{"id":941,"date":"2014-07-24T07:12:01","date_gmt":"2014-07-24T06:12:01","guid":{"rendered":"http:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=941"},"modified":"2025-05-30T20:03:48","modified_gmt":"2025-05-30T18:03:48","slug":"pierre-assouline-sigmaringen-012014","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=941","title":{"rendered":"Pierre Assouline \u00ab Sigmaringen \u00bb (01\/2014)"},"content":{"rendered":"<p><b>Auteur<\/b>: Pierre Assouline est un journaliste, chroniqueur de radio et biographe fran\u00e7ais, n\u00e9 le 17 avril 1953 \u00e0 Casablanca (alors dans le protectorat fran\u00e7ais au Maroc).<br \/>\nAncien responsable du magazine Lire, membre du comit\u00e9 de r\u00e9daction de la revue L&rsquo;Histoire et membre de l&rsquo;acad\u00e9mie Goncourt depuis 2012.<br \/>\nSon blog, intitul\u00e9 <i>La R\u00e9publique des livres<\/i>, est centr\u00e9 sur la litt\u00e9rature, l&rsquo;actualit\u00e9 litt\u00e9raire et la critique de livres.<\/p>\n<p><b>\u00c9crits <\/b> (la liste est tr\u00e8s longue je n\u2019en cite que quelques uns)<br \/>\n<b>Histoire:<\/b><br \/>\nLourdes, histoires d\u2019eau (1980) &#8211; Lutetia (prix Maison de la presse 2005) &#8211; Le Portrait (2007) &#8211;<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span><span style=\"color: #0000ff;\"><a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Pierre Assouline \u00ab Sigmaringen \u00bb (01\/2014)\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=941\">Sigmaringen<\/a> <\/span>(2014)<span class=\"Apple-converted-space\">\u00a0 <\/span>&#8211; Golem (2016) &#8211; Retour \u00e0 S\u00e9farad (2018) &#8211; Le paquebot (2022) &#8211;<span style=\"color: #0000ff;\"> <a style=\"color: #0000ff;\" title=\"Assouline, Pierre \u00ab\u00a0Le nageur\u00a0\u00bb (2023) 251 pages\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=22382\">Le Nageur<\/a> <\/span>(2023) &#8211; L\u2019annonce (2025)<\/p>\n<p>(Prix litt\u00e9raire du Salon du Livre de Gen\u00e8ve 2014\u00a0: Sigmaringen, huis-clos au c\u0153ur du ch\u00e2teau des Hohenzollern, a convaincu le jury \u00ab\u00a0par la mani\u00e8re subtile et habile dont l&rsquo;auteur plonge le lecteur dans une page trouble de la fin de la seconde guerre mondiale.\u00a0\u00bb)<\/p>\n<p><strong>R\u00e9sum\u00e9<\/strong>\u00a0: En septembre 1944, un petit coin d&rsquo;Allemagne nomm\u00e9 Sigmaringen, \u00e9pargn\u00e9 jusque-l\u00e0 par les horreurs de la guerre, voit d\u00e9barquer, du jour au lendemain, la part la plus sombre de la France : le gouvernement de Vichy, avec en t\u00eate le mar\u00e9chal P\u00e9tain et le pr\u00e9sident Laval, leurs ministres, une troupe de miliciens et deux mille civils fran\u00e7ais qui ont suivi le mouvement, parmi lesquels un certain C\u00e9line. Pour les accueillir Hitler a mis \u00e0 leur disposition le ch\u00e2teau des princes de Hohenzollern, ma\u00eetres des lieux depuis des si\u00e8cles. Tout repose d\u00e9sormais sur Julius Stein, le majordome g\u00e9n\u00e9ral de l&rsquo;illustre lign\u00e9e. Depuis les coulisses o\u00f9 il \u0153uvre sans un bruit, sans un geste d\u00e9plac\u00e9, il \u00e9coute, voit, sait tout. Tandis que les Alli\u00e9s se rapprochent inexorablement du Danube et que l&rsquo;\u00e9tau se resserre, Sigmaringen s&rsquo;organise en petite France. Coups d&rsquo;\u00e9clat, trahisons, rumeurs d&rsquo;espionnage, jalousies, l&rsquo;exil n&rsquo;a pas \u00e9teint les passions. Certains r\u00eavent de l\u00e9gitimit\u00e9, d&rsquo;autres d&rsquo;effacer un pass\u00e9 trouble, ou d&rsquo;assouvir encore leurs ambitions. Mais Sigmaringen n&rsquo;est qu&rsquo;une illusion. La chute du III<sup>e<\/sup> Reich est imminente et huit mois apr\u00e8s leur arriv\u00e9e tous ces Fran\u00e7ais vont devoir fuir pour sauver leur peau. De ce th\u00e9\u00e2tre d&rsquo;ombres rien n&rsquo;\u00e9chappe \u00e0 Julius Stein. Sa discr\u00e8te liaison amoureuse avec Jeanne Wolfermann, l&rsquo;intendante du mar\u00e9chal, le conduira \u00e0 sortir de sa r\u00e9serve et \u00e0 prendre parti.<\/p>\n<p><strong>Mon avis<\/strong> (<em>\u00e9tay\u00e9 par l\u2019\u00e9coute de diverses interviews de l\u2019auteur<\/em>)\u00a0: On vit les \u00e9v\u00e8nements de l\u2019int\u00e9rieur du ch\u00e2teau, \u00e0 travers le regard du majordome. Depuis longtemps Assouline avait l\u2019id\u00e9e d\u2019\u00e9crire sur le sujet\u00a0; c\u2019est en voyant le majordome de la s\u00e9rie\u00a0\u00bb Downton Abbey\u00a0\u00bb que l\u2019id\u00e9e lui est venue de pr\u00e9senter le roman de cette mani\u00e8re. Le vrai th\u00e8me du roman est l\u2019interrogation sur l\u2019ob\u00e9issance et la loyaut\u00e9. On est \u00e0 la fin de la guerre, dans un micro climat au milieu d\u2019un climat apocalyptique en Allemagne. Tout est sous les bombes sauf cet endroit. Le narrateur emploie un langage ch\u00e2ti\u00e9 du fait de son statut. Il d\u00e9crit l\u2019opposition entre Allemands et Fran\u00e7ais\u00a0; deux fa\u00e7ons de voir la vie, deux caract\u00e8res diff\u00e9rents. En tant qu\u2019allemand, il a \u00e9t\u00e9 \u00e9lev\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9cole de l\u2019ob\u00e9issance plus qu\u2019\u00e0 la culture. Ob\u00e9ir et surtout \u00eatre loyal \u00e0 l\u2019uniforme, que ce soit celui de majordome ou l\u2019uniforme militaire. Le fait d\u2019agir sous uniforme vous place sous la responsabilit\u00e9 d\u2019un autre qui est tenu d\u2019assumer les erreurs. Il ob\u00e9it \u00e0 la patrie et de plus au propri\u00e9taire du Ch\u00e2teau qui lui a confi\u00e9 les cl\u00e9s de sa demeure. Son r\u00f4le est de servir les h\u00f4tes comme si ils \u00e9taient les invit\u00e9s du Ch\u00e2teau et de leur montrer la grandeur de l\u2019Allemagne imm\u00e9moriale (et pas celle des derni\u00e8res ann\u00e9es). Mais le majordome a un cas de conscience\u00a0: la loyaut\u00e9 se heurte \u00e0 ses propres valeurs personnelles\u00a0; c\u2019est le roman de cette tension.<\/p>\n<p>L\u2019Europe collabo se retrouve au Ch\u00e2teau. Hitler qui veut punir les Hohenzollern les exile \u00e0 20 km et exfiltre le gouvernement de Vichy pour essayer de s\u2019en servir plus tard comme monnaie d\u2019\u00e9change.<\/p>\n<p>A noter \u00e9galement que dans le roman C\u00e9line est un homme irr\u00e9prochable\u00a0: une parenth\u00e8se dans sa vie\u00a0; il ne semble pas avoir \u00e9crit de lettres ou d\u2019articles de d\u00e9nonciation\u00a0; il est revenu \u00e0 sa vocation premi\u00e8re, m\u00e9decin des pauvres au dispensaire.<\/p>\n<p>Si les gens sont bien nourris au ch\u00e2teau, ce n\u2019est pas le cas au village\u00a0; 2000 fran\u00e7ais (miliciens avec femmes et enfants, collabos, civils fran\u00e7ais qui ont eu peur et suivi le Mar\u00e9chal) Il fait -40\u00b0, l\u2019hiver est \u00e9pouvantable, il n\u2019y a rien \u00e0 manger, ils sont malades et il n\u2019y a que deux m\u00e9decins fran\u00e7ais. Il va soigner gratuitement et faire venir des m\u00e9dicaments \u00e0 son compte, clandestinement. C\u00e9line ne veut qu\u2019une chose\u00a0: fuir, aller en Suisse, qu\u2019il qualifie \u00ab\u00a0d\u2019Allemagne aimable\u00a0\u00bb\u00a0; il finira par fuir au Danemark.<\/p>\n<p>La lecture du roman est fluide, tr\u00e8s agr\u00e9able. Au moment o\u00f9 la France n\u2019est plus occup\u00e9e par les Allemands, les fran\u00e7ais vont occuper l\u2019Allemagne pendant 8 mois. Les cent premi\u00e8res pages plantent le d\u00e9cor, l\u2019ambiance cot\u00e9 \u00ab\u00a0office et serviteurs\u00a0\u00bb\u00a0 ( l\u00e0 j&rsquo;avoue que je me suis demand\u00e9e quand l&rsquo;Histoire avec un grand <strong>H<\/strong> allait \u00eatre au centre\u00a0 du d\u00e9cor ) puis on passe au cot\u00e9 plus \u00ab\u00a0historique\u00a0\u00bb et on d\u00e9couvre le duel int\u00e9rieur que se livre le majordome ( le bien et le mal, la loyaut\u00e9 par rapport au devoir et \u00e0 sa conscience)\u00a0; on vit aussi la relation entre le majordome et la responsable des domestiques fran\u00e7ais. Le narrateur est neutre du fait de sa fonction de majordome. C\u2019est beaucoup un roman sur la vie int\u00e9rieure. Le narrateur est neutre du fait de sa fonction de majordome. Beaucoup d\u2019humour aussi dans les descriptions. Le rapport entre les personnages, la guerre et la musique est aussi tr\u00e8s int\u00e9ressant\u00a0; la musique, prisonni\u00e8re et ne pouvant se jouer librement, la musique prise en otage\u2026<\/p>\n<p><strong>Entretien \u00e0 l&rsquo;occasion de la sortie du livre<\/strong>:<\/p>\n<p><em>\u00abJulius Stein est le majordome g\u00e9n\u00e9ral des Hohenzollern, quand, en 1944, Hitler r\u00e9quisitionne leur ch\u00e2teau de Sigmaringen, pour que s\u2019y r\u00e9fugient le mar\u00e9chal P\u00e9tain et le gouvernement de Vichy.<\/em><br \/>\n<em>\u00c0 la t\u00eate des domestiques, Julius organise la vie de ch\u00e2teau pour ses nouveaux habitants de septembre 1944 \u00e0 avril 1945. Huit mois durant lesquels il est le t\u00e9moin des rivalit\u00e9s qui d\u00e9chirent les Fran\u00e7ais du ch\u00e2teau. Il faut dire qu\u2019on trouve l\u00e0 la fine fleur du collaborationnisme : Laval, D\u00e9at, Doriot, de Brinon, Abel Bonnard\u2026\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p><b>D\u2019o\u00f9 vient votre int\u00e9r\u00eat pour Sigmaringen ?<\/b><br \/>\n<em>Cela a m\u00fbri depuis ma jeunesse : le livre est d\u00e9di\u00e9 \u00e0 mon p\u00e8re, combattant de la campagne d\u2019Allemagne, qui fut le premier \u00e0 me parler de Sigmaringen. Ensuite, les huis clos me passionnent, et Sigmaringen est un formidable huis clos. Mais je ne voulais pas faire un livre d\u2019histoire de plus sur le sujet, et c\u2019est en revoyant le film Les Vestiges du jour\u00a0que j\u2019ai eu le d\u00e9clic romanesque : raconter tout l\u2019\u00e9pisode \u00e0 travers le regard du majordome. C\u2019est ainsi que j\u2019ai imagin\u00e9 Julius Stein.<\/em><\/p>\n<p><b>N\u2019est-il pas plus qu\u2019un majordome ? <\/b><br \/>\n<em>Il incarne une certaine id\u00e9e de l\u2019Allemagne \u00e0 travers son catholicisme, sa fid\u00e9lit\u00e9 absolue aux Hohenzollern, sa passion profonde pour la musique. En m\u00eame temps, il est tr\u00e8s atypique, m\u00eame pour un Allemand : il a une profession atypique \u2013 majordome g\u00e9n\u00e9ral \u2013, il exerce sa profession dans un lieu atypique, le ch\u00e2teau des Hohenzollern, au service d\u2019une famille qui n\u2019est pas une \u00ab\u2009simple\u2009\u00bb famille aristocratique, mais LA famille princi\u00e8re absolue. Enfin, si tout se passe dans une p\u00e9riode apocalyptique, Sigmaringen \u00e9chappe \u00e0 l\u2019apocalypse des bombardements.<\/em><\/p>\n<p><b>Sigmaringen raconte aussi, \u00e0 sa mani\u00e8re, les relations entre la France et l\u2019Allemagne\u2026<\/b><br \/>\n<em>Tout est racont\u00e9 du point de vue de Julius, et c\u2019\u00e9tait pour moi un exercice int\u00e9ressant que de me mettre dans la peau d\u2019un Allemand. Et la liaison amoureuse entre Julius et l\u2019intendante du mar\u00e9chal, Jeanne Wolfermann, Fran\u00e7aise d\u2019origine alsacienne, forme un trait d\u2019union entre les deux cultures. <\/em><br \/>\n<em>Cette relation de couple structure l\u2019histoire, qui devient vraiment une histoire franco-allemande.<\/em><\/p>\n<p><b>Sigmaringen, tragi-com\u00e9die ou \u00e9pisode marquant ?<\/b><br \/>\n<em>Ce n\u2019est pas un \u00e9pisode majeur, parce que \u00e7a n\u2019a rien chang\u00e9 \u00e0 rien. Seul le fait que pendant huit mois le drapeau fran\u00e7ais ait flott\u00e9 sur le ch\u00e2teau des Hohenzollern a marqu\u00e9 les habitants de Sigmaringen. La situation \u00e9tait totalement irr\u00e9elle : l\u2019Allemagne \u00e9tait dans le gouffre, la France renaissait avec des hommes neufs, et ces exil\u00e9s agissaient comme s\u2019ils \u00e9taient toujours au pouvoir\u2026 Cela n\u2019a pas affect\u00e9 les futures relations franco-allemandes. Mais cet \u00e9pisode a exist\u00e9 et, comme l\u2019a dit C\u00e9line, \u00ab\u2009c\u2019est un moment de l\u2019histoire de France qu\u2019on le veuille ou non\u2026\u2009\u00bb<\/em><\/p>\n<p><b>Peut-on parler de roman d\u2019une hallucination collective ?<\/b><br \/>\n<em>Tout \u00e0 fait. C\u2019est inou\u00ef de voir ces gens continuer \u00e0 l\u00e9gif\u00e9rer comme si de rien n\u2019\u00e9tait ! Cela \u00e9tant, ce comportement se justifie par le fait que les combats continuaient : la lib\u00e9ration de Paris n\u2019a marqu\u00e9 ni la lib\u00e9ration de la France ni la fin de la guerre, qui a encore dur\u00e9 pr\u00e8s d\u2019un an. Surtout, en d\u00e9cembre 1944, il y a vraiment eu un retournement de situation dans les Ardennes. Paradoxalement, cette hallucination collective n\u2019\u00e9tait pas infond\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p><b>Comment \u00eates-vous parvenu \u00e0 restituer cette atmosph\u00e8re ?<\/b><br \/>\n<em>J\u2019ai men\u00e9 une v\u00e9ritable enqu\u00eate, notamment en lisant les m\u00e9moires de tous les protagonistes, en retrouvant les paroles exactes prononc\u00e9es par les uns et les autres, en multipliant les voyages \u00e0 Sigmaringen pour me p\u00e9n\u00e9trer de l\u2019\u00e2me du ch\u00e2teau, consulter les archives de la ville\u2026 Toutes mes sources sont r\u00e9pertori\u00e9es \u00e0 la fin du livre sous la forme d\u2019une \u00ab\u2009reconnaissance de dettes\u2009\u00bb.<\/em><\/p>\n<p><b>Dans ce monde d\u00e9liquescent, seul Julius reste impassible\u2026<\/b><br \/>\n<em>Tandis que les ministres s\u2019empoignent pour des histoires de pr\u00e9s\u00e9ance dans les escaliers ou l\u2019ascenseur et que leurs \u00e9pouses volent les couverts, Julius veille sur le respect du protocole. La guerre, l\u2019apocalypse, peu importe si le menu est imprim\u00e9 \u00e0 temps, si le gong est frapp\u00e9 \u00e0 l\u2019heure\u2026 Tout cela peut sembler d\u00e9risoire, mais le protocole devient alors une fa\u00e7on de survivre, de se raccrocher \u00e0 un zeste de civilisation.<\/em><\/p>\n<p><em>source : http:\/\/www.gallimard.fr\/Media\/Gallimard\/Entretien-ecrit\/Entretien-Pierre-Assouline.-Sigmaringen<\/em><\/p>\n<p><strong>Extraits\u00a0:<\/strong><\/p>\n<p>La tendresse de ses gestes, la douceur du regard qu\u2019elle pose sur lui, toutes ses d\u00e9monstrations d\u2019affection muette plaident, malgr\u00e9 leur \u00e2ge, pour la jeunesse de leur amour.<\/p>\n<p>Oui, on s\u2019aime, mais cela n\u2019emp\u00eache pas l\u2019histoire d\u2019avoir \u00e9t\u00e9.\u00a0\u00bb Et, dans cet instant, je me souviens d\u2019avoir maudit la langue fran\u00e7aise, si raffin\u00e9e qu\u2019elle ne permet pas de percevoir, \u00e0 l\u2019oral aussi bien qu\u2019\u00e0 l\u2019\u00e9crit, si dans un tel cas il s\u2019agit de l\u2019histoire intime qui a pu lier secr\u00e8tement deux \u00eatres, ou de la grande Histoire en marche\u00a0; on n\u2019entend ni la minuscule ni la majuscule&#8230;<\/p>\n<p>\u00c0 pr\u00e9sent, je me laisse envelopper par ce pass\u00e9 pas encore pass\u00e9, comme s\u2019il \u00e9tait d\u2019un pays \u00e9loign\u00e9 et brumeux<\/p>\n<p>Il faudrait \u00e9lucider le travail du chemin de fer sur les souvenirs, m\u00e9canisme secret de la m\u00e9moire qui d\u00e9passe celui de la nostalgie.<\/p>\n<p>Quoi de plus inqui\u00e9tant qu\u2019un ch\u00e2teau, si ce n\u2019est l\u2019id\u00e9e qu\u2019on s\u2019en fait\u00a0?<\/p>\n<p>Un majordome g\u00e9n\u00e9ral a vocation \u00e0 tout entendre sans rien \u00e9couter\u00a0; et si les circonstances le placent en \u00e9tat d\u2019\u00e9coute involontaire, il se doit de tout oublier.<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cessez de r\u00e9pandre des mensonges sur moi et je cesserai de dire des v\u00e9rit\u00e9s sur vous.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Je ne me suis jamais identifi\u00e9 avec quelque r\u00e9gime politique que ce soit. Ma vie est ailleurs, en moi plus qu\u2019au dehors. Mon ind\u00e9pendance int\u00e9rieure me comble. Quand on a la chance de servir une telle Maison, avec ce qu\u2019elle a de puissamment intangible dans l\u2019Histoire, on ne peut accorder le moindre cr\u00e9dit aux r\u00e9gimes<\/p>\n<p>Certains passent ainsi toute une existence \u00e0 l\u2019abri d\u2019une fonction obscure\u00a0; encore que la mienne est tout sauf obscure, son \u00e9clat serait-il des plus discrets. Il faut ruser avec la soci\u00e9t\u00e9. Ruser, toujours ruser.<\/p>\n<p>Tout de m\u00eame, quelle destin\u00e9e d\u2019\u00eatre le premier des Philippe de la dynastie des P\u00e9tain \u00e0 s\u2019en aller mourir dans le ch\u00e2teau du dernier de la dynastie des Hohenzollern\u00a0!<\/p>\n<p>Chaque jour, je crois me souvenir de tout pour la premi\u00e8re fois. Je ne m\u2019habitue pas \u00e0 la m\u00e9moire, qui n\u2019a pas encore eu le temps de jaunir, mais je ne me fais pas \u00e0 l\u2019oubli<\/p>\n<p>Parfois, pour y voir clair, il faut commencer par fermer les yeux. Ce qui est enfoui n\u2019est pas toujours enfui. J\u2019ai conscience de vivre l\u2019un de ces instants suspendus dans la coul\u00e9e du temps o\u00f9 la gravit\u00e9 l\u2019emporte sur la tristesse. Comme si quelque chose en moi me pr\u00e9disposait \u00e0 percevoir les harmoniques des \u00e9v\u00e9nements.<\/p>\n<p>Que faut-il mettre en \u0153uvre pour que le pr\u00e9sent ne perde pas la pr\u00e9sence de ce qui n\u2019est plus\u00a0? Le pass\u00e9 n\u2019a jamais fait son temps\u00a0; le pass\u00e9 ne meurt pas\u00a0; il ne cesse de nous envoyer des signes.<\/p>\n<p>\u00c0 croire que depuis deux ou trois si\u00e8cles ils attendaient patiemment leurs lecteurs, pr\u00eats \u00e0 s\u2019extraire de la poussi\u00e8re des \u00e2ges pour se d\u00e9gourdir les pages<\/p>\n<p>Il s\u2019exprimait dans une langue si recherch\u00e9e que, m\u00eame en fran\u00e7ais, il donnait l\u2019impression de parler une langue \u00e9trang\u00e8re<\/p>\n<p>Avec tout le pass\u00e9 conserv\u00e9 l\u00e0-dedans, ils ne devraient manquer de rien dans l\u2019avenir<\/p>\n<p>Pourquoi diable voulez-vous que j\u2019\u00e9crive mes M\u00e9moires\u00a0? Je n\u2019ai rien \u00e0 cacher&#8230;<\/p>\n<p>Drap\u00e9 dans son splendide isolement, l\u2019orgueil fait homme, pouvait-il encore sentir venir le moment o\u00f9 il quitterait l\u2019\u00e2ge de la vieillesse pour entrer dans l\u2019\u00e8re des patriarches\u00a0?<\/p>\n<p>Le silence \u00e9tait la langue que je ma\u00eetrisais le mieux<\/p>\n<p>On sait que le secret peut dissimuler tout aussi bien de grandes choses que le n\u00e9ant<\/p>\n<p>Lire un journal froiss\u00e9 le matin, c\u2019est risquer d\u2019avoir pour la journ\u00e9e un faux pli dans le jugement<\/p>\n<p>On parlait, on se taisait et le silence n\u2019\u00e9tait pas une g\u00eane dans cet entrelacs \u00e9blouissant des riens qui nous constituent, et que nous sommes<\/p>\n<p>un bon majordome se doit de partager avec le seigneur ce qui fait le fondement de la distinction, \u00e0 savoir l\u2019impassibilit\u00e9. Surtout ne rien laisser para\u00eetre de ses sentiments. Ne pas abandonner son personnage professionnel au profit de sa personne priv\u00e9e. Ne jamais renoncer au premier, qui l\u2019habite, pour c\u00e9der au second, qui l\u2019encombre. Rien ne doit l\u2019\u00e9branler ni m\u00eame le perturber. Ni un choc ni une nouvelle. Le contr\u00f4le de soi est un absolu, quitte \u00e0 para\u00eetre coinc\u00e9, inhib\u00e9, inexpressif. Il doit avoir si bien int\u00e9rioris\u00e9 la retenue qu\u2019elle lui est devenue une seconde peau. Lorsqu\u2019il se trouve dans une pi\u00e8ce, elle semble encore plus vide<\/p>\n<p>Il disait souvent que l\u2019ivresse des for\u00eats est un appel auquel on r\u00e9siste difficilement. Sa formule \u00e9tait aussi po\u00e9tique qu\u2019\u00e9nigmatique\u00a0: il entendait par l\u00e0 me mettre en garde contre la tentation du repli<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Cessez donc de prendre les drames au tragique et cela ira mieux.\u00a0\u00bb<\/p>\n<p>Elle ne comprenait pas, elle ne pouvait comprendre que chez nous, d\u00e8s lors qu\u2019on endosse un uniforme, on se croit d\u00e9lest\u00e9 d\u2019une certaine responsabilit\u00e9. On n\u2019a plus \u00e0 d\u00e9cider. On fait une croix sur l\u2019imagination. On s\u2019estime dispens\u00e9 de penser. On rev\u00eat l\u2019autodiscipline comme une seconde peau. On ob\u00e9it, que l\u2019uniforme soit celui d\u2019un soldat, d\u2019un officier, d\u2019un postier, d\u2019un pompier ou d\u2019un ma\u00eetre d\u2019h\u00f4tel. Sous l\u2019uniforme, ob\u00e9issance fait vertu. Il \u00e9vite m\u00eame de s\u2019opposer \u00e0 l\u2019autorit\u00e9<\/p>\n<p>placer la barre trop haut, c\u2019est courir le risque de constater qu\u2019on a les bras trop courts<\/p>\n<p>On l\u2019e\u00fbt dit envelopp\u00e9 de sa m\u00e9lancolie<\/p>\n<p>Comme si une grande partie de notre intelligence de la musique avait \u00e9t\u00e9 jet\u00e9e dans les flammes de l\u2019incendie du Reichstag. Encore que jusqu\u2019\u00e0 l\u2019Anschluss, Vienne compensait Berlin. La musique pouvait encore respirer en Autriche<\/p>\n<p>Le probl\u00e8me avec la gentillesse, c\u2019est qu\u2019elle est aussit\u00f4t prise pour une manifestation de faiblesse<\/p>\n<p>Et puis, quand on n\u2019a rien \u00e0 cacher, on n\u2019a plus rien \u00e0 dire<\/p>\n<p>il y avait en elle une sinc\u00e9rit\u00e9 qui me touchait\u00a0; quand elle ne savait pas, elle disait son ignorance, \u00e0 l\u2019oppos\u00e9 de tous ces gens qui prom\u00e8nent des silences complices avec l\u2019air d\u2019en savoir long<\/p>\n<p>Il faut \u00eatre solidaire de tous ses \u00e2ges et respecter son calendrier int\u00e9rieur. Quand vient d\u00e9cembre en soi, il faut en prendre acte\u00a0\u00bb, disait-il tout doucement<\/p>\n<p>S\u2019inqui\u00e9ter seul, c\u2019est pr\u00e9cipiter l\u2019angoisse\u00a0; mais s\u2019inqui\u00e9ter \u00e0 deux, c\u2019est d\u00e9j\u00e0 se consoler<\/p>\n<p>Le docteur Destouches assurait \u00e0 qui voulait l\u2019entendre qu\u2019il aimait la Suisse al\u00e9manique, car il y voyait une Allemagne innocente<\/p>\n<p>Jamais comme ce jour-l\u00e0 la gare me fit penser \u00e0 une \u00e9glise. Car c\u2019\u00e9tait ici, et nulle part ailleurs, que des milliers d\u2019hommes et de femmes esp\u00e9raient leur salut. Ils se seraient damn\u00e9s pour une place dans un train.<\/p>\n<p>Vient toujours un moment dans la vie d\u2019un homme o\u00f9 il cesse de creuser pour les autres afin de commencer \u00e0 creuser pour lui-m\u00eame\u00a0; si son existence s\u2019\u00e9coule sans que jamais cette prise de conscience advienne en lui, il m\u00e9rite notre compassion<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Auteur: Pierre Assouline est un journaliste, chroniqueur de radio et biographe fran\u00e7ais, n\u00e9 le 17 avril 1953 \u00e0 Casablanca (alors dans le protectorat fran\u00e7ais au Maroc). Ancien responsable du magazine Lire, membre du comit\u00e9 de r\u00e9daction de la revue L&rsquo;Histoire et membre de l&rsquo;acad\u00e9mie Goncourt depuis 2012. Son blog, intitul\u00e9 La R\u00e9publique des livres, est &hellip; <\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"readmore-btn\" href=\"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/?p=941\">+<span class=\"screen-reader-text\">  Read More<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":942,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_crdt_document":"","_monsterinsights_skip_tracking":false,"_monsterinsights_sitenote_active":false,"_monsterinsights_sitenote_note":"","_monsterinsights_sitenote_category":0,"footnotes":""},"categories":[2,7,12],"tags":[],"class_list":["post-941","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-lectures","category-romans-histoire","category-litterature-france"],"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/941","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=941"}],"version-history":[{"count":7,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/941\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":22391,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/941\/revisions\/22391"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/942"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=941"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=941"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.cathjack.ch\/wordpress\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=941"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}