{"id":638,"date":"2014-06-09T12:44:04","date_gmt":"2014-06-09T11:44:04","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=638"},"modified":"2025-09-26T17:45:55","modified_gmt":"2025-09-26T15:45:55","slug":"goby-valentine-banquises-082011","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=638","title":{"rendered":"Goby, Valentine \u00ab Banquises \u00bb (08\/2011)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur\u00a0: <\/strong>Ecrivaine fran\u00e7aise n\u00e9e \u00e0 Grasse en 1974. Elle vit en r\u00e9gion parisienne. Ses th\u00e8mes de pr\u00e9dilection\u00a0sont<strong>: <\/strong>La place des femmes, leur corps, les yeux des femmes \u00e0 cause de leur corps, de leur sexe, comment une femme regarde et change le monde, par amour, par envie, par orgueil, par ennui, par vengeance, en tant que s\u0153ur, m\u00e8re, fille, amante. Comment l\u2019Histoire les affecte, comme elles l\u2019affectent, du Paris contemporain \u00e0 la Provence atemporelle, \u00e0 l\u2019Afrique de l\u2019apr\u00e8s-guerre, \u00e0 la Bretagne des ann\u00e9es 1940. Les lieux, comment les lieux nous traversent, comment nous les traversons, comme l\u2019espace nous fa\u00e7onne et comment nous le transformons. L\u2019enfance, comment elle nous survit et s\u2019acharne \u00e0 nous habiter, dans chaque moment de la vie, dans chaque \u00e2ge et en toutes circonstances, comment chaque geste est porteur d\u2019une histoire toujours ancr\u00e9e dans l\u2019enfance. Ce qui est valable pour un homme est valable pour une nation, alors l\u2019Histoire, la grande, me passionne aussi, c\u2019est en elle que je cherche et trouve les racines de toutes les blessures pr\u00e9sentes, je l\u2019explore, la diss\u00e8que, comme les origines individuelles. ( <a href=\"http:\/\/www.m-e-l.fr\/valentine-goby,ec,384\">source<\/a>) .<\/p>\n<p><b>Ses romans : <\/b><i>( je ne les cite pas tous)<\/i>\u00a0:\u00a0 La note sensible, 2002 \u2013 <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3854\">Sept Jours<\/a>,<\/span>\u00a02003 \u2013 L\u2019Antilope blanche, 2005 \u2013 Petit \u00e9loge des grandes villes, recueil de textes, 2007 \u2013 L\u2019\u00e9chapp\u00e9e, 2007\u00a0 \u2013 Qui touche \u00e0 mon corps je le tue , 2008 \u2013 Des corps en silence, 2010 \u2013 <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=638\">Banquises<\/a><\/span>, 2011 &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=213\">Kinderzimmer<\/a>,<\/span> 2013 \u2013 M\u00e9duses, 2013 &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3779\">Baumes<\/a> (<a style=\"color: #0000ff;\" href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3762\">Collection Essences- Actes Sud<\/a>)<\/span>, 2014 &#8211;\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=21866\">Un paquebot dans les arbres<\/a><\/span>, 2016 &#8211; Tu seras mon arbre (2018) &#8211; Mur\u00e8ne (2019) &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=17691\">L\u2019\u00cele haute<\/a><\/span> (2023) &#8211; <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Goby, Valentine \u00ab\u00a0Le palmier\u00a0\u00bb (RL2025) 336 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=22963\">Le palmier<\/a><\/span> (2025)<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: En 1982, Sarah a quitt\u00e9 la France pour Uummannaq au Groenland. La derni\u00e8re fois que sa famille l\u2019a vue, c\u2019\u00e9tait au moment o\u00f9, \u00e0 Roissy, elle est mont\u00e9e dans l\u2019avion qui l\u2019emportait vers la calotte glaciaire. Apr\u00e8s, plus rien. Elle a disparu corps et \u00e2me. Elle avait vingt-deux ans. Lisa, vingt-sept ans plus tard, part sur les traces de cette s\u0153ur disparue. Elle quitte mari et enfants pour parcourir le m\u00eame trajet qu\u2019elle. Elle arrive dans un Groenland d\u00e9vast\u00e9, habit\u00e9 par une population abandonn\u00e9e, qui voit se r\u00e9duire peu \u00e0 peu son territoire de glace. Cette qu\u00eate va la mener loin dans son propre cheminement identitaire, depuis l\u2019impossibilit\u00e9 du deuil jusqu\u2019\u00e0 la construction de soi. Roman sur le temps, roman sur l\u2019attente, roman sur l\u2019urgence et la disparition d\u2019un monde. Roman familial et magnifique \u00e9vocation d\u2019un Grand Nord en perdition. Valentine Goby signe ici un tr\u00e8s beau livre sur la douleur des Hommes. Valentine Goby est n\u00e9e en 1974. Apr\u00e8s des \u00e9tudes \u00e0 Sciences Po elle a effectu\u00e9 des s\u00e9jours humanitaires \u00e0 Hano\u00ef et Manille. Elle a \u00e9t\u00e9 laur\u00e9ate de la fondation Hachette et a re\u00e7u divers prix pour ses livres pr\u00e9c\u00e9dents tous publi\u00e9s chez Gallimard, dont Qui touche \u00e0 mon corps je le tue en 2008 et Des corps en silence, 2010. Elle publie \u00e9galement pour la jeunesse.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: J\u2019ai d\u00e9couvert Valentine Goby avec son \u00e9poustouflant \u00ab\u00a0Kinderzimmer. Une fois encore Valentine Goby se montre sp\u00e9cialiste des situations extr\u00e8mes et d\u00e9crit les manques et la volont\u00e9 de croire dans le futur, le refus de baisser les bras et d\u2019abandonner. L\u00e0 encore l\u2019amour absolu d\u2019une m\u00e8re qui ne peut et surtout ne veut pas croire \u00e0 la disparition de son enfant. \u00bb Il n\u2019y a pas que la banquise qui fissure et se fracture\u00a0! Le jour ou Sarah ne revient pas du Groenland, la vie d\u2019une famille bascule. Sarah \u00e9tait une jeune fille habit\u00e9e par la musique et qui perdra tout int\u00e9r\u00eat dans la vie le jour o\u00f9 son amie dec\u00e8de. Son d\u00e9sir de partir pour le Groenland est pour ses parents le signe d\u2019une petite envie.. Mais elle ne donnera plus de nouvelles\u2026 disparition, fuite, d\u00e9c\u00e8s\u2026\u00a0 nul ne le sait. Sa petite s\u0153ur Lisa, n\u2019a pu grandir et vivre qu\u2019\u00e0 travers l\u2019attente de l\u2019absence nous vivons le d\u00e9sespoir d\u2019une femme dont la vie enti\u00e8re est tourn\u00e9e vers l\u2019absente. Le p\u00e8re s\u2019est accroch\u00e9 \u00e0 de menus plaisirs pour continuer \u00e0 vivre, en secret et en se sentant coupable de trouver du plaisir \u00e0 la vie. 28 ans apr\u00e8s, Lisa part refaire le dernier voyage de sa s\u0153ur, mettre ses pieds dans ses traces, ces yeux dans les paysages de ses derni\u00e8res photos. Dernier chant du cygne d\u2019un amour fraternel, mais aussi d\u2019un continent qui disparait inexorablement de la surface de la terre, victime du r\u00e9chauffement de la plan\u00e8te. Un monde dur, des sentiments vrais et puissants.. Un roman sur l\u2019impossibilit\u00e9 de faire son deuil, un roman sur le manque, sur la reconstruction des \u00eatres, sur la disparition. Roman aussi sur la souffrance de l\u2019\u00e2me et sur celle du corps.. Liza tentera d\u2019attirer l\u2019attention en faisant souffrir son corps, puis la souffrance de son corps \u2013 allant jusqu\u2019\u00e0 l\u2019hypothermie \u2013 lui donnera envie de vivre. Un monde o\u00f9 tout s\u2019efface, la s\u0153ur, la vie d\u2019avant dans le roman\u00a0; la vie actuelle et la vie tout court dans le grand d\u00e9sert blanc. J\u2019ai eu l\u2019impression que Liza avait pour id\u00e9e de vivre la vie de Sarah jusqu\u2019\u00e0 r\u00e9ussir \u00e0 se persuader de sa disparition afin de pouvoir continuer \u00e0 vivre au moment o\u00f9 elle \u00e9tait parvenue \u00e0 la certitude de sa mort. Le roman aborde aussi deux fa\u00e7ons diff\u00e9rentes de faire face \u00e0 une disparition inexpliqu\u00e9e, le roman de ceux qui restent et attendent &#8230; La m\u00e8re, qui refuse d\u2019affronter la mort, la fille qui veut passer \u00e0 autre chose, qui veut exister autrement qu\u2019en retrait de l\u2019absente. Un roman sur la souffrance, l\u2019effacement du pass\u00e9, du monde tel qu\u2019on l\u2019a connu et qu\u2019on ne veut pas voir disparaitre.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>\u2026elle va vers quelque chose. Appelez-le destin, vocation, id\u00e9al, elle est en mouvement, tendue vers un point de mire net contre l\u2019horizon, le voyage sert \u00e0 \u00e7a\u00a0: s\u2019approcher de ce qui br\u00fble, fait br\u00fbler<\/p>\n<p>Il n\u2019est pas s\u00fbr. Ce n\u2019est pas ce que la m\u00e8re veut entendre. C\u2019est elle qui esp\u00e8re. Lui, il faut qu\u2019il soit s\u00fbr.<\/p>\n<p>Elle a besoin d\u2019un socle o\u00f9 se poser et il tangue lui aussi<\/p>\n<p>elle voudrait qu\u2019il mente, pourquoi pas, elle pourrait y croire une demi-heure, ce serait toujours \u00e7a de pris. Dis que \u00e7a va aller. Fais-moi r\u00eaver<\/p>\n<p>la pens\u00e9e en d\u00e9rive, sans cesse ramen\u00e9e vers la photo de l\u2019album qui s\u2019anime, \u00e0 pr\u00e9sent, qui a un corps et se meut, autonome, par-dessus son manuscrit<\/p>\n<p>Elle \u00e9crit Marmara, les phon\u00e8mes s\u2019embo\u00eetent, s\u2019encha\u00eenent \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019une comptine, Marmara \u2013 arabesque \u2013 quantifiable \u2013 bleu de m\u00e9thyl\u00e8ne<\/p>\n<p>Quatre mille kilom\u00e8tres la s\u00e9parent du Grand Nord mais elle franchit, d\u00e9j\u00e0, une fronti\u00e8re int\u00e9rieure<\/p>\n<p>Maintenant, l\u2019univers r\u00e9tr\u00e9cit aux proportions de la chambre. La musique en \u00e9clatera les bornes.<\/p>\n<p>c\u2019est saisissant, sous le ciel plomb\u00e9, de voir la c\u00f4te blanche mordre l\u2019eau noire. Du blanc, du noir s\u2019incisant mutuellement, sur des kilom\u00e8tres. Plus loin d\u2019autres contrastes. En pleine mer des gla\u00e7ons \u00e9tincelants bord\u00e9s d\u2019un liser\u00e9 turquoise\u00a0; c\u2019est d\u2019une violence radicale, les formes blanches \u00e0 angles aigus nettement d\u00e9tour\u00e9es sur l\u2019arri\u00e8re-plan onyx, et cette juxtaposition de lumi\u00e8re diamantine, de fluorescence et de noir. Le contour du hublot isole chaque gla\u00e7on, un \u00e0 un projet\u00e9 hors cadre par la vitesse<\/p>\n<p>Elle \u00e9coute leur silence, se figure les images form\u00e9es dans leurs t\u00eates \u00e0 partir de ses mots \u00e0 elle, occup\u00e9es \u00e0 cr\u00e9er des formes, des couleurs, des mouvements. Elle freine le tempo. Les mots \u00e9closent lentement maintenant, pour faire de la place<\/p>\n<p>ce sont des r\u00eaves et des r\u00eaves de r\u00eaves qui se croisent par-dessus l\u2019Atlantique, cohabitent, proches, \u00e9trangers. S\u2019ils veulent, plus tard, elle leur enverra des photos mais pour l\u2019instant ils traversent une terre invent\u00e9e qui n\u2019est pas le Groenland, ils y prom\u00e8nent leur m\u00e8re comme elle a balad\u00e9 sa s\u0153ur, dans un fantasme, et \u00e0 leurs yeux ce monde vaut tout r\u00e9el.<\/p>\n<p>Ils la maintiennent vivante, c\u2019est leur obsession. Ils se la rem\u00e9morent sans cesse<\/p>\n<p>Ils ressassent pour la maintenir au chaud en eux, ils nient la rupture, la colmatent, ils sont dans l\u2019\u00e9ternel pr\u00e9sent<\/p>\n<p>Il voit sa femme en train de lire, allong\u00e9e dans le canap\u00e9, une femme horizontale qui tente par ses lectures de redevenir vivante, t\u00e9m\u00e9raire, de sentir quelque chose<\/p>\n<p>Ainsi s\u2019enferme-t-il avec elle dans la peine, s\u00e9par\u00e9s et ensemble, ensemble et s\u00e9par\u00e9s.<\/p>\n<p>Elle n\u2019aime pas nager elle aime avoir nag\u00e9. Comme plus tard elle aimera avoir \u00e9crit. Pour la contemplation de ce qui a \u00e9t\u00e9 accompli. La sensation de l\u2019effort consum\u00e9. La volupt\u00e9 du vide<\/p>\n<p>Dans les livres elle cherche des lieux pour elle. Pour se d\u00e9faire, pour se trouver, fen\u00eatres et miroirs. Elle casse le dos, corne les pages, trace des accolades, noircit de mots les marges, souligne au stylo-bille pour qu\u2019ils deviennent ses livres, singuliers, pas pr\u00eatables, qu\u2019ils soient elle, elle y tient plus qu\u2019\u00e0 tout<\/p>\n<p>Dans toute reconstitution il y a cette obsession\u00a0: comprendre comment c\u2019est arriv\u00e9, en esp\u00e9rant savoir pourquoi<\/p>\n<p>Certains croient encore au sens de l\u2019Histoire, que l\u2019Histoire a un sens<\/p>\n<p>sa banquise liqu\u00e9fi\u00e9e par les gaz \u00e0 effet de serre. Sa petite mort int\u00e9rieure renouvel\u00e9e chaque jour. L\u2019Histoire s\u2019arr\u00eate. Se r\u00e9sout dans Ole, dans ce point du monde o\u00f9 quelqu\u2019un est tent\u00e9 de penser qu\u2019hier, c\u2019\u00e9tait mieux que demain<\/p>\n<p>Puisque ce silence presque pire que la mort \u2013 nous le savons, ils ne l\u2019avoueront pas, satur\u00e9s d\u2019amour comme ils sont \u2013, alors essayer de regarder dehors, peut-\u00eatre, \u00e0 nouveau. Oh, tout doucement. Juste pour s\u2019\u00e9prouver un peu vivant. Pour respirer. Tenter de parcourir un lieu autre que cette seule douleur \u2013 si vaste. Croire que l\u2019existence tient \u00e0 autre chose qu\u2019\u00e0 l\u2019attente<\/p>\n<p>ne parlent pas. Ils ignorent si c\u2019est par pudeur ou parce qu\u2019ils se connaissent si bien, qu\u2019ils se savent chacun en eux-m\u00eames en un lieu diff\u00e9rent, incompatibles, lui qui contemple, elle qui cherche un sens<\/p>\n<p>La for\u00eat, l\u2019automne, les jaunes, rouges, oranges des feuilles, les paysages sont un passage, une distraction courte \u2013 m\u00eame pas, tant ils renvoient au souvenir, il n\u2019y a pas de lieu vierge pour la m\u00e9moire \u2013 et toutes les odeurs respir\u00e9es, les choses vues, touch\u00e9es, entendues seront un entre-deux, de part et d\u2019autre il y a l\u2019attente<\/p>\n<p>toute force le p\u00e8re s\u2019attachera \u00e0 ces instants de rien, de beau dehors, s\u2019exercera au d\u00e9tachement provisoire, fondu dans une couleur, dans une forme, capable de \u00e7a par instants, juste \u00e7a\u00a0: \u00eatre. Pas elle.<\/p>\n<p>Et s\u2019il avait moins mal qu\u2019elle, en effet\u00a0? S\u2019il pouvait vivre avec cette douleur au lieu de vivre en elle\u00a0? Si c\u2019\u00e9tait \u00e7a, tout simplement<\/p>\n<p>Il essaie d\u2019\u00eatre heureux. Fort.\u00a0Il n\u2019y arrive pas tous les jours, pas toutes les semaines. Soudain \u00e7a s\u2019abat sans pr\u00e9venir sur ses \u00e9paules<\/p>\n<p>casser n\u2019importe quoi, d\u00e9truire, \u00e9craser pour que le monde ext\u00e9rieur ressemble \u00e0 son dedans, qu\u2019il y ait ad\u00e9quation pour une fois<\/p>\n<p>cette co\u00efncidence entre le dedans et le dehors, elle qui \u00e9crit l\u2019hiver, de pr\u00e9f\u00e9rence par temps de pluie, de neige et dans l\u2019obscurit\u00e9, ou bien les stores baiss\u00e9s pour \u00e9viter le soleil, il y a des saisons pour le corps et des saisons pour la vie int\u00e9rieure<\/p>\n<p>Elle se souvient que dans les contes inuits, il y a des vieux qui se jettent des falaises, qui se laissent volontairement tomber du tra\u00eeneau en pleine temp\u00eate, qui cessent de manger quand ils croient \u00eatre devenus inutiles \u00e0 la communaut\u00e9. Ils meurent par devoir, c\u2019est la seule chose qu\u2019ils peuvent encore vouloir, choisir, et obtenir, cette mort, et dans les histoires on leur sait gr\u00e9, toujours, d\u2019avoir su \u00e0 temps s\u2019effacer<\/p>\n<p>Pour cette femme la rue n\u2019est pas paysage, les gens ne sont pas paysage, elle les voit du dedans, quand elle les croise ses yeux plongent dans les corps, y lisent tout ce qu\u2019ils taisent, elle les porte, ils le savent, d\u2019elle ils ne peuvent se cacher<\/p>\n<p>Depuis le surplomb, les morceaux de banquise font patchwork fa\u00e7on champs vus d\u2019avion, empi\u00e8cements de formes, volumes, pigments disparates \u00e9chelonn\u00e9s du blanc au gris, sauf que \u00e7a se d\u00e9place, s\u2019imbrique donc en configurations fragiles, provisoires, en perp\u00e9tuelle fragmentation.<\/p>\n<p>Il pourrait parler \u00e0 sa place, le p\u00e8re, il pourrait dire les mots qui cognent dans la t\u00eate de cette femme, il sent les vibrations de ses terminaisons nerveuses, devine le rythme de son c\u0153ur, il fait le compte, quarante-deux ans qu\u2019ils se connaissent, il pense se connaissent plut\u00f4t que s\u2019aiment non par manque d\u2019amour, non parce qu\u2019il doute, mais parce que \u00e0 ce point de la vie ce n\u2019est plus la question, l\u2019amour, il est en elle, elle est en lui, distincts et soud\u00e9s, boutur\u00e9s, et ce qu\u2019ils forment pourrait s\u2019appeler chim\u00e8re, du nom de ces organismes greff\u00e9s l\u2019un \u00e0 l\u2019autre, poire et coing, orange et mandarine, qui donnent un m\u00eame plant mais conservent chacun leur patrimoine g\u00e9n\u00e9tique. M\u00eames, et diff\u00e9rents<\/p>\n<p>Ici on sait ne rien faire. Faire rien. Respirer c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te. \u00c7a suffit. Sans chercher \u00e0 remplir, \u00e0 combler, le silence est une masse pas un vide. Un lieu. Une halte. Un abri.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur\u00a0: Ecrivaine fran\u00e7aise n\u00e9e \u00e0 Grasse en 1974. Elle vit en r\u00e9gion parisienne. 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