{"id":6656,"date":"2018-07-19T16:07:21","date_gmt":"2018-07-19T15:07:21","guid":{"rendered":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=6656"},"modified":"2025-01-06T11:14:54","modified_gmt":"2025-01-06T09:14:54","slug":"nohant-gaelle-legende-dun-dormeur-eveille-08-2017","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=6656","title":{"rendered":"Nohant, Ga\u00eblle  \u00abL\u00e9gende d\u2019un dormeur \u00e9veill\u00e9\u00bb (08.2017)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Autrice<\/strong>\u00a0: N\u00e9e \u00e0 Paris en 1973, Ga\u00eblle Nohant vit aujourd\u2019hui \u00e0 Lyon.\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=6656\">L\u00e9gende d\u2019un dormeur \u00e9veill\u00e9<\/a>\u00a0<\/span>(prix des Libraires 2018) est son troisi\u00e8me roman apr\u00e8s <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=10569\">L\u2019Ancre des r\u00eaves<\/a><\/span> (prix Encre Marine, 2007) et <span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=3197\">La\u00a0Part des flammes<\/a>\u00a0<\/span>(prix France Bleu\/Page des libraires, 2015 et prix du Livre de Poche, 2016) Elle a \u00e9galement publi\u00e9 L\u2019Homme d\u00e9rout\u00e9 (nouvelles) en \u00a02010. En 2020 elle publie \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=10179\">La femme r\u00e9v\u00e9l\u00e9e<\/a>\u00a0<\/span>\u00bb et en 2023 \u00ab\u00a0<span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Nohant, Ga\u00eblle \u00ab\u00a0Le bureau de l\u2019\u00e9claircissement des destins\u00a0\u00bb (RLH2023) 410 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=17968\">Le bureau de l&rsquo;\u00e9claircissement des destins<\/a><\/span>\u00a0\u00bb \u00a0.<\/p>\n<p>\u00c9ditions H\u00e9lo\u00efse d\u2019Ormesson, 17-08- 2017, 544 p (prix des Libraires 2018)<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: \u00ab\u00a0Robert Desnos a v\u00e9cu mille vies \u2013 \u00e9crivain, critique de cin\u00e9ma, chroniqueur radio, r\u00e9sistant de la premi\u00e8re heure \u2013, sans jamais se d\u00e9partir de sa soif de libert\u00e9. Pour raconter l\u2019histoire extraordinaire de ce dormeur \u00e9veill\u00e9, Ga\u00eblle Nohant \u00e9pouse ses pas ; comme si elle avait \u00e9cout\u00e9 les battements de son c\u0153ur, s\u2019\u00e9tait assise aux terrasses des caf\u00e9s en compagnie d\u2019\u00c9luard ou de Garc\u00eda Lorca, avait tressailli aux anath\u00e8mes d\u2019Andr\u00e9 Breton, fum\u00e9 l\u2019opium avec Yvonne George, et dans\u00e9 sur des rythmes endiabl\u00e9s au Bal Blomet aux c\u00f4t\u00e9s de Kiki et de Jean-Louis Barrault. S\u2019identifiant \u00e0 Youki, son grand amour, la romanci\u00e8re accompagne Desnos jusqu\u2019au bout de la nuit.<\/p>\n<p>L\u00e9gende d\u2019un dormeur \u00e9veill\u00e9 r\u00e9v\u00e8le le h\u00e9ros irr\u00e9sistible derri\u00e8re le po\u00e8te et ressuscite une \u00e9poque incandescente et tumultueuse, des ann\u00e9es folles \u00e0 l\u2019Occupation.<\/p>\n<p>Lire l\u2019article de Culture box \u2013 Tout est dit\u2026\u00a0: <a href=\"https:\/\/culturebox.francetvinfo.fr\/livres\/la-rentree-litteraire\/legende-d-un-dormeur-eveille-prodigieux-roman-sur-le-poete-robert-desnos-258343\">https:\/\/culturebox.francetvinfo.fr\/livres\/la-rentree-litteraire\/legende-d-un-dormeur-eveille-prodigieux-roman-sur-le-poete-robert-desnos-258343<\/a><\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: Coup de c\u0153ur absolu\u00a0! et envie de relire Desnos\u2026<\/p>\n<p>Le destin d\u2019un homme instinctif, naturel, fid\u00e8le \u00e0 lui-m\u00eame, rn accord avec ses convictions, un homme LIBRE\u00a0quelque soient les circonstances. Desnos a toujours voulu \u00e9crire, depuis sa plus tendre enfance. Il le fera. Il sera l\u2019homme de deux amours , l\u2019homme aux 2 \u00ab\u00a0Y\u00a0\u00bb d\u2019amours\u00a0: Yvonne, son \u00e9toile de mer et Youki, sa sir\u00e8ne blanche\u2026 Surtout sa sir\u00e8ne blanche, Youki, que Fujita avait surnomm\u00e9e ainsi car ce terme d\u00e9crivait la couleur de sa peau; la \u00ab\u00a0sir\u00e8ne\u00a0\u00bb, femme ensorceleuse qui fait tourner la t\u00eate des hommes sans jamais se laisser attraper\u2026 Un homme \u00e0 la vie difficile mais qui restera optimiste et lumineux en toutes circonstances. Portrait d\u2019un rebelle, d\u2019un insoumis, d\u2019un homme vrai, g\u00e9n\u00e9reux, ne supportant ni l\u2019intol\u00e9rance ni l\u2019injustice.<\/p>\n<p>Il nous entraine dans son sillage \u00e0 Cuba, Paris, Madrid \u2026 Il nous fait faire la connaissance d\u2019Alejo Carpentier, Miro, Neruda, Aragon, Antonin Artaud, Foujita, Breton, Man Ray, Eluard, Lorca, Pr\u00e9vert, Jean-Louis Barrault \u2026 Militants et artistes ouvrent l\u2019esprit au monde dans cette p\u00e9riode de libert\u00e9 que sont les ann\u00e9es 30. \u00a0Il nous invite au B\u0153uf sur le toit, aux Halles, dans le Montparnasse de la boh\u00e8me et des ann\u00e9es folles. Il nous fait aussi vivre la naissance de l\u2019ORTF, l\u2019importance de la culture, la mont\u00e9e du nazisme, l\u2019occupation de Paris, la R\u00e9sistance\u00a0;<\/p>\n<p>Ga\u00eblle Nohant r\u00e9ussit le tout de force de nous donner l\u2019impression de vivre \u00e0 l\u2019\u00e9poque de ses personnages. Elle fait revivre ce monde des ann\u00e9es 30\/40 . Un livre remarquable en tous points. La recherche historique men\u00e9e par Gaelle Nohant. Sa fa\u00e7on d\u2019\u00e9crire\u00a0; l\u2019art d\u2019entrelacer les \u00e9crits de Desnos et de ses contemporains \u00e0 son \u00e9criture\u00a0; sa mani\u00e8re de raconter la vie de cet homme hors-normes\u2026 Elle revisite l\u2019histoire et nous enchante&#8230; dans les moments de frivolit\u00e9 et dans les heures noires. A lire imp\u00e9rativement<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0: \u00a0( et je me suis limit\u00e9e\u2026 faudrait juste recopier tout le livre\u00a0!)<\/p>\n<p>Robert Desnos, a r\u00e9pondu Robert en lui rendant son sourire, po\u00e8te et bon vivant, membre de la racaille surr\u00e9aliste, comme nous appellent les vieilles barbes.<\/p>\n<p>Cuba lui est entr\u00e9 dans le corps \u00e0 la mani\u00e8re d\u2019un alcool fort. Il sent que ce pays \u00e2pre et langoureux, o\u00f9 l\u2019on danse comme on fait l\u2019amour, l\u2019a chang\u00e9. Son besoin d\u2019ind\u00e9pendance y a \u00e9t\u00e9 fouett\u00e9. Il n\u2019a plus envie d\u2019endurer, d\u2019attendre, de se plier \u00e0 la volont\u00e9 des autres. Il rentre plus entier et plus indocile.<\/p>\n<p>Le Y qui ouvre son pr\u00e9nom est le delta ondoyant qui l\u2019aimante et le repousse. Yvonne est une \u00e9toile de mer. Pour l\u2019aimer, il faut accepter d\u2019\u00eatre bless\u00e9.<\/p>\n<p>En r\u00eave\u2026 Au point que j\u2019ai souhait\u00e9 ne plus m\u2019\u00e9veiller. Je confondais la nuit et le jour, la veille et le sommeil. Je n\u2019arrivais plus \u00e0 s\u00e9parer ce que j\u2019avais v\u00e9cu de ce que j\u2019avais d\u00e9sir\u00e9.<\/p>\n<p>S\u2019il est le confident de toutes les putes de Paris, en amour il a besoin de raffinement et d\u2019\u00e9l\u00e9gance.<\/p>\n<p>Vous avez des yeux d\u2019hu\u00eetre, c\u2019est joli. On vous l\u2019a d\u00e9j\u00e0 dit\u00a0?<br \/>\nOn ne lui a jamais dit. Des yeux d\u2019hu\u00eetre. Pourquoi pas\u00a0? Ses yeux \u00e9tranges, o\u00f9 se m\u00ealent le bleu, le vert et le gris, ont les reflets de la mer quand elle se casse sur les falaises crayeuses par temps de pluie. Ce sont des miroirs qui d\u00e9bordent pour embrasser l\u2019infini. Des yeux qui aiment, caressent et pleurent, des yeux ouverts derri\u00e8re les paupi\u00e8res\u2026 des yeux de po\u00e8te.<\/p>\n<p>L\u2019amour \u00e0 sa naissance a la cruaut\u00e9 des b\u00eates sauvages. C\u2019est ainsi, depuis la nuit des temps.<\/p>\n<p>Pour les surr\u00e9alistes, elle est le s\u00e9maphore qui ouvre sur d\u2019autres r\u00e9alit\u00e9s, plus profondes et sibyllines.<\/p>\n<p>\u2026il a d\u00fb h\u00e9riter de cette sagesse populaire son go\u00fbt d\u2019une libert\u00e9 qui ne se marchande pas.<\/p>\n<p>Pour lui, l\u2019\u00e9criture est ce territoire mouvant qui doit se r\u00e9inventer sans cesse, demeurer une insurrection permanente, une fontaine de lave, des corps joints dans la danse ou l\u2019amour, une voix qui descelle les pierres tombales et proclame que la mort n\u2019existe pas, une exp\u00e9rience sensorielle.<\/p>\n<p>\u2026la jalousie n\u2019est-elle pas l\u2019amertume qui reste quand tout ce qui \u00e9tait doux s\u2019est \u00e9tiol\u00e9\u00a0?<\/p>\n<p>Pour t\u2019oublier, il faudrait que je m\u2019oublie moi-m\u00eame.<\/p>\n<p>Telle la f\u00e9e verte qui phosphore au c\u0153ur de l\u2019absinthe, elle ouvrait de son nom des mondes souterrains, enivrants et sulfureux.<\/p>\n<p>Comment les surr\u00e9alistes ont-ils pu laisser leur libert\u00e9 sauvage se figer sous la forme d\u2019un Comit\u00e9 de salut public\u00a0?<\/p>\n<p>Donc si je comprends bien, jusqu\u2019ici tu la croisais partout mais tu ne la voyais pas, et maintenant tu ne vois qu\u2019elle\u00a0? D\u00e9cid\u00e9ment, les po\u00e8tes ne font rien comme tout le monde\u00a0! observe Alejo Carpentier.<\/p>\n<p>Le soir qui descend h\u00e9site comme lui entre col\u00e8re et cl\u00e9mence, fron\u00e7ant ses nuages au-dessus de l\u2019embrasement de lumi\u00e8re o\u00f9 se noie le jour.<\/p>\n<p>Il est exclusif, passionn\u00e9\u2026 \u00c7a a quelque chose d\u2019irr\u00e9sistible, comme une temp\u00eate, on br\u00fble de se laisser prendre, m\u00eame si on sait qu\u2019on finira bris\u00e9e sur la plage.<\/p>\n<p>Il aime lire ses initiales au bas d\u2019un article dans l\u2019\u00e9dition du jour, l\u2019onde de fiert\u00e9 qui parcourt son \u00e9chine devant le po\u00e8me achev\u00e9, les mots saisis en plein vol, poignard\u00e9s vifs. Son \u00e9criture est une possession et un vertige, une plong\u00e9e, une odyss\u00e9e sans limites et sans boussole. Elle est la seule puissance capable de l\u2019arracher \u00e0 la perdition amoureuse, \u00e0 l\u2019exquise souffrance d\u2019aimer.<\/p>\n<p><em>Tu n\u2019es pas la passante, mais celle qui demeure. La notion d\u2019\u00e9ternit\u00e9 est li\u00e9e \u00e0 mon amour pour toi. <\/em><\/p>\n<p>\u00c0 la diff\u00e9rence de ses confr\u00e8res, Robert a la ressource de pouvoir descendre en lui-m\u00eame, \u00e9couter ses voix souterraines, affronter le vertige de la solitude, ce d\u00e9sert balay\u00e9 par les ombres. Quand il remonte \u00e0 la surface, ses yeux sont lav\u00e9s et sa perception s\u2019est aiguis\u00e9e.<\/p>\n<p>Cette attention au monde fait de lui ce passant invisible, cette pellicule que tout impressionne.<\/p>\n<p>Nous pr\u00e9parons des lendemains indociles, nous guettons les rencontres improbables, les incendies amoureux, le tressaillement des consciences r\u00e9veill\u00e9es et de la libert\u00e9 qui se d\u00e9plie.<\/p>\n<p>J\u2019ai fait une croix sur Breton, ce n\u2019est pas pareil. Le surr\u00e9alisme ne lui appartient pas, m\u00eame s\u2019il aimerait nous le faire croire.<\/p>\n<p>Les vies des autres me traversent, et m\u00eame si je les laisse filer comme le sable entre les doigts, il en reste toujours des traces. Et ces traces finissent par peser.<\/p>\n<p>Marcher, c\u2019est la seule chose \u00e0 faire quand il n\u2019est que rage. Marcher, tandis que son esprit mart\u00e8le au rythme de ses pas les mots auxquels plus tard il l\u00e2chera la bride. Sa col\u00e8re est un miroir travers\u00e9 d\u2019un poing sanglant qui l\u2019\u00e9toile en milliers d\u2019\u00e9clats meurtriers.<\/p>\n<p>Il se laisse d\u00e9river le long des courants de son monde int\u00e9rieur, entre les laminaires des songes, les phosphorescences et les coraux o\u00f9 cristallisent les mots qu\u2019il n\u2019a pas encore attrap\u00e9s, ceux qu\u2019il d\u00e9sire comme l\u2019insaisissable baleine blanche.<\/p>\n<p>Alors oui, \u00e9crire quelque chose qui tient au corps, de taille \u00e0 cannibaliser ses pens\u00e9es et tarir ses d\u00e9sirs. Que son encre lui ass\u00e8che le c\u0153ur \u00e0 mesure qu\u2019il y d\u00e9versera sa rage et sa peine, tout ce qui ne peut exister qu\u2019en sourdine pendant que son infid\u00e8le dort d\u2019un sommeil sans m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Parfois, on dirait que la vie se fatigue de vous \u00e9prouver. Que votre r\u00e9sistance a fini par la lasser, comme un enfant se d\u00e9tourne d\u2019un jouet qu\u2019il n\u2019a pas r\u00e9ussi \u00e0 briser.<\/p>\n<p>Il se fait l\u2019effet d\u2019un navigateur errant sur un oc\u00e9an couleur de cendre, m\u00e2ture cass\u00e9e, regardant assoiff\u00e9 toute cette eau.<\/p>\n<p>Le ch\u00f4mage remplit les rues de Paris de foules grondantes, de gens us\u00e9s, \u00e0 bout de souffle, \u00e0 qui l\u2019on explique que leur malheur vient de l\u2019\u00e9tranger, ce fr\u00e8re de mis\u00e8re qui a soudain le faci\u00e8s anonyme d\u2019un voleur de travail et de pain. Les poings se serrent dans les poches, les m\u00e2choires se durcissent, les yeux deviennent fuyants. En Europe surgissent des dictateurs d\u2019op\u00e9rette qui pr\u00eateraient \u00e0 rire s\u2019ils n\u2019\u00e9taient aur\u00e9ol\u00e9s de l\u2019odeur du sang.<\/p>\n<p>ce n\u2019est pas seulement sa bouche qui sourit, c\u2019est tout le visage.<\/p>\n<p>L\u2019important, ce n\u2019est pas qu\u2019il soit fid\u00e8le, c\u2019est qu\u2019il soit g\u00e9n\u00e9reux\u00a0!<\/p>\n<p>Robert Desnos est surr\u00e9aliste m\u00eame quand il dort\u00a0! r\u00e9pond Max Ernst,<\/p>\n<p>Je n\u2019ai pas de parti, r\u00e9pond Max Ernst, une lueur espi\u00e8gle dans ses yeux presque transparents. Et je n\u2019ai pas de patrie non plus. \u00c7a me simplifie la vie.<\/p>\n<p>En tant que surr\u00e9alistes, ajoute Robert, nous abhorrons le nationalisme et sommes tr\u00e8s attach\u00e9s \u00e0 cette chose encombrante qu\u2019on appelle libert\u00e9.<\/p>\n<p>Les auditeurs ne sont pas aveugles, mais nous devons en faire des voyants. La TSF est un outil formidable car elle permet une forme de suggestion, comme un r\u00eave dirig\u00e9.<\/p>\n<p>La culture est un luxe inaccessible pour le public populaire. Gr\u00e2ce \u00e0 la radio, Robert peut le faire voyager au-del\u00e0 du toit de t\u00f4le de l\u2019usine. Il pense \u00e0 la m\u00e9nag\u00e8re qui allume son poste de TSF pendant qu\u2019elle cuisine ou reprise. Au d\u00e9fi de la distraire en \u00e9voquant L\u00e9onard de Vinci, Diog\u00e8ne ou Marie Curie.<\/p>\n<p>Il a fallu les morsures de sa Sir\u00e8ne, les amiti\u00e9s bris\u00e9es, les illusions \u00e9teintes, le d\u00e9nuement extr\u00eame et la bataille de chaque jour pour que la po\u00e9sie le d\u00e9vaste \u00e0 nouveau comme un torrent, une effraction vitale et tumultueuse.<\/p>\n<p>Le bonheur est sans doute le battement d\u2019ailes qui traverse ces fragments d\u2019\u00e9ternit\u00e9 o\u00f9 chacun est \u00e0 sa place et o\u00f9 les talents s\u2019\u00e9panouissent pour le plaisir de tous, sans affectation ni volont\u00e9 de briller.<\/p>\n<p>Je suis s\u00fbr que ta po\u00e9sie s\u2019exprime dans tout ce que tu fais, mais tu vois, elle est comme une femme qui a besoin d\u2019\u00eatre pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e0 toutes les autres. Tu peux avoir d\u2019autres vies, mais tu dois la pr\u00e9f\u00e9rer. Tiens, moi en ce moment, je suis perdu dans le cr\u00e9puscule. Ma po\u00e9sie s\u2019est glac\u00e9e, elle est morte \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de moi.<\/p>\n<p>Ils d\u00e9couvrent Madrid sous un soleil d\u2019octobre qui caresse sans mordre. La brise balaie la poussi\u00e8re incrust\u00e9e entre les pav\u00e9s avec la d\u00e9licatesse d\u2019un pianiste retenant sa fureur avant le crescendo.<\/p>\n<p>\u2026 elle a gagn\u00e9 sa place au milieu des hommes par ce m\u00e9lange de franchise et de charme, cette mani\u00e8re d\u2019imposer une libert\u00e9 et une \u00e9galit\u00e9 qu\u2019on pourrait lui refuser si elle les suspendait \u00e0 l\u2019assentiment d\u2019autrui.<\/p>\n<p>Dure et sensuelle, Madrid est la soie ondoyante et le couteau qui la d\u00e9chire, fr\u00f4lement de muleta et banderille. Son vacarme incessant est une diversion. Derri\u00e8re la symphonie heurt\u00e9e de milliers de sons qui charment ou irritent l\u2019oreille, Robert entend l\u2019\u00e9paisseur du silence. Un silence de vies b\u00e2illonn\u00e9es, de blessures ingu\u00e9rissables, de conjurations.<\/p>\n<p>\u2026 je suis du parti des pauvres et parce que je suis po\u00e8te, je suis r\u00e9volutionnaire.<\/p>\n<p>\u2026 l\u2019int\u00e9r\u00eat de la droite catholique est que ces gens restent dans l\u2019ignorance et continuent \u00e0 croire que le Moyen \u00c2ge dans lequel on les maintient est l\u2019unique horizon.<\/p>\n<p>Ici en Espagne, le silence est une tombe. On y enterre les sentiments interdits, les esp\u00e9rances \u00e9teintes.<\/p>\n<p>Le fracas du monde est entr\u00e9 dans sa po\u00e9sie et l\u2019a bouscul\u00e9e, abattant les murs de son souffle. Sa trajectoire libertaire a gagn\u00e9 en force en s\u2019ouvrant \u00e0 une fraternit\u00e9 possible.<\/p>\n<p>J\u2019ai ajout\u00e9 que j\u2019\u00e9tais cet homme inachev\u00e9 qui t\u2019avait attendue sans le savoir. Qu\u2019il n\u2019y avait que toi qui pouvais me faire advenir. Que cet amour nous ferait \u00e9clore, et que nos \u00e2mes deviendraient lumineuses.<\/p>\n<p>La po\u00e9sie, le th\u00e9\u00e2tre, la peinture et la musique peuvent triompher de la peur et de la haine, cr\u00e9er des ponts entre les hommes.<\/p>\n<p>Paris grelotte, immobile sous son vernis de gel. C\u2019est une ville p\u00e9trifi\u00e9e, prisonni\u00e8re d\u2019une boule \u00e0 neige qu\u2019Hitler agite pour se distraire apr\u00e8s avoir d\u00e9plac\u00e9 ses petits drapeaux sanglants sur la carte du monde.<\/p>\n<p>\u2026 il se dit que tous les enfants devraient avoir des r\u00e9cits et des po\u00e8mes auxquels accrocher leurs r\u00eaves comme \u00e0 un ballon emport\u00e9 par le vent.<\/p>\n<p><em>Si jamais po\u00e9sie eut un sens, ce fut celui d\u2019une voix, d\u2019un envol.<\/em><\/p>\n<p>\u2026 il sait que le courage consiste \u00e0 cheminer avec sa peur, quotidiennement, comme avec une b\u00eate sauvage qui peut vous tuer si vous baissez votre garde.<\/p>\n<p>Un tumulte de pens\u00e9es, de d\u00e9bris de r\u00eaves et de tessons po\u00e9tiques bat la mesure de ses pas tandis qu\u2019il arpente les rues et les quais et se r\u00e9approprie sa ville d\u00e9faite, qui hal\u00e8te dans la brume et reprend son souffle.<\/p>\n<p><em>Contr\u00e9e<\/em>. Ce mot \u00e9voque un territoire \u00e0 inventer, \u00e0 reconqu\u00e9rir. Une contr\u00e9e est une terre \u00e9trang\u00e8re qui \u00e9chappe \u00e0 toute possession, r\u00e9servant des surprises et des embuscades. Contr\u00e9e abrite le verbe contrer, convoque la d\u00e9fiance et la r\u00e9bellion. Deux fers se dressent l\u2019un contre l\u2019autre, mais celui qu\u2019on n\u2019attendait pas a l\u2019avantage de la surprise.<\/p>\n<p>Les murs respirent, les volets ont des yeux et \u00e0 certaines heures, quand le jour chancelle sous les ombres, les chasseurs semblent plus nombreux que les proies.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9criture est ce territoire d\u00e9fendu qui se superpose peu \u00e0 peu au paysage de l\u2019Occupation\u00a0; son reflet sauvage, tout en dents et en ailes.<\/p>\n<p>Laval remercie la presse d\u2019avoir relay\u00e9 avec enthousiasme le bapt\u00eame de la milice fran\u00e7aise, qui aura pour mission de soutenir l\u2019\u00c9tat fran\u00e7ais et de veiller au maintien de l\u2019ordre sur son territoire.<\/p>\n<p>L\u2019honneur des po\u00e8tes, c\u2019est une fraternit\u00e9 de doux somnambules qui se frottent les yeux dans le ventre de l\u2019orage et s\u2019arment de leur col\u00e8re et d\u2019une forme d\u2019amour, cherchant l\u2019homme sous sa peau d\u2019esclave et la libert\u00e9 palpitant sous la pierre.<\/p>\n<p>De couvre-feu en couvre-mots, ils sont pass\u00e9s ma\u00eetres dans l\u2019art de d\u00e9guiser l\u2019essentiel sous l\u2019anecdotique.<\/p>\n<p>Robert n\u2019est pas na\u00eff, c\u2019est un r\u00eaveur lucide, il r\u00eave les yeux ouverts.<\/p>\n<p>Sur ses pas, j\u2019ai d\u00e9couvert que le r\u00eave irrigue la vie et lui donne sa profondeur. Et que l\u2019essentiel, c\u2019est l\u2019attention qu\u2019on porte aux \u00eatres et aux choses.<\/p>\n<p>C\u2019est l\u2019heure fragile o\u00f9 l\u2019\u00e9tau de l\u2019angoisse se resserre. \u00c0 l\u2019angle de la vitrine du relieur, une ombre dessine la silhouette d\u2019un guetteur post\u00e9. Sous le rictus \u00e9trangl\u00e9 de la lune, l\u2019avenir est un spectre bl\u00eame.<\/p>\n<p>Tu ne fais rien \u00e0 moiti\u00e9 et ta sinc\u00e9rit\u00e9 est totale. L\u00e0-dessus on se ressemble. Tu vois, mon secret de bonheur consiste \u00e0 vivre l\u2019instant sans chercher \u00e0 ma\u00eetriser mon destin ni le redouter.<\/p>\n<p>je crois que pour \u00eatre \u00ab\u00a0pay\u00e9 de retour\u00a0\u00bb, il faut offrir l\u2019aller. Tout donner par avance. C\u2019est ce qu\u2019on donne gratuitement qui fait la beaut\u00e9 du retour.<\/p>\n<p>il est tomb\u00e9 amoureux d\u2019une sir\u00e8ne. Elle ne lui rend pas la t\u00e2che facile, car les sir\u00e8nes se m\u00e9fient de tout ce qui pourrait ressembler \u00e0 un filet.<\/p>\n<p>Que reste-t-il de ce long dialogue entre p\u00e8re et fils, o\u00f9 l\u2019essentiel se disait dans les silences\u00a0?<\/p>\n<p><em>Que chaque jour t\u2019apporte sa joie. Au besoin provoque-la, pr\u00e9m\u00e9dite-la. L\u2019homme n\u2019est homme que de sa naissance \u00e0 la mort. Avant comme apr\u00e8s il n\u2019est que mati\u00e8re m\u00eame si, dans cette mati\u00e8re, est d\u00e9termin\u00e9 son destin d\u2019homme.<\/em><\/p>\n<p>Je crois que j\u2019ai m\u00eame souri, et je suis repartie avec toutes mes larmes serr\u00e9es \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, ma peur et ce froid qui ne me quitte plus malgr\u00e9 plusieurs lainages et un manteau.<\/p>\n<p>Si tu \u00e9tais l\u00e0, tu me dirais que je suis toujours belle et qu\u2019il faut balayer la nostalgie, qu\u2019on ne peut \u00eatre heureux qu\u2019en habitant le pr\u00e9sent. Et tu aurais raison.<\/p>\n<p>Il se cognait au brouillard, \u00e0 cette lumi\u00e8re vitreuse, cette fum\u00e9e dont l\u2019odeur prenait \u00e0 la gorge, cet horizon ferm\u00e9 par les barbel\u00e9s.<\/p>\n<p>Tu avances, ouvert \u00e0 tout ce qui peut se pr\u00e9senter, persuad\u00e9 que le mauvais ne peut pas durer, que t\u00f4t ou tard l\u2019horizon finira par s\u2019\u00e9claircir.<\/p>\n<p>Pour moi, tu es partout. Ton absence occupe l\u2019espace.<\/p>\n<p><em>\u2026 <\/em>me concentrer sur de petites choses, sur ces moments que j\u2019arrive \u00e0 sauver, qui sont comme des bois flottant \u00e0 la surface d\u2019un raz de mar\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0De lui se d\u00e9gageait une grande puissance de refus et d\u2019attaque, en dissonance frappante \u2013\u00a0il \u00e9tait tr\u00e8s brun\u00a0\u2013, avec le regard \u00e9trangement lointain, l\u2019\u0153il d\u2019un bleu clair voil\u00e9 de \u201cdormeur \u00e9veill\u00e9\u201d s\u2019il en fut.\u00a0\u00bb (Andr\u00e9 Breton)<\/p>\n<p>(<em>livre choisi pour le<\/em> <a href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=5405\">\u00ab\u00a0challenge j\u2019ai lu 2018\u00a0\u00bb<\/a> ) : Un roman sur une personnalit\u00e9 historique<\/p>\n<p><span style=\"display: inline !important; float: none; background-color: transparent; color: #333333; cursor: text; font-family: Georgia,'Times New Roman','Bitstream Charter',Times,serif; font-size: 16px; font-style: normal; font-variant: normal; font-weight: 400; letter-spacing: normal; orphans: 2; text-align: left; text-decoration: none; text-indent: 0px; text-transform: none; -webkit-text-stroke-width: 0px; white-space: normal; word-spacing: 0px;\"><strong>Photo\u00a0<\/strong>: \u00a0Robert Desnos avec\u00a0 Youki Foujita (alias Lucie Badoud)<\/span><\/p>\n<p><em>\u00a0<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Autrice\u00a0: N\u00e9e \u00e0 Paris en 1973, Ga\u00eblle Nohant vit aujourd\u2019hui \u00e0 Lyon.\u00a0L\u00e9gende d\u2019un dormeur \u00e9veill\u00e9\u00a0(prix des Libraires 2018) est son troisi\u00e8me roman apr\u00e8s L\u2019Ancre des r\u00eaves (prix Encre Marine, 2007) et La\u00a0Part des flammes\u00a0(prix France Bleu\/Page des libraires, 2015 et prix du Livre de Poche, 2016) Elle a \u00e9galement publi\u00e9 L\u2019Homme d\u00e9rout\u00e9 (nouvelles) en \u00a02010. &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=6656\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":6657,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[521,222,591,2,35,583,98,12,469,100,79,481,78],"tags":[],"class_list":["post-6656","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-521","category-annees-30","category-au-fil-de-lart-romans-thrillers-essais-biographies","category-lectures","category-coup-de-coeur-lectures","category-coup-de-coeur","category-france","category-litterature-france","category-nazisme","category-paris","category-poesie","category-rl2017","category-xxeme"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6656","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=6656"}],"version-history":[{"count":12,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6656\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":21455,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/6656\/revisions\/21455"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/6657"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=6656"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=6656"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=6656"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}