{"id":351,"date":"2014-03-20T17:33:22","date_gmt":"2014-03-20T16:33:22","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=351"},"modified":"2014-03-20T18:03:45","modified_gmt":"2014-03-20T17:03:45","slug":"seigle-jean-luc-en-vieillissant-les-hommes-pleurent-2012","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=351","title":{"rendered":"Seigle, Jean-Luc \u00ab\u00a0En vieillissant les hommes pleurent\u00a0\u00bb(2012)"},"content":{"rendered":"<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong> : 9 juillet 1961. D\u00e8s le lever du jour, il fait d\u00e9j\u00e0 une chaleur \u00e0 crever. Albert est ouvrier chez Michelin. Suzanne coud ses robes elle-m\u00eame. Gilles, leur cadet, se passionne pour un roman de Balzac. Ce jour-l\u00e0, la t\u00e9l\u00e9vision fait son entr\u00e9e dans la famille Chassaing. Tous attendent de voir Henri, le fils a\u00een\u00e9, dans le reportage sur la guerre d&rsquo;Alg\u00e9rie diffus\u00e9 le soir m\u00eame. Pour Albert, c&rsquo;est le monde qui bascule. Saura-t-il y trouver sa place?<\/p>\n<p>R\u00e9flexion sur la modernit\u00e9 et le passage \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 de consommation, En vieillissant les hommes pleurent jette un regard saisissant sur les ann\u00e9es 1960, th\u00e9\u00e2tre intime et silencieux d&rsquo;un des plus grands bouleversements du si\u00e8cle dernier.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong> : Un diamant brut ! Une histoire en deux parties ; la premi\u00e8re pose le probl\u00e8me au travers du personnage d\u2019Albert \u00ab Pourquoi les hommes qui sont revenus de la guerre ont-ils le c\u0153ur si lourd ? \u00bb ; la suite \u00ab l\u2019imaginot \u00bb donne la r\u00e9ponse. Un moment de lecture magique! Le rapprochement entre la vie \u00e0 l\u2019\u00e9poque de Balzac et la vie dans un village pendant les ann\u00e9es 60. Un gamin de dix ans qui cherche dans \u00ab Eugenie Grandet \u00bb son chemin de vie.<\/p>\n<p>Un livre tout en finesse, en intuitions, en non-dits, en tendresse infinie. Un livre qui se ressent plus qu\u2019il ne se lit, qui parle au c\u0153ur ; un hommage aussi \u00e0 la litt\u00e9rature. Le pont entre les g\u00e9n\u00e9rations, entre pass\u00e9 et pr\u00e9sent, entre histoire et litt\u00e9rature. Albert ne sent plus \u00e0 sa place dans son monde, \u00e0 la fin de la France d\u2019apr\u00e8s-guerre et l\u2019arriv\u00e9e de la consommation (la premi\u00e8re t\u00e9l\u00e9vision dans le village). Il va d\u00e9cider de quitter ce monde qui ne lui correspond plus et avant de partir, chercher une personne qui va apprendre \u00e0 son fils qui n\u2019est pas comme lui \u00e0 vivre dans son monde (les livres) comme lui avait appris \u00e0 son fils \u00e0 faire du v\u00e9lo. La fin d\u2019un monde, mais aussi la fin de la vie. Un livre sur la survie, la grandeur, la dignit\u00e9. Un livre touchant, bouleversant. Je pourrais vous le citer tout entier tellement je l\u2019ai aim\u00e9 !<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong> :<\/p>\n<p>Albert ne pensait pas \u00e0 mourir, il avait juste le d\u00e9sir d\u2019en finir. Mourir ne serait que le moyen<\/p>\n<p>Sa passion pour l\u2019horlogerie venait d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne qui le fascinait depuis toujours, \u00e0 savoir qu\u2019une montre ou une horloge arr\u00eat\u00e9e ou m\u00eame cass\u00e9e donnait, au moins deux fois par jour, la bonne heure. D\u2019apr\u00e8s lui, seule l\u2019horlogerie \u00e9tait capable d\u2019un tel prodige, \u00e0 la diff\u00e9rence de n\u2019importe quel autre m\u00e9canisme qui, une fois endommag\u00e9, ne servait plus \u00e0 rien.<\/p>\n<p>Un homme qui pleure, \u00e7a n\u2019avait pas de sens. Sauf parfois les vieux<\/p>\n<p>le vieil homme s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 trembler comme une feuille. C\u2019\u00e9tait son corps tout entier qui pleurait, sans pouvoir s\u2019arr\u00eater<\/p>\n<p>En vieillissant les hommes pleurent. C\u2019\u00e9tait vrai. Peut-\u00eatre pleuraient-ils tout ce qu\u2019ils n\u2019avaient pas pleur\u00e9 dans leur vie, c\u2019\u00e9tait le ch\u00e2timent des hommes forts<\/p>\n<p>Des larmes \u00e0 nouveau afflu\u00e8rent sous ses paupi\u00e8res, \u00e0 nouveau les br\u00fblures dans les yeux, m\u00eame si ce n\u2019\u00e9taient que des larmes d\u2019impuissance<\/p>\n<p>Gr\u00e2ce aux mots de Balzac, \u00e0 la mani\u00e8re de les agencer en images, il parvenait \u00e0 sauter dans le d\u00e9cor, sans m\u00eame se rendre compte qu\u2019il changeait de si\u00e8cle<\/p>\n<p>Pour l\u2019instant, c\u2019\u00e9tait encore un r\u00eave qu\u2019elle gardait secret, aussi bien pli\u00e9 que le linge dans son armoire<\/p>\n<p>Les grandes veuves de guerre, les vraies, celles de la Premi\u00e8re Guerre mondiale, n\u2019\u00e9taient pas les femmes qui avaient perdu un mari, mais celles qui avaient perdu un fils<\/p>\n<p>Il les avait toutes connues et s\u2019\u00e9tait toujours tenu \u00e0 l\u2019\u00e9cart de ces garces qui n\u2019\u00e9taient plus que des serpilli\u00e8res de l\u2019histoire<\/p>\n<p>Il lui suffisait de penser \u00e0 la mise en plis qu\u2019elle devait se faire, \u00e0 la robe qu\u2019elle allait porter, \u00e0 la prochaine lettre qu\u2019elle \u00e9crirait pour que tout commence \u00e0 aller mieux. Depuis quelque temps, ces petites choses lui permettaient de s\u2019extraire du monde des autres, de plonger en quelque sorte dans le vivant, et de couler une longue brasse imaginaire dans le silence<\/p>\n<p>Sans son exp\u00e9rience de la nage et de la profondeur des eaux fra\u00eeches de l\u2019Allier qu\u2019elle avait explor\u00e9e presque tous les jours de son enfance, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9puisement, elle n\u2019aurait jamais r\u00e9ussi ce prodige : effacer d\u2019elle les images du malheur quand elle se sentait trop menac\u00e9e.<\/p>\n<p>Pleurer son p\u00e8re mort, quel que soit son \u00e2ge, devait \u00eatre normal ; sinon Balzac aurait pris le temps de donner des explications pour justifier cette anomalie.<\/p>\n<p>Les phrases \u00e9taient comme des routes de montagne avec des virages qui s\u2019encha\u00eenent les uns aux autres et au bout desquels se r\u00e9v\u00e8lent des paysages magnifiques<\/p>\n<p>Les pages \u00e9taient encore scell\u00e9es entre elles et, \u00e0 l\u2019aide du canif que son p\u00e8re lui avait offert, il coupait les pages les unes apr\u00e8s les autres avec un plaisir \u00e9quivalent \u00e0 celui d\u2019un explorateur oblig\u00e9 de couper la v\u00e9g\u00e9tation pour se frayer un chemin dans une for\u00eat \u00e9paisse et noire, attaqu\u00e9 lui aussi par les mouches qui se multipliaient dans la chaleur<\/p>\n<p>Pour elle, le faucheur squelettique qui repr\u00e9sente la mort dans les l\u00e9gendes avec sa faux sur l\u2019\u00e9paule n\u2019\u00e9tait pas un homme mais une femme. Elle avait, elle-m\u00eame, trop longtemps port\u00e9 cet outil sur son \u00e9paule pour aller faucher les champs quand son mari \u00e9tait malade et m\u00eame quand il ne l\u2019\u00e9tait pas, pour affirmer que cet outil n\u2019\u00e9tait en rien un symbole de virilit\u00e9. Les hommes se tenaient bien trop loin de la vie pour se repr\u00e9senter ce personnage humble et magnifique qui ouvre en grand les portes de l\u2019\u00ab Outre Monde \u00bb, comme elle l\u2019appelait dans le patois de son enfance qui lui revenait de plus en plus tandis que le fran\u00e7ais s\u2019amollissait avec ses chairs, au point de n\u2019\u00eatre plus qu\u2019une ombre p\u00e2le dans sa bouche. Albert connaissait aussi le miracle de cette langue ancienne des paysans o\u00f9 le feu meurt \u00e0 tout jamais, alors que les hommes s\u2019\u00e9teignent pour na\u00eetre dans la mort. On ne disait pas que quelqu\u2019un \u00e9tait mort, on disait qu\u2019il s\u2019\u00e9tait \u00e9teint<\/p>\n<p>Ses mains tordues par les efforts et par les rhumatismes rappelaient encore la puissance pr\u00e9historique de la femme qu\u2019elle avait \u00e9t\u00e9<\/p>\n<p>si les imp\u00e9ratifs du monde moderne \u00e9taient en train de provoquer une fracture d\u00e9finitive avec les objets du pass\u00e9, ils avaient, du m\u00eame coup, donn\u00e9 \u00e0 son m\u00e9tier ses lettres de noblesse. Devenus des antiques choses, les objets les plus ordinaires de l\u2019ancien temps lui permettraient bient\u00f4t de passer du statut peu enviable de chiffonnier \u00e0 celui tr\u00e8s reconnu d\u2019antiquaire ; brocanteur \u00e9tait juste une sorte de purgatoire dont il se contentait en attendant la cons\u00e9cration<\/p>\n<p>\u2014 \u00c0 la bonne heure ! Et puis tu pourras prendre tous les livres que tu veux. Ils sont l\u00e0-haut. L\u00e0-haut, c\u2019\u00e9tait seulement le premier \u00e9tage, et Albert lui-m\u00eame eut l\u2019impression que le retrait\u00e9 venait de parler du ciel, d\u2019un ciel de livres, d\u2019un bonheur qui ne pouvait se trouver ici-bas.<\/p>\n<p>Des livres montaient comme des stalagmites et subissaient l\u2019\u00e9preuve de l\u2019entassement. Certaines piles atteignaient le plafond, en colonnes serr\u00e9es les unes contre les autres, dissimulant des pans entiers du papier peint \u00e0 grosses rayures jaunes qui venait d\u2019\u00eatre pos\u00e9. Une pile s\u2019\u00e9croula.<\/p>\n<p>Ces livres sans \u00e9tag\u00e8res, c\u2019\u00e9tait moins impressionnant, moins intimidant qu\u2019une biblioth\u00e8que. Ce d\u00e9sordre cr\u00e9ait une proximit\u00e9 qui donnait imm\u00e9diatement envie de lire<\/p>\n<p>La g\u00e9ographie, il faut voyager pour l\u2019aimer. L\u2019histoire, elle vit avec nous, m\u00eame si on reste sur place toute sa vie. Qu\u2019on le veuille ou non, elle finit toujours par s\u2019asseoir \u00e0 notre table<\/p>\n<p>Les dates, si on y r\u00e9fl\u00e9chit bien, ne sont qu\u2019une mani\u00e8re de donner des noms au temps pour ne pas se perdre<\/p>\n<p>Il mangeait les mots sans jamais les croquer, \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019une hostie, puis, apr\u00e8s les avoir suffisamment r\u00e9p\u00e9t\u00e9s, caress\u00e9s, humidifi\u00e9s, ramollis, apr\u00e8s avoir fait un tour par le latin, l\u2019origine, le sens, l\u2019histoire et \u00eatre pass\u00e9 par toutes leurs m\u00e9tamorphoses au point qu\u2019ils ne fussent plus aussi durs qu\u2019au d\u00e9but, il en nourrit Gilles<\/p>\n<p>Alors vois-tu, simplement par ce geste, \u00e0 travers la main de mon arri\u00e8re-grand-p\u00e8re qui a touch\u00e9 ma main et que tu touches toi aussi maintenant, tu deviens le contemporain d\u2019un temps extr\u00eamement ancien, le contemporain de Napol\u00e9on, de Hugo, de Racine, de Moli\u00e8re, de Louis XIV, de Jeanne d\u2019Arc et de tous les autres, m\u00eame si tous les autres ne savaient ni lire ni \u00e9crire pour la plupart<\/p>\n<p>En d\u00e9couvrant cette circulation continue entre la vie et les livres, il trouva la cl\u00e9 qui donnait un sens \u00e0 la litt\u00e9rature<\/p>\n<p>Mais ce fut autre chose, de bien plus inattendu que l\u2019id\u00e9e de l\u2019Au-del\u00e0 qui l\u2019apaisa tout d\u2019un coup, une image qui remonta jusqu\u2019\u00e0 lui avec la force d\u2019une lame de fond \u00e0 travers le temps et les g\u00e9n\u00e9rations, une image insoup\u00e7onnable : le geste du semeur. L\u2019ampleur du geste de son arri\u00e8re-grand-p\u00e8re, de son grand-p\u00e8re et de son p\u00e8re jetant devant eux la semence dans la terre labour\u00e9e r\u00e9veilla la m\u00e9moire des labours et ressuscita en lui l\u2019histoire.<\/p>\n<p>Comment ses fils sauront-ils que leur vie est meilleure si l\u2019on efface toutes les traces d\u2019avant<\/p>\n<p>Sans un mot, chacune donnait l\u2019impression d\u2019attendre un miracle et, dans cette attente mutuelle, une infinie l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 les traversait comme si elles s\u2019\u00e9taient tenues en apesanteur<\/p>\n<p>Il avait de plus en plus l\u2019impression que le livre, au-del\u00e0 de l\u2019histoire qu\u2019il racontait, parlait de lui, comme lui-m\u00eame n\u2019\u00e9tait pas encore capable de le faire. C\u2019\u00e9tait \u00e9trange et fascinant<\/p>\n<p>Les images ne disent rien, elles font dire<\/p>\n<p>son p\u00e8re avait le silence des statues et ce silence donnait encore plus de densit\u00e9 \u00e0 sa pr\u00e9sence<\/p>\n<p>La guerre semblait avoir eu ce pouvoir d\u2019anesth\u00e9sier la pens\u00e9e elle-m\u00eame, d\u2019an\u00e9antir une personnalit\u00e9 et de le p\u00e9trifier dans la b\u00eatise<\/p>\n<p>Il d\u00e9couvrit que le bonheur n\u2019\u00e9tait pas cet \u00e9tat de b\u00e9atitude qu\u2019il avait imagin\u00e9, le bonheur \u00e9tait un pr\u00e9sage, le pr\u00e9sage du bien, comme le malheur \u00e9tait le pr\u00e9sage du mal. C\u2019\u00e9tait juste une promesse<\/p>\n<p>Ma ch\u00e9rie \u00bb, ni \u00ab Mon amour \u00bb. Jamais il n\u2019avait dit ces petits mots sans substance que les hommes et les femmes se disent comme des clins d\u2019\u0153il au d\u00e9tour des phrases<\/p>\n<p>\u2026peut-\u00eatre qu\u2019un jour toi, avec toute ta litt\u00e9rature, tu sauras mettre des mots sur tout ce d\u00e9sarroi. Je n\u2019en suis pas capable. La balle imaginaire qui s\u2019\u00e9tait log\u00e9e tout pr\u00e8s du c\u0153ur vient juste de bouger<\/p>\n<p>\u2026 je suis d\u2019un autre temps que je n\u2019ai pas su retenir<\/p>\n<p>Les mots \u00e9taient enferm\u00e9s dans sa t\u00eate et ne glissaient que tr\u00e8s rarement jusqu\u2019\u00e0 sa bouche<\/p>\n<p>Sa pens\u00e9e chemina encore dans le labyrinthe des souvenirs, des reproches, des plaintes et des sentiments<\/p>\n<p>On ne peut pas se donner la mort sans s\u2019\u00eatre dit \u00e0 soi-m\u00eame la v\u00e9rit\u00e9<\/p>\n<p>Puis, son \u00eatre fut envahi par une phrase, une seule, qui retomba sur lui en une pluie finie et invisible pour le secourir ou l\u2019engloutir ou le tuer<\/p>\n<p>C\u2019est ce mot qui, dans ma m\u00e9moire, est rest\u00e9 comme un signet<\/p>\n<p>L\u2019avantage des secrets, \u00e0 la diff\u00e9rence des myst\u00e8res, c\u2019est qu\u2019ils suintent et se signalent par ce suintement. D\u2019ailleurs, secret est le m\u00eame mot que s\u00e9cr\u00e9tion.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>R\u00e9sum\u00e9 : 9 juillet 1961. D\u00e8s le lever du jour, il fait d\u00e9j\u00e0 une chaleur \u00e0 crever. Albert est ouvrier chez Michelin. Suzanne coud ses robes elle-m\u00eame. Gilles, leur cadet, se passionne pour un roman de Balzac. Ce jour-l\u00e0, la t\u00e9l\u00e9vision fait son entr\u00e9e dans la famille Chassaing. 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