{"id":3328,"date":"2016-09-15T15:48:20","date_gmt":"2016-09-15T14:48:20","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3328"},"modified":"2016-09-15T15:48:20","modified_gmt":"2016-09-15T14:48:20","slug":"curiol-celine-les-vieux-ne-pleurent-jamais-01-2016","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3328","title":{"rendered":"Curiol, C\u00e9line \u00abLes vieux ne pleurent jamais\u00bb (01.2016)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur<\/strong>\u00a0: C\u00e9line Curiol est n\u00e9e \u00e0 Lyon en 1975. Dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019\u00c9cole sup\u00e9rieure des techniques avanc\u00e9es et de la Sorbonne, elle quitte la France et s\u2019installe \u00e0 New York. L\u00e0, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, se met \u00e0 \u00e9crire et tente de gagner sa vie en travaillant notamment \u00e0 l\u2019ONU.<\/p>\n<p>Elle publie son premier roman \u00e0 trente ans, ce livre intitul\u00e9 Voix sans issue (Actes Sud, 2005 ; Babel n\u00b0\u00a0782) est alors traduit dans une douzaine de langues.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: \u00c0 soixante-dix ans, Judith Hogen vit d\u00e9sormais seule. Actrice \u00e0 la retraite, elle a cess\u00e9 de fr\u00e9quenter les sc\u00e8nes artistiques new-yorkaises et se contente de la compagnie de sa voisine, Janet Shebabi, une femme de son \u00e2ge fantasque et malicieuse.<br \/>\nTrouvant un soir entre les pages d\u2019un roman de Louis-Ferdinand C\u00e9line une vieille photographie, Judith est transport\u00e9e cinquante ans en arri\u00e8re et soudain submerg\u00e9e de tendresse et de ressentiments. Face \u00e0 ce visage longtemps aim\u00e9, elle se surprend \u00e0 douter des choix du pass\u00e9.<br \/>\nC\u2019est ce moment que choisit Janet pour lui proposer de partir, de s\u2019embarquer dans un voyage organis\u00e9 aussi d\u00e9routant que burlesque au cours duquel s\u2019\u00e9tablit entre elles un compagnonnage heureux hors des convenances de l\u2019\u00e2ge.<br \/>\nDe retour \u00e0 Brooklyn, Judith doit bien admettre que la raisonnable passivit\u00e9 que lui impose la soci\u00e9t\u00e9 devient insupportable. Elle d\u00e9cide de repartir en voyage, dans son pays natal, cette France quitt\u00e9e dans les ann\u00e9es soixante, l\u00e0 o\u00f9 demeure cet homme, celui de la photo, ce h\u00e9ros.<\/p>\n<p>C\u00e9line Curiol convoque ici avec humour les paradoxes de l\u2019\u00e2ge \u00e0 travers le myst\u00e8re de la permanence, de la persistance des liens entre les \u00eatres. Qu\u2019ils soient amis, fr\u00e8re et s\u0153ur ou amants, que reste-t-il de ces attaches qui les construisent, les rassurent ou les ab\u00eement ?<br \/>\n\u201cD\u2019abord, je me suis mise \u00e0 les observer sans trop savoir ce qui motivait ce d\u00e9sir. \u00c7a a commenc\u00e9 par ma m\u00e8re, quelque temps apr\u00e8s qu\u2019elle eut perdu son mari, mon p\u00e8re. J\u2019essayais de deviner si un changement fondamental s\u2019\u00e9tait produit en elle, avec les pertes et les ann\u00e9es. Puis il y en eut d\u2019autres, dans la rue, au cin\u00e9ma, au restaurant, dans les bus et les trains, femmes, hommes, discrets, retors, p\u00e9tillants. J\u2019observais leurs gestes, leurs expressions, leurs habitudes, et avec eux les autres se comporter, inattentifs ou brusques. D\u2019ailleurs, quand je parle d\u2019eux, c\u2019est peut-\u00eatre de vous et tant mieux. Ma curiosit\u00e9 sur le qui-vive, je voulais sentir et comprendre, savoir ce qu\u2019est cette chose dont les images publicitaires vantent les m\u00e9rites mais dont on ne parle qu\u2019\u00e0 distance. Vieillir\u2026 in\u00e9luctable, impr\u00e9visible, mena\u00e7ant, mais qu\u2019\u00e9tait-ce vraiment ? Le drame de la condition humaine ?<br \/>\nIng\u00e9nue du haut de mes quarante ans, j\u2019ai pris les devants, attir\u00e9e, comme je l\u2019ai souvent \u00e9t\u00e9 dans mon travail d\u2019\u00e9crivain, par ces \u00ab concepts g\u00e9n\u00e9raux \u00bb qu\u2019on lance \u00e0 tort et \u00e0 travers dans le flot des conversations, nous en servant comme de motifs et de garants alors que nous n\u2019osons les sonder davantage de peur de ne pas nous y retrouver. Ce fut l\u2019Amour pour Exil interm\u00e9diaire, l\u2019\u00c9tranget\u00e9 pour L\u2019Ardeur des pierres, la D\u00e9pression pour Un quinze ao\u00fbt \u00e0 Paris. Aujourd\u2019hui le Vieillissement\u2026 dans un monde o\u00f9 les r\u00eaves de jeunesse \u00e9ternelle sont un moteur d\u2019espoir et de consommation, o\u00f9 la sexytude a supplant\u00e9 toutes les sagesses.<br \/>\nLe roman que j\u2019ai voulu \u00e9crire est celui d\u2019une qu\u00eate, non de v\u00e9rit\u00e9s, toujours \u00e9lusives, mais de fraternit\u00e9. C\u2019est le roman d\u2019une r\u00e9sistance contre les attentes que notre apparence induit chez les autres. Que vaut le temps s\u2019il n\u2019est que l\u2019\u00e9rosion de nos plus s\u00fbres forteresses ? Que vaut la vie si l\u2019on ne se sent plus \u00e0 quiconque n\u00e9cessaire ? D\u2019une rive \u00e0 l\u2019autre de l\u2019Atlantique, Les vieux ne pleurent jamais est une histoire de rupture et de fuite, d\u2019amour et de pr\u00e9jug\u00e9s, aussi banale et vitale que toutes les histoires de famille.\u201d (Source Actes Sud)<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: Si vous aviez bien aim\u00e9 Thelma et Louise\u201d, le livre devrait vous plaire. C\u2019est un retour sur le pass\u00e9, une r\u00e9flexion sur le temps pass\u00e9, sur le pr\u00e9sent, sur le fait de se laisser vieillir ou de d\u00e9cider d\u2019aller de l\u2019avant. Non on ne doit pas se laisser marcher dessus avec commis\u00e9ration sous pr\u00e9texte qu\u2019on a pris de l\u2019\u00e2ge. Et surtout on ne doit pas avoir peur d\u2019exister\u00a0! de vivre. On ne doit pas abdiquer devant le plus jeune. C\u2019est aussi une r\u00e9flexion sur le fait qu\u2019on ne doit pas laisser des non-dits et qu\u2019il faut parler avant qu\u2019il ne soit trop tard. C\u2019est aussi l\u2019importance d\u2019avoir une voisine\u2026 et aussi prendre conscience de ce que les gens qui nous entourent peuvent se r\u00e9v\u00e9ler tr\u00e8s pr\u00e9cieux\u00a0; il faut aller au-del\u00e0 des apparences, se faire violence, sortir, ne pas se laisser enterrer vivants\u00a0! Oser\u00a0! En plus il y a beaucoup d\u2019humour\u00a0! La vision des sorties et des voyages organis\u00e9s en groupe pour le 3<sup>\u00e8me<\/sup> \u00e2ge est \u00e0 tomber\u00a0! Moi qui suis individualiste, le r\u00e9cit me fait hurler de rire et dire \u00ab\u00a0jamais\u00a0\u00bb\u00a0!!) \u2026 la remise en question d\u2019une vie, l\u2019envie de renouer avec le pass\u00e9, de comprendre pour partir l\u2019esprit serein\u2026 Tr\u00e8s joli moment de lecture.<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>Je n\u2019ai rien contre les mots. Pourtant lorsqu\u2019ils cascadent de fa\u00e7on aussi impr\u00e9visible, j\u2019ai l\u2019impression d\u2019\u00eatre \u00e9tourdie, comme si quelque chose dans mon cerveau se mettait \u00e0 tournoyer \u00e0 trop grande vitesse, un peu comme si j\u2019avais bu une liqueur de fruits<\/p>\n<p>Rien ne meurt avant d\u2019avoir perdu toute possibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre\u2026<\/p>\n<p>\u00c0 nos \u00e2ges, tout d\u00e9m\u00e9nagement est une prouesse, un s\u00e9rieux chamboulement qui para\u00eet souvent aussi absurde que dispendieux au soir d\u2019une vie qui doit, pour ne plus \u00eatre dilapid\u00e9e, se recourber sur ses acquis<\/p>\n<p>Le livre m\u2019attendait\u00a0; j\u2019ai senti l\u2019envie fr\u00e9mir, une envie dont je n\u2019avais plus ressenti la caresse rassurante depuis des lustres, l\u2019anticipation bienheureuse qui pr\u00e9c\u00e8de le retour \u00e0 une lecture interrompue<\/p>\n<p>Oui, il y avait une injustice \u00e0 vieillir femme, car la f\u00e9minit\u00e9, ou plut\u00f4t ce que l\u2019\u00e9poque moderne d\u00e9signait ainsi, r\u00e9sistait mal \u00e0 la d\u00e9gradation des apparences, au contraire de la virilit\u00e9 dont les marques du temps ne brouillaient pas tant l\u2019expression<\/p>\n<p>Elle avait \u00e9t\u00e9 une clairi\u00e8re o\u00f9 je savais que le temps pouvait se g\u00e2ter \u00e0 tout moment, la foudre s\u2019abattre, o\u00f9 j\u2019avan\u00e7ais \u00e0 d\u00e9couvert, par timides tentatives, mais o\u00f9 il \u00e9tait possible d\u2019\u00e9prouver inopin\u00e9ment du r\u00e9confort<\/p>\n<p>les trois\u00a0D. Docilit\u00e9, domesticit\u00e9, d\u00e9licatesse.<\/p>\n<p>les pigeons \u00e9taient des oiseaux et les oiseaux, les uniques descendants des dinosaures, alors tu te rends compte, respect\u00a0!<\/p>\n<p>Les gens qui d\u00e9testent qu\u2019on leur coupe la parole sont des emmerdeurs<\/p>\n<p>Profiter, oui, pardon, j\u2019\u00e9tais arriv\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2ge o\u00f9 ma fonction sociale premi\u00e8re \u00e9tait de profiter, y compris de la vacuit\u00e9\u00a0; j\u2019\u00e9tais cens\u00e9e \u00eatre devenue, tonnait l\u2019opinion g\u00e9n\u00e9rale, sage, philosophe, diplomate\u2026 et insensible au passage<\/p>\n<p>Je ne m\u2019\u00e9tais jamais permis de critiquer la d\u00e9bauche de couleurs et de pittoresque dont elle faisait preuve en se v\u00eatant, mais je demeurais trop europ\u00e9enne pour pouvoir partager son go\u00fbt, conditionn\u00e9e par la certitude qu\u2019au final, l\u2019\u00e9l\u00e9gance demeurait le seul attribut des vieillissantes comme nous<\/p>\n<p>Face \u00e0 la nouveaut\u00e9, ils se retrouvaient d\u00e9munis, sans aucun rituel pour canaliser leurs impressions de ce qui diff\u00e9rait de l\u2019ordinaire\u00a0; ils n\u2019avaient plus que ces gestes, lever l\u2019appareil, viser, d\u00e9clencher, valider. Ainsi croyaient-ils emporter avec eux un rectangle de r\u00e9el en l\u2019enregistrant sur une carte m\u00e9moire\u00a0; ils croyaient se fabriquer facilement des souvenirs en rafales. Lever l\u2019appareil, viser, d\u00e9clencher, valider et ainsi de suite\u2026 \u00e0 peine confront\u00e9s \u00e0 l\u2019ailleurs, ils n\u2019avaient qu\u2019une h\u00e2te, y poser leur cadre<\/p>\n<p>Par intermittence, j\u2019essayais donc de m\u2019occuper, ou plut\u00f4t de me perdre dans des t\u00e2ches anodines, des projets simples de rangement et de nettoyage, assign\u00e9e \u00e0 r\u00e9sidence la majeure partie de la semaine<\/p>\n<p>Aux infos, tout \u00e9tait grave n\u2019avait-elle jamais remarqu\u00e9. Mais elle ne r\u00e9pondit pas, d\u00e9sormais hypnotis\u00e9e par la voix r\u00e9solue de la diseuse de v\u00e9rit\u00e9s<\/p>\n<p>Qu\u2019une parole nous retourne le fond des tripes et toute r\u00e9partie semble brusquement impossible, d\u00e9risoire. Le minibar ronronnait dans un coin de la chambre, une voiture klaxonna lointaine, j\u2019\u00e9coutais les \u00e9manations sonores rassurantes du dehors en songeant \u00e0 ce que je pouvais bien \u00eatre si je n\u2019\u00e9tais plus une femme\u2026 Juste une vieille\u00a0? Juste une veuve\u00a0? Si l\u2019on se dit que c\u2019est fini alors autant arr\u00eater tout de suite<\/p>\n<p>Chacun n\u2019\u00e9tait pas pour l\u2019autre une personne ponctuelle, dot\u00e9e d\u2019un seul \u00e2ge et d\u2019un seul aspect, mais une personne plus vaste, qui commandait tout un pass\u00e9 d\u2019attitudes, d\u2019empreintes visuelles, olfactives, auditives r\u00e9colt\u00e9es au cours des ann\u00e9es. Dans l\u2019intimit\u00e9, les traces de nos anciens visages chez l\u2019autre subsistaient<\/p>\n<p>Lorsque j\u2019ai ouvert la porte, l\u2019int\u00e9rieur de la maison m\u2019a sembl\u00e9 d\u2019un calme trop profond, comme si en l\u2019absence de tout bruit dans ce lieu clos, le silence saturait l\u2019air des pi\u00e8ces<\/p>\n<p>l\u2019amertume n\u2019avait pas un go\u00fbt amer mais \u00e9tait terriblement visqueuse lorsqu\u2019elle se mettait \u00e0 suppurer<\/p>\n<p>Si, \u00e0 partir de mes cinquante ans, je n\u2019avais plus crois\u00e9 de miroirs, j\u2019aurais pu jurer que j\u2019avais peu vieilli<\/p>\n<p>je passai plusieurs journ\u00e9es sans que parole ne franch\u00eet mes l\u00e8vres\u00a0; d\u2019abord, ce fut un peu oppressant cet isolement puis il me permit d\u2019atteindre un \u00e9tat de calme dans lequel je percevais plus distinctement la dr\u00f4le de logique de mes petits bavardages int\u00e9rieurs<\/p>\n<p>La France \u00e9tait rest\u00e9e pour moi une nation de paradoxes, discours d\u2019un c\u00f4t\u00e9, agissements de l\u2019autre, en d\u00e9calage, voire en contradiction<\/p>\n<p>Rien ne justifiait objectivement l\u2019intrusion que j\u2019\u00e9tais en train de commettre. D\u2019autant que de nos jours, personne ne d\u00e9barquait plus \u00e0 l\u2019improviste chez autrui\u00a0; ce genre de surprises \u00e9tait pass\u00e9 de mode. On t\u00e9l\u00e9phonait, on textotait, on e-mailait dans une fr\u00e9n\u00e9sie de compte rendu permanent, je suis l\u00e0, et toi, je vais faire ceci, cela, et toi, entendait-on clamer les porteurs de portables dans leurs appareils de survie. Planification excessive n\u00e9anmoins modifiable et modifi\u00e9e \u00e0 souhait par messages intempestifs<\/p>\n<p>Des d\u00e9cisions avaient \u00e9t\u00e9 prises en vertu de calculs qui avaient p\u00e2ti de l\u2019omission de certains param\u00e8tres\u00a0; peurs et angoisses avaient exerc\u00e9 leur subreptice influence et le gouvernail de l\u2019\u00e9motion avait transmis en catimini ses directions majeures. Ni l\u2019une ni l\u2019autre n\u2019aurions pu pr\u00e9voir ce que nous nous entendions raconter. \u00c0 en croire nos r\u00e9cits, le hasard semblait pourtant n\u2019avoir tenu qu\u2019une petite place dans nos vies<\/p>\n<p>\u2026 le temps s\u2019\u00e9coulait par petits bouts. Il \u00e9tait 10 h 00, 10 h 03, 10 h 05, 10 h 08 et je redoutais que la pile de ma montre soit en train de rendre l\u2019\u00e2me mais, d\u00e8s que je cessais de les reluquer et parvenais \u00e0 me laisser absorber par ce que je faisais, les aiguilles sautaient enfin un peu plus loin<\/p>\n<p>Ah que le regret est une sale teigne qui, si l\u2019on commence \u00e0 le gratter, d\u00e9mange encore pire<\/p>\n<p>Tu veux que je te dise, vieillir, c\u2019est s\u2019effacer\u00a0; on s\u2019affaiblit et d\u2019un point de vue purement animal, cela veut dire que l\u2019on se retrouve, si l\u2019on ne fait pas gaffe, \u00e0 la merci des forts\u2026 quand je te regarde, je vois tout ce que j\u2019ai perdu, c\u2019est fascinant et p\u00e9nible \u00e0 la fois. Et puis, la fa\u00e7on dont on finit par \u00eatre trait\u00e9, il y a quelque chose d\u2019ab\u00eatissant l\u00e0-dedans<\/p>\n<p>Le sexe, la drogue, la violence, la passion amoureuse, l\u2019ambition, finis, niet, m\u00eame en r\u00eave. En revanche, nous revenaient la sagesse et surtout, surtout, la mod\u00e9ration. Petites habitudes, petites envies, petits besoins, petits gestes, un ramassis de petits bouts. Voil\u00e0 ce que nous sommes aux yeux d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 pr\u00e9somptueuse qui ne jure que par le neuf. On nous transformait en Lilliputiens puisqu\u2019il fallait tenir le moins de place possible, critiquer le moins possible les changements que les tenants du pouvoir s\u2019\u00e9vertuaient \u00e0 faire rimer avec progr\u00e8s<\/p>\n<p>Se relever comme il fallait se relever chaque fois que l\u2019on tombait, n\u2019\u00e9tait-ce pas l\u2019une des premi\u00e8res le\u00e7ons de l\u2019existence\u00a0? Comme quiconque je l\u2019avais apprise, culbute apr\u00e8s culbute, gadin apr\u00e8s gadin, cro\u00fbtes et bleus port\u00e9s aussi fi\u00e8rement que les \u00e9toiles du m\u00e9rite\u00a0; avant m\u00eame de savoir penser, de savoir parler, je m\u2019\u00e9tais relev\u00e9e, remise sur pieds, tant et tant de fois et sans r\u00e9fl\u00e9chir, sans interroger les raisons de cette n\u00e9cessit\u00e9 primordiale, \u00e0 moins que le corps d\u00e8s le d\u00e9part n\u2019ait exig\u00e9 imp\u00e9rieusement par voies silencieuses une remise \u00e0 la verticale, et \u00e0 force, maintenir cet \u00e9quilibre, debout, \u00e9tait devenu habitude, ne requ\u00e9rant plus d\u2019effort<\/p>\n<p>N\u2019\u00e9tait-ce pas d\u2019ailleurs un moyen de narguer la vieillesse que de s\u2019agiter, de galoper autour du piquet de sa propre indispensabilit\u00e9<\/p>\n<p>On voyageait sac au dos non sac au bras. Impressions et images \u00e9taient les biens pr\u00e9cieux \u00e0 rapporter d\u2019un p\u00e9riple, jamais, au grand jamais, un mod\u00e8le rare de chez Armani ou Ralph Lauren dont nous aurions rougi. Peut-\u00eatre l\u2019\u00e2ge m\u2019entra\u00eene-t-il \u00e0 magnifier le pass\u00e9, et n\u00e9anmoins\u2026 L\u2019aventurier contemporain a atteint un tel degr\u00e9 de sophistication qu\u2019il en a perdu l\u2019originalit\u00e9 de ses r\u00eaves<\/p>\n<p>Quelle conviction nous entra\u00eene \u00e0 \u00e9mettre une parole ou \u00e0 l\u2019inverse l\u2019emp\u00eacher de na\u00eetre\u00a0? La peur ou l\u2019instinct de conservation<\/p>\n<p>les plissements nerveux de ses traits sont comme les sursauts des mots que retient sa langue par crainte de leur fracas ext\u00e9rieur<\/p>\n<p>le sentiment d\u2019indignation qui l\u2019agitait\u00a0: par sa question, il s\u2019\u00e9tait senti r\u00e9duit \u00e0 une appartenance nationale, cantonn\u00e9 de force parmi ses pairs stigmatis\u00e9s, les parasites, les immigr\u00e9s. D\u2019accord, reprenait-il, il avait bien failli la perdre cette nationalit\u00e9 b\u00e2tarde mais les siens s\u2019\u00e9taient battus comme de pauvres h\u00e8res pour qu\u2019on ne les entube pas, apr\u00e8s avoir pomp\u00e9 les forces du paternel pendant plus d\u2019une dizaine d\u2019ann\u00e9es, bien exploit\u00e9 ses bras, ses mains, ses jambes, voil\u00e0 qu\u2019on leur annon\u00e7ait qu\u2019ils n\u2019\u00e9taient plus fran\u00e7ais, ah non monsieur, fini, termin\u00e9, les accords d\u2019\u00c9vian \u00e9taient pass\u00e9s par l\u00e0, ils \u00e9taient \u00e9-tran-gers. Du jour au lendemain, des immigr\u00e9s, et comme tous les immigr\u00e9s, n\u2019\u00e9tait-il pas mieux qu\u2019ils rentrent chez eux<\/p>\n<p>je m\u2019\u00e9tais soudain rendu compte que je ne percevais plus ces \u00e9v\u00e9nements du dedans mais telles des images anim\u00e9es, comme si j\u2019avais \u00e9t\u00e9 spectatrice de mes propres souvenirs<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur\u00a0: C\u00e9line Curiol est n\u00e9e \u00e0 Lyon en 1975. Dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019\u00c9cole sup\u00e9rieure des techniques avanc\u00e9es et de la Sorbonne, elle quitte la France et s\u2019installe \u00e0 New York. L\u00e0, elle devient correspondante pour la BBC et Radio France, se met \u00e0 \u00e9crire et tente de gagner sa vie en travaillant notamment \u00e0 l\u2019ONU. 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