{"id":4653,"date":"2017-07-23T16:41:04","date_gmt":"2017-07-23T15:41:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=4653"},"modified":"2017-07-23T16:41:04","modified_gmt":"2017-07-23T15:41:04","slug":"slimani-leila-chanson-douce-2016","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=4653","title":{"rendered":"Slimani, Le\u00efla \u00abChanson douce\u00bb (2016)"},"content":{"rendered":"<p>Collection Blanche, Gallimard &#8211; 240 pages \u2013 Prix Goncourt 2016<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: Lorsque Myriam, m\u00e8re de deux jeunes enfants, d\u00e9cide malgr\u00e9 les r\u00e9ticences de son mari de reprendre son activit\u00e9 au sein d&rsquo;un cabinet d&rsquo;avocats, le couple se met \u00e0 la recherche d&rsquo;une nounou. Apr\u00e8s un casting s\u00e9v\u00e8re, ils engagent Louise, qui conquiert tr\u00e8s vite l&rsquo;affection des enfants et occupe progressivement une place centrale dans le foyer. Peu \u00e0 peu le pi\u00e8ge de la d\u00e9pendance mutuelle va se refermer, jusqu&rsquo;au drame.<\/p>\n<p>\u00c0 travers la description pr\u00e9cise du jeune couple et celle du personnage fascinant et myst\u00e9rieux de la nounou, c&rsquo;est notre \u00e9poque qui se r\u00e9v\u00e8le, avec sa conception de l&rsquo;amour et de l&rsquo;\u00e9ducation, des rapports de domination et d&rsquo;argent, des pr\u00e9jug\u00e9s de classe ou de culture. Le style sec et tranchant de Le\u00efla Slimani, o\u00f9 percent des \u00e9clats de po\u00e9sie t\u00e9n\u00e9breuse, instaure d\u00e8s les premi\u00e8res pages un suspense envo\u00fbtant.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: Je ne le lis que maintenant car j\u2019en ai tellement entendu parler que je ne voulais pas m\u2019y aventurer. Et bien c\u2019est un bon livre\u00a0! Excellent m\u00eame. J\u2019ai d\u00e9couvert le style de Le\u00efla Slimani et j\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9. Et le sujet n\u2019est pas tant le meurtre de ces deux enfants que le rapport entre les diff\u00e9rents protagonistes et la description du monde dans lequel on vit. Metro, boulot, dodo\u00a0; importance de la r\u00e9ussite sociale, manque d\u2019int\u00e9r\u00eat et d\u2019empathie pour les \u00eatres qui nous entourent. Les autres ont une vie\u00a0? un pass\u00e9\u00a0? des soucis\u00a0? \u2026 mais pourtant ils sont l\u00e0 pour s\u2019occuper de nous, de nos enfants\u2026 et on leur donne nos restes, nos vieilles frusques, on les prend en vacances pour nous d\u00e9charger de nos enfants\u2026 On les traite tellement bien\u2026 Juste un petit souci\u00a0: on parle \u00ab\u00a0mat\u00e9riel\u00a0\u00bb et non \u00ab\u00a0affectif\u00a0\u00bb C\u2019est aussi la difficult\u00e9 de faire partie d\u2019un monde qui n\u2019est pas le n\u00f4tre. Et m\u00eame \u00e0 plusieurs niveaux\u00a0: une nounou blanche ne fait partie ni du monde des patrons ni du monde des nounous, le plus souvent \u00e9trang\u00e8res. Roman de l\u2019exclusion d\u2019une certaine mani\u00e8re, roman sur les rapports humains\u00a0; au final, une nounou n\u2019est pas une personne\u00a0; cela devient un bien mat\u00e9riel utile, qui se fond dans le d\u00e9cor mais qui cristallise aussi la culpabilit\u00e9 et est t\u00e9moin de notre vie, ce qui finit par nous exasp\u00e9rer. Tr\u00e8s beau moment de lecture ou le meurtre des enfants est finalement juste la premi\u00e8re phrase\u2026<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>Cette vie de cocon, loin du monde et des autres, les prot\u00e9geait de tout.<\/p>\n<p>\u00c0 quel point elle se sentait mourir de n\u2019avoir rien\u00a0d\u2019autre \u00e0 raconter que les pitreries des enfants et les conversations entre des inconnus qu\u2019elle \u00e9piait au supermarch\u00e9. Elle s\u2019est mise \u00e0 refuser toutes les invitations \u00e0 d\u00eener, \u00e0 ne plus r\u00e9pondre aux appels de ses amis.<\/p>\n<p>Plus que tout, elle craignait les inconnus. Ceux qui demandaient innocemment ce qu\u2019elle faisait comme m\u00e9tier et qui se d\u00e9tournaient \u00e0 l\u2019\u00e9vocation d\u2019une vie au foyer.<\/p>\n<p>Elle semble imperturbable. Elle a le regard d\u2019une femme qui peut tout entendre et tout pardonner. Son visage est comme une mer paisible, dont personne ne pourrait soup\u00e7onner les abysses.<\/p>\n<p>D\u2019o\u00f9 viennent ces histoires\u00a0? Elles \u00e9manent\u00a0d\u2019elle, en flot continu, sans qu\u2019elle y pense, sans qu\u2019elle fasse le moindre effort de m\u00e9moire ou d\u2019imagination. Mais dans quel lac noir, dans quelle for\u00eat profonde est-elle all\u00e9e p\u00eacher ces contes cruels\u00a0o\u00f9 les gentils meurent \u00e0 la fin, non sans avoir sauv\u00e9 le monde\u00a0?<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Si vous saviez\u00a0! C\u2019est le mal du si\u00e8cle. Tous ces pauvres\u00a0enfants sont livr\u00e9s \u00e0 eux-m\u00eames, pendant que les deux parents sont d\u00e9vor\u00e9s par la m\u00eame ambition. C\u2019est simple, ils courent tout le temps. Vous savez quelle est la phrase que les parents disent le plus\u00a0souvent \u00e0 leurs enfants\u00a0? \u201cD\u00e9p\u00eache-toi\u00a0!\u201d<\/p>\n<p>La nounou est comme ces silhouettes qui, au th\u00e9\u00e2tre, d\u00e9placent dans le noir le d\u00e9cor sur la sc\u00e8ne.<\/p>\n<p>C\u2019est elle qui tient les fils transparents sans lesquels la magie ne peut pas advenir. Elle est Vishnou, divinit\u00e9 nourrici\u00e8re, jalouse et protectrice. Elle est la louve \u00e0 la mamelle de qui ils viennent boire, la source infaillible de leur bonheur familial.<\/p>\n<p>Une f\u00eate pour la lune, pleine et rousse, dont ils ont toute la soir\u00e9e comment\u00e9 la beaut\u00e9. Elle n\u2019avait jamais vu une lune pareille, si belle qu\u2019elle vaille la peine d\u2019\u00eatre d\u00e9croch\u00e9e. Une lune pas froide et grise, comme les lunes de son enfance.<\/p>\n<p>Elle avait fini par d\u00e9velopper un don pour l\u2019invisible et\u00a0logiquement, sans \u00e9clats, sans pr\u00e9venir, comme si elle y \u00e9tait \u00e9videmment destin\u00e9e, elle avait disparu.<\/p>\n<p>Jacques adorait lui dire de se taire. Il ne supportait pas sa voix, qui lui r\u00e2pait les nerfs. \u00ab\u00a0Tu vas la fermer, oui\u00a0?\u00a0\u00bb Dans la voiture, elle ne pouvait pas s\u2019emp\u00eacher de bavarder. Elle avait peur de la route et parler la calmait.<\/p>\n<p>La solitude, qui collait \u00e0 sa chair, \u00e0 ses v\u00eatements, a commenc\u00e9 \u00e0 modeler ses traits et lui a donn\u00e9 des gestes de petite vieille. La solitude lui sautait au visage au cr\u00e9puscule, quand la nuit tombe et que les bruits montent des maisons o\u00f9 l\u2019on vit \u00e0 plusieurs.<\/p>\n<p>Elle marchait dans la rue comme dans un d\u00e9cor de cin\u00e9ma dont elle aurait \u00e9t\u00e9 absente, spectatrice invisible du mouvement des hommes.<\/p>\n<p>Les squares, les apr\u00e8s-midi d\u2019hiver, sont hant\u00e9s par les vagabonds, les clochards, les ch\u00f4meurs et les vieux, les malades, les errants, les pr\u00e9caires. Ceux qui ne travaillent pas, ceux qui ne produisent rien. Ceux qui ne font pas d\u2019argent.<\/p>\n<p>Chez nous, on propose toujours \u00e0 manger aux inconnus. Il n\u2019y a qu\u2019ici que j\u2019ai vu des gens manger tout seuls.<\/p>\n<p>Vous ne devriez pas chercher \u00e0 tout comprendre. Les enfants, c\u2019est comme les adultes. Il n\u2019y a rien \u00e0 comprendre.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Ils r\u00e9agissent comme des enfants g\u00e2t\u00e9s, des chats domestiques.<\/p>\n<p>Elle a dormi de ce sommeil si lourd qu\u2019on en sort triste, d\u00e9sorient\u00e9, le ventre plein de larmes. Un sommeil si profond, si noir, qu\u2019on s\u2019est vu mourir, qu\u2019on est tremp\u00e9 d\u2019une sueur glac\u00e9e, paradoxalement \u00e9puis\u00e9.<\/p>\n<p>Elle boit et l\u2019inconfort de vivre, la timidit\u00e9 de respirer, toute cette peine fond dans les verres qu\u2019elle sirote, du bout des l\u00e8vres.<\/p>\n<p>Elle \u00e9merge du sommeil comme on remonte des profondeurs, quand on a nag\u00e9 trop loin, que l\u2019oxyg\u00e8ne manque, que l\u2019eau n\u2019est plus qu\u2019un magma noir et gluant et qu\u2019on prie pour avoir assez d\u2019air encore, assez de force pour regagner la surface et prendre une vorace inspiration.<\/p>\n<p>Pour la premi\u00e8re fois, elle pense \u00e0 la vieillesse. Au corps qui se met \u00e0 d\u00e9railler, aux gestes qui font mal jusqu\u2019au fond des os<\/p>\n<p>Une mythologie li\u00e9e \u00e0 l\u2019enfance, au monde d\u2019avant les repas surgel\u00e9s devant l\u2019\u00e9cran de son ordinateur.<\/p>\n<p>Elle n\u2019a qu\u2019une envie\u00a0: faire monde avec eux, trouver sa place, s\u2019y loger, creuser une niche, un terrier, un coin chaud. Elle se sent pr\u00eate parfois \u00e0 revendiquer sa portion de terre puis l\u2019\u00e9lan retombe, le chagrin la saisit et elle a honte m\u00eame d\u2019avoir cru \u00e0 quelque chose.<\/p>\n<p>Des langues du bout du monde contaminent le babil des enfants qui en apprennent des bribes que leurs parents, enchant\u00e9s, leur font r\u00e9p\u00e9ter.<\/p>\n<p>elle n\u2019est que d\u00e9bris de verre, son \u00e2me est lest\u00e9e de cailloux.<\/p>\n<p>Son c\u0153ur s\u2019est endurci. Les ann\u00e9es l\u2019ont recouvert d\u2019une \u00e9corce \u00e9paisse et froide et elle l\u2019entend \u00e0 peine battre. Plus rien ne parvient \u00e0 l\u2019\u00e9mouvoir. Elle doit admettre qu\u2019elle ne sait plus aimer. Elle a \u00e9puis\u00e9 tout ce que son c\u0153ur contenait de tendresse, ses mains n\u2019ont plus rien \u00e0 fr\u00f4ler.<\/p>\n<p>un personnage qui se serait tromp\u00e9 d\u2019histoire et se retrouverait dans un monde \u00e9tranger, condamn\u00e9 \u00e0 errer pour toujours.<\/p>\n<p>les reconstitutions agissent parfois comme un r\u00e9v\u00e9lateur, comme ces c\u00e9r\u00e9monies vaudoues o\u00f9 la transe fait jaillir une v\u00e9rit\u00e9 dans\u00a0la douleur, o\u00f9 le pass\u00e9 s\u2019\u00e9claire d\u2019une lumi\u00e8re nouvelle.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Collection Blanche, Gallimard &#8211; 240 pages \u2013 Prix Goncourt 2016 R\u00e9sum\u00e9\u00a0: Lorsque Myriam, m\u00e8re de deux jeunes enfants, d\u00e9cide malgr\u00e9 les r\u00e9ticences de son mari de reprendre son activit\u00e9 au sein d&rsquo;un cabinet d&rsquo;avocats, le couple se met \u00e0 la recherche d&rsquo;une nounou. 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