{"id":4113,"date":"2017-03-14T13:03:07","date_gmt":"2017-03-14T12:03:07","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=4113"},"modified":"2017-03-14T13:31:20","modified_gmt":"2017-03-14T12:31:20","slug":"bernard-michel-les-forets-de-ravel-2015","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=4113","title":{"rendered":"Bernard, Michel \u00abLes For\u00eats de Ravel\u00bb (2015)"},"content":{"rendered":"<p><strong>L\u2019Auteur\u00a0<\/strong>: Michel Bernard est n\u00e9 \u00e0 Bar-le-Duc. Depuis La Tranch\u00e9e de Calonne en 2007, couronn\u00e9 par le prix Erckmann-Chatrian, il a publi\u00e9 \u00e0 La Table Ronde La Maison du docteur Laheurte (2008, prix Maurice Genevoix), Le Corps de la France (2010, prix Erwan Bergot de l&rsquo;arm\u00e9e de terre) et Pour Genevoix (2011, prix Grand T\u00e9moin de la France mutualiste 2013). En 2016, il publie \u00ab<a href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3680\">Deux remords de Claude Monet<\/a>\u00bb<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9\u00a0<\/strong>: \u00ab Quand Ravel leva la t\u00eate, il aper\u00e7ut, \u00e0 distance, debout dans l&rsquo;entr\u00e9e et sur les marches de l&rsquo;escalier, une assistance muette. Elle ne bougeait ni n&rsquo;applaudissait, dans l&rsquo;espoir peut-\u00eatre que le concert impromptu se prolonge\u00e2t. Ils \u00e9taient ainsi quelques m\u00e9decins, infirmiers et convalescents, que la musique, traversant portes et cloisons, avait un \u00e0 un silencieusement rassembl\u00e9s. Le pianiste joua encore la Mazurka en r\u00e9 majeur, puis une pi\u00e8ce d\u00e9licate et lente que personne n&rsquo;identifia. Son doigt pressant la touche de la note ultime la fit longtemps r\u00e9sonner.\u00bb En mars 1916, peu apr\u00e8s avoir achev\u00e9 son Trio en la majeur, Maurice Ravel rejoint Bar-le-Duc, puis Verdun. Il a quarante et un ans. Engag\u00e9 volontaire, conducteur d&rsquo;ambulance, il est charg\u00e9 de transporter jusqu&rsquo;aux h\u00f4pitaux de campagne des hommes broy\u00e9s par l&rsquo;offensive allemande. Michel Bernard le saisit \u00e0 ce tournant de sa vie, l&rsquo;accompagne dans son difficile retour \u00e0 la vie civile et montre comment, jusqu&rsquo;\u00e0 son dernier soupir, \u00ab l\u2019\u00e9norme concerto du front\u00bb n&rsquo;a cess\u00e9 de r\u00e9sonner dans l&rsquo;\u00e2me de Ravel.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>Apr\u00e8s avoir lu \u00abDeux remords de Claude Monet\u00bb (RL2016) j\u2019ai eu envie de continuer \u00e0 d\u00e9couvrir cet auteur. Alors Direction Bar-le-Duc ( ville de naissance de l\u2019auteur du roman) \u2026 et en route pour Verdun\u2026 Le roman se d\u00e9roule pendant la guerre de 14\/18, et commence en mars 1916. Malgr\u00e9 de nombreux refus d\u2019incorporation, Ravel parvint \u00e0 se faire engager comme conducteur d&rsquo;un camion militaire, puis d\u2019une camionnette qu&rsquo;il baptisa <em>Ad\u00e9la\u00efde. <\/em>Au gr\u00e9 des d\u00e9placements, il s\u2019approcha des combats, campa dans des forets, eu la chance de croiser un piano dans un ch\u00e2teau\u2026 Il repeint des v\u00e9hicules, perd sa maman (ce qui fut un \u00e9norme choc), est hospitalis\u00e9 pour dysenterie puis op\u00e9r\u00e9 d&rsquo;une p\u00e9ritonite. On y vit l\u2019envers du d\u00e9cor, les souterrains, les tranch\u00e9es, le calme des sous-bois parfois, le concert des oiseaux aussi\u2026 On vit avec ce solitaire qui s\u2019installe dans la campagne \u00e02h de paris, qui se ressource en for\u00eat, au Pays basque\u2026 Beaucoup de sensibilit\u00e9, une belle plong\u00e9e dans le monde de ce compositeur amoureux de la musique de Chopin, mais aussi sensible au destin d\u2019Alain Fournier et qui nous parle de son \u00e9poque, de son amour des promenades, de sa connaissance des oiseaux\u2026 Joli moment musical..<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p><em>Mazurka en r\u00e9 majeur<\/em>\u00a0de Fr\u00e9d\u00e9ric Chopin, all\u00e8gre pi\u00e8ce de piano dont les notes vivement \u00e9gren\u00e9es, pivotant sur l\u2019axe\u00a0d\u2019une rengaine pour orgue de barbarie, dessinaient avec une joyeuse nostalgie le mouvement sans fin de la spirale\u00a0: la remont\u00e9e heureuse du pass\u00e9 et son \u00e9panchement dans le pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Cette vie s\u00fbre et confortable, qu\u2019il avait tant d\u00e9sir\u00e9e autrefois, qu\u2019il avait patiemment am\u00e9nag\u00e9e, lui pesait.<\/p>\n<p>Les voix s\u2019\u00e9tiraient, langoureuses comme un ciel de tra\u00eene sous lequel s\u2019\u00e9panchait l\u2019amour du pays, douce et neuve contr\u00e9e int\u00e9rieure.<\/p>\n<p>En glissant \u00e0 l\u2019inexistence, les choses finiraient par atteindre le degr\u00e9 absolu du camouflage.<\/p>\n<p>Ligier Richier, le sculpteur de Saint-Mihiel, \u00e9gal des plus grands en Italie.<\/p>\n<p>Le cafard, vieux compagnon du soldat, lui \u00e9tait tomb\u00e9 dessus et ne le l\u00e2chait pas.<\/p>\n<p>Une organisation au millim\u00e8tre, \u00e0 la discipline implacable, avait invent\u00e9 l\u2019embouteillage qui avance.<\/p>\n<p>D\u2019autres en revenaient, en groupes moins fournis, incolores, guenilleux et comme \u00e9cras\u00e9s par beaucoup\u00a0plus que le sac.<\/p>\n<p>Un ordre \u00e9trange r\u00e9glait l\u2019activit\u00e9 r\u00e9duite d\u2019une humanit\u00e9 fant\u00f4me, dans une cit\u00e9 d\u2019un autre monde aux passants bleus et casqu\u00e9s. Ravel en re\u00e7ut et conserva la r\u00eaveuse impression tandis qu\u2019il cherchait son chemin dans la ville inconnue.<\/p>\n<p>On lui avait parl\u00e9 de ce que les camarades appelaient avec une d\u00e9sinvolture appuy\u00e9e la musique du front. Il fut surpris pourtant, car plus qu\u2019il ne l\u2019entendit, il re\u00e7ut en plein la moelleuse et profonde pulsation de la canonnade. Elle semblait ne pas s\u2019adresser aux oreilles, mais frapper et s\u2019amortir au ventre d\u2019o\u00f9 elle rayonnait dans tout le corps. Cela le laissa un instant stup\u00e9fait. Sa pens\u00e9e captait et interpr\u00e9tait le message effrayant d\u2019une force destructrice consid\u00e9rable, mais ses sens go\u00fbtaient la nouveaut\u00e9, ce son total qui empoignait, remuait toutes ses fibres et sollicitait en lui une aptitude \u00e0 go\u00fbter et conna\u00eetre o\u00f9 l\u2019esprit n\u2019avait aucune part.<\/p>\n<p>Une ville rampait sous la ville, celle-l\u00e0, autrement vivante.<\/p>\n<p>La peau de bique avait failli \u00e0 sa r\u00e9putation d\u2019imperm\u00e9abilit\u00e9\u00a0: du maillot de corps aux chaussettes, pas une parcelle du conducteur Ravel n\u2019\u00e9tait s\u00e8che.<\/p>\n<p>Comme il s\u2019\u00e9loignait et que d\u00e9filaient les arbres \u00e0 la vitre de la camionnette, il sentait les tracas et mesquineries de la vie de garnison se d\u00e9tacher de lui et fuir avec les feuilles mortes dans les remous de la vitesse.<\/p>\n<p>Devant lui, une lampe \u00e0 p\u00e9trole \u00e9clairait un registre et faisait luire son visage, lune d\u2019\u00e9quinoxe au milieu de la nuit profonde.<\/p>\n<p>La guerre l\u2019avait distrait de lui-m\u00eame, avant de le soustraire \u00e0 la vie. Elle avait bouch\u00e9 tout l\u2019horizon, d\u00e9vor\u00e9 tout l\u2019avenir et l\u2019avait livr\u00e9 tout entier au pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Il avait toujours eu du go\u00fbt pour ce compositeur, mais il avait oubli\u00e9 qu\u2019il l\u2019aimait \u00e0 ce point-l\u00e0, que ce n\u2019\u00e9tait pas vraiment lui qui aimait Chopin, mais ses mains, cette main gauche qui montait dans la gamme et cette main droite qui la descendait. Ses bras mouvants, ses jambes fr\u00e9missantes, tout son corps s\u2019animait et dansait. Sa respiration s\u2019\u00e9tait r\u00e9gl\u00e9e sur celle des m\u00e9lodies. Son souffle \u00e9tait leur rythme. Il voyait l\u2019envers des r\u00eaves.<\/p>\n<p>S\u2019\u00e9tait-il habitu\u00e9, endurci, avait-il enfoui son \u00e2me sous la boue s\u00e9ch\u00e9e de\u00a0l\u2019indiff\u00e9rence, comme son corps l\u2019\u00e9tait sous la peau de bique et sa t\u00eate sous la bourguignote\u00a0?<\/p>\n<p>On ne pouvait pas dire ce qu\u2019\u00e9tait cette guerre, qui \u00e9tait beaucoup plus que les morts, les blessures, les cris, la peur et la souffrance. Elle \u00e9tait un climat sombre, une contr\u00e9e sinistre, une force qui de l\u2019homme absorbait toute joie et lui versait \u00e0 la place, droit au c\u0153ur, le lent poison du d\u00e9sespoir.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but du printemps\u00a01916, cette jach\u00e8re de l\u2019esprit et de l\u2019\u00e2me avait imperceptiblement fr\u00e9mi. Une vie souterraine en lui cheminait et cherchait sa forme, travaillait le terreau des jours et du pass\u00e9, et sur le sol br\u00fbl\u00e9 par la guerre nourrissait une force irr\u00e9sistible. Cette sensation famili\u00e8re, ce fourmillement de forces qui s\u2019\u00e9veillent, annon\u00e7ait, il en \u00e9tait s\u00fbr, l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des paysages nouveaux, \u00e0 des terres inconnues. D\u2019autres couleurs, d\u2019autres accents, d\u2019autres rythmes remuaient en lui et s\u2019essayaient obscur\u00e9ment \u00e0 des combinaisons nouvelles, des harmonies in\u00e9dites. Il le\u00a0devinait.<\/p>\n<p>En ces jours de mai et de juin, que l\u2019\u00e9t\u00e9 chauffait \u00e0 distance d\u2019avenir, la r\u00e9union des pinsons, des roitelets, des chardonnerets, des\u00a0merles, des grives musiciennes, des bouvreuils et des fauvettes, formait sous les grands arbres un merveilleux parlement, fr\u00e9missant de la vie surabondante du temps des accouplements et des nids.<\/p>\n<p>Chaque journ\u00e9e \u00e9tait comme un tunnel dans des \u00e9paisseurs de grisaille.<\/p>\n<p>Le pass\u00e9, dans le moment o\u00f9 il \u00e9tait \u00e9voqu\u00e9 dans le livre, n\u2019\u00e9tait plus le pass\u00e9, ni le pr\u00e9sent, mais un \u00e9tat interm\u00e9diaire du monde o\u00f9 la musique et le livre prenaient r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Il la trouva assise dans le salon, en compagnie de la mort qu\u2019elle voyait approcher. Et lui aussi la voyait sur son visage, sur ses mains, dans ses gestes lents, incertains, et dans ses mots moins dits que tomb\u00e9s de ses l\u00e8vres molles et blanches. C\u2019\u00e9tait la fin.<\/p>\n<p>Il consid\u00e9rait avec surprise et indulgence ce qui avait \u00e9t\u00e9 lui-m\u00eame et n\u2019\u00e9tait plus, peau morte des ann\u00e9es mortes. Ces id\u00e9es \u00e9taient venues \u00e0 lui il y a longtemps, mais il en avait perdu le fil.<\/p>\n<p>Ses traits avaient la duret\u00e9 de la pierre. Il travaillait et l\u2019angoisse s\u2019apaisait. Le papier la buvait.<\/p>\n<p>Les connaissances ornithologiques de Ravel \u00e9merveillaient ses compagnons. Feignant la modestie, alors qu\u2019il en \u00e9tait plus fier que de sa science musicale, il invitait\u00a0\u00e0 en remercier la guerre et la vie dans les bois o\u00f9 elle l\u2019avait jet\u00e9. Il leur raconta que l\u2019une des choses qui l\u2019avaient le plus impressionn\u00e9 sur le front, c\u2019est que, tant qu\u2019il restait quelques arbres debout, les oiseaux y continuaient de chanter, m\u00eame sous les bombardements les plus intenses.<\/p>\n<p>Il aurait voulu que les artisans et les ouvriers soient comme des musiciens d\u2019orchestre, pr\u00e9cis et attentifs aux plans qu\u2019il leur avait donn\u00e9s. Ils \u00e9taient comme le\u00a0temps, capricieux, bavards et rarement au rendez-vous.<\/p>\n<p><strong>Michel Ligier<\/strong> :\u00a0 http:\/\/www.museeprotestant.org\/notice\/ligier-richier-c-1500-1567\/<\/p>\n<p><strong>Maurice Ravel<\/strong> (1875-1937) \u00a0: <a href=\"https:\/\/www.musicologie.org\/Biographies\/ravel_maurice.html\">https:\/\/www.musicologie.org\/Biographies\/ravel_maurice.html<\/a><\/p>\n<p><strong>Photo<\/strong>\u00a0: musicien, ici repr\u00e9sent\u00e9 portant sa peau de bique de conducteur de camion durant l\u2019hiver 1916<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L\u2019Auteur\u00a0: Michel Bernard est n\u00e9 \u00e0 Bar-le-Duc. 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