{"id":3691,"date":"2016-12-07T17:08:59","date_gmt":"2016-12-07T16:08:59","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3691"},"modified":"2016-12-07T17:08:59","modified_gmt":"2016-12-07T16:08:59","slug":"jeancourt-galignani-oriane-laudience-2014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3691","title":{"rendered":"Jeancourt Galignani, Oriane \u00abL\u2019audience\u00bb (2014)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur<\/strong>\u00a0: Critique litt\u00e9raire, r\u00e9dactrice en chef litt\u00e9rature du magazine\u00a0Transfuge\u00a0depuis 2011. \u00ab\u00a0L&rsquo;audience\u00a0\u00bb est son deuxi\u00e8me roman, apr\u00e8s \u00ab\u00a0<span style=\"color: #1b1b1b;\">Mourir est un art, comme tout le reste\u00a0\u00bb publi\u00e9 en 2013<\/span><\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: Dans une petite ville texane, Deborah Aunus, une jeune enseignante, m\u00e8re de trois enfants, attend en silence le verdict de son proc\u00e8s. Elle est accus\u00e9e d avoir eu des rapports sexuels avec quatre de ses \u00e9l\u00e8ves. Tous \u00e9taient majeurs. Pourtant, au Texas, il s agit d un crime passible d&#8217;emprisonnement depuis 2003. Mais pourquoi l&rsquo;accus\u00e9e s&rsquo;obstine-t-elle \u00e0 se taire ? Pourquoi son mari, combattant en Afghanistan, se montre-t-il si compr\u00e9hensif ? Pourquoi les d\u00e9clarations de sa m\u00e8re l&rsquo;accablent-elles ?<\/p>\n<p>Un r\u00e9cit implacable, \u00e9crit d&rsquo;une pointe s\u00e8che et pr\u00e9cise, journal d un proc\u00e8s o\u00f9 la vie priv\u00e9e d&rsquo;une femme est livr\u00e9e en p\u00e2ture \u00e0 la vindicte populaire, et sa libert\u00e9 sexuelle point\u00e9e comme l&rsquo;ennemie d&rsquo;une soci\u00e9t\u00e9 ultrapuritaine. Construit \u00e0 partir d&rsquo;un fait divers qui a boulevers\u00e9 l&rsquo;Am\u00e9rique, ce huis clos haletant donne lieu \u00e0 un roman aussi cru que d\u00e9rangeant.<\/p>\n<p>Paru chez Albin Michel puis au Livre de poche &#8211; Mai 2016 &#8211; 288 pages<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: Lisez ce livre\u00a0! et j\u2019esp\u00e8re que vous allez bondir comme moi\u00a0! J\u2019avais entendu parler de ce livre \u00e0 sa sortie. Maintenant que l\u2019Am\u00e9rique profonde et puritaine se r\u00e9v\u00e8le au monde dans sa grande et angoissante ampleur, cette lecture est plus que jamais d\u2019actualit\u00e9 et fait froid dans le dos. J\u2019ai ressorti les notes prises lors de l\u2019\u00e9coute d\u2019une interview de l\u2019auteure et je vous les livre m\u00eal\u00e9es \u00e0 mon commentaire.<\/p>\n<p>L\u2019action se d\u00e9roule au Texas, dans une Am\u00e9rique profonde et repli\u00e9e sur elle-m\u00eame. Une Am\u00e9rique o\u00f9 la religion est devenue moralisatrice et non plus une attitude de tol\u00e9rance, de compr\u00e9hension, de pardon.<\/p>\n<p>L\u2019histoire n\u2019aurait pas pu se d\u00e9rouler ailleurs car en 2003 le n\u00e9o puritanisme texan fait voter une loi qui condamne les rapports entre professeurs et \u00e9l\u00e8ves \u2013 m\u00eame si les \u00e9l\u00e8ves sont majeurs. Le roman a \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9 par un fait divers\u00a0: un proc\u00e8s qui s\u2019est tenu en 2012. Une femme a \u00e9t\u00e9 jug\u00e9e pour des faits similaires et au Texas, cela n\u2019a choqu\u00e9 personne\u2026 C\u2019est donc un roman contemporain et local qui ne pouvait se d\u00e9rouler qu\u2019au Texas et \u00e0 l\u2019\u00e8re des r\u00e9seaux sociaux et de la diffusion instantan\u00e9e et universelle de l\u2019image. Le Texas, cet \u00e9tat conservateur, pays de cowboys et de rod\u00e9o, de personnages rudes qui tous portent une arme\u00a0; ce pays de supporters d\u2019\u00e9quipes de sportifs locaux, que l\u2019on encourage \u00e0 la bi\u00e8re et en chansons\u2026 Un Etat o\u00f9 la libert\u00e9 individuelle de la femme est un crime\u2026<\/p>\n<p>D\u00e8s les premi\u00e8res lignes du livre, on est au spectacle&#8230; Nous sommes \u2013 \u00e0 travers les yeux d\u2019un enfant malade de 5 ans, spectateur na\u00eff, qui nous propulse dans le r\u00f4le de voyeur \u2013 devant le retransmission t\u00e9l\u00e9vis\u00e9e d\u2019un proc\u00e8s film\u00e9. En effet c\u2019est une approche par l\u2019image que nous propose l\u2019\u00e9crivaine, tout au long du livre. On regarde, on juge, on est jug\u00e9e selon le regard qui est pos\u00e9 (la cam\u00e9ra, les protagonistes, les spectateurs) sur ce qui se passe dans la salle du tribunal et lors de sc\u00e8nes de sexe. L\u2019image est partout, comme dans notre soci\u00e9t\u00e9 contemporaine\u00a0: les vid\u00e9os, les images en ligne, les texto, les r\u00e9seaux sociaux. Sans l\u2019image, la rumeur, Internet et les t\u00e9l\u00e9phones portables, cette histoire n\u2019aurait pu exister.<\/p>\n<p>Le roman se d\u00e9roule sur les 4 jours que va durer le proc\u00e8s. Les personnages\u00a0: l\u2019accus\u00e9e, sa famille (mari, enfants, sa m\u00e8re), ses coll\u00e8gues, les voisins, les juges, la procureure, les politiques, la presse et les 4 jeunes amants.<\/p>\n<p>Dans le roman la prof est d\u00e9crite comme une femme ronde et pulpeuse, plus \u00e0 la mode au XIX\u00e8me que maintenant. Une femme digne, qui ne va pas se d\u00e9voiler intellectuellement et qui restera silencieuse quand elle sera livr\u00e9e en p\u00e2ture aux jur\u00e9s et au public. Son crime\u00a0: le sexe et le fait d\u2019assumer totalement ce qu\u2019elle est. Car c\u2019est de sexe qu\u2019il s\u2019agit\u00a0: de sexe et de d\u00e9sir et en aucun cas d\u2019amour. De sexe entre adultes consentants mais qui sont dans la configuration prof\/\u00e9l\u00e8ve. Contre nature diront les braves gens du Texas \u2026 Se livrer \u00e0 pareille d\u00e9pravation alors qu\u2019on est mari\u00e9e avec un homme qu\u2019on aime et qu\u2019on a 3 enfants\u00a0! Mais un tel personnage est un danger public\u00a0!<\/p>\n<p>En toile de fond, il faut se reporter 150 ans en arri\u00e8re et se rem\u00e9morer les personnages du roman \u00ab\u00a0La lettre \u00e9carlate\u00a0\u00bb de Nathaniel Hawthorne, publi\u00e9 en 1850 \u00e0 l\u2019\u00e9poque du bon puritanisme. Tout comme d&rsquo;Hester Prynne (relevez le nom de famille) de la lettre \u00e9carlate, Deborah va choisir le silence.<\/p>\n<p>Le roman d\u00e9peint une soci\u00e9t\u00e9 nuisible et moralisatrice qui met en accusation une femme et va s\u2019acharner sur elle. C\u2019est une critique des politiques, de la l\u00e2chet\u00e9 de personnes concern\u00e9es. C\u2019est aussi une condamnation des femmes qui sont de plus en plus souvent \u00e0 la t\u00eate des partis n\u00e9o-puritains dans le monde actuel et qui sont nettement plus mauvaises que les hommes, sous le couvert de la religion et de la \u00ab\u00a0protection\u00a0\u00bb de l\u2019enfance\u2026 Et l\u2019on en vient \u00e0 se demander si on fait le proc\u00e8s d\u2019un acte ou d\u2019une personne peu sympathique.<\/p>\n<p>L\u2019enfant est l\u00e0 au d\u00e9but et \u00e0 la fin de l\u2019histoire\u00a0; c\u2019est l\u2019enfant innocent d\u2019une femme \u00ab\u00a0honteuse\u00a0\u00bb\u00a0; il repr\u00e9sente l\u2019amour pur et total. Qu\u2019il soit fragile et aie besoin de sa m\u00e8re, tout le monde s\u2019en contrefiche\u2026 Ah\u00a0! elle est belle la notion humaniste de la soci\u00e9t\u00e9 bien-pensante\u00a0!<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>C\u2019est chouette les jours sp\u00e9ciaux, ceux o\u00f9 on ne va pas \u00e0 l\u2019\u00e9cole, o\u00f9 on tra\u00eene pour s\u2019habiller, mange des g\u00e2teaux au lit. Seulement, ce matin, on dirait un sp\u00e9cial sp\u00e9cialement sp\u00e9cial. Un sp\u00e9cial de tornade ou de nuit sans lune.<\/p>\n<p>Selon les mots, le visage de la dame au chignon s\u2019\u00e9miette ou se recompose.<\/p>\n<p>A pass\u00e9 un chemisier \u00e0 gros n\u0153ud de satin, comme une h\u00e9lice coll\u00e9e \u00e0 la poitrine.<\/p>\n<p>Assister \u00e0 la chute n\u2019a pas de prix.<\/p>\n<p>Parce qu\u2019elle est la plus jeune prof du lyc\u00e9e, elle veut \u00eatre la plus sympathique. \u00ab\u00a0<em>La plus cool des profs<\/em>\u00a0\u00bb, dit-on d\u2019elle dans la cour.<\/p>\n<p>On sait bien qu\u2019ici les murs ont des yeux.<\/p>\n<p>M\u00eame chauff\u00e9e\u00a0\u00e0 blanc, sa peau ne rougit pas. Ils veulent sa honte, se dit-elle, ils n\u2019auront que sa peur<\/p>\n<p>Elle souffle, se vide. Sa nuque se raidit de courage. Elle tiendra l\u2019audience de demain et des jours suivants, elle n\u2019en doute\u00a0pas. Sait ce qu\u2019elle peut endurer.<\/p>\n<p>Elle pose les jambes sur la moquette, n\u2019allume pas, cherche \u00e0 se souvenir \u00e0 quoi correspondent les ombres qui l\u2019entourent. La chaise bossue, les \u00e9tag\u00e8res, leur odeur de vernis et de poussi\u00e8re, la moquette qui r\u00e2pe et le fauteuil qui veille ; sa chambre r\u00e9int\u00e8gre sa m\u00e9moire.<\/p>\n<p>j\u2019ai peut-\u00eatre grandi parmi des gens qui se racontaient trop d\u2019histoires, \u00e7a me rend un peu nerveuse quand on parle de romans.<\/p>\n<p>La procureure a le coupable et le mobile, ne manque que le crime !<\/p>\n<p>Il reconna\u00eet cette f\u00e9roce \u00e9nergie qui l\u2019habille, seconde peau ignifug\u00e9e<\/p>\n<p>\u00e0 un moment du proc\u00e8s, il exhiberait cette foi nouvelle qui l\u2019habite, comme une maladie de peau qu\u2019il serait fier d\u2019avoir rapport\u00e9e d\u2019un voyage dans la jungle.<\/p>\n<p>Terreur de ce \u00ab swingers \u00bb qui fait d\u2019eux un couple nageant d\u2019un bord \u00e0 l\u2019autre des possibilit\u00e9s sexuelles. Ce mot gronde comme la vague pr\u00eate \u00e0 l\u2019emporte<\/p>\n<p>chaque famille texane ne retiendra que les mots \u00ab couple libre \u00bb et \u00ab swinger \u00bb, cherchant parfois sur Wikip\u00e9dia pour en saisir les nuances.<\/p>\n<p>\u2013 Le risque correspond au hasard et non \u00e0 l\u2019incertitude. Le hasard peut \u00eatre \u00e9valu\u00e9, pas l\u2019incertitude.<\/p>\n<p>\u2013 Il n\u2019y a pas de risque sans possibilit\u00e9 de ruine.<\/p>\n<p>Le risque est une esp\u00e9rance, une esp\u00e9rance math\u00e9matique. Celle qui nous pousse \u00e0 croire \u00e0 une probabilit\u00e9 de hasards qui nous offrirait autre chose que l\u2019\u00e9quation de d\u00e9part.<\/p>\n<p>Les moutons, lorsqu\u2019on les affame, s\u2019entred\u00e9vorent.<\/p>\n<p>L\u2019enfant reconna\u00eet quelques lettres, le A chapeau pointu, le P \u00e0 la grosse t\u00eate, le B qui ballonne. Ces hi\u00e9roglyphes le narguent, lui racontent un avenir dont il ne saisit rien.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur\u00a0: Critique litt\u00e9raire, r\u00e9dactrice en chef litt\u00e9rature du magazine\u00a0Transfuge\u00a0depuis 2011. \u00ab\u00a0L&rsquo;audience\u00a0\u00bb est son deuxi\u00e8me roman, apr\u00e8s \u00ab\u00a0Mourir est un art, comme tout le reste\u00a0\u00bb publi\u00e9 en 2013 R\u00e9sum\u00e9\u00a0: Dans une petite ville texane, Deborah Aunus, une jeune enseignante, m\u00e8re de trois enfants, attend en silence le verdict de son proc\u00e8s. 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