del Árbol, Victor «Les Pigeons de Paris» (2016)

Petit livre publié aux : Editions la Contre Allée – La collection « Fictions d’Europe » – Petite collection : Ce que l’Europe évoque dans l’imaginaire – Les autres titres de cette petite collection (Berlin, Bucarest-Budapest : Budapest-Bucarest de l’écrivain portugais Gonçalo M. Tavares – Les Enfants verts d’Olga Tokarczuk, Terre de colère du grec Christos Chryssopoulos – Des lions comme des danseuses du français Arno Bertina ) , Claude Bleton (traducteur)

Résumé : Dans un village isolé d’Espagne, Juan attend sur le pas de sa porte celles et ceux qui viennent pour exproprier le vieil homme de là où il a vécu et grandi. Ils sont jeunes et ambitieux, pressés de faire table rase du passé. Ce sont les enfants de Clio fille d’émigrés à Paris revenus au village le temps d’un été durant l’enfance de Juan. C’était alors les années 60, Clio rencontrait Juan, lui apprenait à lire et lui faisait découvrir un monde vaste et diversifié. Elle incarnait la promesse d’un avenir meilleur…

De la petite à la grande Histoire, un texte sur le fil.

Si la nostalgie sous-tend le texte, c’est dans le contexte d’un enjeu mémoriel, incarné par les destinées de Juan et Clio (Muse de l’Histoire). L’histoire de Juan témoigne que depuis l’après-guerre, la confrontation des valeurs s’est faite au détriment de celles d’une politique qui prônerait une Europe dite sociale. Quant à Clio, elle reflète une Europe malade, en perte de sens, dont la promesse d’un monde meilleur à vivre échoue. On connaît bien Victor del Arbol pour son art du scénario. Une fois encore, il excelle ici, dans une forme pour autant beaucoup plus courte qu’à son accoutumée.  Un texte d’une grande force métaphorique –

Mon avis : Du « del Árbol » comme je le ressens :  le passé et le présent qui s’entrelacent, avec la petite phrase sur les idéaux des révolutionnaires en fin de récit…. La vie de Juan pourrait presque se résumer à un olivier, qui plante ses racines dans le sol aride et lève ses branches vers le ciel. A l’aube de sa vie, son chien y trouvera la paix… et au crépuscule… il y sera rejoint par l’amour de sa jeunesse qui n’aura jamais quitté son cœur. Un arbre, une vie

Il y a bien longtemps, l’Espagne c’était comme l’Afrique… une contrée éloignée, épargnée par la course du temps. Puis les habitants sont partis, ils sont allés vers la civilisation.: ils y ont perdu leur âme, troqué l’être contre l’avoir, le vrai contre le paraître ; ils ont ramené une fois par an dans leurs valises de quoi faire naitre la suspicion et l’envie . Dans le temps, on vivait le lieu et l’instant. Et l’Europe « clinquante » s’est infiltrée comme un poison : la modernité et le progrès ont changé la donne. Le temps de vivre, de rêver, de ne rien faire…tout cela est mal perçu. Maintenant il faut courir après le temps, après l’argent… Ne rien faire est un péché. Le progrès a certes créé le confort mais il a aussi créé des besoins, tracé des fissures et éloigné les êtres les uns des autres. Le futile a remplacé l’essentiel et les hommes en sont venus à considérer essentiel ce qui est superflu. Les bonheurs simples s’en sont allés, remplacés par la technologie. la solidarité et la cohésion ont laissé place à l’indifférence et au silence. On passe sa vie à vouloir gagner (du temps, de l’argent) et à la fin on perd tout (la mémoire, les souvenirs, la vie). Dans cette nouvelle, l’auteur remet l’essentiel au centre de la vie… l’amour, la confiance, l’espoir… Juan, resté en marge des turbulences incarne la force tranquille et Clio, qui est partie, s’est brulée les ailes.

Del Árbol prouve une fois encore qu’il est un tout grand. Au-delà des romans noirs, des fresques historiques, celui qui a remporté cette année le Prix Nadal (l’équivalent du Goncourt espagnol) nous distille une prose à la fois puissante et poétique, empreinte de tendresse et d’émotion, qui fait la part belle à la nature, à la mémoire, aux sentiments …

Comme le chantait Georges Brassens … Auprès de mon arbre, Je vivais heureux, J’aurais jamais dû m’éloigner de mon arbre…
 

Extraits :

[…] je ne pourrais rester éternellement au bord de l’oubli, même si je voulais me rendre le plus invisible possible. Tout a une fin, nous le savons depuis le début.

[…] car le temps ne s’écrit pas sur les aiguilles, mai dans le ciel.

Le temps transforme tout en ruines si on a la patience d’attendre.

La mémoire est ainsi : les vieilles choses entrent et on oublie les nouvelles, comme si on marchait à reculons au lieu d’aller de l’avant.

[…] être vieux, c’est avoir une accumulation de vie.

La tumeur qui me tue, c’est le souvenir. Le souvenir des choses comme elles étaient ou comme je pensais qu’elles étaient, car avant, bien avant, les choses étaient comme on voulait qu’elles soient […]

Tout est une métaphore de quelque chose, si nous laissons de la place à l’irréel, si nous nous éloignons suffisamment pour que les mots soient d’abord des images et ensuite du silence.

Il y a des silences qui soignent, d’autres qui blessent et d’autres sur lesquels il vaut mieux passer sur la pointe des pieds.

Comme il est doux le mensonge qu’on boit avec un désir de vérité.

Tant d’années à accumuler des images et des moments, et voilà qu’ils s’effacent à une vitesse impressionnante. Il est évident que l’avarice des instants ne sert à rien.

Ici, nous avons toujours été habitués à vivre plus qu’à raconter.

Aucun révolutionnaire ne défendra ses idéaux avec la férocité qu’un vieux mettra à protéger ses souvenirs.

Partir, comme s’il y avait des patries où aller en dehors des souvenirs.

 

 

Ecouter : http://www.franceculture.fr/emissions/le-temps-des-libraires/le-temps-des-libraires-lundi-13-juin-2016La mémoire d’un homme qui a vécu les guerres, la fermeture des frontières, la réouverture et les esprits qui se ferment au fur et à mesure que les frontières s’ouvrent. Souvenirs d’une Espagne, pays pauvre et sale qui est devenu au fil des ans un pays attractif.

 

 

 

2 thoughts on “del Árbol, Victor «Les Pigeons de Paris» (2016)

  1. Que dire après toi chère Catherine ,ce texte est un petit joyau plein de sagesse où se confrontent ,l’histoire d’avant et celle d’aujourd’hui ,qui se télescopent ,s’entremêlent ,et qui souvent ont éloigné les gens ,ont morcelé les familles ,les enjeux ne sont plus les mêmes .Mais il reste la fidélité empreinte de nostalgie.Et surtout la formidable écriture du magicien Victor .
    Il faut lire et relire « Les pigeons de Paris » et sûrement quelques titres de cette collection .

  2. Une première lecture m’a laissé un sentiment plus mitigé. J’ai eu le sentiment d’un texte un peu « surjoué » ou le souffle naturel de Víctor est parfois un peu forcé. Mais je vais tenté une relecture un peu plus « disponible » que je ne l’étais.

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