Minoui, Delphine «Les Passeurs de livres de Daraya – Une bibliothèque secrète en Syrie» (2017)

Minoui, Delphine «Les Passeurs de livres de Daraya – Une bibliothèque secrète en Syrie» (2017)

Auteure : Delphine Minoui est grande reporter au Figaro, spécialiste du Moyen-Orient. Prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Iran et en Irak, elle sillonne le monde arabo-musulman depuis 20 ans. Après Téhéran, Beyrouth et Le Caire, elle vit aujourd’hui à Istanbul, où elle continue à suivre de près l’actualité syrienne. Elle est également l’auteur des Pintades à Téhéran (Jacob-Duvernet), de Moi, Nojoud, dix ans, divorcée (Michel Lafon), de Tripoliwood (Grasset) et de Je vous écris de Téhéran (Seuil).

Editions du Seuil – Documents – 19/09/2017 – 160 pages

Résumé : De 2012 à 2016, la banlieue rebelle de Daraya a subi un siège implacable imposé par Damas. Quatre années de descente aux enfers, rythmées par les bombardements au baril d’explosifs, les attaques au gaz chimique, la soumission par la faim. Face à la violence du régime de Bachar al-Assad, une quarantaine de jeunes révolutionnaires syriens a fait le pari insolite d’exhumer des milliers d’ouvrages ensevelis sous les ruines pour les rassembler dans une bibliothèque clandestine, calfeutrée dans un sous-sol de la ville.

Leur résistance par les livres est une allégorie : celle du refus absolu de toute forme de domination politique ou religieuse. Elle incarne cette troisième voix, entre Damas et Daech, née des manifestations pacifiques du début du soulèvement anti-Assad de 2011, que la guerre menace aujourd’hui d’étouffer. Ce récit, fruit d’une correspondance menée par Skype entre une journaliste française et ces activistes insoumis, est un hymne à la liberté individuelle, à la tolérance et au pouvoir de la littérature.

Delphine Minoui est grande reporter au Figaro, spécialiste du Moyen-Orient. Prix Albert Londres 2006 pour ses reportages en Iran et en Irak, elle sillonne le monde arabo-musulman depuis 20 ans. Après Téhéran, Beyrouth et Le Caire, elle vit aujourd’hui à Istanbul, où elle continue à suivre de près l’actualité syrienne. Elle est également l’auteur des Pintades à Téhéran (Jacob-Duvernet), de Moi, Nojoud, dix ans, divorcée (Michel Lafon), de Tripoliwood (Grasset) et de Je vous écris de Téhéran (Seuil).

La presse :

François Busnel La Grande Librairie : « Un livre formidable. Une arme d’instruction massive.  »

Olivia de Lamberterie Télé Matin : « L’histoire est formidable ! C’est poignant. Ça faisait longtemps que je n’avais pas été aussi transportée par un livre. La langue de Delphine Minoui est gracieuse. »

Mon avis (étayé par l’écoute de l’auteure) :  

 Syrie : un pays partagé entre deux endoctrinements : El Assad et le Front Islamiste. Deux pensées uniques qui s’affrontent. Et le rôle des livres va se révéler fondamental : il contrebalance la pensée unique par le partage, l’explication, le dialogue, la diversité des points de vue.

Daraya : une ville qui se situe à moins de 10 km de Damas qui va être à 90 % détruite pendant les 4 années que va durer le siège et la destruction de la ville. Une ville de 250’000 habitants qui n’en compte plus que 12’000 dont 2’000 combattants… Une ville qui a toujours prôné la non-violence. Daraya, c’est la troisième voix de la Syrie, entre Damas et Daech. C’est une ville qui a toujours été un symbole de liberté, et qui était déjà pacifiste et ouverte bien avant la guerre de 2012. Cette ville a une histoire propre qui commence dans les années 90, époque de la mobilisation des jeunes résistants qui vont instaurer des initiatives citoyennes (Les chebab de Daraya) . Cette ville est de fait un « gouvernorat civil » qui décide tout en démocratie. Maintenant la ville a été vidée de ses habitants et tous les acteurs de ce livre ont été séparés. Il est possible de raser une ville mais pas de détruire les idées.

L’auteur va se faire le porte-voix d’une partie de la population qui n’a pas la parole. N’ayant pas la possibilité de se rendre sur place elle va communiquer par internet avec les jeunes restés sur place et reconstituer l’histoire à partir des informations auxquelles elle aura accès.

Au cœur du chaos, une poignée de jeunes va constituer une bibliothèque clandestine en sous-sol. Et ce ne sont pas des jeunes qui lisaient avant. Ils étudiaient pour la plupart d’entre eux pour devenir des ingénieurs et associaient la lecture à la propagande étatique.  Et tous vont devenir des lecteurs : ces livres vont être la porte d’accès au monde. Les combattants du front également : il va même se constituer une mini étagère d’une dizaine de livres au front. Les lecteurs vont aller jusqu’à organiser des conférences pour partager et expliquer les lectures et assurer la transmission.

Ce ne sont pas moins de 15’000 ouvrages qui seront mis à la lumière, délivrés par les bombardement, mis à disposition. Tous ces livres seront étiquetés et ce qui est magnifique, dans chaque livre les jeunes vont noter les coordonnées des gens qui en étaient les propriétaires avec l’espoir de les leur restituer après la guerre. Il y a de tout dans cette récupération au milieu des gravats : des livres interdits, des livres étrangers, des ouvrages de sociologie, de comportement, des classiques, de philosophie, de poésie…  Un des livres le plus lu est « l’Alchimiste » de Paolo Coelho dans lequel les jeunes se retrouvent : un livre miroir de leur quête identitaire. Un autre un manuel de développement personnel, best-seller américain qui a atterri par miracle dans leur sous-sol…

J’ai été interpellée par le jeune créateur de la bibliothèque qui nous dit que le premier livre qu’il a pioché a signifié pour lui l’appel de la liberté., un appel vers l’ouverture et un cri de désespoir. Ce qui est intéressant aussi est de voir le lien qui se crée avec le reste du monde. Au fil des lectures ils se rendent compte qu’ils ne sont pas les seuls à vivre ce qu’ils vivent : ils découvrent Sarajevo – vingt ans après – et découvrent l’universalité de ce qu’ils subissent.

Ce document ne nous parle pas que de la bibliothèque ; il nous parle de la vie de tous les jours sous les bombardements, des rapports entre les êtres vivants, de leurs moments de joies aussi ( ils transforment leur sous-sol bibliothèque en dancing ), de leur transgression et rébellion via la lecture, la culture,  l’apprentissage..  Avec plusieurs témoins, principalement  Ahmad et Shadi, qui s’est improvisé reporter photographe/vidéaste, qui ont pour objectif de « crier la vérité en images quand les caméras du régime s’affairent à l’occulter ». Leur façon de résister ? l’autodérision, l’ironie, le langage pare-balles.

 

Extraits :

Des ventres qui se vident. Des soupes de feuilles pour conjurer la faim. Et de toutes ces lectures effrénées pour se nourrir l’esprit. Face aux bombes, la bibliothèque est leur forteresse dérobée. Les livres, leurs armes d’instruction massive.

Ouvrir les yeux sur une ville qui se donne à voir à travers un écran d’ordinateur, c’est prendre le risque d’écorcher la réalité. Fermer les yeux, c’est la condamner au silence.

Bachar al-Assad a voulu mettre Daraya entre parenthèses, l’enfermer entre crochets. J’aimerais lui ouvrir les guillemets.

À quoi bon sauver des livres quand on n’arrive pas à sauver des vies ?

Cette sensation troublante d’ouvrir la porte du savoir. De s’échapper, un instant, de la routine du conflit. De sauver un petit bout, même infime, des archives du pays. De se faufiler à travers les pages comme on fuit vers l’inconnu.

– Notre révolution s’est faite pour construire, pas pour détruire.

Par crainte de représailles, ce musée de papier serait maintenu au plus grand secret. Il n’aurait ni nom ni enseigne. Un espace souterrain, à l’abri des radars et des obus, où se retrouveraient petits et grands lecteurs. La lecture comme refuge. Une page ouverte sur le monde lorsque toutes les portes sont cadenassées.

Au milieu du fracas, ils s’accrochent aux livres comme on s’accroche à la vie.

Il aime flâner entre les pages. Feuilleter sans fin. Se perdre entre les points et les virgules. Naviguer sur des territoires inconnus.

Les livres, ces armes d’instruction massive qui font trembler les tyrans.

La plupart des intellectuels de la ville sont soit en prison, soit morts, soit en exil, précise Shadi. Il fallait trouver un moyen de prendre la relève pour maintenir le niveau culturel de la ville.

En ce mois de février 2016, plus les bombes pleuvent, plus la vie s’organise en sous-sol. Un univers souterrain, doublement parallèle, qui éclot à quelques jets de pierre de la ligne de front. Bibliothèque, écoles, conseil local, centre des médias, abris, tunnels… Même l’hôpital a pris ses quartiers sous terre.

Elle s’appréhende en trois paliers : le ciel, et ses hélicoptères qui ont chassé les étoiles ; la terre, défigurée par les bombes ; les sous-sols clandestins à l’ombre du chaos. Pour se protéger, les habitants sans cave improvisent des terriers à la va-vite sous les fondations de leurs immeubles et aménagent des passages entre les murs des maisons.

Est-ce la compagnie des livres qui offre à ce guerrier anti-Assad le recul nécessaire pour se remettre en question ? À moins que ce ne soit l’environnement singulier de la bibliothèque, si propice à l’échange et à la discussion : des débats teintés de nuances quand Damas ne veut voir qu’en noir ou blanc…

je repense à cette phrase de Kafka dans sa « Lettre à Oskar Pollak » : « Un livre doit être la hache qui brise la mer gelée en nous. »

Ce qui importe, c’est la pensée. Ne laisse personne te manipuler pour servir ses objectifs.

refuser la pensée unique et castratrice, ne pas tomber dans le piège d’une vérité falsifiée.

Cette fable sur la fabrication du mensonge par la force fait écho à la « fausse formule » évoquée dans l’incontournable1984 de George Orwell.

« Avant, on blaguait en disant : pourvu que l’école s’effondre. Et elle s’est effondrée. » L’autodérision, cet autre étui de protection.

le sablier du temps s’écoule en faveur de Bachar al-Assad : les mains libres, la lunette fixée sur Daraya, il allume des brasiers en toute impunité. Fahrenheit 451, ça vous dit quelque chose ?

Face aux destructions infligées par les bombes, ils n’ont pas seulement sauvé des livres. Ils ont bâti des mots. Érigé des syntaxes. Jour et nuit, ils n’ont jamais cessé de croire en la vertu de la parole. À son invincibilité. Ils ont rompu le silence, relancé le récit. Construit un langage de paix.

 

Infos : la chute de Daraya : http://www.lemonde.fr/syrie/article/2016/08/26/le-regime-syrien-reprend-daraya-symbole-de-la-revolte_4988443_1618247.html

Photo : Omar Haj Kadour (AFP)

 

2 Replies to “Minoui, Delphine «Les Passeurs de livres de Daraya – Une bibliothèque secrète en Syrie» (2017)”

  1. Livre à lire en urgence je pense!!J’avais vu 1 ou 2 ans .Un reportage sur un homme qui à Damas avait sauvé tous les ouvrages qu’il avait pu d’une bibliothèque dont il avait eu la garde ,et j’avais beaucoup aimé ce reportage.

  2. Les passeurs de livres :Delphine Minoui : C’est un livre extraordinairement tonique à travers la résistance de ces jeunes gens ,qui sauvent des livres dans les ruines de Daraya ville destinée à être totalement rayée du monde parle régime syrien . Ils organisent une bibliothèque souterraine et secrète ,dans laquelle s’organise des forums des discutions .Cette action les aide à surmonter les conditions inhumaines de survie . Avec tristesse on en tire aussi les conséquences: que les années passent et que les actes de guerre et les atrocités perdurent . Delphine Minoui a su enrichir ses échanges WatsApp par beaucoup de compassion et d’humanité Qui font qu’en plus ce récit nous touche encore plus fortement .

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