{"id":635,"date":"2014-06-09T12:41:29","date_gmt":"2014-06-09T11:41:29","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=635"},"modified":"2026-03-31T15:52:46","modified_gmt":"2026-03-31T13:52:46","slug":"banville-john-la-mer-2007","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=635","title":{"rendered":"Banville, John \u2013 \u00ab la mer \u00bb (2007)"},"content":{"rendered":"<p><b>Auteur<\/b> : N\u00e9 \u00e0 Wexford, en Irlande, le 8 d\u00e9cembre 1945, John Banville vit \u00e0 Dublin. Depuis ses d\u00e9buts, l\u2019\u0153uvre de cet\u00a0 \u00bb orf\u00e8vre des mots\u00a0 \u00bb a \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9e par de nombreux grands prix litt\u00e9raires. Avec <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=635\"><i>La Mer<\/i><\/a>,<\/span> pl\u00e9biscit\u00e9e par la critique et le public anglais, publi\u00e9e dans une trentaine de pays, il a remport\u00e9 le plus prestigieux d\u2019entre eux : le Booker Prize. Ses derniers romans, L\u2019intouchable (1998),\u00a0 Eclipse (2002), Impostures (2003) ,<span style=\"color: #0000ff;\"> <a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=635\"><i>La Mer<\/i><\/a><\/span>, \u00a0Ath\u00e9na (2005), \u00a0Infinis (2011), <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=17922\">La lumi\u00e8re des \u00e9toiles mortes<\/a><\/span> (2014), <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=10203\">La guitare bleue<\/a> <\/span>(2018 ), <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=17239\">Neige sur Ballyglass House<\/a><\/span> (2022)<\/p>\n<p>Il est consid\u00e9r\u00e9 comme l&rsquo;un des auteurs vivants les plus importants de langue anglaise. Il est laur\u00e9at d&rsquo;un prix Booker [ <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=635\"><i>La Mer<\/i><\/a>,<\/span>] et il a re\u00e7u en 2014 le c\u00e9l\u00e8bre prix Prince des Asturies pour l\u2019ensemble de son \u0153uvre romanesque, publi\u00e9e en grande partie chez Robert Laffont, dans la collection \u00ab Pavillons \u00bb.<\/p>\n<p>Passionn\u00e9 de litt\u00e9rature polici\u00e8re des ann\u00e9es 50, il \u00e9crit \u00e9galement des romans noirs \u2013 <strong><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5309\">S\u00e9rie <i>Quirke<\/i><\/a><\/span><\/strong> \u2013\u00a0 sous le pseudonyme de \u00ab\u00a0Benjamin Black\u00a0\u00bb : <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5312\">Les Disparus de Dublin<\/a><\/span> \u2013 <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5342\">La Double Vie de Laura Swan<\/a><\/span>\u2013 <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5393\">La Disparition d\u2019April Latimer<\/a><\/span> \u2013 <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5416\">Mort en \u00e9t\u00e9<\/a> <\/span>\u2013 <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=6145\">Vengeance<\/a> <\/span>\u2013\u00a0<i>Holy Orders (2013)<\/i> &#8211; <i>Even the Dead (2016)<\/i> &#8211; Le printemps basque d&rsquo;April Latimer (2025) (<i>April in Spain (2021) &#8211;\u00a0<\/i><i><\/i><\/p>\n<p><b>Autre roman <\/b>(traduit) : \u00ab<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Black, Benjamin (Banville, John ) \u00ab\u00a0La Blonde aux yeux noirs: Le Retour de Philip Marlowe\u00a0\u00bb (2015) 377 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=24083\">La Blonde aux yeux noirs: Le Retour de Philip Marlowe\u00a0<\/a><\/span>\u00bb (2016) ressorti en 2023 sous le titre \u00ab\u00a0Marlowe\u00a0\u00bb . (Nouveau titre suite \u00e0 la sortie du film<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span><b><i>Marlowe<\/i><\/b><i> ou D\u00e9tective Marlowe au Qu\u00e9bec, une coproduction internationale r\u00e9alis\u00e9e par Neil Jordan et sorti en 2022<\/i><i>. Le sc\u00e9nario, sign\u00e9 William Monahan, est adapt\u00e9 du roman The Black-Eyed Blonde de John Banville qui met en sc\u00e8ne le personnage de Philip Marlowe cr\u00e9\u00e9 par Raymond Chandler.<\/i>)<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0Anna est morte avant l&rsquo;aube. \u00c0 dire vrai, je n&rsquo;\u00e9tais pas l\u00e0 quand c&rsquo;est arriv\u00e9. J&rsquo;\u00e9tais all\u00e9 sur le perron de la clinique respirer \u00e0 fond l&rsquo;air noir et lustr\u00e9 du matin. Et pendant ce moment si calme, si lugubre, j&rsquo;ai repens\u00e9 \u00e0 un autre moment, des ann\u00e9es auparavant, dans l&rsquo;eau, ce fameux \u00e9t\u00e9 \u00e0 Ballymoins. J&rsquo;\u00e9tais all\u00e9 nager tout seul, je ne sais pas pourquoi, ni o\u00f9 Chlo\u00e9 et Myles \u00e9taient pass\u00e9s ; sans doute \u00e9taient-ils partis quelque part avec leurs parents, ce devait \u00eatre une des derni\u00e8res balades qu&rsquo;ils ont faites ensemble, la toute derni\u00e8re peut-\u00eatre. \u00a0\u00bb Apr\u00e8s la mort de sa femme, Max se r\u00e9fugie dans le petit village du bord de mer o\u00f9, enfant, il v\u00e9cut l&rsquo;\u00e9t\u00e9 qui allait fa\u00e7onner le reste de son existence. Assailli par le chagrin, la col\u00e8re, la douleur de la vie sans Anna, Max va comprendre ce qui s&rsquo;est vraiment produit, cet \u00e9t\u00e9 l\u00e0. Comprendre pourquoi \u00a0\u00bb le pass\u00e9 cogne en lui, comme un second c\u0153ur \u00ab\u00a0.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: Un roman ambiance nostalgie et tristesse \u00e0 l\u2019unisson avec la solitude, le paysage des iles irlandaises fin de saison. Des \u00e9clats de lumi\u00e8re tr\u00e8s furtifs dans une narration en demi-teinte. La d\u00e9couverte de la sensualit\u00e9, des premiers \u00e9mois, du premier baiser, des diff\u00e9rences sociales aussi, entre les habitants de l\u2019ile et les estivants des \u00ab\u00a0grandes maisons\u00a0\u00bb. Des univers qui se croisent et qui se m\u00ealent. Des descriptions magnifiques, avec des mots choisis et des images qui naissent, tel des tableaux impressionnistes. Max revient sur les lieux de son enfance apr\u00e8s le d\u00e9c\u00e8s de sa femme Anna. Les\u00a0 \u00e9motions du pass\u00e9 et du pr\u00e9sent vont se m\u00ealer et se superposer, tel le flux et le reflux. Deux amours, deux disparitions, le roman d\u2019une vie ..\u00a0 Tout en touches impressionnistes, comme des vagues ou des orages, sans pathos et tout en sensibilit\u00e9 sans sensiblerie, un roman po\u00e8me, sur le deuil, les souvenirs, le passage du temps, la remont\u00e9e de l\u2019enfance. De toute beaut\u00e9.<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>Je suis sid\u00e9r\u00e9 du peu de changements qu\u2019il a pu y avoir au cours des cinquante ann\u00e9es qui se sont \u00e9coul\u00e9es depuis mon dernier s\u00e9jour ici. Sid\u00e9r\u00e9 et d\u00e9\u00e7u, j\u2019irais m\u00eame jusqu\u2019\u00e0 dire constern\u00e9, pour des raisons qui m\u2019\u00e9chappent, car pourquoi d\u00e9sirerais-je des changements, moi qui suis revenu vivre sur les d\u00e9combres du pass\u00e9<\/p>\n<p>Le pass\u00e9 cogne en moi, comme un second c\u0153ur<\/p>\n<p>Une impression de malaise pinc\u00e9, g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9, se d\u00e9gageait des objets du quotidien\u00a0\u2013 les bocaux sur les \u00e9tag\u00e8res, les casseroles sur la cuisini\u00e8re, la planche \u00e0 pain avec son couteau \u00e0 dents \u2013\u00a0; ils d\u00e9tournaient leurs regards de notre pr\u00e9sence afflig\u00e9e que, subitement, ils ne reconnaissaient plus<\/p>\n<p>La bouilloire s\u2019arr\u00eata automatiquement et l\u2019eau, dedans, se calma en ronchonnant<\/p>\n<p>De la g\u00eane, oui, l\u2019impression paniqu\u00e9e de ne savoir que dire, ni o\u00f9 porter les yeux, ni comment me comporter, et aussi quelque chose qui n\u2019\u00e9tait pas vraiment de la col\u00e8re, mais une sorte de sourde contrari\u00e9t\u00e9, de sourd ressentiment face au sinistre p\u00e9trin dans lequel on se retrouvait<\/p>\n<p>De ce jour, tout allait \u00eatre dissimulation. Il n\u2019y aurait pas d\u2019autre moyen de vivre avec la mort.<\/p>\n<p>On \u00e9tait en hiver, au cr\u00e9puscule, ou bien c\u2019\u00e9tait une dr\u00f4le de nuit \u00e0 l\u2019\u00e9clat feutr\u00e9, le genre de nuits qu\u2019on ne voit qu\u2019en r\u00eave,<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait tout ce qu\u2019il y avait dans le r\u00eave. Ce trajet n\u2019avait pas de fin, je n\u2019arrivais nulle part et il ne se passait rien<\/p>\n<p>Mon p\u00e8re \u2026 rentrait par le train le soir, rong\u00e9 par de muettes fureurs et charriant comme autant de bagages les frustrations de sa journ\u00e9e entre ses poings serr\u00e9s<\/p>\n<p>Tout le monde a l\u2019air plus jeune que moi, m\u00eame les morts<\/p>\n<p>Comme le vent souffle furieusement aujourd\u2019hui, ses grands poings inefficaces et rembourr\u00e9s mart\u00e8lent les carreaux de la fen\u00eatre. C\u2019est exactement le temps d\u2019automne, venteux et d\u00e9gag\u00e9, qui m\u2019a toujours plu<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait une journ\u00e9e d\u2019automne somptueuse, oui, vraiment somptueuse, toute en ors et en cuivres byzantins sous un ciel bleu nacr\u00e9 \u00e0 la Tiepolo, la campagne soign\u00e9e et rutilante au point qu\u2019on aurait cru contempler son reflet sur la surface fig\u00e9e d\u2019un lac<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, dans la lumi\u00e8re bronze de cet apr\u00e8s-midi d\u2019octobre\u00a0\u2013 les ombres commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 s\u2019allonger\u00a0\u2013, tout avait un aspect bizarrement fan\u00e9, comme sur les photographies illustrant les anciennes cartes postales<\/p>\n<p>Pas de bruit, juste des larmes, perles de mercure rutilantes dans l\u2019ultime \u00e9clat de lumi\u00e8re marine qui coulait par l\u2019immense paroi vitr\u00e9e devant nous. Pleurer, en silence et de mani\u00e8re presque fortuite<\/p>\n<p>il planait, ce d\u00e9sir, comme un nimbus, autour de l\u2019image de ma bien-aim\u00e9e, l\u2019enveloppant de partout sans se concentrer o\u00f9 que ce soit<\/p>\n<p>Oh, maman, persuad\u00e9 que tu me comprenais peu, je t\u2019ai bien peu comprise.<\/p>\n<p>Oui, c\u2019est bien ce que je pensais que l\u2019\u00e2ge adulte m\u2019apporterait, une sorte de long \u00e9t\u00e9 indien, un \u00e9tat de qui\u00e9tude, d\u2019incuriosit\u00e9 paisible, totalement purg\u00e9 des impatiences tout juste supportables de l\u2019enfance, o\u00f9 tout ce qui m\u2019avait intrigu\u00e9 autrefois \u00e9tait enfin r\u00e9gl\u00e9, tous les myst\u00e8res r\u00e9v\u00e9l\u00e9s, toutes les questions r\u00e9solues et o\u00f9 les moments s\u2019\u00e9coulaient un \u00e0 un, presque \u00e0 mon insu, goutte d\u2019or apr\u00e8s goutte d\u2019or, en attendant, \u00e0 mon insu ou presque, l\u2019ultime coup de gr\u00e2ce.<\/p>\n<p>La mort, le chagrin, les jours sombres et les nuits blanches, pareils impr\u00e9vus ont tendance \u00e0 ne pas s\u2019imprimer sur la plaque argentique de l\u2019imagination proph\u00e9tique.<\/p>\n<p>nous cherchions une \u00e9chappatoire au pr\u00e9sent intol\u00e9rable en nous r\u00e9fugiant dans le seul temps possible\u00a0: le pass\u00e9, enfin, le pass\u00e9 lointain<\/p>\n<p>Certes, il demeurera quelque chose de nous, une photographie de plus en plus fan\u00e9e, une m\u00e8che de cheveux, quelques empreintes digitales, une pinc\u00e9e d\u2019atomes dans l\u2019atmosph\u00e8re de la pi\u00e8ce o\u00f9 nous aurons rendu notre dernier soupir, pourtant rien de tout cela ne sera nous, ce que nous sommes, ce que nous \u00e9tions, ce ne sera que poussi\u00e8re de morts.<\/p>\n<p>On nageait par n\u2019importe quel temps\u00a0; on nageait le matin quand la mer \u00e9tait d\u2019huile, on nageait la nuit, et les vagues glissaient sur nos bras pareilles \u00e0 des ondulations de satin noir<\/p>\n<p>Elle vacille devant l\u2019iris de ma m\u00e9moire, \u00e0 distance fixe, toujours l\u00e9g\u00e8rement au-del\u00e0 du point de nettet\u00e9, recule aussi vite que j\u2019avance<\/p>\n<p>Mais puisque ce vers quoi j\u2019avance s\u2019estompe de plus en plus rapidement, pourquoi ne puis-je la rattraper<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent que c\u2019\u00e9tait fini, quelque chose de nouveau avait commenc\u00e9 pour moi\u00a0: la d\u00e9licate affaire d\u2019\u00eatre le survivant<\/p>\n<p>Je ne veux pas de sollicitude. Je veux de la col\u00e8re, des vitup\u00e9rations, de la violence. Je suis pareil \u00e0 un type afflig\u00e9 d\u2019une rage de dents qui, malgr\u00e9 la douleur, prend un malin plaisir \u00e0 enfoncer encore et toujours le bout de la langue dans la cavit\u00e9 douloureuse. J\u2019imagine un poing surgi de nulle part et me frappant en pleine poire, c\u2019est tout juste si je ne sens pas le coup sourd, si je n\u2019entends pas l\u2019ar\u00eate de mon nez se briser et cette id\u00e9e me procure un soup\u00e7on de satisfaction pitoyable<\/p>\n<p>J\u2019avais attendu ce moment avec appr\u00e9hension, ce moment o\u00f9 il allait me falloir affronter la maison, l\u2019endosser, pour ainsi dire, comme un effet que j\u2019aurais port\u00e9 dans une autre vie, paradisiaque, un chapeau jadis \u00e0 la mode, par exemple, une paire de chaussures d\u00e9mod\u00e9es ou un costume de mariage, aux relents de naphtaline, trop serr\u00e9 \u00e0 la taille et sous les bras mais aux poches distendues par les souvenirs<\/p>\n<p>Remarquable la clart\u00e9 avec laquelle je nous revois l\u00e0, quand je me concentre. Franchement, si on parvenait \u00e0 fournir un effort de m\u00e9moire suffisant, peut-\u00eatre qu\u2019on arriverait presque \u00e0 revivre toute sa vie.<\/p>\n<p>l\u2019id\u00e9e de devenir \u00e0 certains moments transparent \u00e0 ses yeux, non, \u00e7a, je ne le tol\u00e9rais pas<\/p>\n<p>\u00c9tant donn\u00e9 qu\u2019elle \u00e9tait la personne sur laquelle j\u2019avais choisi\u00a0\u2013 \u00e0 moins que je n\u2019aie \u00e9t\u00e9 choisi, moi\u00a0\u2013 de d\u00e9verser mon amour, elle devait demeurer aussi parfaite que possible au plan spirituel et dans ses actes. Il fallait absolument que je la sauve d\u2019elle-m\u00eame et de ses travers. Cette t\u00e2che m\u2019incombait naturellement, puisque ses travers \u00e9taient ses travers et qu\u2019on ne pouvait escompter qu\u2019elle \u00e9chappe, de par sa propre volont\u00e9, \u00e0 leurs funestes effets<\/p>\n<p>Elle a vraiment \u00e9t\u00e9, je crois, \u00e0 l\u2019origine, chez moi, d\u2019une prise de conscience de ce que j\u2019\u00e9tais. Avant, il y avait eu quelque chose dont je faisais partie, d\u00e9sormais, il y avait moi et tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas moi<\/p>\n<p>Je n\u2019imagine pas la possibilit\u00e9 d\u2019une vie apr\u00e8s la vie ni un dieu capable de me l\u2019offrir. Vu le monde que Dieu a cr\u00e9\u00e9, ce serait un sacril\u00e8ge que de croire en lui. Non, ce que j\u2019attends avec impatience, c\u2019est un moment d\u2019expression terrestre<\/p>\n<p>Que le temps passe vite \u00e0 mesure que la saison avance, que la terre tourne furieusement sur son sillon alors que l\u2019ann\u00e9e descend brutalement vers le dernier arc de cercle qu\u2019il lui reste \u00e0 parcourir<\/p>\n<p>Ai-je d\u00e9crit le chromatisme fascinant de son nez\u00a0? Il change de couleur selon l\u2019heure et les moindres variations du temps, part du bleu p\u00e2le en passant par le bordeaux pour arriver \u00e0 la pourpre imp\u00e9riale la plus intense<\/p>\n<p>Le journal consume le reste de sa matin\u00e9e, il le lit de la premi\u00e8re \u00e0 la derni\u00e8re page, collecte des informations, sans que rien lui \u00e9chappe<\/p>\n<p>Remarque-t-il que le monde dont les journaux lui parlent n\u2019a plus aucun rapport avec le monde qu\u2019il a connu\u00a0? Peut-\u00eatre que, comme moi, il consacre d\u00e9sormais toute son \u00e9nergie \u00e0 ne rien remarquer<\/p>\n<p>il redoute les apr\u00e8s-midi, ces \u00ab\u00a0heures d\u00e9s\u0153uvr\u00e9es, comme, moi, je redoute les nuits blanches<\/p>\n<p>Un canap\u00e9 tapiss\u00e9 de chintz s\u2019\u00e9tale, l\u2019air atterr\u00e9, les bras grands ouverts et les coussins raplapla<\/p>\n<p>sous un ciel d\u2019octobre magnifique avec \u00e9toiles, lune fugace et nuages effiloch\u00e9s<\/p>\n<p>les personnages du pass\u00e9 lointain reviennent \u00e0 la fin r\u00e9clamer justice<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait un matin apr\u00e8s un orage et, derri\u00e8re la fen\u00eatre de la chambre d\u2019angle, tout paraissait \u00e9chevel\u00e9 et groggy, le gazon \u00e9bouriff\u00e9 jonch\u00e9 d\u2019une pluie de feuilles caduques, les arbres oscillant encore tels des ivrognes victimes d\u2019une gueule de bois<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e \u00e9tait presque termin\u00e9e. Pourquoi est-ce que j\u2019imagine que quelque chose de neuf la remplacera, sinon un nombre sur le calendrier\u00a0?<\/p>\n<p>Elle a beau \u00eatre fich\u00e9e en moi tel un couteau, je commence pourtant \u00e0 l\u2019oublier. D\u00e9j\u00e0 son image s\u2019effiloche dans ma t\u00eate, des bribes de pigments, de petits bouts de feuilles d\u2019or s\u2019\u00e9caillent. La toile sera-t-elle compl\u00e8tement vide un jour\u00a0?<\/p>\n<p>\u00c9tais-je trop paresseux, trop n\u00e9gligent, trop \u00e9gocentrique\u00a0? Oui, tout cela \u00e0 la fois, et malgr\u00e9 tout je n\u2019arrive pas \u00e0 penser que cette d\u00e9gringolade dans l\u2019oubli, ce je-ne-savais-pas, puissent constituer mati\u00e8res \u00e0 reproche. Je crois plut\u00f4t que, pour ce qui \u00e9tait de la conna\u00eetre, j\u2019attendais trop de choses. Je me connais si peu, comment pourrais-je avoir la pr\u00e9tention de conna\u00eetre quelqu\u2019un d\u2019autre\u00a0?<\/p>\n<p>Je me connaissais, trop bien, et ce que je connaissais ne me plaisait pas<\/p>\n<p>Je n\u2019ai jamais eu de personnalit\u00e9, contrairement aux autres, ou contrairement aux autres qui croient en avoir une. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 une non-personne \u00e0 part, dont le souhait le plus vif \u00e9tait d\u2019\u00eatre quelqu\u2019un de pas \u00e0 part<\/p>\n<p>Qui \u00e9tais-je, sinon moi-m\u00eame\u00a0? D\u2019apr\u00e8s les philosophes, ce sont les autres qui nous d\u00e9finissent, qui mod\u00e8lent notre \u00eatre.<\/p>\n<p>Il est l\u00e9g\u00e8rement d\u00e9vi\u00e9 sur la gauche, ce nez, de sorte qu\u2019en la regardant droit dans les yeux, on a l\u2019illusion de la voir et de face et de profil, comme un des portraits tarabiscot\u00e9s de Picasso<\/p>\n<p>Ce d\u00e9faut, loin de la faire para\u00eetre mal proportionn\u00e9e, renfor\u00e7ait encore le caract\u00e8re profond\u00e9ment expressif de son visage et sa beaut\u00e9 int\u00e9rieure<\/p>\n<p>Des trois personnages centraux du triptyque blanchi par le sel de cet \u00e9t\u00e9-l\u00e0, c\u2019est elle bizarrement qui appara\u00eet avec le plus de nettet\u00e9 sur la paroi de ma m\u00e9moire<\/p>\n<p>Que sont les \u00eatres vivants compar\u00e9s \u00e0 la force increvable des simples choses\u00a0?<\/p>\n<p>La mer remonta la plage jusqu\u2019aux pieds des dunes, comme si elle d\u00e9bordait<\/p>\n<p>Je plaquai mon autre main sur son front et eus l\u2019impression de sentir son esprit, f\u00e9brilement \u00e0 l\u2019\u0153uvre derri\u00e8re, qui d\u00e9ployait un ultime et prodigieux effort pour penser sa derni\u00e8re pens\u00e9e<\/p>\n<p>Je ne sais pas ce que je pensais, je ne me souviens pas d\u2019avoir pens\u00e9 \u00e0 quoi que ce soit. Il y a des moments comme \u00e7a, trop rares, o\u00f9 l\u2019esprit se vide, et c\u2019est tout<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait une de ces m\u00e9lancoliques soir\u00e9es d\u2019automne vein\u00e9es de feux tardifs, \u00e9vocateurs, semblait-il, de ce qu\u2019avait \u00e9t\u00e9, dans un pass\u00e9 lointain, la splendeur du midi. La pluie avait laiss\u00e9 sur la route des flaques d\u2019eau plus claires que le ciel, comme si la lumi\u00e8re finissante du jour s\u2019y \u00e9teignait<\/p>\n<p>En fait, il me semblait parfaitement naturel d\u2019\u00eatre affal\u00e9 l\u00e0, dans le noir, sous un ciel tumultueux, \u00e0 observer la l\u00e9g\u00e8re phosphorescence des vagues qui, pareilles \u00e0 une bande de souris, curieuses mais craintives, avan\u00e7aient hardiment sur la pointe des pieds avant de battre de nouveau en retraite<\/p>\n<p>Le ciel \u00e9tait couvert de brume et pas un souffle de vent ne ridait la surface de la mer qui ne cessait de se briser sur le rivage en une ligne de vaguelettes indolentes, tel un ourlet qu\u2019une couturi\u00e8re endormie aurait tourn\u00e9 et retourn\u00e9 ind\u00e9finiment.<\/p>\n<p>l\u2019hiver, vraiment, c\u2019est ma saison pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e, apr\u00e8s l\u2019automne, mais cette ann\u00e9e les lueurs de ce mois de novembre semblaient pr\u00e9sager quelque chose de plus que l\u2019hiver et j\u2019ai sombr\u00e9 dans une m\u00e9lancolie am\u00e8re<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas envie d\u2019\u00eatre seul comme \u00e7a. Pourquoi n\u2019es-tu pas revenue me hanter\u00a0? C\u2019est le moins que j\u2019aurais attendu de ta part. Pourquoi ce silence, jour apr\u00e8s jour, nuit apr\u00e8s nuit, interminable\u00a0? On dirait un brouillard, ton silence.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur : N\u00e9 \u00e0 Wexford, en Irlande, le 8 d\u00e9cembre 1945, John Banville vit \u00e0 Dublin. Depuis ses d\u00e9buts, l\u2019\u0153uvre de cet\u00a0 \u00bb orf\u00e8vre des mots\u00a0 \u00bb a \u00e9t\u00e9 r\u00e9compens\u00e9e par de nombreux grands prix litt\u00e9raires. 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