{"id":761,"date":"2014-06-14T16:59:54","date_gmt":"2014-06-14T15:59:54","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=761"},"modified":"2014-06-14T16:59:54","modified_gmt":"2014-06-14T15:59:54","slug":"smilevski-goce-la-liste-de-freud-092013","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=761","title":{"rendered":"Smilevski, Goce: La liste de Freud (09\/2013)"},"content":{"rendered":"<p><strong>Auteur<\/strong>\u00a0: Goce Smilevski est n\u00e9 en 1975 \u00e0 Skopje, Mac\u00e9doine. Il a fr\u00e9quent\u00e9 le Sts Kiril and Metodij University \u00e0 Skopje, la Charles University de Prague et la Central European University \u00e0 Budapest. Il est l\u2019auteur des romans The Planet of Inexperience, Conversation with Spinoza et La S\u0153ur de Sigmund Freud. Il a gagn\u00e9 le prix Macedonian Novel of the Year en 2003 pour le roman Conversations with Spinoza. En 2006 il a aussi re\u00e7u le Central European Fellowship pour les jeunes auteurs europ\u00e9ens.<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sume de l\u2019\u00e9diteur<\/strong>\u00a0: 1938 : l&rsquo;Allemagne nazie s&rsquo;appr\u00eate \u00e0 envahir l&rsquo;Autriche, les Juifs cherchent \u00e0 fuir par tous les moyens. Alors qu&rsquo;on lui d\u00e9livre des visas pour l\u2019Angleterre, Sigmund Freud est autoris\u00e9 \u00e0 soumettre une liste de ceux qu&rsquo;il souhaite emmener avec lui. Figurent sur cette liste, entre autres, son m\u00e9decin et ses infirmi\u00e8res, son chien, sa belle-s\u0153ur, mais pas ses propres s\u0153urs. Tandis que le p\u00e8re de la psychanalyse finira ses jours \u00e0 Londres, toutes les quatre sont d\u00e9port\u00e9es dans le Camp de Terezin. Adolfina, la s\u0153ur pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e de Freud, \u00e2me sensible et dou\u00e9e, enfant mal aim\u00e9e, femme condamn\u00e9e \u00e0 la solitude, raconte : l&rsquo;enfance complice avec son fr\u00e8re ador\u00e9, ses aspirations dans cette Vienne de fin de si\u00e8cle, pleine du bouillonnement artistique et intellectuel, son amour d\u00e9\u00e7u pour un camarade d\u2019universit\u00e9, l&rsquo;\u00e9loignement d&rsquo;avec son g\u00e9nie de fr\u00e8re, sa rencontre avec Klara Klimt dans un h\u00f4pital psychiatrique, son r\u00eave de Venise, sa blessure familiale&#8230;<\/p>\n<p>R\u00e9compens\u00e9 par le prix europ\u00e9en pour la Litt\u00e9rature, un roman fascinant qui donne \u00e0 voir un \u00e9pisode peu \u00e9voqu\u00e9 de la vie de Freud : en 1938, alors que des visas sont attribu\u00e9s pour l&rsquo;Angleterre, le p\u00e8re de la psychanalyse dresse une liste de ceux qu&rsquo;il souhaite emmener avec lui, liste excluant ses quatre s\u0153urs qui finiront d\u00e9port\u00e9es au camp de Terezin. Dans une Vienne en pleine effervescence, une \u0153uvre vibrante en forme d&rsquo;hommage \u00e0 Adolfina Freud, enfant mal aim\u00e9e condamn\u00e9e \u00e0 la solitude.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong>\u00a0: Alors l\u00e0, permettez-moi de vous dire que je suis tr\u00e8s embarrass\u00e9e\u2026 On va commencer par le style.. c\u2019est tr\u00e8s facile \u00e0 lire, car cot\u00e9 style.. pas besoin de se poser de questions.. Il n\u2019y en a pas \u2026 narratif\u2026 La seule chose surprenante est l\u2019utilisation du pr\u00e9sent de l\u2019indicatif qui nous met de plein pied dans le roman. Roman\u2026 toute la question est l\u00e0. En effet un roman est quelque chose d\u2019imagin\u00e9. Alors pourquoi s\u2019appuyer sur l\u2019histoire d\u2019amour et de haine entre les personnes qui composent la famille de Freud \u2013 qui semble v\u00e9ridique \u2013 et modifier la r\u00e9alit\u00e9 en inventant le gazage des s\u0153urs de Freud et en nous affirmant qu\u2019elles sont mortes ensemble dans le m\u00eame camp, ce qui est faux. Pourquoi \u2013 dans l\u2019\u00e9dition fran\u00e7aise &#8211; avoir chang\u00e9 le titre de ce livre, qui \u00e9tait \u00ab\u00a0la s\u0153ur de Freud\u00a0\u00bb\u00a0?<\/p>\n<p>En 1938, Freud fuit l\u2019Autriche. Il a la possibilit\u00e9 de prendre avec lui autant de personnes qu\u2019il le souhaite. Il ne fait pas figurer ses 4 s\u0153urs sur la liste. (D\u2019autres sources disent que le visa aurait \u00e9t\u00e9 refus\u00e9 aux 4 s\u0153urs\u2026CE qui est s\u00fbr par contre c\u2019est que les 4 ne sont pas mortes gaz\u00e9es \u00e0 Theresienstadt ou il n\u2019y avait pas de chambres \u00e0 gaz et qu\u2019Adolfina est morte de d\u00e9nutrition) Le livre d\u00e9bute par le r\u00e9cit des 4 s\u0153urs. Elles prennent la parole et racontent leur vie, en commen\u00e7ant pas la fin, \u00e0 savoir internement toutes ensemble dans un camp. Quand on sait que c\u2019est faux, cela d\u00e9cr\u00e9dibilise le r\u00e9cit. (oui.. ok.. c\u2019est un roman &#8211; mais quand m\u00eame) Il faut prendre ce roman comme une fiction tragique sur la vie d\u2019Adolfina Freud. On vit dans la Vienne des ann\u00e9es 30\/45 et on c\u00f4toie des s\u0153urs de personnages c\u00e9l\u00e8bres comme Clara Klimt, vibrante d\u00e9fenderesse de la cause des femmes, ou Otla Kafka, \u00e9galement s\u0153ur de &#8230;<\/p>\n<p>J\u2019ai beaucoup aim\u00e9 les passages et les observations sur la folie, la m\u00e9lancolie, les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 des textes de Nietzsche, Schopenhauer, Freud, van Gogh ou Nerval \u2013 po\u00e8te que j\u2019appr\u00e9cie _ mais il faut aussi savoir qu\u2019Adolfina n&rsquo;a pas \u00e9t\u00e9 intern\u00e9e pendant sept ans au Nid.. Alors cela finit par me d\u00e9ranger &#8230; car la toile de fond est pas fiable\u2026 Il faut remettre le titre d\u2019origine, et se dire\u00a0:\u00a0c\u2019est un roman sur la Vienne lors de la mont\u00e9e du Nazisme, sur la vie de la S\u0153ur de Freud, la fa\u00e7on dont elle a \u00e9t\u00e9 maltrait\u00e9e par sa m\u00e8re, ses relations avec son fr\u00e8re, la naissance de la psychanalyse. Cette liste\u2026 on en parle dans le premier chapitre\u2026 et puis c\u2019est tout.<\/p>\n<p>Et cela me donne envie de faire un rapprochement avec l\u2019autre \u00ab\u00a0malaise familial\u00a0\u00bb de l\u2019\u00e9poque et de la rentr\u00e9e litt\u00e9raire 2013, le roman \u00ab\u00a0Le cas Eduard Einstein\u00a0\u00bb de Laurent Seksik ( <a title=\"Laurent Seksik : Le cas Eduard Einstein (2013)\" href=\"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=729\">voir chronique<\/a>)<\/p>\n<p>Mais lisez le.. juste ayez pr\u00e9sent \u00e0 l\u2019esprit que c\u2019est un roman et non une v\u00e9rit\u00e9 historique.<\/p>\n<p><strong>Extraits<\/strong>\u00a0:<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Avec le lait maternel nous avons bu cette am\u00e8re exp\u00e9rience de nos anc\u00eatres, puis nous l\u2019avons refoul\u00e9e.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans notre confiance na\u00efve, nous avons fini par oublier le sort de nos anc\u00eatres pers\u00e9cut\u00e9s, humili\u00e9s, faussement accus\u00e9s, massacr\u00e9s. Nous les avons oubli\u00e9s, nous avons oubli\u00e9 leur sang\u00a0; nous, le sang de leur sang\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0M\u00eame quand on est seul, les autres existent toujours\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0tu ne regardes qu\u2019en toi-m\u00eame, voil\u00e0 pourquoi tu ne peux pas voir les autres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je n\u2019ai rien \u00e0 te pardonner. Tu n\u2019as fait aucun mal. Mais tu as omis de faire le bien. Tant de fois dans notre vie nous manquons de faire une bonne action. Et nous ne sommes pas en mesure de savoir laquelle de ces omissions fera du mal \u00e0 quelqu\u2019un.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u00c0 pr\u00e9sent, je d\u00e9couvre l\u2019hostilit\u00e9 du monde\u00a0: chaque fois que je sors de la maison, je suis submerg\u00e9e par la panique que suscitent en moi les lieux et les gens inconnus\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026reste tourn\u00e9e vers le mur, les yeux clos, sentant battre en moi la peur et la douleur dans un m\u00eame rythme. J\u2019ai peur de la vie, de tous ses secrets qui ne m\u2019ont pas encore \u00e9t\u00e9 r\u00e9v\u00e9l\u00e9s et que je devrai un jour affronter. L\u2019id\u00e9e de la diff\u00e9rence entre le corps de l\u2019homme et celui de la femme me fait mal, tout comme le vague pressentiment des rapports qui les lient\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026 avait oubli\u00e9 ce jour-l\u00e0 la tristesse et la peur qu\u2019il avait provoqu\u00e9es et qui s\u2019\u00e9taient d\u00e9vers\u00e9es sur moi comme une ombre se m\u00ealant \u00e0 d\u2019autres peurs et d\u2019autres tristesses \u00e0 venir\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0il plie et d\u00e9plie mes doigts, ouvre la paume de ma main comme si quelque part, sous la peau, derri\u00e8re la chair et les os, il cherchait \u00e0 d\u00e9couvrir ce talent qui doit \u00e9clore. \u00ab\u00a0Tu vas apprendre \u00e0 peindre et \u00e0 dessiner\u00a0\u00bb, me dit-il.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans sa jeunesse, l\u2019\u00eatre humain s\u2019imagine que tout ce qu\u2019il d\u00e9sire, il le r\u00e9alisera un jour\u00a0; il le pourrait en effet, mais ce jour n\u2019arrive jamais, non pas parce que ce qu\u2019il d\u00e9sire est impossible, mais parce que, entre le jour o\u00f9 na\u00eet son d\u00e9sir et le jour de sa r\u00e9alisation (le-jour-qui-ne-viendra-jamais), il s\u2019en \u00e9coule une quantit\u00e9 d\u2019autres, tous diff\u00e9rents, qui brouilleront les pistes et donneront \u00e0 la vie une autre configuration. Ainsi, peu \u00e0 peu, son d\u00e9sir d\u2019enfance lui appara\u00eetra plus tard comme d\u00e9risoire, ou insens\u00e9, ou parfois m\u00eame touchant \u2013\u00a0\u00e0 moins qu\u2019il ne sombre tout simplement dans l\u2019oubli\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0D\u00e9sormais, pour moi, peindre signifie chercher \u2013\u00a0avec les couleurs de la terre o\u00f9 se fondent l\u2019air et le sang\u00a0\u2013 le bien et le mal, l\u2019impuissance et le pouvoir, la menace de la mort et l\u2019attente du salut\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Ses traits se durcissent, sa voix devient haineuse. De son visage et de sa voix s\u2019\u00e9chappe un vent glacial qui me frappe de plein fouet.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Faut-il que je t\u2019explique ce que le mot \u201cinsens\u00e9\u201d signifie\u00a0? C\u2019est quelque chose de vain, quelque chose qui n\u2019a pas de suite. Tu apprends \u00e0 marcher pour aller quelque part. Tu apprends \u00e0 parler pour pouvoir t\u2019entendre avec quelqu\u2019un. Tu mets au monde un enfant pour que la vie continue. Et toi, est-ce que tu sais pourquoi tu dessines\u00a0? Tu l\u2019ignores. C\u2019est donc insens\u00e9. Et en t\u2019obstinant tu risques m\u00eame de d\u00e9truire les choses qui ont du sens. Tu n\u2019arriveras nulle part avec \u00e7a.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0ce venin qui s\u2019\u00e9goutte sur le fil t\u00e9nu qui nous lie encore, nous ne le partageons plus de la m\u00eame fa\u00e7on, il l\u2019empoisonne elle-m\u00eame sans m\u2019affecter\u00a0et elle \u00e9touffe dans son impuissance\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0C\u2019est non seulement un excellent peintre, mais aussi un conteur hors pair, capable de transformer ses dessins en r\u00e9cits\u00a0: il parle du coq et de la poule, du moulin \u00e0 vent et de la vache, de la laiti\u00e8re et du ruisseau, tous des sujets con\u00e7us par sa main\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026toute attente plus grande que la r\u00e9alit\u00e9 se termine par une catastrophe, et tout amour plus important que l\u2019\u00eatre aim\u00e9 retombe dans la trivialit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Parfois m\u00eame, je souhaiterais \u00eatre le spectateur invisible de leur solitude, de ce qu\u2019ils vivent lorsqu\u2019ils sont seuls, s\u00e9par\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre. J\u2019aimerais partager les images qui peuplent leurs r\u00eaveries, \u00e9couter leurs pens\u00e9es les plus intimes, essayant de deviner ce qu\u2019ils pourraient se dire s\u2019ils arrivaient \u00e0 se d\u00e9barrasser de leur timidit\u00e9, de leur r\u00e9serve\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Leurs mondes sont compl\u00e8tement diff\u00e9rents et cependant ils d\u00e9sirent si fortement \u00eatre \u00e0 l\u2019\u00e9coute l\u2019un de l\u2019autre\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pour Aristote, la femme est une \u201cerreur de la nature\u201d, pour la Bible, elle est l\u2019initiatrice du p\u00e9ch\u00e9. Pour Tertullien, la femme est la \u201cporte du diable\u201d\u00a0; saint Thomas d\u2019Aquin la consid\u00e8re lui aussi comme un \u201chomme imparfait\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Le bonheur, tout comme le p\u00e9ch\u00e9, est souvent dans les yeux de celui qui regarde\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je crois que le bonheur est quelque chose qui ne\u00a0 se laisse pas r\u00e9sumer par une d\u00e9finition. C\u2019est tout simplement ce que l\u2019on \u00e9prouve\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La haine ne peut \u00eatre comprise, on ne peut en d\u00e9tecter les causes\u00a0; tout comme le bonheur, elle ne se laisse pas d\u00e9finir, mais s\u2019\u00e9prouve\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0le vent frappe parfois si fort qu\u2019il arrache \u00e9galement des lambeaux entiers du moi, et celui-ci se sent impuissant. Et le moi cherche alors un autre moi, d\u2019autres moi, pour l\u2019accompagner sur le chemin de la vie, pendant que le vent du temps hurle tout autour.\u00a0Il a besoin de ces autres moi non pas pour sa survie mat\u00e9rielle, mais parce qu\u2019il cherche en eux un support pour ce qui le constitue en propre\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0D\u2019un regard, d\u2019un mot, d\u2019un geste, les humains se nourrissent les uns des autres, se soutiennent et se maintiennent. Ils \u00e9miettent le moi d\u2019autrui ou le prot\u00e8gent de l\u2019\u00e9miettement, ils en recueillent les morceaux et l\u2019aident \u00e0 se recomposer. Parfois, ils font tous ces gestes contradictoires en m\u00eame temps\u00a0: ils nourrissent l\u2019autre et le mangent simultan\u00e9ment, ils le prot\u00e8gent et le d\u00e9truisent\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Toute ma vie, je me suis sentie mutil\u00e9e. De la m\u00eame mani\u00e8re que les bras manquent \u00e0 la V\u00e9nus de Milo, quelque chose fait d\u00e9faut \u00e0 mon \u00e2me\u00a0; je suis amput\u00e9e d\u2019une part de moi-m\u00eame et un sentiment persistant d\u2019absence, de manque, de vide, me rend d\u00e9munie face aux exigences de la vie.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Elles pr\u00e9parent leur avenir et remportent ainsi la lutte contre le temps, tandis que moi je reste seule, tourn\u00e9e vers le pass\u00e9\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0On dirait que son regard dirig\u00e9 vers l\u2019horizon en dehors de l\u2019image est tourn\u00e9 vers une autre r\u00e9alit\u00e9, l\u00e0 o\u00f9 tout a d\u00e9j\u00e0 eu lieu, ce qui est et ce qui sera. Ce regard contient tout le sens du tableau.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Pour moi, aucune souffrance sur terre ne peut \u00eatre r\u00e9par\u00e9e par une justice divine et la seule consolation qui existe en ce monde est la beaut\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Et, d\u00e8s ce premier instant, je souhaite demeurer dans la proximit\u00e9 de ce regard, \u00eatre envelopp\u00e9e par lui, ne plus jamais le quitter.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La fen\u00eatre est un cadre de tableau qui d\u00e9limite un monde dont je suis l\u2019observatrice isol\u00e9e\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Une femme se plonge la t\u00eate dans un seau d\u2019eau froide, esp\u00e9rant qu\u2019elle pourra ainsi y noyer les id\u00e9es fausses qui ont fait intrusion dans son cerveau et brouillent son esprit, et qu\u2019elle finira par r\u00e9cup\u00e9rer les siennes.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Les \u00e9v\u00e9nements de la r\u00e9alit\u00e9 et ceux de leur imagination s\u2019entrechoquent et s\u2019entrem\u00ealent, et ils cherchent par tous les moyens \u00e0 justifier leur irrationalit\u00e9\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il est des \u00eatres qui substituent \u00e0 leur moi un autre moi. Certains d\u2019entre eux, quand ils se regardent dans la glace, y voient J\u00e9sus, Napol\u00e9on ou un autre personnage illustre. Ceux qui cherchent \u00e0 les ramener \u00e0 la raison ne sont que des envieux refusant de reconna\u00eetre leur sup\u00e9riorit\u00e9, ou des cr\u00e9atures minables trop limit\u00e9es pour voir la r\u00e9alit\u00e9.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans le courant d\u2019une vie, le moi est fa\u00e7onn\u00e9 par l\u2019exp\u00e9rience comme la pierre l\u2019est par la mer au fil des si\u00e8cles.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Certains \u00eatres craignent \u00e0 tout instant que le monde ext\u00e9rieur ne les submerge, si bien que la limite entre eux-m\u00eames et le monde n\u2019existe plus\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u2026 \u00ab\u00a0y en a pourtant qui se sentent vides, et ce vide ne peut \u00eatre combl\u00e9\u00a0; ils se sentent comme habit\u00e9s par un d\u00e9sert, un d\u00e9sert que rien ne peut rendre fertile. Ce vide les tourmente, mais ils appr\u00e9hendent plus encore la r\u00e9alit\u00e9 qui pourrait s\u2019y loger, car ils vivent la r\u00e9alit\u00e9 comme une menace qui risque d\u2019an\u00e9antir leur moi, ce moi inhabit\u00e9\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0je me dis que dans la mort tous sont \u00e0 la fois diff\u00e9rents et semblables\u00a0: tous se s\u00e9parent de leur \u00e2me en expirant, mais chacun expire \u00e0 sa fa\u00e7on.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il existe un ab\u00eeme entre les fous et ceux qui les ont proclam\u00e9s tels. Les \u00eatres qui se tiennent sur la berge de la normalit\u00e9 se sentent souvent \u00e9trangers les uns aux autres, mais ils savent qu\u2019ils partagent la m\u00eame berge et la m\u00eame r\u00e9alit\u00e9. Sur l\u2019autre berge, tout \u00eatre vit dans son monde singulier, car la folie advient lorsque le moi s\u2019arrache \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 commune et se retranche dans une non-r\u00e9alit\u00e9 qui lui appartient. Entre la berge de la normalit\u00e9 et la berge de la folie, il n\u2019y a pas de pont. Il arrive que quelqu\u2019un qui se trouve du c\u00f4t\u00e9 de la normalit\u00e9 plonge son regard dans le gouffre entre les deux rives et reste prisonnier de ce spectacle. Il se tient quelque temps au bord, puis se fourvoie dans l\u2019ab\u00eeme. Mais sa chute ne le fait pas dispara\u00eetre, il r\u00e9appara\u00eet sur la berge de la folie. Il arrive aussi que quelqu\u2019un sur la berge de la folie cesse de regarder dans l\u2019ab\u00eeme et dans les profondeurs de son \u00eatre et, comme par miracle, se retrouve sur la berge oppos\u00e9e. Entre les deux berges, il n\u2019y a pas de pont, et cependant certains \u00eatres passent\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Dans la vie, tous sont diff\u00e9rents. Et dans la mort tous sont diff\u00e9rents et tous sont semblables\u00a0: tous se s\u00e9parent de leur \u00e2me en expirant, mais chacun expire \u00e0 sa fa\u00e7on.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Je sens que je me perds dans la douleur et dans le sommeil, un immense oubli m\u2019enveloppe\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0les destins s\u2019entretissent et forment des toiles invisibles\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Mes r\u00eaves ont des feuilles et des branches, un tronc et une \u00e9corce. Mes r\u00eaves ont des fleurs et des racines\u2026 Mes r\u00eaves sont des arbres, ou peut-\u00eatre les arbres sont-ils mes r\u00eaves\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0La folie ne se comprend pas elle-m\u00eame, et la normalit\u00e9 non plus ne se comprend pas. Et ce qui les s\u00e9pare, c\u2019est la peur\u00a0: la normalit\u00e9 a peur de la folie comme la folie a peur de la normalit\u00e9. Si la folie acceptait la r\u00e9alit\u00e9 que se partagent les \u00eatres normaux, elle verrait la non-r\u00e9alit\u00e9 dont elle est victime. Et si la normalit\u00e9 devait plonger son regard dans la folie, elle y verrait des v\u00e9rit\u00e9s insupportables, non seulement pour la folie, mais aussi pour elle-m\u00eame, des v\u00e9rit\u00e9s qui risqueraient de faire craquer sa fa\u00e7ade, de faire \u00e9clater la carapace qui la prot\u00e8ge. Elle se rendrait compte de toutes les anomalies que comporte le monde normal, et ce serait la folie qui r\u00e9gnerait \u00e0 la place de la normalit\u00e9. Pour la folie comme pour la normalit\u00e9, la confrontation avec son envers signifierait la mort, la n\u00e9gation de soi-m\u00eame.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Des voix humaines qui ressemblent au ruissellement de l\u2019eau, au bruissement du vent dans les branches, au piaillement des oiseaux, au grondement des b\u00eates sauvages, au bruit mat du choc entre deux pierres.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Elle se porte comme un charme jusqu\u2019\u00e0 ses quatre-vingt-dix ans, puis, d\u2019un seul coup, elle se met \u00e0 vieillir comme pour rattraper toutes ces ann\u00e9es o\u00f9 le temps semblait l\u2019avoir \u00e9pargn\u00e9e\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Elle a besoin de se plonger dans le pass\u00e9, comme si elle cherchait \u00e0 rattraper quelque chose. Tout comme autrefois elle fuyait le pr\u00e9sent pour rattraper l\u2019avenir \u00ab<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Entre mes yeux et cette ville se dresse ce voile qui avec le temps devient toujours plus imp\u00e9n\u00e9trable et plus obscur, ce voile qui s\u00e9pare les personnes \u00e2g\u00e9es de tout ce qui les entoure et fait que m\u00eame ce qui est \u00e0 leur port\u00e9e leur \u00e9chappe comme un \u00e9l\u00e9ment d\u2019un autre monde, un monde dont ils sont coup\u00e9s\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0\u2026seul celui qui est frustr\u00e9 du sens de la vie ici-bas, le sens quotidien, cherche un sens divin\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur\u00a0: Goce Smilevski est n\u00e9 en 1975 \u00e0 Skopje, Mac\u00e9doine. Il a fr\u00e9quent\u00e9 le Sts Kiril and Metodij University \u00e0 Skopje, la Charles University de Prague et la Central European University \u00e0 Budapest. Il est l\u2019auteur des romans The Planet of Inexperience, Conversation with Spinoza et La S\u0153ur de Sigmund Freud. 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