Morrison Toni «Sula» (1973)

Morrison Toni «Sula» (1973)

Auteure : Toni Morrison (de son vrai nom Chloe Anthony Wofford), née le 18 février 1931 à Lorain en Ohio, dans une famille ouvrière de quatre enfants est une romancière, professeur de littérature et éditrice américaine, lauréate du Prix Pulitzer en 1988, et du prix Nobel de littérature en 1993. Elle est à ce jour la huitième femme et le seul auteur afro-américain à avoir reçu cette distinction. C’est le roman Beloved, dont l’édition française remonte à 1989, qui a fait connaître Toni Morrison en France. Mais sa notoriété américaine était venue dix ans plus tôt, coup sur coup, en l’espace de deux romans : Sula (1973) et Song of Solomon (1977).. Après L’Œil le plus bleu, elle publie en 1977 Le Chant de Salomon, couronné par le Grand Prix de la critique, qui remporte un énorme succès. Dix ans plus tard, en 1987, elle reçoit le prix Pulitzer pour son cinquième roman : Beloved. Parce que « son art romanesque, caractérisé par une puissante imagination et une riche expressivité, brosse un tableau vivant d’une face essentielle de la réalité américaine », l’Académie de Stockholm lui a décerné, le 7 octobre 1993, le prix Nobel de littérature. Aujourd’hui retraitée de l’université de Princeton, Toni Morrison a été faite docteur honoris causa par l’université de Paris VII. Délivrances est son dernier roman paru.

Editions 10/18 – 192 pages

Résumé : Dans l’Ohio des années 20, deux petites filles noires s’inventent ensemble une vie meilleure. Mais l’âge venant, tandis que Nel se plie à son rôle de mère et d’épouse, Sula choisit de conquérir ailleurs sa liberté. Pour tous, elle devient la scandaleuse, la dévoyée. Et doit se défendre, quarante ans plus tard, contre une société soumise à la vérité des autres…
«Sula, c’est l’histoire d’une amitié féminine, puis d’un désamour ; le portrait d’une paria qui invente avant l’heure, et pour son seul usage, la liberté brûlante de la femme moderne. »

 

Mon avis : Première fois que je lis un livre de cette romancière. Je voulais le lire depuis longtemps et le challenge J’ailu ( un livre publié l’année de mon bac) a été le petit coup de pouce supplémentaire 😉 et je suis très heureuse d’avoir découvert cette romancière exceptionnelle.

C’est l’histoire de la communauté noire des années 60 ; c’est l’oppression des femmes noires. C’est le racisme et le sexisme dans la société américaine. C’est la vie dans le quartier appelé « le Fond » ou la survie est dure. C’est l’histoire de deux jeunes filles unies dès leur plus jeune age par une forte amitié :  elles se rencontrent à l’école, grandissent ensemble. Toutefois leur caractère et leur mode de vie vont les séparer et les opposer. Nel va se conformer aux règles de la société locale, se marier… Le roman se divise en deux parties Sula : l’enfance et l’adolescence, avant le mariage de Nell et après le retour de Sula la rebelle va quitter la petite ville pour vivre sa vie et revenir 10 ans plus tard…  Mais une femme noire qui veut vivre sa vie libre, comme un homme, et même comme un homme blanc… c’est anti conformiste et cela dérange ! Le quartier est un élément très important dans le récit et toute l’histoire y est rattachée. Quand Sula revient, elle détonne :  Sula (comme celle de sa mère avant elle) est très mal perçue par les habitants du Fond. Et sa conduite va être incompréhensible et inacceptable aux yeux de son amie Nell. Sula veut vivre comme elle l’entend et s’affranchir des règles. Or la liberté fait peur, dérange, suscite la haine…

Dans le N°1 de la revue America Toni Morrison nous révèle que c’est après avoir écrit « Sula », son deuxième roman, qu’elle a décidé à devenir romancière.

Extraits :

Maintenant on appelle ça la banlieue, mais quand des Noirs y vivaient c’était le Fond.

Quand les gens eurent compris les limites et la nature de sa folie, ils purent lui faire une place, pour ainsi dire, dans l’ordre des choses.

Chaque fois qu’elle disait le mot moi montait en elle comme une puissance, comme une joie, comme une peur.

Ce fut peut-être son voyage, ou la découverte récente de son moi, qui lui donna la force de se lier à une amie malgré sa mère.

Une coulée de haine inonda sa poitrine.
L’idée qu’elle allait désormais lui vouer une haine intense et durable la remplit d’une sorte de plaisir anticipé, comme lorsqu’on sait qu’on va tomber amoureux de quelqu’un et qu’on en guette les premiers signes.

Le désir, changé par l’âge en gentillesse, leur faisait remuer les lèvres comme pour retrouver le goût de la sueur juvénile sur une peau sans rides.

Comme chacune avait compris depuis longtemps qu’elle n’était ni blanche ni mâle, que toute liberté et tout triomphe leur étaient interdits, elles avaient entrepris de créer autre chose qu’elles puissent devenir. Leur rencontre fut une chance, puisqu’elles purent se servir l’une de l’autre pour grandir.

À part ceux qui servaient dans une maison de la vallée, la plupart n’avaient jamais vu un grand mariage ; ils s’imaginaient seulement que c’était un peu comme un enterrement, sauf qu’ensuite on n’avait pas à marcher jusqu’au cimetière de Beechnut.

Alors ce fut la fureur, la fureur et la décision d’avoir un rôle d’homme, d’une manière ou d’une autre, qui lui firent presser Nel de s’installer avec lui. Il avait besoin de satisfaire une partie de ses appétits, de voir reconnaître un peu de son être adulte, mais surtout il voulait quelqu’un qui prenne part à sa souffrance, y prenne vraiment part.

Ce « tout ce qu’elles veulent, mec, c’est leur propre souffrance. Demande-leur de mourir pour toi et elles sont à toi pour la vie ».

À l’époque, un compliment fait à l’une valait pour l’autre, et une méchanceté envers une des filles était un défi pour la deuxième.

Ils ne croyaient pas la mort accidentelle – la vie, peut-être, mais la mort est toujours intentionnelle. Ils ne croyaient pas que la nature pût se dérégler – seulement les gêner. La sécheresse ou l’épidémie étaient aussi « naturelles » que le printemps.

Le sens du mal, c’était de lui survivre, et ils avaient décidé (sans même savoir qu’ils l’avaient fait) de survivre aux inondations, aux Blancs, à la tuberculose, à la famine et à l’ignorance. Ils connaissaient bien la colère mais pas le désespoir, et ils ne lapidaient pas les pécheurs pour la même raison qu’ils ne se suicidaient pas – c’était indigne d’eux.

« Le feu de l’enfer, on ne l’allume pas et il brûle déjà en toi… »
« Tout se brûle en moi, c’est à moi ! »

[…] un endroit tout petit et très clair. Assez petit pour contenir son chagrin. Assez clair pour mettre en relief les choses noires qui s’entassaient en elle.

L’enfer, ce n’est pas que les choses durent éternellement. L’enfer, c’est le changement

Ils affirmaient que toute union entre un Blanc et une Noire était un viol, car il était littéralement impensable qu’une femme noire fût consentante. En ce sens, l’intégration leur inspirait exactement la même haine qu’aux Blancs.

Tuer leur était facile, sous le coup de la colère, mais pas de façon délibérée, ce qui expliquait pourquoi ils ne pouvaient lyncher qui que ce soit. Agir ainsi eût été non seulement contre nature, mais indigne. La présence du mal était d’abord quelque chose qu’il fallait reconnaître avant de s’en occuper, de lui survivre, de ruser et enfin d’en triompher.

Ainsi, comme tout artiste dénué de moyen d’expression, elle devint dangereuse.

Là, au milieu du silence, ce n’était pas l’éternité mais la mort du temps, une solitude si profonde que ce mot même n’avait plus de sens. Car la solitude implique l’absence des autres, et la solitude qu’elle découvrait sur ce terrain désolé n’avait jamais admis l’existence d’autrui.

C’était comme si elle craignait de l’avoir halluciné, comme si elle avait besoin de se prouver le contraire. Son absence était partout, piquait de partout, donnait aux meubles des couleurs primaires, avivait les contours aux angles des pièces et dorait la poussière accumulée sur les tables. Quand il était encore là, il attirait tout vers lui. Pas seulement ses regards, à elle, et tous ses sens, mais les objets inanimés qui semblaient exister à cause de lui, comme arrière-fond de sa présence. Maintenant qu’il était parti, ces objets, si longtemps soumis à sa présence, étaient illuminés par son sillage.

Je sais ce que font toutes les femmes de couleur dans ce pays. »
« Et c’est quoi ? »
« Elles crèvent. Comme moi. La différence, c’est qu’elles crèvent comme des souches. Moi, je vais m’abattre comme un grand séquoia. J’ai vraiment vécu, sur cette terre. »

Être bon envers quelqu’un, c’est pareil que d’être méchant. Risqué. Ça ne rapporte rien.

Tout ce qu’elle connaîtrait jamais plus de l’amour. Or c’était un amour qui, comme une casserole de sirop laissée trop longtemps sur le feu, s’était évaporé, ne laissant que son odeur et une pâte épaisse, sucrée, impossible à récurer.

 

 

 

 

 

 

One Reply to “Morrison Toni «Sula» (1973)”

  1. En effet, cela a l’air bien intéressant 😉
    dommage que je n’aie pas plus de temps à consacrer à la lecture et tellement de livres que j’ai envie de lire…

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