Daniel, Marie-Catherine « Rose-thé et gris-souris » (2012)

Résumé : Elle, c’est Gertrude, une comptable. À peine débarquée à la Réunion, elle traîne derrière elle un bagage un peu trop lourd à porter et aimerait se fondre dans le paysage. Elle a décidé que le rose-thé et le gris-souris étaient les bonnes couleurs pour se faire accepter dans le supermarché où elle travaille. Un supermarché dont le patron, François, est autant du genre à exiger des heures sup le samedi matin… qu’à lui offrir Le Grand Livre d’Or de la Poésie Réunionnaise.

Lui, c’est Dégage. Un chien errant. Il vient de perdre toute sa famille. Mais il n’est pas désespéré : il va fonder un nouveau clan ! Il a justement repéré une humaine fort sympathique, qui ne «l’appelle» pas quand il se met à la suivre.

Gertrude a peur des chiens, elle n’apprécie pas du tout qu’un clébard squelettique et galeux s’attache à chacun de ses pas. Pourtant, c’est grâce à lui qu’elle apprendra peu à peu à redonner une chance aux autres et à la vie…

Mon avis : Tout petit livre, gentillet, sans plus. Plein de bonnes intentions et de bons sentiments, il va très bien pour passer une heure dans le train. Je ne suis pas sûre que je vais m’en souvenir très longtemps, mais on passe un joli moment… Rose-thé et gris-souris.. il ne rayonne pas, il se fond dans la masse et passe somme toutes assez inaperçu.. Jolie bulle d’espoir mais un peu trop inconsistante.. qui dure.. ce que durent les bulles…

Extraits:

« Notre vie n’est pas derrière nous, ni avant, ni maintenant, elle est dedans. »   Jacques Prévert

Dégage est malheureux et de plus en plus mal à l’aise. Il est dissimulé dans un bosquet de deux-roues à moteur, en lisière du Territoire des Bus. Depuis longtemps. Trop longtemps certainement.

Ça lui fait un peu peur toute cette vie sociale qui lui tombe dessus. Très longtemps – trop ? – qu’elle n’a pas connu ça

Elle en a déjà assez de jouer avec le téléphone. Elle n’a aucun numéro à y mettre (elle a appris avec surprise qu’il n’y a pas d’annuaire pour les portables). Alors elle a testé le répertoire en y entrant, sous le nom de « Cunégonde » laborieusement tapé en près de quatorze minutes, son propre numéro : 06-92-91-28-03.

Quand j’ai pitié, je fuis. J’ai trop horreur de faire pitié moi-même

Barde-Cabuçon, Olivier «Tuez qui vous voulez» 2014

la série du « commissaire aux morts étranges » Tome 3

 

Résumé : Hiver 1759. Alors que s’élèvent les fusées multicolores d’un splendide feu d’artifice donné par le roi à son bon peuple de Paris, un inconnu est assassiné dans une ruelle. C’est le troisième jeune homme retrouvé égorgé et la langue arrachée. Mais cette fois, la victime est russe. Le commissaire aux morts étranges se charge de l’affaire dans une atmosphère aussi singulière que les meurtres dont il a la charge : les miracles se multiplient au cimetière Saint-Médard, et des femmes se font crucifier dans des appartements discrets pour revivre les souffrances du Christ ; les rues de Paris s’enfièvrent à l’approche de la fête des Fous qu’un mystérieux inconnu invite à ressusciter ; la cour, quant à elle, est parcourue de rumeurs au sujet du mystérieux chevalier d’Eon, secrétaire d’ambassade à Saint-Pétersbourg et, dit-on, émissaire du Secret du roi, une diplomatie parallèle mise en place par Louis XV… Les tensions s’exacerbent dans les quartiers populaires. Sartine, le lieutenant général de police, craint des débordements car le peuple est seul maître de la rue. Quant au moine, oubliant son âge, il semble se laisser gagner par l’esprit de cette antique fête, où les fous deviennent sages et les sages fous. La royauté est menacée, les interdits transgressés. L’ordre social est-il en train de s’inverser ? Le commissaire aux morts étranges garde la tête froide et mène l’enquête.

Mon avis : Un peu moins aimé que le précédent. Mais je m’attache… surtout au Moine, qui est mon personnage préféré, plus que le Commissaire. J’aime bien cette période et cette série, très bien documentée. Le chevalier d’Éon est de la partie, personnage mystérieux s’il en est. La « Fête des fous » et son histoire, la peur devant la montée de la contestation, le problème des « convulsionnaires », les jansénistes.. J’aime beaucoup cette période de l’Histoire et cette série, très bien documentée, mais ( petit bémol) parfois le côté Histoire très développé (avec un grand « H »)   occulte un peu l’intrigue; tout en appréciant les détails et les informations, je trouve que cela nuit à la fluidité de l’histoire (avec un petit « h »).

Extraits :

— Tu n’arrêteras donc jamais de t’attirer des ennuis ? — J’ai passé l’âge de m’en préoccuper, mon fils ! — C’est bien ça le problème…

Je me suis toujours demandé pourquoi des assassins se plaisent à mutiler le corps de leurs victimes. J’ai ma petite théorie. En mutilant le corps, on mutile aussi l’esprit et, si l’on arrache la langue, c’est qu’elle permet l’expression de la pensée.

… tout tourne autour de la vérité. On tranche les oreilles à celui qui ne veut pas l’entendre, on crève les yeux à celui qui ne veut pas la voir et on coupe la langue à ceux qui ne la disent pas

La jeunesse est capa­ble de tout car elle ne s’est pas encore usée comme nous à la réalité de la vie !

Lorsqu’on est jeune, tout est encore possible. Plus le temps passe, plus le champ de nos possibilités se réduit

Dans son regard se nichait une brillance lactée. Quel dieu égaré avait donc dissimulé en elle tant de lumière ?

Lorsque ton corps est malade, tu l’es réellement. Lorsque ton esprit croit que ton corps est malade, eh bien c’est la même chose !

N’y pense plus, nous donnons le nom d’expérience à toutes nos erreurs

Savez-vous que chacun de nos doigts est consacré à un dieu ? À Mercure l’auriculaire, Apollon l’annulaire, Saturne le médius, Jupiter l’index, Vénus le pouce

La mission de Sartine est de conserver le plus longtemps possible en l’état un monde qui se meurt. Je n’aime pas les gens qui ne souhaitent pas que le monde change

La vérité… Prenez garde ! Elle voyage dans des forêts épaisses et profondes, remplies de pièges et d’étranges détours…

De belles paroles mais son discours n’est que crème fouettée !

Et lorsqu’il s’était endormi, un rêve l’avait entraîné dans un escalier en spirale sans fin dont il ne trouvait pas l’issue. Il l’avait monté et descendu tant de fois au cours de ces dernières heures que tout son corps semblait moulu et brisé de fatigue

Le sommeil n’est pas de mes amis quoique parfois un rêve me transperce.

Mon seul lieu d’origine est le ventre de ma mère. Citoyen du monde entier, je n’ai nulle patrie hormis celle des livres.

Comme les hiboux, elle dort le jour et veille la nuit

Si elle ne s’était sentie un pantin sans âme, elle aurait pu l’aimer. Ou plutôt, elle l’aimait. Autant que pouvait le faire une femme brisée, dotée d’un cœur mort à l’humanité

Sartine ne souriait jamais à ses subalternes, seulement à ses supérieurs. Mais c’était finalement une habitude commune à tous ceux ayant accédé à un poste important

Si, je vous entends mais je vous écoute le moins possible !

dans un couple, le problème, c’est l’autre !

Notre passé est aussi ce que nous sommes

C’était le milieu de l’après-midi mais déjà la lumière faiblissait et les couleurs s’effaçaient les unes après les autres

Il menait une vie des plus inutiles et futiles. Il avait même commencé à lire des livres !

Du pan de son manteau, la nuit habillait les cieux de velours.

Il avait appris à craindre l’ouïe des mouches au cœur même de l’obscurité et rien ne l’inquiétait plus que le silence de la nuit. Par moments, la police de Sartine lui apparaissait comme une seule et gigantesque oreille, épiant chaque habitant de Paris au cœur même de son intimité

Lorsqu’il s’endormait, le chagrin réussissait à s’infiltrer même sous ses paupières. La journée, il sentait le vide prêt à s’installer en lui et s’étirer jusqu’à emplir la moindre parcelle de son être

On m’a donc calom­nié devant vous et en mon absence. — Diable, on ne calomnie jamais les gens en face !

Elle paraissait légère comme un rêve

Quelques fragments de souvenirs dérivaient épars dans sa mémoire comme des blocs de glace sur un océan givré.

Mon bonheur tient tout entier dans ce que je suis.

As-tu remarqué comme les gens n’essaient plus de dissimuler leur accent natal lorsqu’ils disent la vérité ?

— Palsambleu, c’est bien curieux ! Ces étrangers ne font rien comme nous autres ! — Eh non ! C’est pour cela qu’ils sont étrangers ! — Certes !

— Avez-vous faim ? — Pas le moins du monde mais apportez donc aussi cette saucisse sèche qui se traîne près de vous. Nous lui ferons un sort, sorciers que nous sommes !

Les gens comme moi sont rares et si un jour vous avez quelque mission à me proposer, vous saurez que vous pourrez me la confier sans crainte car je suis un homme de parole sachant se taire.

Lorsque la société serre les fesses, constata-t-il, les espaces de liberté individuelle se réduisent considérablement !

La vérité voyage dans des forêts épaisses et profondes, remplies de pièges et d’étranges détours…

Cette pierre est de l’azurite, un remède contre la mélancolie

Note : gynophobie : Peur du sexe opposé

article global sur la série du « commissaire aux morts étranges »

Désérable, François-Henri «Évariste» (2015)

Auteur : Né(e) à : Amiens , le 06/02/1987  . Il a fait des études de langues et de droit (jusqu’en thèse de doctorat) et a été joueur de hockey sur glace professionnel. Prix du jeune écrivain de langue française en 2012 pour Clic ! Clac ! Boum !, une nouvelle sur la mort de Danton.

Résumé : À quinze ans, Évariste Galois découvre les mathématiques ; à dix-huit, il les révolutionne ; à vingt, il meurt en duel. Il a connu Raspail, Nerval, Dumas, Cauchy, les Trois Glorieuses et la prison, le miracle de la dernière nuit, l’amour et la mort à l’aube, sur le pré.

C’est cette vie fulgurante, cette vie qui fut un crescendo tourmenté, au rythme marqué par le tambour de passions frénétiques, qui nous est ici racontée.

Mon avis : alors Évariste c’est un prix !… je ne sais pas lequel mais c’est un petit livre exceptionnel… Tout y est … et la beauté de la langue, l’humour, le côté historique, le rythme … tout tout tout… Et comme il est court, aucune excuse pour ne pas le lire…

Non ! ce n’est pas un livre sur les mathématiques (croyez-moi , je suis nulle en maths 😉 et l’idée de lire un livre sur les théorèmes ne m’aurait pas emballée…) – C’est un livre sur celui qui est décrit comme le «Rimbaud des Mathématiques, le Mozart des théorèmes » , l’inventeur de la théorie des groupes de l’Algèbre. C’est un livre sur l’envie, sur la motivation, sur la joie de faire et de découvrir, sur la volonté de vivre et sur la jubilation. C’est un livre sur les années 1830, sur les barricades, sur l’ambiance dans Paris. C’est un livre sur le rêve d’un jeune qui rêve d’entrer dans une grande Ecole et qui, à cause de son caractère enflammé va rater l’examen : il s’énerve car le sujet est trop simple et il envoie le chiffon à la tête de l’examinateur. Dans la foulée il rate aussi les « trois glorieuses » car le directeur de son école l’a enfermé dans l’établissement. De fait, il veut vivre à toute vitesse et il est sans cesse confronté à l’échec, au refus, au manque de chance… Il passe les derniers mois de sa courte vie en prison. Il passe sa dernière nuit à écrire et corriger son mémoire, qui va révolutionner l’algèbre, puis se fait tuer à l’aube en duel à l’âge de 20 ans pour l’amour d’une jeune fille. La théorie du complot est avancée mais non prouvée. C’est de fait l’histoire d’un jeune révolutionnaire exalté, plein de fureur, qui va comme la vie du jeune Evariste se dérouler à un train d’enfer. J’ai aussi bien aimé l’arrivée d’un personnage bleu… le choléra… Dans le livre, l’auteur parle à une demoiselle, le public en fait… il la prend par la main et alpague le lecteur.

Extraits

William Shakespeare, poète, dramaturge, écrivain (et écrivain de la trempe des Goethe, des Cervantès, des Molière, la coterie de happy few dont la langue a épousé le nom)

un jour de juillet 89 que l’on célèbre aujourd’hui en ne foutant rien, avachi devant la télé à regarder la Patrouille de France mettre le feu au ciel, les bourgeois mettent des piques entre les mains des paysans, les paysans des têtes au bout des piques, et entre les paumes de leurs mains, sur le cal des besognes immémoriales, coule le sang de la noblesse et du clergé

On raconte qu’elle était belle, mais les témoignages sont sujets à caution, la beauté subjective — pour le porc, rien n’est plus beau que la truie —, et ses canons évoluent — qu’est-elle, en effet, sinon une forme de laideur à la mode

On le prénommera Évariste, du grec áristos — « le meilleur ». Tout est déjà écrit.

qu’il était donc aux mathématiques ce que le petit Salzbourgeois était à la musique, rien de moins : un prodige qui se jouait des théorèmes les plus complexes comme l’Oreille Absolue se jouait des chants sacrés, qui de mémoire les retenait, les reproduisait après une seule lecture comme l’autre avait retranscrit après une seule écoute le Miserere tout entier

Que dire, de Cauchy, qui n’ait déjà été dit ? Il est né, on le sait, en août 1789 à Paris. Autant dire au-dessus du cratère pendant l’éruption du volcan

c’est là, sur la montagne Sainte-Geneviève, la seule qu’il fût à même de gravir, que Richard vit un jeune élève prénommé Évariste devenir Galois, de même qu’Izambard en classe de rhétorique à Charleville en vit un autre se prénommant Arthur devenir Rimbaud

Il le flattait comme on flatte l’encolure d’un cheval ; le donnait en exemple, en modèle ; chantait ses louanges ; comme Raphaël sur Dante tressait sur sa tête une couronne de lauriers

Ainsi furent les cinq premières années de la vie de Cauchy. Ces années, on ne les choisit pas, on les subit. La suite, on la choisit plus ou moins, et les choix de Cauchy furent radicaux, newtoniens : action, réaction

Qu’est-ce qui vous pousse à choisir la mort quand ce n’est pas elle qui vous choisit ?

On l’oublie trop souvent, mais c’est aussi l’enfant qui meurt quand meurt le père. La mort emporte le père dans la tombe, et la tombe se referme sur l’enfant

La mémoire, pour Dinet, primait sur la réflexion : il fallait être scolaire, médiocre, flamboyant dans la médiocrité. Vous aviez du génie ? Recalé. Évariste en regorgeait

À moins qu’il ne se fût embourgeoisé, ce fils de bourgeois, épousant une fille de bourgeois et devenant à son tour père de bourgeois qui héritent plus qu’ils ne méritent, se laissent porter par la vie du berceau à la tombe. Il vaut mieux mourir à vingt ans.

Mais avant il faut tout recommencer. Depuis le début, mon petit gars. C’est qu’en ce temps-là il n’y avait pas de clés USB, pas plus qu’il n’y avait de disques durs, de boîtes mails ou de ctrl + C, ctrl + V : on perdait un an de travail aussi facilement que sa virginité dans les bordels de la rue Saint-Honoré. Donc, refondre le mémoire. Cent fois sur le métier

Le mathématicien, dira Darwin qui à cette époque collectionne les coléoptères et pressent peut-être déjà que l’homme descend du singe et le singe de l’arbre, le mathématicien est un aveugle dans une pièce noire cherchant à voir un chat noir qui souvent n’est pas là.

de même que l’écrivain pour qui une phrase n’est pas une phrase tant qu’elle n’est pas la phrase, pour qui le texte est corps et souffle, rythme et puissance, grâce et poésie, pèse chaque mot avant de le placer dans l’écrin de ses pages, s’incarne dans le verbe, est le Verbe en personne

une maison en bord de lac, en bois et en couleurs, qui le jour s’évanouissait dans la brume et la nuit dans la nuit

quand la jeunesse est dans la rue, la rue exhale comme un parfum de révolution, de Grand Soir, de lendemains qui fredonnent. Puis les vacances arrivent ; chacun rentre chez soi (c’est qu’en fin d’année il y a le bac, l’année prochaine les études de droit, et dans vingt ans le vote à droite).

L’Histoire bégaie, se répète, c’est une vieille rombière qui radote sans cesse,

Quai de l’École, on aperçoit le drapeau bleu-blanc-rouge, trois couleurs pour lesquelles un gamin est mort en les plantant sur un pont : le gamin s’appelait Arcole ; ainsi s’appellera le pont

Puis vint le moment que tout le monde attendait, l’apogée de la pièce (car le prétoire est un théâtre, mademoiselle, un théâtre où l’on ne fait pas semblant), quand juste avant l’épilogue et la tombée du rideau rien n’est encore joué : la plaidoirie.

En s’accrochant à son bras il lui dit qu’il l’aimait, qu’il lui manquait quelque chose, ou plutôt quelqu’un qu’il puisse aimer comme il avait aimé son père aux yeux tristes comme la pluie en été

C’était à s’imbiber les doigts et à les foutre dans une prise électrique ; il ne le fit pas : on s’éclairait encore à la bougie.

la mort semblait venir de nulle part, c’est-à-dire de partout. Les riches avaient peur des pauvres, les pauvres avaient peur des riches, et tous avaient peur du vent — or c’est de l’eau, on le sait aujourd’hui, qu’il fallait se méfier

Comme le paon fait la roue vous lui faites votre cour

Vous ne lisez pas de romans, pas plus que vous ne lisez de poésie, ou sinon dans des tables de logarithmes, mais vous avez peur de paraître idiot, alors vous ajoutez que les poètes ont les sentiments courts, que c’est pour ça, sans doute, qu’ils vont si souvent à la ligne

Vous devez lui faire éprouver l’émoi que son corps vous inspire, prendre un chemin de traverse, partir du haut, de la prunelle de ses yeux aux longs cils recourbés, pour arriver là où depuis le début vous brûlez d’arriver — le tout, bien sûr, sans hâter le pas, mais en prenant garde de ne pas traîner. Alors, peut-être, vous l’aurez : il n’y a pas de fort imprenable, seulement des assauts mal menés.

Il est triste à mourir, comme peut l’être aujourd’hui la liste des meilleures ventes de livres au début de l’été

Il est cinq ou six heures du matin, ce bref intervalle où l’on ne saurait dire si c’est le jour qui arrive ou la nuit qui s’en va

ce sont les indices universels de l’amour déchu ; celui auquel on s’accroche et qui s’en va et ne reviendra plus ; qui s’éloigne et que l’on voit s’éloigner, impuissant, avec tristesse et résignation, de même que les deux licornes, sans doute, ont vu l’arche de Noé s’éloigner sur les flots qui devaient les engloutir comme nous engloutissent les flots du temps

Cet esprit, vous avez pu le saisir, en pénétrer les profondeurs opaques dans ces lignes jetées à la hâte, à la lueur d’une bougie. Et en les lisant vous avez vibré comme en les écrivant il a vibré dans la nuit, vous avez pleuré comme peut-être il a pleuré au petit matin en les relisant — du moins s’il eut le temps de les relire

Or il n’est pas mort. Il est tout entier dans les pages qu’il nous a laissées.

Je préférerai toujours le mystère aux certitudes bien forgées, le champ des possibles à l’indéniable vérité

 

Besson, Philippe «De Là, on Voit La Mer» (2013)

Auteur : Philippe Besson a publié : En l’absence des hommes, Son frère (adapté par le réalisateur Patrice Chéreau), L’Arrière-saison, Un garçon d’Italie, les jours fragiles, Un instant d’abandon, L’enfant d’octobre, Se résoudre aux adieux, Un homme accidentel, La Trahison de Thomas Spencer, Retour parmi les hommes , Une bonne raison de se tuer, De là, on voit la mer , La Maison atlantique, Un tango en bord de mer , Vivre vite, Les Passants de Lisbonne et « Arrête avec tes mensonges » et est devenu un des auteurs incontournables de sa génération.
S’affirmant aussi comme un scénariste original et très personnel, il a signé le scénario de Mourir d’aimer (2009), interprété par Muriel Robin, de La Mauvaise Rencontre (2010) avec Jeanne Moreau, du Raspoutine de Josée Dayan interprété par Gérard Depardieu, et de Nos retrouvailles (2012) avec Fanny Ardant et Charles Berling. Un homme accidentel sera prochainement adapté au cinéma. Un tango en bord de mer, sa première pièce en tant que dramaturge, a été jouée à Paris à l’automne 2014 et publiée parallèlement chez Julliard puis reprise à l’automne 2015 au Théâtre du Petit Montparnasse.

Résumé : Sur les hauteurs de Toscane, Louise se voue tout entière à l’écriture de son roman. Un exil volontaire qu’elle savoure loin de Paris et du mari qui l’attend, émancipée du monde. Quand Luca, un jeune homme au charme insolent, réveille son désir, elle s’abandonne à la joie d’une liberté sans concession. Jusqu’à ce qu’un grave accident la rappelle au chevet de son mari…

Mon avis : C’est le deuxième livre de cet auteur que je lis. Pas de doute. J’aime.

Il y a la femme » Louise », l’homme « François », le jeune homme « Luca » et sa mère « Graziella », 4 protagonistes.. en fait il y a plusieurs « couples » Louise et François (mari et femme), Louise et Luca (les amants), Luca et Graziella (fils et mère) Dans le livre les faibles sont les hommes et les deux femmes font peur (la romancière à succès et la mère italienne) bien qu’elles soient fragiles et qu’il soit possible de les déstabiliser même si elles font tout pour le cacher..

Sensuel, violent, étouffant… Un rapport évident avec le film de Sautet, l’accident de voiture qui va changer le cours de la vie… . Louise set partie écrire en Toscane, seule, un livre qui parle de la disparition d’un mari… Le livre et la réalité vont se rejoindre : un accident de voiture, le mari dans le coma… va-t-il revenir ou pas… Puis le combat de l’homme qui veut se relever après l’accident, qui va lutter pour être debout.. mais quelle lutte ? Etre debout physiquement ou mentalement ? Se confrontent l’égoïsme et la cruauté de l’artiste, l’innocence et la cruauté de la jeunesse, la force de l’amour, la peur de perdre, l’angoisse de décevoir, la stupeur. Un livre aussi sur le repli, la solitude, le danger de l’effacement, la torpeur de l’habitude, l’importance de réagir. Et la différence entre les êtres : ceux qui sont attachés au passé et à la douceur des souvenirs et ceux que les souvenirs oppressent… La différence aussi de perception des événements et des sentiments… Vaut-il mieux être quitté pour un autre ou pour personne ? Qu’est ce qui fait le plus mal ?

Extraits :

Elle a appris la facilité du clavier, l’agilité de ses doigts, la fluidité de ça, la facilité de ça. Et puis, surtout, elle a découvert que toutes ses erreurs disparaissaient, qu’elles s’effaçaient d’elles-mêmes. Plus de ratures. Il lui a semblé que l’écriture était moins heurtée, moins hésitante, moins blessée. Ce n’est qu’une illusion, bien entendu, mais l’écriture n’est absolument rien d’autre qu’une affaire d’illusion.

elle n’a pas cette forme de mémoire, et puis elle ne tient pas de comptabilité, cela n’a aucune importance, pour elle le temps accumulé ne signifie rien, ne mesure rien, il ne constitue pas non plus une garantie, il l’indiffère.

Le seul livre qui importe, c’est celui qui est en cours. Les autres se sont effacés

ils appartiennent au passé, ils sont devenus lointains, leurs contours sont flous.

Elle se préfère vagabonde, de maison en maison, sur le bord de mer, multipliant les patrons pour n’en avoir au final aucun, une passante discrète dans la vie des autres, munie de trousseaux de clés, une silhouette parmi les meubles, insaisissable, silencieuse, vite repartie.

Elle sait simplement qu’un jour, ça surgit, c’est là, comme une évidence, comme une certitude. L’instant d’avant, il n’y avait rien, pas la plus petite idée, pas même une prémonition, et puis un déclic se produit, un accident et l’histoire s’impose, il ne reste plus qu’à l’écrire

Parce que le réel ne lui vient pas naturellement. Ce qui lui vient naturellement, c’est le mensonge. Spontanément, elle ne fait pas appel à sa mémoire mais à son imagination.

Le livre n’est pas au-dedans d’elle. Il est au-dehors. C’est au-dehors qu’elle va le chercher. C’est une nouvelle maison qu’elle va habiter

Elle se remémore une phrase des Choses de la vie, qu’elle avait recopiée, un jour, dans un de ses petits carnets : « On ne fait que projeter autour de soi son petit cinéma intime. »

Sur la plage, un sac plastique est entraîné par le vent, il roule, interrompt sa course folle et la reprend, soulevé à nouveau, ballotté, il virevolte, monte haut et chute lourdement, avance précipitamment puis recule brièvement, semble la proie d’un esprit facétieux ou dément.

elle a dit : « Mais on a tout le temps, on n’est pas pressés », il a dit : « Mais si, on est pressés, il faut tout faire dès qu’on le peut, il ne faut pas attendre. Jamais »

C’est quelques heures de leur vie dans un lieu inattendu et finalement accueillant, quelques heures à quoi rien n’a ressemblé avant, à quoi rien ne ressemblera après, une parenthèse, une lubie.

Ah oui, elle a demandé : « Il y a une chance qu’il ne se réveille jamais ? » Le médecin l’a corrigée : « On parle de risque, madame, pas de chance » (et c’était d’une violence inouïe, pour elle, d’être ainsi reprise, remise à sa place, comme ça, à cause d’une expression mal choisie, d’une maladresse).

On cherche une présence, un écho ordinaire et rien, on se heurte à l’invisible, on comprend qu’on est seul désormais, tout à fait seul, que personne ne viendra troubler ce silence qui nous écrabouille

Elle attend quelqu’un (qui attendait-elle ?). C’est le temps suspendu, le temps d’un ennui diffus, avant que ne se produise quelque chose, un incident, un événement, n’importe quoi, pourvu qu’on sorte de ça, cet entre-deux, cet intervalle.

Elle affronte une ombre, la part de son mystère.

Est-ce que je dois me reconnaître dans certains des personnages ? » Elle a dit : « Non, ce n’est jamais toi, jamais entièrement toi, ce sont juste des morceaux, des éclats, des moments de toi, et après j’ajoute, je retranche, je transforme, et à la fin, ce n’est plus toi. »

De toute façon, il est évident que quelque chose plane au-dessus d’eux, qui les menace. Ou bien, et c’est encore plus grave, quelque chose est à l’œuvre, au-dedans, qui les ronge

Au fond, elle n’imaginait pas encore découvrir quelque chose chez lui. Elle se répétait justement qu’un couple fonctionne sur la connaissance parfaite de l’autre, sur l’absence de surprise. Certes, cela signifie, pour le pire, qu’il n’y aura pas de bonne surprise. Mais cela signifie, aussi, pour le meilleur, qu’il n’y en aura pas de mauvaise. Cette sécurité, c’est le ciment. Quand tout se fissure, on ne peut plus se reposer sur les certitudes

La vérité, c’est qu’elle n’avait pas envie de revenir là, sur leurs traces, dans cet endroit qui avait signifié quelque chose pour eux et qui ne signifiait plus rien parce qu’ils avaient vieilli, fait d’autres choix

Toutefois, elle n’a pas réussi à chasser une sensation de désagrément, d’inconfort, comme si elle répugnait à se montrer dans un lieu qui l’avait vue telle qu’elle n’était plus, qui racontait une personne disparue

Il croit qu’on dit l’essentiel avec la

Le passé est un fardeau.

Oui, c’est ça, absolument, elle préfère être seule qu’avec lui. Et les raisons en sont extraordinairement simples : elle ne veut plus de la bienséance, de l’hypocrisie, de leurs faux-semblants, de leurs grimaces rassurantes, elle ne veut plus de leur léthargie, leur langueur fatale, leur petite mort quotidienne

En disant le prénom, elle l’enterre, elle l’envoie dans la mémoire

Perry, Anne « Le mystère de High Street » (Nouvelle 2014)

Résumé : Lorsque Monty Danforth, libraire dans le quartier de Cambridge, retire d’un carton un très vieux parchemin, il ne sait pas encore que plus rien ne sera comme avant.
Trois individus énigmatiques se présentent successivement à lui, voulant tous – et à n’importe quel prix – acquérir le mystérieux manuscrit.
Qui sont ces étranges personnages et comment expliquer les phénomènes inquiétants qui envahissent peu à peu la vie de Monty ? Malédiction ou anathème ? Qui pourrait détenir la clé du mystère ?

Mon avis : Une nouvelle fantastique, ou Londres me fait penser à l’ambiance dans le Barcelone de Zafon… mais si les indices sont là, on reste sur sa faim… Ok, un vieux manuscrit, un brin de msytère, de la peur, des personnages fantomatiques… et puis ?????

Extraits :
Le vieux cuir, le beau papier, c’est très bien, mais les mots sont en vérité la seule chose qui compte. Ils sont la richesse de l’esprit et du cœur
Par moments, le caractère très raisonnable de son ami l’irritait au plus haut point ; mais aujourd’hui, il trouvait cela rassurant ; comme s’il était le bouclier le protégeant de ses sombres pressentiments.
On a brûlé des femmes avisées et des guérisseuses dans la terreur superstitieuse qu’elles étaient des sorcières. On a brûlé des hérétiques parce qu’ils osaient remettre en cause nos croyances. On a brûlé des livres parce que le savoir ou les opinions qu’ils contenaient nous effrayaient et que nous redoutions de les voir se répandre
Le bien et le mal… Le blanc et le noir… Pas de dilemme. Personne n’aime devoir prendre des décisions difficiles… Cela fait deux mille ans qu’on nous dit quoi penser, nous nous y sommes habitués.
À tort ou à raison, les gens ont besoin de rêves. Il faut leur en offrir de nouveaux avant de réduire les anciens à néant.

Bouhier, Odile « La nuit in extremis » (2013)

Les enquêtes du commissaire Kolvair et du Professeur Salacan

La nuit in extremis 03 (2013)

Résumé : La troisième aventure des experts lyonnais ou l’alliance parfaite du scientifique intègre (Salacan) et du policier humaniste (Kolvair), qui par le biais de cette nouvelle affaire retrouve les démons de la Grande Guerre. Lyon, novembre 1921. Quand Anthelme Frachant, incarcéré en 17 après s’être mutiné, sort de prison, seul le commissaire Kolvair s’en inquiète. Celui qui a été son compagnon de tranchée est un assassin. Criminel récidiviste ou poilu en guerre contre lui-même : qui est-il ? Une certitude : Anthelme tuera de nouveau. La conviction du policier Kolvair devient une intime obsession. Il doit affronter ses pires cauchemars. Cette troisième affaire des premiers experts est une enquête in extremis. Un compte à rebours qui a commencé trop tard.

 

Mon avis : En 1921, découverte de l’insuline, procès de Landru, invention du test de Rorschach (lire dans les taches). Salacan est le scientifique de la série et les autres personnages servent l’histoire. Avec l’auteur on remonte l’époque et on découvre l’histoire de l’année en cours.

Le livre nous entraine sur les traces d’un schizophrène (et non dans le monde de la schizophrénie). On y parle des psychoses et des choses qui hantent Kolvair. Au début, Kolvair est absent, il manque à l’appel… Kolvair, un personnage de plus en plus surprenant qu’on découvre dans ce livre ; un grand traumatisé de la Première Guerre Mondiale, qui prend de la cocaïne (qu’il planque dans sa jambe de bois) et est fragile et dépendant par la faute de ce qu’il a vécu lors de la première guerre mondiale. Touché dans sa chair et dans son âme. Une enquête qui se passe à rebours, une plongée dans la nuit, dans les réminiscences de la première guerre mondiale. L’enquête révèle les failles des personnages, continue de présenter les personnages de la série.

 

Extraits :

Il ressemblait au port d’attache où larguer ses amarres devenait un jour possible.

Impitoyable mais juste, elle avait élevé son fils comme le soldat aiguise son épée

Il répétait, non sans humour, que le crime, en effet, ne payait pas : en particulier ceux dont le métier était de le décortiquer

Elle n’aimait pas se l’avouer et resta sur ses gardes : c’est quand tout va bien que les ennuis commencent.

Le calme était revenu, personne d’autre ne s’était aventuré dehors malgré la détonation et le remue-ménage. Le policier ne fut pas surpris d’apercevoir un rideau bouger dans une maison en face et une lumière s’éteindre dans celle d’à côté. L’incarnation de la pleutrerie. Rien vu, rien entendu, ou le credo de la vie collective.

La réussite d’une enquête résidait dans l’articulation de menus détails, parvenir à se mettre dans la tête du criminel qu’il pourchassait était une particularité du policier

Rater des épisodes n’empêchait pas de déchiffrer les grandes lignes, mais il fallait bien se donner une contenance.

Au rythme où valsaient les mauvaises nouvelles, la symphonie était à redouter.

Remarquer la jeunesse des autres était apparemment un trouble du vieillissement

En principe, les criminels, désormais au fait des techniques scientifiques d’investigation, redoublaient de prudence : ils tentaient de les contourner. La prison restait la meilleure école des dernières méthodes employées par la police, les taulards se refilant les tuyaux

Le bonhomme avait cet air sûr de lui des incompétents

Des bouchons dans le courant, voilà ce que nous sommes tous, clama-t-il en lui-même

.. A quoi bon ressasser ses manques et ses lacunes ? La culpabilité n’était pas au programme de la vie du commissaire, en tout cas pas la sienne

Vol et délation rampaient dans les rangs des armées ; l’entraide, la solidarité vantées par l’état-major et colportées par la presse n’étaient qu’illusions. Les hommes restaient des hommes, la guerre ne faisait qu’exacerber leurs tares et leurs faiblesses

Le malheur s’annonçait rarement, mieux valait rester éveillé

Un renard affamé sort toujours de son terrier, pensa le policier. Il suffit d’être plus patient que lui.

Au fond, le policier s’échinait à faire parler les vivants, le légiste les morts

Les légistes lisent les corps, les psychiatres, les âmes et, songea Kolvair, moi je feuillette leurs rapports.

Le mobile était une des quatre composantes à fournir des indications sur le criminel et sa victime. La confrontation de ces quatre composantes était essentielle. C’était mathématique, tout était lié : la scène de crime, la victime du crime, l’auteur du crime, le mobile du crime

Aucun mobile apparent ne signifiait pas qu’il n’en existait pas un, secret et d’autant plus terrible.

Lorsqu’une situation vous échappait, mieux valait s’appuyer dessus pour la dépasser

Schizophrénie. En 1911, le psychiatre suisse Eugen Bleuler avait récusé le terme de « démence précoce » et inventé ce mot, inspiré du grec, afin de désigner la fragmentation de l’esprit qui touchait certains aliénés

La schizophrénie est une nuit dont on ne sort pas. Sous-jacente pendant l’enfance, elle se déploie à l’adolescence

Pour cueillir un fruit pourri, il suffisait de se placer sous le bon arbre

L’ancienne capitale des Trois Gaules tissait, outre la soie, des liens étroits avec l’anarchisme.

La vie, c’est comme un film, expliqua Legone. Les déchets, les chutes, les dommages collatéraux…

se rappelant la recommandation de Voltaire : décider d’être heureux était bon pour la santé.

… il n’y avait pas plus infaillible que l’écriture pour identifier une personne ? Même maquillée, elle ne mentait pas

Grâce à la guerre, il avait réinventé son passé, métamorphosé son présent et transformé son avenir

C’est la Prohibition qui donne à l’alcool sa saveur.

Il y a des lignes dans ce monde qu’il est préférable de ne pas franchir, et des tranchées qu’il faut arrêter de creuser

On ne peut pas ouvrir les gens, les feuilleter comme un livre et les refermer ensuite

 

 

Sujet sur la série : Les enquêtes du commissaire Kolvair et du Professeur Salacan

Bouhier, Odile « De mal à personne »(2012)

Les enquêtes du commissaire Kolvair et du Professeur Salacan

De mal à personne 02 (2012)

Résumé : Deuxième opus des aventures du duo d’experts lyonnais : le commissaire Kolvair et le professeur Salacan allient leur savoir et leur science du crime pour résoudre une affaire qui les confronte à la délinquance des mineurs et à la peine de mort.

Installés dans les combles du palais de justice de Lyon, le commissaire Kolvair et le professeur Salacan sont, dans les années 1920, les premiers experts. L’un est unijambiste, mélomane, rescapé des tranchées. Le second est marié, père de famille, dévoué à la criminologie. Initiateurs de la police scientifique, ils sont chargés d’élucider la mort de Firmin Dutard, riche industriel tué à l’arme blanche.

Les premières conclusions révèlent que le meurtrier mesure 1mètre vingt-huit : la taille du fils de la victime, celle de nombreux enfants… Parricide ? Crime crapuleux ?

A une époque où les colonies pénitentiaires pour mineurs délinquants sont des bagnes pour enfants qui n’avouent pas leur nom, à une époque où la science n’a pas les moyens de ses intuitions, le commissaire devra remettre en question ses rares certitudes pour faire la vérité sur cette affaire…

 

Mon avis : Septembre 1920. Salacan est à l’étranger et son assistant ( un autre personnage récurrent) va aider le Commissaire Kolvair. La psychiatre qui étaitt dejà presente dans le premier livre prend sa place à côté de Kolvair. Roman social et toujours le côté psychologique. On y retrouve les personnages du précédent, on découvre leur passé ; petit à petit ils se dévoilent, on pénètre dans leurs traumatismes.

Certes l’enquête est importante mais elle passe après le contexte, les personnages, le milieu social dans lequel on évolue. On parle des mineurs délinquants, de coupables désignés mais pas forcément coupables… Trop court !

Extraits :

Il alluma un feu, pour le seul plaisir d’entendre le bois crépiter. L’été s’étirait telle une femme languissante.

Le commissaire, notamment dans l’exercice de sa fonction, côtoyait de nombreux scientifiques. La plupart du temps, il les trouvait empruntés et tristes, des livres sans pages

Je préfère demander pardon que la permission.

Il écouta le duo du silence et de la flambée

Avec pour compagne la rigueur et pour complice la discipline, elle était en avance sur tout et avait appris à l’accepter. Mieux : cette particularité était devenue la marque de fabrique de sa réussite

Si se taire était pour un nombre considérable de femmes une corvée, en réalité la plupart ne disaient jamais rien d’important

Si les gens ne parlaient pas, ce n’était pas forcément parce qu’ils n’avaient rien à dire

Un rire cruel et cynique, pareil à ceux des bourreaux qui peuplaient les contes que l’orphelin n’avait jamais lus.

Elle le laissa faire la vaisselle sans le moindre sentiment de culpabilité, une façon comme une autre de militer pour les droits de la femme

la vie se réduisait à des petits malentendus pour grands malentendants

Il se rappela, enfant, qu’il avait suffi qu’un paysan de son village se jette du haut d’un pont pour que celui-ci devienne le « pont des suicidés ». Ainsi, d’autres personnes, qui n’en avaient jamais entendu parler jusque-là, s’y rendaient-elles à leur tour en pleine nuit pour y mettre fin à leurs jours, plongeant dans l’eau noire qui reflétait le ciel. Il en allait de même dans cette colonie pénitentiaire, sauf que les enfants, ici, ne sautaient pas vers les étoiles.

Le commissaire partit à la dérive, longeant son rêve comme d’autres le bord d’un précipice

Embarqués par le manège d’un désir chargé d’urgence et de fureur, ils s’étreignirent dans un mouvement ondoyant, tels des nageurs en perdition dans une mer en furie

Sujet sur la série : Les enquêtes du commissaire Kolvair et du Professeur Salacan

Bouhier, Odile « Le Sang des bistanclaques » (2011)

Les enquêtes du commissaire Kolvair et du Professeur Salacan

Le Sang des bistanclaques 01 – (2011)

Résumé : Bis-tan-clac, les machines des soyeux lyonnais bourdonnent. À l’aube d’une journée radieuse du mois de mai 1920, le corps d’une vieille femme est retrouvé dans un sac de jute. Pour décrypter les secrets de ce cadavre putréfié, le commissaire Kolvair aura besoin de l’expertise du professeur Hugo Salacan, directeur du premier laboratoire de la police scientifique de Lyon. L’occasion de prouver aux Brigades du Tigre que leurs méthodes passéistes sont bel et bien révolues…

Une plongée passionnante dans la société lyonnaise des Années folles, aux origines de la police scientifique, sur les traces d’un enfant de la Croix-Rousse devenu tueur en série.

Mon avis : La série se déroule pendant les années folles pour parler de la Première Guerre Mondiale. Elle qui va nous parler des conséquences de la Guerre, les conséquences des actes plus que les actes eux-mêmes. Les personnages sont plus importants que les enquêtes ; la psychologie des personnages prime.

Lyon 1920. On relate le premier labo de police scientifique au monde. L’enfance introduit la psychologie et la psychiatrie dans le roman. On a une longueur d’avance sur le Commissaire car l’auteur nous parle de l’enfance du tueur. J’ai beaucoup aimé ce polar. Le premier opus et le début d’un tandem d’enquêteurs ; le début aussi de la police scientifique. La confrontation entre la police traditionnelle et la nouvelle approche de la police scientifique. Des personnages atypiques, qui reprennent du service à la sortie de la première guerre mondiale. Des personnages qui ont tous un passé difficile, des secrets, des blessures, des failles…

Une enquête dans le milieu des soyeux de Lyon.

Une écriture fluide, du suspense.., un tueur en série. C’est avec plaisir que je vais suivre la suite des aventures du Commissaire Kolvair, (et de ses acolytes) personnage blessé qui revient de la Première Guerre Mondiale. C’est un début de série de polar historique, avec des recherches, des éléments de documentation avérés, qui se passe à Lyon. On apprend beaucoup de choses sur la police scientifique, on découvre des personnages. C’est à la fois un polar mais aussi une saga historique qui donne envie de connaître les personnages, leurs zones d’ombre.

Extraits :

Si Kolvair ne se faisait pas d’illusions -la création de ce laboratoire scientifique, le premier au service de la police française, n’empêcherait pas, jusqu’à la fin des temps, les amoureux de s’aimer, les cambrioleurs de cambrioler, ni les assassins d’assassiner-, il restait indéniable que le génie de Salacan offrait à ses contemporains la sensation de participer à une nouvelle ère de l’humanité. Grâce à lui, la science acquérait ses lettres de noblesse

 

Sujet sur la série : Les enquêtes du commissaire Kolvair et du Professeur Salacan

Bouhier Odile : Les enquêtes du commissaire Kolvair

 Les enquêtes du commissaire Kolvair et du Professeur Salacan  dans le Lyon des années 20…

L’auteur : Scénariste formée à la Femis-Ensmis (Ecole nationale supérieure des métiers de l’image et du son), Odile Bouhier a déjà écrit, aux Presses de la Cité, Le Sang des bistanclaques (2011), De mal à personne (2012). La nuit, in extremis (2014).

 

Le Sang des bistanclaques 01 – (2011)

Résumé : Bis-tan-clac, les machines des soyeux lyonnais bourdonnent. À l’aube d’une journée radieuse du mois de mai 1920, le corps d’une vieille femme est retrouvé dans un sac de jute. Pour décrypter les secrets de ce cadavre putréfié, le commissaire Kolvair aura besoin de l’expertise du professeur Hugo Salacan, directeur du premier laboratoire de la police scientifique de Lyon. L’occasion de prouver aux Brigades du Tigre que leurs méthodes passéistes sont bel et bien révolues…

Une plongée passionnante dans la société lyonnaise des Années folles, aux origines de la police scientifique, sur les traces d’un enfant de la Croix-Rousse devenu tueur en série.

Mon avis / extraits : voir article

De mal à personne 02 (2012)

Résumé : Deuxième opus des aventures du duo d’experts lyonnais : le commissaire Kolvair et le professeur Salacan allient leur savoir et leur science du crime pour résoudre une affaire qui les confronte à la délinquance des mineurs et à la peine de mort.

Installés dans les combles du palais de justice de Lyon, le commissaire Kolvair et le professeur Salacan sont, dans les années 1920, les premiers experts. L’un est unijambiste, mélomane, rescapé des tranchées. Le second est marié, père de famille, dévoué à la criminologie. Initiateurs de la police scientifique, ils sont chargés d’élucider la mort de Firmin Dutard, riche industriel tué à l’arme blanche.

Les premières conclusions révèlent que le meurtrier mesure 1mètre vingt-huit : la taille du fils de la victime, celle de nombreux enfants… Parricide ? Crime crapuleux ?

A une époque où les colonies pénitentiaires pour mineurs délinquants sont des bagnes pour enfants qui n’avouent pas leur nom, à une époque où la science n’a pas les moyens de ses intuitions, le commissaire devra remettre en question ses rares certitudes pour faire la vérité sur cette affaire…

Mon avis / extraits : voir article

La nuit in extremis 03 (2013)

Résumé : La troisième aventure des experts lyonnais ou l’alliance parfaite du scientifique intègre (Salacan) et du policier humaniste (Kolvair), qui par le biais de cette nouvelle affaire retrouve les démons de la Grande Guerre. Lyon, novembre 1921. Quand Anthelme Frachant, incarcéré en 17 après s’être mutiné, sort de prison, seul le commissaire Kolvair s’en inquiète. Celui qui a été son compagnon de tranchée est un assassin. Criminel récidiviste ou poilu en guerre contre lui-même : qui est-il ? Une certitude : Anthelme tuera de nouveau. La conviction du policier Kolvair devient une intime obsession. Il doit affronter ses pires cauchemars. Cette troisième affaire des premiers experts est une enquête in extremis. Un compte à rebours qui a commencé trop tard.

Mon avis / extraits : voir article

Penny Louise « Illusion de lumière»

La série des enquêtes de l’inspecteur Armand Gamache

Tome 7: « Illusion de lumière»

Résumé : Quand il se réalise, le rêve d’une vie peut virer au cauchemar. Lors du vernissage de sa première exposition au Musée d’art contemporain de Montréal, un mauvais pressentiment hante Clara Morrow. De fait, le lendemain de la fête à Three Pines, une femme est trouvée la nuque brisée au milieu des fleurs de son jardin. Qui était cette invitée que personne ne reconnaît ? Peu à peu, le tableau du crime prend forme et l’inspecteur-chef Armand Gamache apprend que dans le monde de l’art chaque sourire dissimule une moquerie, chaque gentillesse cache un cœur brisé. Dans cette affaire, la vérité est déformée par un jeu d’ombre et de lumière qui crée l’illusion.

« Une intrigue faussement charmante? Sous chaque éclat de discorde conjugale ou de jalousie professionnelle se trouve une vérité plus profonde sur la confiance trahie et la nécessité d’expier et de pardonner. » The New York Times

Mon avis : Une plongée passionnante et impitoyable dans les coulisses du marché de l’art… Les angoisses et le mal-être des artistes, la jalousie et l’envie, la mentalité des marchands d’art (d’artistes), le petit monde de la critique ; le tout accompagné du monde de la dépendance, de l’alcoolisme, des AA…

Et une analyse de l’amour, de l’amitié, de la haine, des vernis et des impostures… de la peur de vivre…. A se demander si l’enquête ne devient pas secondaire … L’étude psychologique des personnages est tellement prenante que pour ma part, les relations humaines prennent le pas sur le reste dans cette série. Celui que j’ai préféré pour le moment.

Extraits :

Refermer violemment la porte avant de la maison derrière elle. S’y appuyer. La verrouiller. Presser son corps contre elle, et empêcher le monde extérieur de pénétrer. Maintenant, trop tard, elle savait qui lui avait menti. C’était elle-même.

— Je suis BIEN […] .
— Bête, inquiète, emmerdeuse et névrosée ?
— Exactement.

Il n’avait jamais été d’un naturel expansif, mais, ces derniers temps, il était plus réservé que jamais, comme s’il avait érigé des murs plus hauts et plus épais autour de lui et levé son étroit pont-levis.

l’érection de murs ne donnait jamais rien de bon. Le sentiment de sécurité que croyaient éprouver les gens était en fait une forme de captivité. Et peu de choses s’épanouissaient en captivité.

Les enseignants et les parents pensent que les salles de classe et les corridors sont remplis d’élèves, mais c’est faux. Ils sont remplis de sentiments. Qui se heurtent. Se blessent les uns les autres. C’est affreux

Certaines fissures laissent entrer la lumière, d’autres laissent sortir la noirceur.

Voilà pourquoi mon travail ressemble à Noël tous les jours. Alors que chaque artiste se réveille persuadé que c’est ce jour-là qu’on reconnaîtra son génie, chaque marchand de tableaux se réveille persuadé que c’est ce jour-là qu’il découvrira un artiste de génie. — Mais comment savoir ? — Voilà justement ce qui rend tout ça si excitant

Mais telle était la nature des rêves. Ils n’étaient pas toujours reconnaissables, au début.

J’aime le produit, pas la personne. Les artistes sont des êtres capricieux, exigeants, des cinglés qui prennent beaucoup de place et accaparent énormément de votre temps. S’occuper d’eux est épuisant. C’est comme prendre soin de bébés.

Tout est nouveau, si on regarde au-delà des apparences

On dirait un vampire psychoaffectif, dit-elle enfin. — Un quoi ? — Un vampire suceur d’émotions, si tu préfères. J’ai rencontré pas mal de personnes comme elle quand j’exerçais ma profession. Des gens qui sucent les autres jusqu’à la moelle. On en connaît tous. Après avoir passé du temps en leur compagnie, on se sent, sans raison, complètement vidé.

« Il a un talent naturel, produisant de l’art comme si c’était une fonction physiologique. » La formulation était astucieuse, c’était presque un compliment. Puis, les mots prenaient un autre sens, chargé de mépris

à l’intérieur de chaque être vivant, aussi beau soit-il, on découvrait de la noirceur s’il s’ouvrait complètement.

il se peut que vous sous-estimiez le milieu artistique. Ne vous laissez pas berner par le vernis de civilité et de créativité. C’est un monde brutal, rempli de personnes angoissées et cupides. La peur et la cupidité : voilà ce qu’on remarque à l’occasion de vernissages. De grosses sommes d’argent sont en jeu. Des fortunes. Et les acteurs impliqués ont de gros ego. C’est une combinaison explosive.

Son cerveau semble bien fonctionner, c’est seulement son cœur qui a arrêté de battre.

L’inspecteur-chef Gamache était, de nature, un explorateur. Il n’était jamais plus heureux que lorsqu’il repoussait les limites, explorait les territoires intérieurs, des endroits que les personnes elles-mêmes n’avaient jamais explorés, jamais examinés. Probablement parce qu’ils étaient trop effrayants. Mais Gamache n’hésitait pas. Il se rendait aux confins du monde connu, et au-delà. Pénétrait dans des lieux secrets, sombres. Regardait dans les crevasses, où se cachaient les pires choses.

Ils étaient rendus sur le continent où vivent les parents en deuil. Cet endroit ressemble au reste du monde, mais ne l’est pas. Les couleurs sont fades, délavées. La musique est seulement des notes. Les livres n’émeuvent pas, ne réconfortent pas, du moins pas complètement. La nourriture ne sert qu’à s’alimenter, guère plus. Chaque respiration est un soupir. Et les gens qui s’y trouvent savent quelque chose que les autres ignorent. Ils savent à quel point le reste du monde a de la chance

« L’alcoolique est comme un ouragan qui ravage la vie des autres sur son passage, lut Gamache. Il brise des cœurs, détruit de tendres relations, déracine des affections. »

Pas étonnant que les gens boivent. Cette réunion est aussi amusante qu’une noyade

Personne ne peut nous blesser si nous sommes prêts à reconnaître nos défauts, à avouer nos secrets. Parler a un effet très puissant

Elle regarda par la fenêtre les hommes et les femmes qui passaient. Perdus dans leurs propres pensées, dans leur propre monde. Son univers à elle, cependant, venait tout juste de changer

Elle avait pris tant de mauvaises décisions et ne savait plus comment faire les bons choix

Même au cours des nuits les plus chaudes et humides de juillet, allongés tout nus dans le lit après avoir repoussé les draps d’un coup de pied, le corps trempé et luisant de sueur, ils se touchaient. Juste un peu. Lui, par exemple, posait sa main sur le dos de Clara, et elle appuyait un orteil sur sa jambe. C’était un contact. Cette nuit-là, cependant, il se cramponnait à son côté du lit et elle au sien, comme s’ils se retenaient aux parois opposées d’une falaise

Elle était là pour toujours. Oubliée, peut-être, mais encore là, attendant d’être redécouverte, de refaire surface. Comme un secret jamais complètement caché, jamais complètement oublié.

J’ai relu le texte et mémorisé ces phrases. Pas parce que je crois que c’est la vérité, mais pour avoir un choix quant à quoi croire, ce qui n’est pas toujours obligé d’être le pire.

On pourrait penser que c’est facile d’avouer ces choses à soi-même. Après tout, nous étions là quand elles se sont produites. Mais, évidemment, on ne veut pas admettre que nos actions étaient si terribles, après des années passées à justifier notre comportement ou à refuser de reconnaître qu’on a mal agi

personne, même avec les meilleures intentions du monde, ne peut comprendre une expérience quelconque à part une personne qui a vécu la même chose

il pensa à l’effet corrosif des secrets

Elle faisait ce qu’il y avait de plus difficile au monde. Elle attendait, et espérait

Ils avaient parlé toute la nuit, puis s’étaient endormis. Sans se toucher. Ils n’étaient pas prêts pour ça. Tous les deux étaient trop meurtris. Elle avait l’impression qu’ils avaient été écorchés vifs et disséqués. Désossés. Que leurs entrailles avaient été arrachées, examinées et s’étaient révélées pourries

Il avança le bras et, très lentement, pour ne pas la faire sursauter ni l’effrayer, mit sa large main sur la sienne et recouvrit son poing. Le mettant à l’abri dans le petit havre ainsi créé.

les gens se souviennent seulement des mauvaises critiques

Et si l’espoir ne mourait jamais, combien de temps la haine durait-elle ?

les gens stupides n’étaient jamais inoffensifs. C’étaient les pires. Autant de crimes s’expliquaient par la bêtise que par la colère et la cupidité

La plupart d’entre nous tombent à cause de petites transgressions. De fautes mineures qui s’accumulent et finissent par nous écraser. C’est relativement facile d’éviter de faire des choses graves, mais ce sont les centaines de petits actes méchants qui finalement vous rattrapent. Si on prend le temps d’écouter les gens, on se rend compte que ce n’est ni la gifle ni le coup de poing qui rendent honteuses les personnes avec une conscience, mais le ragot chuchoté, le regard méprisant. Le dos tourné. Voilà ce que ces personnes cherchent à oublier en buvant

L’abstinence n’est pas pour les lâches, inspecteur-chef. Pensez ce que vous voulez d’un alcoolique, mais devenir abstinent exige beaucoup d’honnêteté, et ça, ça exige beaucoup de courage. Arrêter de boire est l’étape la plus facile. Nous devons ensuite nous regarder en face. Affronter nos démons. Combien de personnes sont prêtes à faire ça ?

Pour lui, une seule chose était pire que la compagnie : être seul

— « L’alcoolique est comme un ouragan qui ravage la vie des autres sur son passage »

il faut d’abord se trouver soi-même. Car, à un moment donné, on s’est perdus. Et on a fini par tourner en rond, sans but, dans un état de confusion à cause des drogues et de l’alcool. En nous éloignant de plus en plus de la personne que nous sommes vraiment.

Les choses sont plus solides à l’endroit où elles ont été cassées, dit-elle

Quand les gens touchent le fond, ils peuvent rester là et mourir, ce que font la majorité d’entre eux. Ou ils peuvent essayer de reprendre leur vie en main. — De recoller les morceaux

La personne qui n’a pas changé refait la même chose stupide encore et encore. Si vous remettez tous les morceaux à leur place, comment pouvez-vous vous attendre à ce que votre vie soit différente ?

C’était elle qui avait ouvert la porte. Elle commençait à détester les portes. Fermées ou ouvertes.

qu’une scène de crime n’était pas seulement sur le sol, mais aussi dans la tête des gens. Dans leurs souvenirs, leurs perceptions, leurs sentiments, qu’il ne fallait pas risquer de contaminer avec des questions pouvant orienter la pensée.

Dans son propre studio immaculé et bien rangé de l’autre côté du couloir, il avait fait de la place pour l’inspiration. Mais celle-ci s’était trompée d’adresse et avait abouti ici.

Quelque chose qu’on avait extirpé des entrailles du journal où il était profondément enterré, mais loin d’être mort.

Que se passait-il quand ce n’était pas seulement l’espoir, mais aussi les rêves et une carrière qu’on brisait ? Une vie entière ?

Une technologie dépassée qui avait enregistré un meurtre. Ou, du moins, la naissance d’une mort. Le début d’une fin. Un vieil événement encore frais dans la mémoire de quelqu’un. Non, pas frais. Il était pourri.

c’était le but de la critique : assassiner une carrière, tuer l’artiste à l’intérieur de la personne.

Vous le savez, moi aussi je le sais. Même lui le sait. Mais ce qu’on sait et ce qu’on ressent peuvent être deux choses complètement différentes.

Penny Louise « Enterrez vos morts»

La série des enquêtes de l’inspecteur Armand Gamache

Tome 6: « Enterrez vos morts»

Résumé : Tandis que le Vieux-Québec scintille sous la neige et s’égaye des flonflons du carnaval, Armand Gamache tente de se remettre du traumatisme d’une opération policière qui a mal tourné. Mais, pour l’inspecteur-chef de la SQ, impossible d’échapper longtemps à un nouveau crime, surtout lorsqu’il survient dans la vénérable Literary and Historical Society, une institution de la minorité anglophone de Québec. La victime est un archéologue amateur connu pour sa quête obsessive de la sépulture de Champlain. Existerait-il donc, enfoui depuis quatre cents ans, un secret assez terrible pour engendrer un meurtre ? Confronté aux blessures de l’histoire, hanté par ses dernières enquêtes, Gamache doit replonger dans le passé pour pouvoir enfin enterrer ses morts.

Mon avis : Ce tome est différent des autres mais doit être lu à la suite du tome 5. Suite à un épisode dramatique l’équipe est en arrêt pour se reconstruire, tant physiquement que moralement. Ce qui ne va pas empêcher Gamache et Jean-Guy d’enquêter.. L’un dans le vieux Québec et l’autre à « Three Pines ». Deux enquêtes qui se déroulent dans des contextes totalement différents.

J’ai énormément apprécié cette enquête très documentée sur l’histoire du Québec. Je ne savais pas qu’il y avait cette haine dissimulée de la « communanté anglo », un contexte qui donne encore plus d’étoffe et d’humanité aux personnages. L’importance donnée à l’écoute et a la psychologie dans cette série en fait au fils des pages une de mes séries préférées. Et le fait de connaitre de mieux en mieux non seulement l’équipe d’enquêteurs et leur famille mais aussi leurs amis et la petite communauté est de plus en plus apprécié…

Le plus intense et celui qui m’a le plus touché. Et donnée envie de découvrir le vieux Québec !

Extraits :

Dédicace : Ce livre porte sur les secondes chances et est dédié aux personnes qui les accordent et à celles qui les saisissent

Un seul coup, fatal. C’était extrêmement rare. La personne qui assénait un coup continuait habituellement à en donner, étant en proie à une rage folle. Elle frappait encore et encore. On ne trouvait presque jamais de victimes ayant reçu un seul coup assez violent pour les tuer. Cela signifiait donc que quelqu’un était suffisamment enragé pour porter un tel coup tout en étant capable de se maîtriser et de s’arrêter. C’était une combinaison effroyable

Elle lui était reconnaissante de ne pas avoir utilisé le mot « meurtre ». Un mot bouleversant. Elle s’était exercée à le prononcer dans sa tête, à quelques reprises, mais pas à haute voix. Elle n’était pas prête

Elle lit le français sans problème, vous savez. C’était toujours elle qui avait les meilleures notes à l’école, mais, semble-t-il, elle est incapable de le parler. Son accent arrêterait un train.

Les enfants le sauveraient. Pendant un instant, il eut pitié d’eux en les imaginant écrasés sous son amour inconditionnel, impérissable, indéfectible. Mais, bon, sauve qui peut !

C’était ennuyeux d’avoir un cœur qui interrompait ses battements chaque fois que le téléphone sonnait, et particulièrement agaçant quand quelqu’un s’était trompé de numéro

le bureau légèrement en contrebas, le plafond cathédrale, les immenses fenêtres cintrées, les boiseries, le parquet de bois et les étagères de livres. Cet endroit ressemblait à un gymnase miniature d’une autre époque, où l’on s’adonnait à des activités intellectuelles plutôt que physiques.

Ces gens disaient une chose, mais en pensaient une autre. Comment savoir quelle chose infecte était tapie dans cet espace entre les mots et les pensées ?

Il se souvenait de ce qu’il ressentait lorsqu’il se trouvait dans la bibliothèque, à l’abri d’attaques possibles, mais entouré de choses encore plus dangereuses que ce qui traînait dans les corridors de l’école. Car une bibliothèque abritait des pensées

Comme l’a dit Shakespeare, la meilleure façon de connaître la paix intérieure est d’avoir une conscience calme et tranquille. « Ou de n’avoir aucune conscience »…

La pièce était magnifique, impressionnante, mais il y régnait aussi une atmosphère d’intimité. L’odeur qui s’en dégageait évoquait le passé, une époque révolue, avant les ordinateurs et les informations googlées ou glanées sur des blogues. Avant les portables, les BlackBerry et tous les autres outils qui confondaient renseignements et connaissances. C’était une vieille bibliothèque, remplie de vieux livres et de vieilles pensées poussiéreuses

le pouvoir lié au fait d’avoir de l’information, des connaissances, des pensées, et un endroit calme où les rassembler

ce n’était ni un fusil, ni un coup de couteau, ni un coup à la tête qui tuait, mais l’intention qui guidait le geste fatal

C’était ça, le problème ; toujours ça. Il se souvenait. De tout

La joie ne disparaît pas à jamais, vous savez. Elle demeure toujours en nous. Et un jour vous la retrouverez.

Kebek. Un mot algonquien signifiant « là où le fleuve se rétrécit ».

le Québec ? Une société de chaloupiers ? Qui avance droit devant, mais regarde vers l’arrière. Ici, on ne semble jamais vraiment perdre de vue le passé

L’inspecteur-chef avait presque oublié l’excitation de la chasse aux informations. Mais à mesure qu’il explorait tantôt une piste, tantôt une autre, il s’absorba totalement dans cette tâche, au point d’oublier tout le reste

… il savait aussi que c’étaient les blessures internes qui causaient le plus de ravages. Le pire était toujours caché.

Tout ce qu’il savait, c’était son cœur qui le lui avait appris.

Brusque, anxieux. Il avait l’air d’un drogué en état de manque. Les fous des livres sont comme ça, et pas seulement les vieux types. Vous n’avez qu’à regarder les jeunes qui font la file pour se procurer le plus récent tome d’une de leurs séries favorites. Les histoires créent une dépendance.

C’était ce qui rendait son travail si fascinant, et si difficile : une même personne pouvait être à la fois gentille et cruelle, compatissante et odieuse. Pour résoudre un meurtre, il importait plus d’apprendre à connaître les gens que de recueillir des preuves. Des gens aux comportements contradictoires et qui, souvent, n’en étaient même pas conscients

Les sentiments… Les gens avaient beau essayer de rationaliser, justifier, expliquer, tout finissait par revenir aux sentiments, aux perceptions.

L’équation se résumait souvent à cela : sacrifier un petit nombre pour sauver le plus grand nombre. Vu de loin, ça semblait si simple, si clair. Et pourtant, de loin on avait peut-être une vue d’ensemble, mais on ne voyait pas tout, des détails pouvaient vous échapper

Certains croient que l’ennemi est le changement, d’autres que c’est le changement qui les sauvera, mais tous savent qu’ils sont au bord de la falaise.

Quand une femme entreprend quelque chose, elle le fait avec son cœur et sa tête. Une puissante combinaison. — C’est ce qu’on disait dans l’entrevue. Les femmes font rarement partie de cellules terroristes, mais si les agents du Mossad en attaquent une et trouvent une femme terroriste, ils ont ordre de la tuer en premier, car elle ne se rendra jamais. Elle sera la plus féroce. Elle sera impitoyable.

Curieusement, les gens obsédés par un sujet semblaient croire que tous les autres l’étaient aussi, ou du moins s’y intéressaient. Et pour les archéologues et les historiens, captivés par le passé, il était inconcevable que d’autres ne le soient pas. Pour eux, le passé était aussi vivant que le présent. Et si oublier le passé pouvait condamner les gens à le répéter, s’en souvenir avec trop de précision les condamnait à ne jamais le quitter

Tout ce qui est enterré n’est pas nécessairement mort, dit l’archéologue. Pour beaucoup de gens, le passé est toujours vivant

Il savait que lorsque des gens vivaient au même endroit depuis longtemps, depuis une éternité, ils ne le voyaient plus tel qu’il était, mais plutôt tel qu’il avait été

Mais qu’arrivait-il aux personnes qui ne parlaient jamais, n’élevaient jamais la voix, gardaient tout à l’intérieur

Chaque parole, chaque pensée, chaque émotion, tout ce qu’elles ravalaient tourbillonnait en elles et creusait un trou, un gouffre dans lequel elles enfonçaient leurs mots, leur rage

Imaginez être pourchassé par sa propre conscience. Pendant un terrible moment, c’est ce qu’ils firent. Ils voyaient une redoutable conscience dressée comme une montagne. Qui jetait une ombre qui s’allongeait, s’étendait de plus en plus, devenait de plus en plus sinistre.

Ses yeux étaient secs, comme si on les avait décapés au jet de sable

Remerciements de l’auteur: Enterrez vos morts n’est pas un livre sur la mort, mais sur la vie. Et sur la nécessité d’à la fois respecter le passé et s’en détacher.

Penny Louise «Révélation Brutale»

La série des enquêtes de l’inspecteur Armand Gamache

Tome 5: Révélation brutale

Résumé : L’été s’achève et la nature réserve aux habitants de Three Pines un dernier éclat… terrifiant. Un mort est découvert dans l’endroit le plus vivant du village : le bistro d’Olivier. De prime abord, personne n’admet connaître le vieil ermite assassiné. Armand Gamache et son équipe reviennent dans les Cantons-de-l’Est pour sonder les strates de mensonges et de non-dits que dissimule le vernis idyllique des lieux. Des sentiers oubliés les conduisent au fond des bois, là où se cachent des secrets et des trésors honteux. Insidieuse – ment, le chaos s’est infiltré dans cette beauté sauvage, et ce qui attend l’inspecteur-chef n’est rien de moins qu’une révélation brutale. À l’instar de son héros, Armand Gamache, Louise Penny déploie des merveilles d’élégance, de profondeur et de finesse. Cinquième volet d’une série dont le succès va croissant, Révélation brutale a remporté l’Agatha Award et l’Anthony Award du meilleur roman policier. Louise Penny est, par ailleurs, le premier écrivain à avoir reçu quatre Agatha Awards consécutifs.

Mon avis : Et toujours le même plaisir en revenant à Three Pines. Cette fois l’intrigue se concentre autour du bistrot d’Olivier et de Gabri… et des nouveaux habitants de la maison maléfique qui surplombe le village. Après avoir exploré la vie familiale et le passé de Peter dans le tome précédent, on va en savoir davantage sur les tenanciers du bistrot… Et plus on connait les habitants de Three Pines, plus on s’attache.. Et il en va de même pour l’équipe d’enquêteurs : je les aime de plus en plus. En peu l’impression d’aller en vacances chaque année au même endroit et de vivre la vie des gens du coin… d’aller retrouver les amis… et toujours cette écoute et cette sensibilité de l’inspecteur chef, qui fait toute la différence…

Extraits :

Pour de nombreuses tribus autochtones, le mal vivait dans les coins. C’est pour cette raison que leurs maisons traditionnelles étaient rondes et non carrées comme les habitations fournies par le gouvernement.

Plus il se dépêchait, plus il avait peur. Et plus il était gagné par la peur, plus il courait, et trébuchait, poursuivi par des mots sombres dans un bois sombre

pour attraper un meurtrier, il ne fallait pas aller de l’avant. Il fallait se tourner vers l’arrière. Vers le passé. Remonter au point d’origine du crime, et de l’assassin. Un événement, peut-être oublié de tous, était demeuré à l’intérieur du tueur et le ressentiment avait commencé à couver en lui.

on ne voit pas ce qui tue, d’où le danger. Ce n’est ni un revolver, ni un couteau, ni un poing. C’est une émotion. Rance et putride. Attendant l’occasion de frapper

Écoute, juger les autres en les comparant à soi constitue une grosse erreur

Ce sont des émotions qui sont à la source d’un meurtre. Des émotions devenues repoussantes, incontrôlables. N’oublie pas ça. Et ne crois jamais que tu sais ce que quelqu’un pense, et encore moins ressent

Cette femme avait compris une vérité capitale, que la plupart des gens n’apprenaient jamais. Qu’on forge soi-même son destin. Cela en faisait une personne remarquable, presque redoutable

Mais on ne peut pas mettre ses connaissances à la retraite. — On ne peut pas retourner au bonheur de l’ignorance ?

En tant que Noire, elle savait ce qu’être à l’extérieur signifiait. Toute sa vie elle avait été une étrangère, jusqu’à ce qu’elle déménage à Three Pines. Elle était maintenant à l’intérieur et c’était au tour des Gilbert d’être les étrangers. Cependant, l’« intérieur » n’était pas toujours aussi confortable qu’elle se l’était imaginé.

Une chaise pour la solitude, deux pour l’amitié et trois pour la société, dit-il. — Walden. Et de combien de chaises auriez-vous besoin ? Après avoir réfléchi un instant, il répondit : — Deux. La compagnie des gens ne me dérange pas, mais j’ai seulement besoin d’une autre personne.

Il était comme Pinocchio. Un homme fait de bois qui essayait de donner l’impression d’être humain. Brillant et souriant, mais un imposteur. Si on le coupait en deux, on verrait des cernes. Des cercles de fourberie, de magouillage, de justification. Voilà de quoi il était fait. Cela n’avait pas changé. Cet homme n’était que mensonge par-dessus mensonge par-dessus mensonge

Mon père disait toujours qu’un violoniste fait chanter le violon tandis que le violoneux le fait danser. — Alors faites-le danser.

Il était une note ambulante, à la recherche d’un instrument. Et il l’avait trouvé.

En fait, le père et le fils s’entendent à merveille. L’un ne veut pas le savoir et l’autre ne veut pas le dire.

… il était impossible de séparer la langue de la culture. Sans l’une, l’autre s’étiolait. Aimer la langue, c’était respecter la culture

Quoi qu’on fasse, notre conscience nous trouve. Le passé refait toujours surface

il était essentiel d’être conscient des actions accomplies dans le présent. Car le présent devenait le passé, et le passé grossissait, et vous suivait.