{"id":24172,"date":"2026-04-13T13:23:59","date_gmt":"2026-04-13T11:23:59","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=24172"},"modified":"2026-04-13T13:36:31","modified_gmt":"2026-04-13T11:36:31","slug":"nathan-tobie-la-societe-des-belles-personnes-rl2020-384-pages","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=24172","title":{"rendered":"Nathan, Tobie -\u00ab\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 des belles personnes\u00a0\u00bb  (RL2020) 384 pages"},"content":{"rendered":"<p><b>Auteur <\/b>: n\u00e9 le 10 novembre 1948 au Caire en \u00c9gypte, est un psychologue, professeur \u00e9m\u00e9rite de psychologie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Paris-VIII .<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Il est l&rsquo;un des repr\u00e9sentants de l&rsquo;ethnopsychiatrie fran\u00e7aise.<br \/>\nBi-national Egyptien et Fran\u00e7ais (depuis 1969)<br \/>\nLes parents de Tobie Nathan sont des juifs install\u00e9s au Caire depuis de nombreuses g\u00e9n\u00e9rations\u00a0: son grand-p\u00e8re maternel \u00e9tait pharmacien, tandis que son p\u00e8re dirigeait une fabrique de parfums.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Sa famille doit quitter Le Caire en 1957 \u00e0 la suite de l&rsquo;arriv\u00e9e au pouvoir de Nasser et de l&rsquo;expulsion des juifs. Ils vivent en Italie, puis s&rsquo;installent en France, o\u00f9 Tobie Nathan fait ses \u00e9tudes et obtient la naturalisation \u00e0 l&rsquo;\u00e2ge de vingt et un ans.<\/p>\n<p><b>Romans:<span class=\"Apple-converted-space\"><br \/>\n<\/span><\/b>Saraka B\u00f4 (1993) \u00a0 <span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>&#8211; Dieu-Dope (1995) &#8211; La Damnation de Freud (avec Isabelle Stengers et Lucien Hounkpatin &#8211; 1997) &#8211; 613 (1999) &#8211; \u00a0Serial Eater (2004) &#8211; Mon patient Sigmund Freud (2006) &#8211; Qui a tu\u00e9 Arlozoroff\u00a0?(2010) &#8211; Ethno-roman (2012 &#8211; <i>Prix Femina essai<\/i>) &#8211; Les Nuits de patience (r2013) &#8211;<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Tobie, Nathan \u00ab Ce pays qui te ressemble \u00bb (2015)\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=2357\"> Ce pays qui te ressemble<\/a> <\/span>(2015) &#8211; Les secrets de vos r\u00eaves (2016) \u00a0&#8211; \u00a0L\u2019\u00c9vangile selon Youri (2018) &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Nathan, Tobie -\u00ab\u00a0La soci\u00e9t\u00e9 des belles personnes\u00a0\u00bb (RL2020) 384 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=24172\">La soci\u00e9t\u00e9 des belles personnes<\/a><\/span>&#8211; (2020) &#8211; L&rsquo;assassin du genre humain (2026)<br \/>\n<b>Textes scientifiques \/ essais : <\/b>un grand nombre dont : La Nouvelle interpr\u00e9tation des r\u00eaves (2011)\u00a0 &#8211; L\u2019\u00c9tranger ou Le Pari de l\u2019autre (2014) &#8211; \u00a0Quand les dieux sont en guerre (2015) &#8211; Les \u00c2mes errantes (2019)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>&#8211; Ethnomythologiques: Petits objets du quotidien (2022)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Stock &#8211; 19.08.2020 &#8211;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>432 pages\/<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>Livre de Poche &#8211; 28.06.2023 &#8211; 384 pages<\/p>\n<p><b>R\u00e9sum\u00e9<\/b>:<\/p>\n<p>1952. Zohar Zohar, expuls\u00e9 et fugitif, arrive en Europe. N\u00e9 pauvre dans le mis\u00e9rable quartier juif du vieux Caire, l\u2019enfant ch\u00e9ri de \u2018Haret el-Yahoud, la ruelle aux Juifs, le jeune homme flamboyant, dont les clubs et bars attirent la haute soci\u00e9t\u00e9 cairote, d\u00e9barque sans famille, sans ami, sans un sou. Seul l\u2019accompagne le fant\u00f4me de Dieter Boehm, son tortionnaire nazi. Zohar fuit un pays \u00e0 feu et \u00e0 sang, une soci\u00e9t\u00e9 malade \u00e0 l\u2019image de son roi, Farouk, ramolli de luxure et d\u00e9test\u00e9 par son peuple, une soci\u00e9t\u00e9 n\u00e9cros\u00e9e par la mont\u00e9e des Fr\u00e8res musulmans, l\u2019infiltration des anciens nazis dans l\u2019arm\u00e9e \u00e9gyptienne, les pogroms contre les juifs et la r\u00e9bellion conduite par le puissant Gamal Abd el-Nasser. En France, son obsession va se lier \u00e0 celle d\u2019Aaron, Lucien et Paulette, trio soud\u00e9 dans l\u2019envie d\u2019en d\u00e9coudre avec le pass\u00e9 qui les hante. Contre les bourreaux de leur pass\u00e9, un m\u00eame proc\u00e9d\u00e9 : deux balles dans la t\u00eate, la premi\u00e8re pour la vengeance, la seconde pour la signature.\u00a0 C\u2019est l\u2019histoire que son fils Fran\u00e7ois va d\u00e9couvrir, celle qui lui fera comprendre la myst\u00e9rieuse promesse faite par son p\u00e8re \u00e0 la Soci\u00e9t\u00e9 des Belles Personnes. Et qu\u2019il d\u00e9cidera de poursuivre. Entre fresque historique et grand roman, des heures sombres de l\u2019\u00c9gypte \u00e0 la part enfouie de la m\u00e9moire fran\u00e7aise, Tobie Nathan \u00e9crit magnifiquement une \u00e9pop\u00e9e foisonnante et tragique, lest\u00e9e du pass\u00e9, forte de ses personnages, de leurs souvenirs et de leur cheminement.<\/p>\n<p><b>Mon avis<\/b>: &#x2764;&#xfe0f;&#x2764;&#xfe0f;&#x2764;&#xfe0f;&#x2764;&#xfe0f;<\/p>\n<p>Que dire ? Tout d\u2019abord que cette fresque historique vous retourne les tripes ! Surtout que cela s\u2019appuie sur des faits r\u00e9els. J\u2019ai trouv\u00e9 la lecture extr\u00eamement instructive mais \u00e9prouvante : heureusement que le style de l\u2019auteur est vif et permet de d\u00e9compresser par moments. Comme j\u2019aime l\u2019Egypte ancienne, je suis bien \u00e9videmment int\u00e9ress\u00e9e par l\u2019Egypte contemporaine et cette lecture ouvre encore plus les yeux sur ce que les juifs et les coptes ont eu \u00e0 subir. Et j\u2019ai d\u00e9couvert l\u2019ampleur du r\u00f4le de l\u2019Allemagne dans la propagation de l\u2019antis\u00e9mitisme hors de l\u2019Europe que je n\u2019avais jamais soup\u00e7onn\u00e9e aussi importante! <span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Tout commence par l\u2019enterrement, \u00e0 Paris,<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>d\u2019un homme de plus de 90 ans que tout le monde aimait \u00ab\u00a0<i>Zohar de son nom, Zohar de son pr\u00e9nom. L\u2019homme que nous portons en terre s\u2019appelait Zohar Zohar. N\u00e9 en \u00c9gypte, du temps du roi Fouad, il a travers\u00e9 les ann\u00e9es de braise, celles du roi Farouk, et les ann\u00e9es de plomb de la seconde moiti\u00e9 du XXe\u00a0si\u00e8cle, et il en est sorti entier, sans m\u00eame perdre un seul fragment de son \u00e2me.\u00a0\u00bb<\/i> N\u00e9 au Caire, oblig\u00e9 de quitter l\u2019Egypte dans les ann\u00e9es 50 et d\u00e9barquant \u00e0 Naples, pour finalement se r\u00e9fugier \u00e0 Paris, sa terre d\u2019exil. C\u2019est en suivant la vie de Zohar Zohar que l\u2019on suit la partie roman du livre, qui traverse la partie Histoire.<br \/>\nExtr\u00eamement int\u00e9ressant concernant l\u2019histoire de l\u2019Egypte, le coup d\u2019\u00e9tat qui a entrain\u00e9 le d\u00e9part du roi Farouk , l\u2019ascension de Gamal Abd el-Nasser ( <i>son pr\u00e9nom signifie la beaut\u00e9, la splendeur<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>et son nom aigle<\/i>)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>qui va infiltrer toute l\u2019arm\u00e9e sur une p\u00e9riode de dix ans, la collaboration des militaires \u00e9gyptiens et des nazis,<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>les fr\u00e8res musulmans, la volont\u00e9 d\u2019exterminer tous les juifs (qui sont de faits les premiers habitants de l\u2019Egypte) . Il y a une partie roman avec des personnages bien camp\u00e9s (Zohar , Aaron, Lucie, Paulette), mais aucune empathie pour ces personnages, un peu noy\u00e9s dans le r\u00e9cit, sauf \u00e0 la fin et l\u00e0 il y a beaucoup d\u2019amertume, de haine, de vengeance.. Et l\u2019auteur n\u2019oublie pas de beaux personnages de femmes (la Kudiya, Thalia, Livia, Marie). Et les personnages qui ont virement exist\u00e9 dans la partie Histoire (Roi Farouk, Gamal Abd el-Nasser, le Mufti, des Nazis, des membres de la Gestapo). Si le livre se d\u00e9roule partiellement en Egypte, il y a aussi des grandes parties en Italie ou \u00e0 Paris ( ce qui est un parcours autobiographique)<\/p>\n<p>Mais aussi des moments plus festifs, color\u00e9s, vivants, une belle \u00e9criture. J\u2019ai aim\u00e9 ces citations de proverbes, de paroles de chansons qui illustrent si bien les situations. Les titres des chapitres sont surprenants et collent si bien au texte.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>On y croise les djinn, les afrit (esprit souvent mal\u00e9fique ou d\u00e9moniaque) , les dieux , les militaires, les gens du peuple, les belles personnes et les personnages infects.<br \/>\nJe le recommande mais je mets en garde : ce n\u2019est pas une lecture facile\u2026 C\u2019est certain que je ne vais pas l\u2019oublier de sit\u00f4t.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p><b>Extraits<\/b>: ( oui il y en a beaucoup \u2026)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Je vois les compagnons danser dans les all\u00e9es du cimeti\u00e8re, sautillant comme des flammes. Je vois la brume s\u2019estomper et les oiseaux s\u2019assembler sur les pierres. Je vois le corbillard s\u2019avancer suivi des familles en noir.<\/p>\n<p>Naples, Napoli en italien, du grec\u00a0<i>Neo Polis<\/i>, \u00ab\u00a0nouvelle cit\u00e9\u00a0\u00bb, celle d\u2019o\u00f9 tout peut recommencer et repartir le monde.<\/p>\n<p>Ce samedi 26\u00a0janvier, que l\u2019on appelait d\u00e9sormais\u00a0<i>The black Saturday<\/i>, \u00ab\u00a0Le Samedi noir\u00a0\u00bb, avait d\u00e9montr\u00e9 une fois de plus que le peuple \u00e9gyptien, placide et soumis, n\u2019\u00e9tait qu\u2019eau dormante dans le crat\u00e8re d\u2019un volcan.<\/p>\n<p>Mais l\u2019incendie des \u00e2mes d\u00e9ferlait plus vite encore que celui des choses.<\/p>\n<p>La vie pouvait recommencer de z\u00e9ro\u00a0! Il ne savait pas, l\u2019innocent, que lorsqu\u2019on croit recommencer, on ne fait que r\u00e9p\u00e9ter, et parfois, ce sont de tr\u00e8s anciennes histoires.<\/p>\n<p>Tous les trois mots, les \u00c9gyptiens disent \u00ab\u00a0ma\u2019lesh\u00a0\u00bb, \u00ab\u00a0\u00e7a ne fait rien\u00a0\u00bb. On pourrait l\u2019appeler ainsi, ce pays\u00a0: Ma\u2019lesh\u00a0! \u00ab\u00a0\u00c7a ne fait rien\u00a0!\u00a0\u00bb Ce fut ainsi alors que cela aurait pu \u00eatre autrement\u2026 \u2013\u00a0ma\u2019lesh\u00a0!\u00a0\u2013, peut-\u00eatre une autre fois, dans un autre temps, dans une autre vie, cela sera-t-il diff\u00e9rent\u2026 Comme cette fa\u00e7on de raconter les histoires aux enfants qui d\u00e9butent par la formule\u00a0: Kan ouala makan, \u00ab\u00a0Cela fut ou cela ne fut pas\u2026\u00a0\u00bb Qui sait\u00a0?<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re, je ne l\u2019ai pas connu et je sens pourtant qu\u2019il m\u2019habite depuis toujours, comme si j\u2019\u00e9tais poss\u00e9d\u00e9 par lui. Quelquefois, je fais des mouvements et je me demande si ce sont les miens ou les siens, ma fa\u00e7on de marcher, par exemple, \u00e0 longues enjamb\u00e9es en bougeant les bras comme des balanciers.<\/p>\n<p>On pouvait \u00eatre rattrap\u00e9 \u00e0 tout moment par une police secr\u00e8te, celle du gouvernement ou celle de l\u2019arm\u00e9e, par les milices des Fr\u00e8res musulmans, par la queue d\u2019un cort\u00e8ge de rebelles\u2026 Il suffisait que quelqu\u2019un vous d\u00e9signe comme \u00e9tranger, comme Juif, comme ennemi de la nation, et c\u2019en \u00e9tait fini.<\/p>\n<p>\u00d4\u00a0m\u00e9lodies de la tanbura qui s\u2019adressent en un m\u00eame mouvement \u00e0 l\u2019\u00e2me et au corps, que l\u2019on appelle simsimiyya, de semsem, \u00ab\u00a0le s\u00e9same\u00a0\u00bb, graine de l\u2019amour et du secret. En \u00c9gypte, le s\u00e9same est partout, au creux de la lyre, dans les p\u00e2tisseries, dans les clochettes qui ornent les mouchoirs.<\/p>\n<p>Les chats du Caire, le savez-vous, sont les r\u00e9incarnations des mendiants du pass\u00e9, morts de n\u2019avoir pu obtenir leur nourriture en leur temps.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Ce pays est terre de paradoxes. Les Juifs faisaient partie de l\u2019\u00c9gypte depuis des temps imm\u00e9moriaux. Ils avaient \u00e9t\u00e9 garnison grecque au temps d\u2019Alexandre, et avaient m\u00eame b\u00e2ti un temple sur l\u2019\u00eele \u00c9l\u00e9phantine\u00a0; ils avaient \u00e9t\u00e9 communaut\u00e9 prosp\u00e8re au temps de Philon, animant la vie intellectuelle et commerciale d\u2019Alexandrie \u2013\u00a0Flavius Jos\u00e8phe estimait \u00e0 un million le nombre de Juifs vivant alors dans la perle de la M\u00e9diterran\u00e9e\u00a0; ils avaient \u00e9t\u00e9 \u00e0 la fondation du Caire, proches de Saladin qui suivait \u00e0 la lettre les conseils de son ma\u00eetre et de son m\u00e9decin, le philosophe Ma\u00efmonide. Et, depuis le XIXe\u00a0si\u00e8cle, ils \u00e9taient au c\u0153ur de la \u00ab\u00a0Nahda\u00a0\u00bb, la Renaissance arabe. L\u2019un des fondateurs du parti Waqf, le premier parti lib\u00e9ral \u00e9gyptien, s\u2019appelait Jacob Sanoua, surnomm\u00e9 Abou Naddara, \u00ab\u00a0L\u2019homme aux lunettes\u00a0\u00bb, et c\u2019est de ce nom qu\u2019il baptisa son journal. Les deux fondateurs du Parti communiste \u00e9gyptien s\u2019appelaient Joseph Rosenthal, c\u2019\u00e9tait l\u2019Ashk\u00e9naze, et Henri Curiel, le S\u00e9pharade\u2026 Et si l\u2019histoire de l\u2019\u00c9gypte d\u00e9borde de Juifs, la Bible est pleine d\u2019\u00c9gypte\u00a0! Dieu sait combien de centaines de fois y figure \u00ab\u00a0Misra\u00efm\u00a0\u00bb, le mot qui la d\u00e9signe en h\u00e9breu. Et chaque jour, dans sa pri\u00e8re, le Juif pieux le prononce plusieurs dizaines de fois.<\/p>\n<p>Comme dit le proverbe \u00e9gyptien\u00a0: \u00ab\u00a0Si votre p\u00e8re est un oignon et votre m\u00e8re une gousse d\u2019ail, comment pourriez-vous sentir bon\u00a0?\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Telle \u00e9tait le partage de la vie sociale depuis des temps imm\u00e9moriaux, entre jour et nuit, entre visibles et invisibles. Mais, avec la modernit\u00e9, les choses avaient chang\u00e9. On y voyait la nuit comme en plein jour et la noirceur avait envahi l\u2019\u00e2me des humains.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Regardez, cria-t-il, regardez\u00a0! Un cort\u00e8ge fun\u00e9raire dans le ciel\u2026\u00a0\u00bb Autour de lui, ils lev\u00e8rent la t\u00eate et ne purent r\u00e9primer leur cri. Un nuage survolait le cort\u00e8ge, une nu\u00e9e d\u2019oiseaux qui volaient en ligne avan\u00e7aient, n\u00e9gociaient un gracieux demi-tour, revenaient, se posaient sur les terrasses des immeubles, repartaient, pr\u00e9c\u00e9dant ou suivant la procession.<\/p>\n<p>Le vacarme \u00e9tait devenu assourdissant, d\u2019autant que les passants, sensibles \u00e0 la beaut\u00e9 des chants, frappaient dans leurs mains, reprenant les paroles de la diva, d\u2019Om Kalsoum, la divine. \u00ab\u00a0Ils m\u2019ont maltrait\u00e9e, les gens, ils m\u2019ont maltrait\u00e9e. Ils n\u2019ont pas eu piti\u00e9 de mon fils, pourtant si petit, si faible. Ils m\u2019ont battue, les gens, alors que j\u2019\u00e9tais dans mon droit.\u00a0Ils m\u2019ont maltrait\u00e9e, les gens, ils m\u2019ont maltrait\u00e9e.\u00a0\u00bb<br \/>\nAvec une telle chanson, n\u2019importe quel peuple ferait une r\u00e9volution\u00a0! <span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Gamal portait bien son nom \u2013\u00a0\u00ab\u00a0la beaut\u00e9\u00a0\u00bb\u00a0! La sienne \u00e9tait sauvage, brute\u00a0; un charme singulier\u00a0\u00e9manait de sa pr\u00e9sence. Peu bavard, il inqui\u00e9tait par son silence\u00a0; il impressionnait, aussi, par une d\u00e9termination in\u00e9branlable et cette crispation machinale de la m\u00e2choire. Ses camarades savaient qu\u2019il valait mieux ne pas lui r\u00e9sister. \u00c0 la fa\u00e7on dont ils le regardaient avec respect, guettant le moindre signe sur son visage, on ne pouvait se tromper, c\u2019\u00e9tait leur chef. Oui, mais un chef singulier qui \u00e9vitait de se mettre en avant, qui restait tapi dans l\u2019ombre. Gamal \u00e9tait une panth\u00e8re, \u00e9vitant de se d\u00e9placer en plein jour et chassant la nuit. De la panth\u00e8re, il avait la d\u00e9marche, souple, puissante, secr\u00e8te et le sourire, aussi, que l\u2019on disait \u00ab\u00a0carnassier\u00a0\u00bb.<\/p>\n<p>Depuis qu\u2019ils savent \u00e9crire, il est interdit aux Juifs de d\u00e9truire un texte o\u00f9 est inscrit le nom de Dieu, c\u2019est dire qu\u2019ils ne peuvent pratiquement en d\u00e9truire aucun, tant tous les textes en sont pleins. Alors, il existe des endroits dans les synagogues, des greniers, des sortes de mansardes, appel\u00e9es gu\u00e9nizah, o\u00f9 l\u2019on fourre les vieux textes en attendant de les enterrer selon le rituel. Car l\u2019\u00e9crit est un vivant et, lorsqu\u2019il meurt, c\u2019est-\u00e0-dire quand il perd son usage, il m\u00e9rite le m\u00eame hommage que l\u2019on r\u00e9serve aux humains d\u00e9c\u00e9d\u00e9s.<\/p>\n<p>Des dieux, il y en avait de toutes sortes dans la bonne ville du Caire, le dieu musulman au visage fait d\u2019harmonieuses calligraphies, le dieu juif au visage de feu et tous les dieux chr\u00e9tiens, aur\u00e9ol\u00e9s, qui parsemaient les murs de cette \u00e9glise, et les dieux \u00e9gyptiens qui peuplaient ses sous-sols, ses tombes et ses catacombes, les sphinx dissimulant leurs visages de lion sous des t\u00eates de pharaon, les dieux babouins, chacals, crocodiles, hippopotames, qui dormaient sous ses eaux, tant de dieux\u2026 et les Seigneurs de Bab el-Zouweila, dont les visages \u00e9taient faits de voix\u2026<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Certes, la destin\u00e9e est \u00e9crite, mais n\u2019allez pas croire que c\u2019est une fatalit\u00e9, bien au contraire\u00a0! Car si elle est \u00e9crite, il existe des d\u00e9chiffreurs, des devins, des voyantes, pour l\u2019interroger, en r\u00e9v\u00e9ler une part, parfois pour la pr\u00e9cipiter, parfois pour l\u2019infl\u00e9chir.<\/p>\n<p>Devant elle, un panier d\u2019osier contenant des dizaines de coquillages. De ses mains, elle les prenait par poign\u00e9es, les rejetait, les m\u00e9langeait en r\u00e9p\u00e9tant\u00a0: \u00ab\u00a0Un pas en arri\u00e8re, un pas en avant. Coquillages des morts, \u00e9clairez les vivants\u00a0!\u00a0\u00bb On racontait qu\u2019avant de devenir ces gracieux coquillages, les gast\u00e9ropodes avaient \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9s dans la Guerba, l\u00e0 o\u00f9 le Nil s\u2019enfonce loin dans la mer, la colorant de brun, l\u00e0 o\u00f9 la mer est impr\u00e9visible et trompe les marins. On racontait qu\u2019avant d\u2019\u00eatre r\u00e9colt\u00e9s, ces gast\u00e9ropodes s\u2019\u00e9taient nourris de la chair des marins disparus. C\u2019est pourquoi, lorsqu\u2019on les invite \u00e0 parler, on doit prononcer cette phrase rituelle\u00a0: \u00ab\u00a0Coquillages des morts, \u00e9clairez les vivants.\u00a0\u00bb Car ce qui parle dans les coquillages, ce sont les voix perdues, les appels \u00e0 l\u2019aide des noy\u00e9s.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>Une femme vous met au monde, une autre doit vous accueillir si vous changez de terre. Car l\u2019exil est une nouvelle naissance.<\/p>\n<p>[\u2026] le jour o\u00f9 il avait d\u00e9cid\u00e9 de ne plus avoir peur de mourir, le jour o\u00f9 il l\u2019avait regard\u00e9e en face, foutue mort, pour lui dire qu\u2019elle pouvait aller au diable, il s\u2019\u00e9tait senti libre d\u2019agir selon ses d\u00e9sirs.<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span><\/p>\n<p>[\u2026] l\u2019on survivait dans les camps en ressassant la pens\u00e9e d\u2019un salaud, d\u2019un tra\u00eetre, d\u2019une ordure, d\u2019un fumier qu\u2019on retrouverait un jour pour le d\u00e9chirer, l\u2019\u00e9gorger, le d\u00e9chiqueter et jeter les morceaux aux cochons. Cet homme, cette femme, ces \u00eatres r\u00e9pugnants, \u00e9taient les bou\u00e9es auxquelles ils s\u2019accrochaient, les lumignons qui signalaient l\u2019existence d\u2019un monde ailleurs, dehors\u2026<\/p>\n<p>Et r\u00e9sonnait \u00e0 son esprit ce chant, leur chant, le\u00a0: \u00ab\u00a0Ne dis jamais\u2026 Ne dis jamais que tu marches ton dernier chemin\u2026\u00a0\u00bb Et, dans une demi-inconscience, il comprenait que cette voix entendue dans le r\u00eave n\u2019\u00e9tait pas la sienne mais celle des morts, venus habiter sa langue, sa gorge, sa poitrine, sa t\u00eate, sa nuit\u2026 toutes ses nuits\u00a0! Oui\u00a0! C\u2019\u00e9taient les morts qui appelaient au secours. Aaron ne parvenait \u00e0 s\u2019apaiser qu\u2019en plongeant dans des sc\u00e9narios de vengeance. Et le lendemain, tout recommen\u00e7ait.<\/p>\n<p>C\u2019est comme dans le proverbe yiddish qui dit\u00a0: \u00ab\u00a0Si vous voulez que vos r\u00eaves se r\u00e9alisent, ne dormez pas\u00a0!\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Comme dit le proverbe yiddish\u00a0: \u00ab\u00a0Pour oublier tes ennuis, porte des chaussures qui te serrent les pieds\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p><span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0<\/span>Comme on dit chez nous\u00a0: \u00ab\u00a0Ce qui est pass\u00e9 est mort\u00a0\u00bb\u2026 \u00c0 l\u2019envers, c\u2019est encore plus vrai\u00a0: \u00ab\u00a0Celui qui est mort est pass\u00e9\u00a0\u00bb\u2026<\/p>\n<p><b>Image :<\/b> simsimiyya (lyre \u00e9gyptienne)<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur : n\u00e9 le 10 novembre 1948 au Caire en \u00c9gypte, est un psychologue, professeur \u00e9m\u00e9rite de psychologie \u00e0 l\u2019universit\u00e9 Paris-VIII .\u00a0 Il est l&rsquo;un des repr\u00e9sentants de l&rsquo;ethnopsychiatrie fran\u00e7aise. Bi-national Egyptien et Fran\u00e7ais (depuis 1969) Les parents de Tobie Nathan sont des juifs install\u00e9s au Caire depuis de nombreuses g\u00e9n\u00e9rations\u00a0: son grand-p\u00e8re maternel \u00e9tait &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=24172\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":24173,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[957,77,70,193,98,43,101,12,16,469,1,100,1223,78,192],"tags":[254,197,1070,310,2816,297,2656,1068,427,2817,785,2815,258,318,195,2194,314,707,151,641,768,341,614,400],"class_list":["post-24172","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-957","category-deuxieme-guerre-mondiale","category-egypte","category-etude-de-societe","category-france","category-histoire","category-italie-2","category-litterature-france","category-litterature-du-proche-et-moyen-orient-du-magreb","category-nazisme","category-non-classe","category-paris","category-rl2020","category-xxeme","category-xxieme-siecle","tag-amitie","tag-amour","tag-annees-50","tag-antisemitisme","tag-coup-detat","tag-exil","tag-fantomes-du-passe","tag-fresque-historique","tag-juif","tag-juifs-degypte","tag-le-caire","tag-litterature-egyptienne","tag-memoire","tag-mort","tag-racisme","tag-rapports-aux-morts","tag-rapports-familiaux","tag-relation-pere-fils","tag-religion","tag-revolution","tag-roman-historique","tag-souffrance","tag-torture","tag-vengeance"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24172","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=24172"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24172\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":24175,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/24172\/revisions\/24175"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/24173"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=24172"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=24172"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=24172"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}