2019il commence \u00e0 faire partie de la vie de tous les jours, la fa\u00e7on dont on lui r\u00e9siste devient, elle aussi, un probl\u00e8me individuel. Comment l\u2019\u00e2me survit-elle\u00a0? telle est la grande question. Et elle a une r\u00e9ponse\u00a0: gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019amour et \u00e0 l\u2019imagination.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Mais que me reste-t-il d\u2019autre que la religion, et si je perds m\u00eame \u00e7a\u2026\u00a0\u00bb Elle laissa sa phrase en suspens (\u2026)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>aucun d\u2019entre nous ne peut \u00e9viter d\u2019\u00eatre contamin\u00e9 par le mal qui existe en ce monde. Ce qui compte, c\u2019est l\u2019attitude que tu observes face \u00e0 lui.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Autrice: n\u00e9e le 1\u1d49\u02b3 d\u00e9cembre 1948 \u00e0 T\u00e9h\u00e9ran, est une romanci\u00e8re, \u00e9crivaine et professeur iranienne. Engag\u00e9e dans le combat des femmes dans la r\u00e9publique islamique d&rsquo;Iran, elle s&rsquo;est exil\u00e9e en 1997 aux Etats Unis, o\u00f9 elle a obtenu la citoyennet\u00e9 am\u00e9ricaine en 2008. 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