{"id":5036,"date":"2017-10-03T08:41:04","date_gmt":"2017-10-03T07:41:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5036"},"modified":"2017-10-03T08:41:04","modified_gmt":"2017-10-03T07:41:04","slug":"lopez-david-fief-rl2017","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5036","title":{"rendered":"Lopez, David \u00abFief\u00bb (RL2017)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur<\/strong>\u00a0: David Lopez a trente ans. Il a fait des \u00e9tudes de sociologie.<\/p>\n<p>Fief est son premier roman.<\/p>\n<p>Paru au Seuil \u2013 17.08.2017 \u2013 256 pages<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: Quelque part entre la banlieue et la campagne, l\u00e0 o\u00f9 leurs parents ont eux-m\u00eames grandi, Jonas et ses amis tuent le temps. Ils fument, ils jouent aux cartes, ils font pousser de l&rsquo;herbe dans le jardin, et quand ils sortent, c&rsquo;est pour constater ce qui les \u00e9loigne des autres. Dans cet univers \u00e0 cheval entre deux mondes, o\u00f9 tout semble vou\u00e9 \u00e0 la r\u00e9p\u00e9tition du m\u00eame, leur fief, c&rsquo;est le langage, son usage et son acc\u00e8s, qu&rsquo;il soit port\u00e9 par Lahuiss quand il interpr\u00e8te le Candide de Voltaire et explique aux autres comment parler aux filles pour les s\u00e9duire, par Poto quand il rappe ou invective ses amis, par Ixe et ses sublimes fautes d&rsquo;orthographe. Ce qui est en jeu, c&rsquo;est la mont\u00e9e progressive d&rsquo;une po\u00e9sie de l&rsquo;existence dans un monde sans horizon. Au fil de ce roman \u00e9crit au cordeau, une gravit\u00e9 se d\u00e9gage, une beaut\u00e9 qu&rsquo;on extirpe du tragique ordinaire, \u00e0 travers une voix neuve, celle de l&rsquo;auteur de Fief.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0:\u00a0(et une analyse apr\u00e8s \u00e9coute d\u2019une interview de l\u2019auteur) Un premier roman qui m\u2019a beaucoup plu et se d\u00e9marque fortement des autres livres. L\u2019auteur avoue lui-m\u00eame que c\u2019est C\u00e9line qui lui a donn\u00e9 l\u2019id\u00e9e qu\u2019il avait le droit d\u2019\u00e9crire ce roman. Il a bien fait d\u2019\u00e9couter la voix de cet \u00e9crivain immense (je pr\u00e9cise\u00a0: je parle de la voix de son \u0153uvre litt\u00e9raire). Un livre plein d&rsquo;humour et de po\u00e9sie, qui fait vibrer le langage d&rsquo;aujourd&rsquo;hui dans la bouche de la jeunesse de la banlieue..<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Fief\u00a0\u00bb c\u2019est le territoire\u00a0; dans ce roman l\u2019auteur nous raconte l\u2019immobilit\u00e9 d\u2019un groupe d\u2019amis. D\u00e8s la premi\u00e8re page, le ton est donn\u00e9\u00a0: on est dans la langue parl\u00e9e mais \u00e9crite\u2026 L\u2019auteur nous fait p\u00e9n\u00e9trer dans l\u2019endroit o\u00f9 il a grandi, par le p\u00e9ri-urbain. Univers et langue se rejoignent, se correspondent, s\u2019amalgament. Fief c\u2019est entre la ville et la campagne\u00a0: trop proche de la ville pour \u00eatre la vraie campagne, mais trop loin pour \u00eatre la ville\u2026 On est dans l\u2019entre deux, on tourne en rond dans le m\u00eame d\u00e9cor. On s\u2019ennuie mais on s\u2019amuse\u2026 L\u2019histoire d\u2019une bande de copains qui glandouillent au sortir de l\u2019adolescence\u2026 pour aller o\u00f9\u00a0? pour faire quoi\u00a0? Pour passer le temps\u2026 Un but\u00a0? un d\u00e9sir\u00a0? une ambition\u00a0? ben non\u2026 On commence par la le\u00e7on de roulage de joint, suivie de la le\u00e7on de boxe\u2026 Une bande de potes qui a grandi ensemble\u2026 ils ont commenc\u00e9 par jouer \u00e0 plein de jeux d\u2019ext\u00e9rieur, puis se sont initi\u00e9 \u00e0 la fumette, puis ont fum\u00e9 grave en cherchant \u00e0 quoi s\u2019occuper\u2026 Des soir\u00e9es d\u00e9fonce, dans les bars, dans des soir\u00e9es, \u00e0 vouloir se faire des nanas\u2026 ou \u00e0 parler de s\u2019en faire\u2026 A quel moment partir c\u2019est trahir son milieu\u00a0? Jonas n\u2019a pas d\u2019ambition pour partir, il observe ce qui se passe pour ne pas devoir se pencher sur lui-m\u00eame. Il ne veut pas exploiter son talent de boxeur pour ne pas quitter son petit d\u00e9cor familier\u2026 Bien s\u00fbr il y a son p\u00e8re, sa copine, mais ce n\u2019est pas ce qui semble le retenir\u2026 Jonas, il a vraiment le cul entre deux chaises\u2026 ni d\u2019une classe sociale ni de l\u2019autre. Entre deux\u2026<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Fief\u00a0\u00bb ce n\u2019est pas l\u2019histoire d\u2019un boxeur qui a une revanche \u00e0 prendre. Non c\u2019est la vie int\u00e9rieure d\u2019un jeune homme en lutte avec lui-m\u00eame\u00a0; c\u2019est sa vie, ses probl\u00e8mes, ses interrogations\u00a0; Pour ne pas sauter dans le \u00ab\u00a0grand bain, il cherche \u00e0 se contenter de sa petite vie et il se rattache aux petits plaisirs du quotidien pour se persuader que son existence au quotidien est celle dans laquelle il se sent bien, pour laquelle il est fait. Alors oui. Effectivement, ce n\u2019est pas tr\u00e8s folichon et c\u2019est r\u00e9p\u00e9titif mais c\u2019est une existence remplie de rien mais dans laquelle cette petite bande de jeune se retrouve et ne s\u2019ennuie pas, tout en faisant pas grand-chose mais en ne se remettant pas en question\u2026<\/p>\n<p>Le ciment de cette bande est le fait d\u2019\u00eatre n\u00e9s l\u00e0, d\u2019avoir jou\u00e9. Grandi ensemble. Et si d\u2019un c\u00f4t\u00e9 ils y a la possibilit\u00e9 de s\u2019en sortir (par le sport, par la musique).. Il y a aussi la peur\u2026 et le confort de rester entre potes, dans un univers bien familier, \u00e0 reproduire le mod\u00e8le des parents\u2026 Bien s\u00fbr on sait au fond de soi que ce n\u2019est pas un bon mod\u00e8le, mais on se convainc que si on fait comme Papa, on ne peut pas nous en vouloir\u2026<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Fief\u00a0\u00bb c&rsquo;est une tranche de vie\u00a0; une \u00e9tude de soci\u00e9t\u00e9 aussi car il nous d\u00e9crit un univers qui existe, un mode de vie actuel. Ce n\u2019est pas un livre \u00ab\u00a0sur la banlieue et le p\u00e9ri-urbain\u00a0\u00bb mais un livre qui se situe \u00ab\u00a0dans la banlieue\u00a0\u00bb\u00a0; on est immerg\u00e9s dans cette vie et non pas spectateurs. Ni jugement ni revendication. Un livre ou les milieux sociaux se fr\u00f4lent, se croisent mais ne se fr\u00e9quentent pas\u2026<\/p>\n<p>La relation p\u00e8re-fils repose sur des silences et des non-dits, mais on ressent le lien, une compr\u00e9hension mutuelle car ils suivent la m\u00eame trajectoire\u00a0: la gloire locale dans le sport local, dans un micro-monde qui les rassure. Jonas reproduit la vie de son p\u00e8re et se persuade que s\u2019il fait comme son p\u00e8re, il ne rate pas sa vie.<\/p>\n<p>Cot\u00e9 filles\u2026 ce n\u2019est pas trop leur place\u2026 C\u2019est un livre qui nous montre un groupe de copains, assez frustr\u00e9s, qui vivent entre eux\u00a0; ils trainent et fantasment bien s\u00fbr sur les vies mais ils donnent l\u2019impression de ne pas \u00eatre assez bien pour envisager une vraie relation avec elles.<\/p>\n<p>La langue\u2026 celle des jeunes de maintenant\u2026. Et\u00a0elle fait magnifiquement partie du d\u00e9cor, de fait c\u2019est un des tr\u00e8s gros plus de ce livre\u00a0; la langue est au centre de tout. Un livre que j\u2019ai trouv\u00e9 po\u00e9tique. Les r\u00e9f\u00e9rences au Candide de Voltaire, la sc\u00e8ne de la dict\u00e9e faite par Lahuiss (celui-l\u00e0 en verlan) des extraits de \u00ab\u00a0Voyage au bout de la nuit\u00a0\u00bb de C\u00e9line est juste magique\u2026L\u2019auteur r\u00e9ussit \u00e0 mettre la langue au centre de l\u2019histoire et nous renvoie aussi \u00e0 la maitrise des mots du rap, le sens de la formule. La langue parl\u00e9e devient \u00e9crite, et c\u2019est extr\u00eamement travaill\u00e9. La langue des images aussi. Le parler du livre est actuel et vivant, vibrant, percutant. Il joue avec les mots, les codes\u2026<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>Un joint roul\u00e9 \u00e0 l\u2019arrache je trouve \u00e7a vulgaire. Comme du bon vin dans un gobelet.<\/p>\n<p>Je porte alors le joint \u00e0 ma bouche, l\u2019allume, tire la premi\u00e8re taffe, puis\u00a0me redresse sur mon tabouret. J\u2019ai roul\u00e9 un fumig\u00e8ne. Grosse fum\u00e9e blanche, <em>Habemus papam<\/em>.<\/p>\n<p>On a grandi ensemble. Il me tranquillise parce qu\u2019il est simple. Il ne trouve pas \u00e7a honteux de se contenter de peu.<\/p>\n<p>Quand il attaque on dirait un bernard-l\u2019ermite qui sort de sa coquille.<\/p>\n<p>\u00c7a ne te sert \u00e0 rien des oreilles, car tu n\u2019entends pas. Moi tu ne m\u2019entends pas. Tu es lisse au fond, alors je vais faire en sorte que tu sois \u00e0 ton image.<\/p>\n<p>Il dit entre entre, fais pas gaffe au bordel. Facile \u00e0 dire. Le seul moyen de ne pas faire gaffe au bordel ici c\u2019est de faire une partie de colin-maillard. Et encore, c\u2019est un coup \u00e0 se prendre les pieds dans un truc qui tra\u00eene.<\/p>\n<p>Quoi tu connais pas Voltaire, demande Lahuiss faussement outr\u00e9. Wesh les gars y\u00a0en a parmi vous qui sont all\u00e9s au lyc\u00e9e\u00a0? Cultiver son jardin, c\u2019est dans\u00a0<em>Candide<\/em>. Tu vois ou pas,\u00a0<em>Candide<\/em><\/p>\n<p><em>\u00a0\u00ab\u00a0<\/em>Candide\u00a0c\u2019est l\u2019histoire d\u2019un p\u2019tit bourge &#8230;\u00a0\u00bb <em>(je vous laisse le bonheur de lire la suite&#8230;)<\/em><\/p>\n<p>En fait, il poursuit, c\u2019est une r\u00e9flexion sur l\u2019exp\u00e9rience, l\u2019id\u00e9e c\u2019est que cultiver ton jardin \u00e7a revient \u00e0 cultiver ton esprit, et dans le livre \u00e7a passe par le fait de conna\u00eetre et voir des choses nouvelles. Si tu restes dans ton aquarium \u00e0 tourner\u00a0en rond tu vas te persuader que le monde c\u2019est \u00e7a, l\u2019aquarium.<\/p>\n<p>En se bagarrant on s\u2019est reconnus. On \u00e9tait le m\u00eame genre de gal\u00e9riens \u00e0 n\u2019avoir que \u00e7a pour exister.<\/p>\n<p>il dit t\u2019sais quoi Jonas, dans la vie t\u2019es comme dans le ring, tu fais que d\u2019esquiver<\/p>\n<p>On lui demande souvent pourquoi il n\u2019essaie pas de percer dans la musique, et lui il r\u00e9pond qu\u2019il ne veut pas \u00eatre connu. Ce genre de maquisard. Sa fa\u00e7on \u00e0 lui d\u2019\u00eatre un gars de chez nous. R\u00e9ussir c\u2019est trahir.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait parti d\u2019une discussion o\u00f9 elle s\u2019\u00e9tait moqu\u00e9e de moi parce que je croyais\u00a0que langoureux \u00e7a voulait dire avec la langue. Elle m\u2019a expliqu\u00e9 et j\u2019ai trouv\u00e9 que \u00e7a revenait au m\u00eame. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle m\u2019a dit que je devais la faire languir.<\/p>\n<p>Cultiver son jardin, il est gentil Voltaire, mais il faut d\u2019abord savoir ce qu\u2019on veut y faire pousser.<\/p>\n<p>il a toujours voulu m\u2019\u00e9loigner de ses probl\u00e8mes. Mais en m\u2019\u00e9loignant de ses probl\u00e8mes il m\u2019\u00e9loigne de sa vie, parce que sa vie, c\u2019est les probl\u00e8mes.<\/p>\n<p>Il y a un petit vent qui souffle, \u00e7a fait parler les feuilles.<\/p>\n<p>c\u2019est bien la peine de s\u2019acharner \u00e0 esquiver tous les coups si c\u2019est pour s\u2019entendre dire qu\u2019on a une gueule cass\u00e9e, et l\u00e0 elle baisse l\u2019appareil, m\u2019examine quelques secondes, puis se corrige en disant que non, finalement ce n\u2019est pas ma gueule qui est cass\u00e9e, mais mon expression.<\/p>\n<p>Je\u00a0me suis dit qu\u2019elle \u00e9tait chanceuse d\u2019avoir trouv\u00e9 sa voie, alors que moi je refuse de faire ce pour quoi je suis fait.<\/p>\n<p>Je crois bien que c\u2019est lui qui m\u2019a appris que le seul chemin vers le bonheur c\u2019\u00e9tait la r\u00e9signation, pas honteuse, mais clairvoyante.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur\u00a0: David Lopez a trente ans. 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