{"id":366,"date":"2014-03-26T20:57:54","date_gmt":"2014-03-26T19:57:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=366"},"modified":"2014-03-26T20:57:54","modified_gmt":"2014-03-26T19:57:54","slug":"alcoba-laura-le-bleu-des-abeilles-2013","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=366","title":{"rendered":"Alcoba, Laura \u00ab le bleu des abeilles \u00bb (2013)"},"content":{"rendered":"<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Collection Blanche, Gallimard &#8211; Parution : 29-08-2013 (Prix de soutien de la Fondation Del Duca 2013 &#8211; Prix litt\u00e9raire des Rotary Clubs de langue fran\u00e7aise 2013) \u2013 128 pages.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong> : La narratrice a une dizaine d\u2019ann\u00e9es lorsqu\u2019elle parvient \u00e0 quitter l\u2019Argentine pour rejoindre sa m\u00e8re, opposante \u00e0 la dictature r\u00e9fugi\u00e9e en France. Son p\u00e8re est en prison \u00e0 La Plata. Elle s\u2019attend \u00e0 d\u00e9couvrir Paris, la tour Eiffel et les quais de Seine qui \u00e9gayaient ses cours de fran\u00e7ais. Mais Le Blanc-Mesnil, o\u00f9 elle atterrit, ressemble assez peu \u00e0 l\u2019image qu\u2019elle s\u2019\u00e9tait faite de son pays d\u2019accueil.<\/p>\n<p>Comme dans son premier livre, Man\u00e8ges, Laura Alcoba d\u00e9crit une r\u00e9alit\u00e9 tr\u00e8s dure avec le regard et la voix d\u2019une enfant \u00e9blouie. La vie d\u2019\u00e9coli\u00e8re, la d\u00e9couverte de la neige, la correspondance avec le p\u00e8re emprisonn\u00e9, l\u2019existence quotidienne dans la banlieue, l\u2019apprentissage \u00e9merveill\u00e9 de la langue fran\u00e7aise forment une chronique acidul\u00e9e, joyeuse, profond\u00e9ment touchante.<\/p>\n<p><strong>Analyse en relation avec une interview de l\u2019auteur<\/strong> :<\/p>\n<p>Le d\u00e9clencheur de ce livre fur la relecture de la correspondance entre p\u00e8re et fille entre 1979 et mi-1981, \u00e0 raison d\u2019une lettre par semaine), des lettres qui l\u2019ont toujours suivie mais qu\u2019elle n\u2019avait pas relus jusqu\u2019\u00e0 maintenant.<\/p>\n<p>Le livre dont il est question est une histoire familiale construite entre deux cultures et marqu\u00e9e par l\u2019exil. C\u2019est la n\u00e9cessit\u00e9 pour une petite fille de se glisser dans une \u00ab nouvelle langue \u00bb comme un nouvel habit. Le livre est \u00e9crit \u00e0 partir de souvenirs de la d\u00e9couverte de la France. La petite fille nous parle au pr\u00e9sent sur la base de son enfance et nous fait r\u00e9flechir sur le statut des enfants de r\u00e9fugi\u00e9s (politiques ou autres). L\u2019auteur analyse le processus d\u2019apprentissage de la langue et se l\u2019approprie. Il s\u2019agit de la relation \u00e9pistolaire entre une fillette de 10 ans et son p\u00e8re, incarc\u00e9r\u00e9 en Argentine. C\u2019est aussi l\u2019histoire d\u2019un d\u00e9racinement, d\u2019une \u00e9ducation, de l\u2019absence physique du p\u00e8re qui reste malgr\u00e9 tout pr\u00e9sent et transmet son \u00e9ducation au travers des livres et de la litt\u00e9rature. C\u2019est aussi le partage d\u2019une histoire collective, celle de la dictature argentine. On vit le d\u00e9sarroi et la lutte, l\u2019exp\u00e9rience enfantine d\u2019une petite d\u00e9racin\u00e9e qui n\u2019a plus de lieu \u00e0 elle et va peu \u00e0 peu \u00ab construire son lieu \u00e0 elle : la langue fran\u00e7aise \u00bb. D\u2019ailleurs l&rsquo;auteur, n\u00e9e en 1968 \u00e9crit ses romans en fran\u00e7ais: \u00ab\u00a0l&rsquo;espagnol est la langue dans laquelle j&rsquo;ai d&rsquo;abord appris \u00e0 me taire. \u00bb dit-elle. Le voyage de la fillette d\u00e9bute en Argentine quand elle commence \u00e0 apprendre la langue. Son p\u00e8re est en prison, sa m\u00e8re est partie en France et elle commence le fran\u00e7ais en attendant d\u2019aller la rejoindre en exil. C\u2019est un livre de premi\u00e8res fois, de rencontres\u2026 Elle va lire et ne pas comprendre, mais en m\u00eame temps le livre m\u00eame incompris aura des r\u00e9percussions sur elle. La petite va se construire son enfance avec les moyens du bord ; il y a l\u2019angoisse de l\u2019absence du p\u00e8re, la peur de l\u2019exil et de l\u2019inconnu mais toujours la l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 et la fraicheur de l\u2019enfance, l\u2019\u00e9tonnement, la curiosit\u00e9, la d\u00e9couverte (la d\u00e9couverte du \u00ab \u00e7 \u00bb et du \u00ab e muet \u00bb\u2026), la peur aussi de ne pas \u00eatre comprise est tr\u00e8s importante pour elle ; il en va presque de sa survie, de son image qui ne doit pas \u00eatre diminu\u00e9e car ses manquements ( son accents, ne pas comprendre et apparaitre pour plus b\u00eate qu\u2019elle ne l\u2019est). Il va \u00eatre important pour elle se s\u2019approprier les livres en les lisant mot \u00e0 mot, jusqu\u2019au bout, m\u00eame si elle ne les comprend pas, pour les int\u00e9grer.<\/p>\n<p>Il est aussi int\u00e9ressant de noter que la prison ne fait pas partie de son quotidien et qu\u2019elle n\u2019en parle pas, mis \u00e0 part l\u2019anecdote de la 5\u00e8me photo. Le lien tiss\u00e9 entre p\u00e8re et fille passe par leur exp\u00e9rience commune, le livre qu\u2019ils partagent \u00e0 distance, chacun dans une langue. On voit aussi l\u2019importance pour la fillette d\u2019\u00eatre \u00e0 la hauteur, de ne pas d\u00e9cevoir le p\u00e8re, m\u00eame si les livres choisis sont difficiles pour une fillette si jeune.<\/p>\n<p>Le premier livre choisi est un livre sur la nature alors que le p\u00e8re est enferm\u00e9 et la fillette dans une cit\u00e9 grise et morne. Ils vont tous les deux s\u2019\u00e9vader en parlant nature, fleurs, abeilles, couleurs. On passe par-dessus la r\u00e9alit\u00e9 en \u00e9tant dans les champs, par-dessus la censure aussi. Le non envoi de la photo, toujours diff\u00e9r\u00e9, est aussi une r\u00e9action aux restrictions impos\u00e9es. La fillette r\u00e9agira aussi de la m\u00eame mani\u00e8re dans l\u2019\u00e9pisode de la biblioth\u00e9caire en s\u2019accrochant au livre qu\u2019elle a choisi, malgr\u00e9 la tentative de la dame de lui imposer un autre choix. Tout le livre est bas\u00e9 aussi sur le refus de la facilit\u00e9 (livres difficiles, classe normale et non pour \u00e9trangers) ; le d\u00e9fi de l\u2019immersion est partout ; elle surnage comme elle peut, mais refuse de se noyer ; elle affronte tout pour avancer et apprendre \u00e0 nager en France, pour s\u2019immerger dans les eaux fran\u00e7aises si on peut dire.<\/p>\n<p>D\u2019ailleurs le vocabulaire est l\u00e0 \u00ab immersion \u00bb, \u00ab Plonger dans le bain sans en perdre une goutte \u00bb , \u00ab emport\u00e9e par le flots des mots \u00bb tout le vocabulaire de la noyade, de s\u2019agripper , du torrent, de la houle tandis qu\u2019elle reste sur la rive, \u00ab perdre pied \u00bb ;<\/p>\n<p>A l\u2019assaut de l\u2019obstacle, du d\u00e9fi pour la d\u00e9couverte de la neige et du reblochon : il faut se lancer \u00e0 corps perdu pour passer l\u2019obstacle !<\/p>\n<p>Pour ce qui est des couleurs, il n\u2019y a pas que la recherche du bleu dans les livres ; il y a le blanc de la neige, le vert des collines. Une des rares allusions \u00e0 l\u2019Argentine est la diff\u00e9rence entre la campagne fran\u00e7aise et la campagne \u00bbpampa \u00bb argentine.<\/p>\n<p>Il faut aussi remarquer la relation avec les autres ; l\u2019importance donn\u00e9e \u00e0 la souffrance des autres \u00ab diff\u00e9rents \u00bb qu\u2019elle assimile \u00e0 ses difficult\u00e9s de se fondre dans la soci\u00e9t\u00e9 ( le rapport avec les petits handicap\u00e9s) . Aucune image n\u2019est l\u00e0 par hasard ; m\u00eame le fait de tricoter une \u00e9charpe en perdant des mailles, en d\u00e9faisant des rangs, en comblant ensuite les trous, alors qu\u2019elle tricote alors que les adultes \u00e9voquent des amis du combat en argentine, exil\u00e9s ou disparus. La petite est l\u00e0, mais elle ne participe pas aux discussions ; elle est en marge ; Comme pour la lecture, elle assimile, elle pompe, alors m\u00eame qu\u2019elle ne comprend pas. Elle per\u00e7oit la r\u00e9alit\u00e9 qui l\u2019entoure, l\u2019int\u00e8gre, la fait sienne.<\/p>\n<p>Elle vit entre deux mondes qui existent en parall\u00e8le. Elle est l\u00e0 o\u00f9 elle vit et ailleurs (une lettre par jour, cinq par semaine dont celle du lundi \u00e0 son p\u00e8re) ; les autres lettres, on n\u2019en parle pas. Les deux pans de sa r\u00e9alit\u00e9 ne se rejoignent pas.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>: livre int\u00e9ressant, tr\u00e8s court. Mais je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 emball\u00e9e par le style. Normal car c\u2019est une fillette de 10 ans qui raconte, et pour cela c\u2019est tr\u00e8s bien rendu. Mais analyse passionnante du statut de fillette de d\u00e9racin\u00e9s et de la fa\u00e7on de s\u2019int\u00e9grer.<\/p>\n<p><strong>\u00a0Extraits<\/strong> :<\/p>\n<p>c c\u00e9dille. Ce nouveau signe, plus que les autres, je l\u2019ai tout de suite aim\u00e9 : \u00e0 La Plata, je m\u2019entra\u00eenais sur des petits bouts de papier, dans les marges blanches des journaux ou au dos d\u2019enveloppes vides, \u00e0 \u00e9crire ce simple mot : fran\u00e7ais, et parfois des c c\u00e9dille seuls, coll\u00e9s les uns aux autres, \u00e7\u00e7\u00e7, et qui formaient une sorte de cha\u00eene ou de sillon<\/p>\n<p>C\u2019est dans ce premier livre fran\u00e7ais que j\u2019ai appris qu\u2019ici, en France, tous les chiens s\u2019appellent M\u00e9dor, et les chats Minet. Et plein d\u2019autres choses qui, \u00e0 ce moment-l\u00e0, me semblaient tr\u00e8s utiles.<\/p>\n<p>Parfois, on a l\u2019impression qu\u2019il y a par terre des bouts de cristal ou de diamant, mais c\u2019est juste la surface des flaques qui a gel\u00e9<\/p>\n<p>D\u00e8s que je suis seule, pourtant, devant le miroir de la salle de bains, je m\u2019entra\u00eene \u00e0 prononcer des mots compliqu\u00e9s, avec plein de r, des voyelles sous le nez, des g et des s entre deux voyelles, ceux qui gr\u00e9sillent et qui font comme des chatouilles au niveau du palais \u2014 arrosoir, paresseuse, g\u00e9latine, raison, raisin, raisonne<\/p>\n<p>Une voyelle muette ! Quand on ne conna\u00eet que l\u2019espagnol, on ne peut pas imaginer que de telles choses existent \u2014 une voyelle qui est l\u00e0 mais qui se tait, \u00e7a alors !<\/p>\n<p>Parfois, il me semble m\u00eame que les e muets m\u2019\u00e9meuvent, au fond. \u00catre \u00e0 la fois indispensables et silencieuses<\/p>\n<p>J\u2019aime ces lettres muettes qui ne se laissent pas attraper par la voix, ou alors \u00e0 peine. C\u2019est un peu comme si elles ne montraient d\u2019elles qu\u2019une m\u00e8che de cheveux ou l\u2019extr\u00e9mit\u00e9 d\u2019un orteil pour se d\u00e9rober aussit\u00f4t. \u00c0 peine aper\u00e7ues, elles se tapissent dans l\u2019ombre<\/p>\n<p>quelquefois on retient mieux quand on ne comprend pas tout<\/p>\n<p>Comme pour les langues, il arrive que les choses nous restent mieux ainsi, pr\u00e9cis\u00e9ment parce qu\u2019on s\u2019est laiss\u00e9 porter, parce qu\u2019on a l\u00e2ch\u00e9 prise<\/p>\n<p>Ce que je me demandais aussi, c\u2019\u00e9tait quelle distance me s\u00e9parait encore d\u2019un fran\u00e7ais qui serait pleinement \u00e0 moi<\/p>\n<p>L\u00e0-bas, tout \u00e9tait blanc, partout, pas seulement sur les sommets mais aussi sur le bord des routes et autour de la maison, un chalet tout en bois, comme j\u2019en avais d\u00e9j\u00e0 vu dans les livres. Sauf que l\u00e0, c\u2019\u00e9tait pour de vrai, et j\u2019y \u00e9tais \u2014 c\u2019est la premi\u00e8re impression que j\u2019ai eue, d\u2019\u00eatre entr\u00e9e dans l\u2019image d\u2019un livre, de m\u2019y \u00eatre gliss\u00e9e, l\u2019air de rien. \u00c7a alors ! Tout n\u2019\u00e9tait que blanc et les gens \u00e9taient dedans<\/p>\n<p>M\u00eame les mots les plus courants, prononc\u00e9s dans un d\u00e9cor de neige, remplissent un grand espace autour d\u2019eux. Ils ont l\u2019air de durer plus longtemps, aussi : port\u00e9es par la fum\u00e9e qui sortait de toutes les bouches, les syllabes s\u2019incrustaient dans l\u2019air froid comme des cailloux scintillants<\/p>\n<p>L\u2019essentiel, avec le reblochon, c\u2019est de ne pas se laisser impressionner. Il y a clairement une difficult\u00e9 de d\u00e9part, cette barri\u00e8re que l\u2019odeur du fromage dresse contre le monde ext\u00e9rieur. Mais il ne faut surtout pas se m\u00e9prendre \u00e0 son sujet. Ce n\u2019est pas de l\u2019agressivit\u00e9 de sa part, c\u2019est juste la mani\u00e8re qu\u2019a le fromage de dire : as-tu vraiment envie ? es-tu pr\u00eat<\/p>\n<p>Pourtant, je continuais \u00e0 m\u2019accrocher, je voulais absolument aller jusqu\u2019au bout \u2014 m\u00eame si je perdais pied, souvent<\/p>\n<p>Les phrases et les sc\u00e8nes s\u2019emm\u00ealaient dans ma t\u00eate, comme une pelote de laine tomb\u00e9e entre les pattes d\u2019un chaton joueur<\/p>\n<p>Et puis, de toute fa\u00e7on, je le sais bien : on vient toujours \u00e0 bout d\u2019un chaos de laine, m\u00eame quand il a \u00e9t\u00e9 provoqu\u00e9 par le plus fourbe des chatons<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>&nbsp; Collection Blanche, Gallimard &#8211; Parution : 29-08-2013 (Prix de soutien de la Fondation Del Duca 2013 &#8211; Prix litt\u00e9raire des Rotary Clubs de langue fran\u00e7aise 2013) \u2013 128 pages. R\u00e9sum\u00e9 : La narratrice a une dizaine d\u2019ann\u00e9es lorsqu\u2019elle parvient \u00e0 quitter l\u2019Argentine pour rejoindre sa m\u00e8re, opposante \u00e0 la dictature r\u00e9fugi\u00e9e en France. 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