Parot, Jean-François « L’inconnu du Pont Notre-Dame » (2015)

Les Enquêtes de Nicolas Le Floch, commissaire au Châtelet ( XVIIIème siècle)

13ème enquête

Résumé : Le procès de l’affaire du collier touche à sa fin et déconsidère la reine. Le déficit du royaume exacerbe les rivalités politiques. Nicolas Le Floch est saisi par Le Noir, nouveau directeur de la Bibliothèque du roi, de la disparition d’un conservateur au cabinet des médailles.

Quelle est l’identité du cadavre décapité découvert dans une maison démolie du Pont Notre-Dame? Qu’augurent les informations transmises par Lady Charwel, alias La Satin, concernant un complot anglais visant Louis XVI. Existe-t-il un lien entre les deux affaires ?

D’autres meurtres suivront au cours d’une minutieuse enquête qui conduira le policier breton dans le Paris des receleurs et des maisons de jeu et jusqu’à la rade de Cherbourg. Ses fonctions lui imposeront aussi de réduire des émotions populaires et de veiller au bon déroulement des exhumations du Cimetière des Innocents.

Nicolas Le Floch éprouvera aussi le bouleversement de l’effarante révélation de ses origines. Au milieu des intrigues de cour et des dangers de la ville et, face à des suspects équivoques, mus par le lucre et la trahison, il finira par résoudre une sombre énigme en usant d’une découverte étonnante des Lumières.

Mon avis : Passé encore un excellent moment avec Nicolas et tout son petit monde. La Paulet, la Satin, ils sont tous là. Et en lisant les quelques extraits ci-après, on se dit que les réflexions sont toujours d’actualité.

 

Extraits

Vous me décrivez là l’écume des choses

Par à-coups, comme autant de blessures rouvertes, les événements de la veille resurgissaient avec acuité.

Rien ne peut bouger ici. La réforme est impossible, c’est la maladie du royaume. Une force d’inertie vous oppose un mur d’airain.

Il n’a jamais appelé les critiques ni, non plus, entraîné les compliments. La régularité médiocre faite homme. Je me suis souvent demandé ce que ce néant animé pouvait bien dissimuler, mais ce n’était là, je le crains, qu’une question toute philosophique.

il savait avec force qu’un secret partagé, le fût-il avec un autre soi-même, n’était déjà plus un secret.

— Mon ami, il faut prendre le monde tel qu’il est. Les jugements précipités, qui ne sont point le fruit d’une raison éclairée, sont sujets à donner dans l’excès !

On ne déplace pas impunément sur son échiquier des pièces qui sont des êtres humains. […]Ces pièces déplacées, c’est ce qu’on nomme la politique.

Certes nous sommes en paix, c’est-à-dire une guerre sans combat,

Je suis donc persuadé que vous allez trouver la clé. Réfléchissez. Je m’en lave les mains. C’est vous le responsable !

— Et comme d’habitude, vous vous désintéressez de la cuisine de l’affaire.

— Réglez la chose et ne m’en parlez pas.

Certaines maisons étaient encore debout et apparaissaient pareilles à des squelettes décharnés dont les fenêtres dépourvues de châssis ressemblaient aux yeux caves d’un crâne

… persuadez-vous que la capacité de nuire est toujours supérieure aux mesures qu’on lui oppose.

L’un et l’autre avaient sans doute vécu d’éphémères manquements, mais jamais ceux-ci n’étaient venus à leur connaissance, tant le mensonge était une garantie de l’amour

— Ah ! Les réformes. Il ne faut jamais dans ce pays avancer ce mot-là.

Il semblait que l’îlot, effet habituel en mer, s’éloignait au fur et à mesure qu’ils avançaient vers lui.

 

Sujet sur la Série Nicolas Le Floch

Khadra, Yasmina « L’attentat » (2005)

Résumé :
Dans un restaurant bondé de Tel-Aviv, une femme fait exploser la bombe qu’elle dissimulait sous sa robe de grossesse. Toute la journée, le docteur Amine, Israëlien d’origine arabe, opère à la chaîne les innombrables victimes de cet attentat atroce. Au milieu de la nuit, on le rappelle d’urgence à l’hôpital pour lui apprendre sans ménagement que la kamikaze est sa propre femme.

Il fallait l’audace rare de Yasmina Khadra pour oser aborder un tel sujet. Dans ce roman extraordinaire, on retrouve toute la générosité d’un écrivain qui n’en finit pas d’étonner par son imaginaire et son humanisme.

Mon avis : 13 novembre 2015.. En ce jour noir sur Paris, je ne peux que remonter ce sujet.. sur ce livre que j’ai lu il y a plusieurs années et qui est toujours resté imprimé dans ma mémoire.

Un arabe nationalisé israélien , chirurgien, rentre chez lui après avoir travaillé jusqu’à l’épuisement suite à une attaque kamikaze dans un resto.
A peine rentré, il est rappelé par les flics pour identifier un corps. C’est celui de la terroriste kamikaze qui s’est fait sauter dans le fast-food, sa femme…
Pour le moment il est soupçonné d’y être mêlé et lui refuse que sa femme puisse être une meurtrière… Toujours une écriture violente, avec des phrases qui décrivent parfaitement un état d’esprit. Toujours aussi fort.
Magistral. Pourquoi devient-on kamikaze… Et jusqu’à la fin c’est mené de main de maitre. ce n’est pas de la violence avec du sang.. non .. tout joue sur la violence des sentiments, de la compréhension et de l’incompréhension…

Extraits:

Quelle fierté peut-on tirer lorsqu’on envoie des gens mourir pour que d’autres vivent libres et heureux?

Quand les rêves sont éconduits, la mort devient l’ultime salut…

On peut tout te prendre; tes biens, tes plus belles années, l’ensemble de tes joies, et l’ensemble de tes mérites, jusqu’à ta dernière chemise- il te restera toujours tes rêves pour réinventer le monde que l’on t’a confisqué.

« Si ma femme s’est donné la mort, c’est la preuve que je n’ai pas su lui faire préférer la vie. »

Mes larmes ont peut-être noyé mon chagrin, mais la colère est toujours là, telle une tumeur enfouie au tréfonds de moi, ou un monstre abyssal tapi dans les ténèbres de son repaire, guettant le moment propice de remonter à la surface terrifier son monde.

Tous les drames sont possibles lorsqu’un amour-propre est bafoué. Surtout quand on s’aperçoit qu’on n’a pas les moyens de sa dignité, qu’on est impuissant. Je crois que la meilleure école de la haine se trouve à cet endroit précis. On apprend véritablement à haïr à partir de l’instant où l’on prend conscience de son impuissance. c’est un moment tragique; le plus atroce et le plus abominable de tous.

Il n’y a que deux extrêmes dans la folie des hommes. L’instant où l’on prend conscience de son impuissance, et celui où l’on prend conscience de la vulnérabilité des autres.

Mais un attentat reste un attentat. A l’usure, on peut le gérer techniquement, pas humainement. L’émoi et l’effroi ne font pas bon ménage avec le sang-froid. Lorsque l’horreur frappe, c’est toujours le cœur qu’elle vise en premier.

En une fraction de seconde, le ciel s’est effondré, et la rue, un moment engrossée de ferveur, s’est retrouvée sans dessus-dessous. Le corps d’un homme, ou bien d’un gamin, a traversé mon vertige tel un flash obscur. Qu’est ce que c’est?…
Une crue de poussière et de feu vient de me happer, me catapultant à travers mille projectiles. j’ai le vague sentiment de m’effilocher, de me dissoudre dans le souffle de l’explosion…

« Celui qui te raconte qu’il existe symphonie plus grande que le souffle qui t’anime te ment. Il en veut à ce que tu as de plus beau : la chance de profiter de chaque instant de ta vie. Si tu pars du principe que ton pire ennemi est celui-là même qui tente de semer la haine dans ton cœur, tu auras connu la moitié du bonheur. Le reste, tu n’auras qu’à tendre la main pour le cueillir. Et rappelle-toi ceci : il n’y a rien, absolument rien au dessus de ta vie… Et ta vie n’est pas au-dessus de celle des autres. »

Schenkel, Andrea Maria « La ferme du crime » (2008)

Résumé : Toute une famille fut assassinée, en 1920, à Tannöd, un hameau de Bavière. L’affaire n’a jamais été résolue. Andrea Maria Schenkel, à la manière de Truman Capote dans De sang-froid, par la voix des différents témoins, reprend cette sinistre histoire pour la placer dans les années 1950. Vaches qui s’agitent à l’étable, vent qui balaie les flocons, coins sombres derrière les granges, petite fille qui, la nuit, a peur du loup, brouillard matinal pesant… Tous les ingrédients de l’inquiétude sont là, dans une région catholique très dévote, sur fond d’Allemagne imprégnée de désastre, un pays où les rancœurs sont vives, un impératif : se débrouiller pour trouver de quoi vivre. Un soir, une jeune femme, Barbara, son beau-père, sa mère, et ses deux enfants ont été assassinés sauvagement. Barbara avait été abusée par son beau-père, qui en avait déjà harcelé d’autres. Plusieurs personnes pouvaient avoir envie de le tuer, ou leurs proches de se venger. Et la ferme de Tannöd représente un gros capital, convoité par beaucoup. Encore frissonnant, hanté par les voix des témoins – instituteur, curé, voisins… -, le lecteur referme le livre avec un coupable quasi certain, mais le malaise perdure, parce que là-haut, à Tannöd, les relations n’étaient pas si simples entre les individus et que le monde paysan est fait de secrets, de rancœurs et de non-dits. La Ferme du crime (Tannöd) a été classé meilleur roman criminel du printemps 2006 par les libraires allemands. Une adaptation théâtrale sera mise en scène à Innsbruck (Autriche) puis à Dresde (Allemagne) au printemps 2008.

Mon avis : Deuxième roman – très court – que je lis de cet auteur. Une description et un témoignage de la réalité de l’après-guerre dans les campagnes allemandes. Tout est dans le non-dit. Fort, puissant, dérangeant..

Extraits
:
Je me suis sûrement trompé, et il y avait personne, mais l’ombre, ma voix intérieure, mon impression, je sais pas.

À cause d’une blessure à la jambe, il a été exempté pour invalidité. « Adolf avait besoin d’hommes, pas d’estropiés. Comme ça, il pouvait les estropier lui-même », disait-il avec un rire malicieux en tapotant sa jambe.

Il faut pas dire du mal des morts, c’est pour ça que j’aime pas parler d’eux.

C’est comme ça, quand on a reçu des coups toute sa vie, on les rend là où on peut.

Est-ce que tu peux voir dans les têtes, dans les cœurs ? Moi, je suis resté enfermé toute ma vie, enfermé. Et tout d’un coup, un nouveau monde s’ouvre à moi, une nouvelle vie. Tu sais ce que c’est ?
Je te le dis, on est tout seul toute sa vie. On naît seul et on meurt seul. Et entre les deux, j’étais prisonnier de mon corps, prisonnier de mon désir.
Je te le dis, il y a pas de Dieu dans ce monde, il y a juste l’enfer. Et l’enfer, il est sur terre, dans nos têtes, dans nos cœurs.
Le démon est en chacun de nous et chacun peut le faire sortir à tout moment. »

 

du même auteur : – Schenkel, Andrea Maria « Finsterau » (2015)

Japp, Andréa H. «Monestarium» (2009)

Résumé : 1288. Al Iskandarïyah, Égypte. Un marchand récupère la lourde besace d’un voyageur agonisant, ignorant qu’il vient de signer son arrêt de mort. Il est égorgé alors qu’il tente de vendre le sac à l’intermédiaire du comte Aimery de Mortagne. 1307, abbaye de femmes des Clairets, France. Une moniale, Angélique, est découverte étranglée. Sans doute parce qu’elle ressemblait beaucoup à l’une de ses sœurs, Marie-Gillette d’Andremont, qui a fui l’Espagne après l’assassinat de son amant. D’autres meurtres surviennent. Se peut-il que le meurtrier soit le même que celui de l’amant de Marie-Gillette ? Et quel est donc le rôle exact du comte de Mortagne, qui arrive très à propos à l’abbaye ? Construit comme un huis clos, Monestarium est un thriller historique haletant.

Mon avis : Si comme moi c’est le mot Egypte qui vous fait tilt… vous pouvez oublier. Mais sinon c’est un bon polar qui m’a tenu en haleine et qui m’a bien plu. Un peu fouillis ; on aurait pu je pense gommer quelques personnages qui viennent encombrer le déroulement de l’intrigue et peut-être que l’abbesse aurait pu être un peu moins pétrie de bons sentiments. Mais globalement j’aime bien ces romans policiers historiques, avec le parler de l’époque et la documentation qui va avec.

 

Extraits :

Le conseil d’un Bédouin lui revint : « Tendre la main vers l’autre, c’est la meilleure façon de se la faire trancher. »

Un secret n’est tout à fait sauf que lorsqu’il n’est pas partagé, ou alors par des défunts.

Ainsi que le disait notre maître saint Benoît, l’oisiveté est une ennemie de l’âme et nous devons nous occuper en partageant notre temps entre les travaux manuels et les lectures édifiantes

Elle faisait partie de cette redoutable espèce qui s’applique à vous tirer les vers du nez dans le seul but de nuire. On pouvait lui faire confiance pour répéter, en les déformant, tous les clabaudages qu’elle parvenait à collecter. Quant à ses cordialités, elles n’avaient d’autre objet que d’insister sur sa supériorité, en ridiculisant si possible son vis-à-vis.

Cette dernière avait mis au point une imparable stratégie : elle feignait l’idiotie, mettant un point d’honneur à ne jamais comprendre les allusions vipérines…

Elle frôla du regard les lèvres minces, pincées et songea que la mauvaiseté marque certains êtres de bien plus disgracieuse façon que le grand âge.

Il n’est de terreau plus propice que la peur pour fomenter une révolution de palais.

Le temps s’était suspendu durant une éternité qui n’avait duré qu’une seconde.

On peut, lorsque l’on s’y attache, lire la vie des êtres dans leur regard.

… la fluidité de ses mouvements dissimulait la pugnacité d’un fauve.

… rien n’est plus attristant que la rancune commune. Elle démontre que l’on a échoué et que l’on se sent incapable de le surmonter.

Elle affirmait que l’ennui est une maladie perfide contre laquelle on se doit de lutter pied à pied. L’ennui vient lorsque l’on se convainc qu’une chose est plus importante qu’une autre et que l’on regrette de ne pouvoir s’y consacrer aussitôt.

Les plus grands empereurs, les plus intrépides combattants ont toujours été trahis par des ambitieux sans envergure qui voulaient récupérer, à peu de frais et de risques, ce que leurs prédécesseurs avaient bâti. Ainsi va le pouvoir.

Comment procédiez-vous pour tisser chacune de mes heures de votre lumière ? Votre rire, mon amour. Votre rire qui me disait que la vie était un miracle.

Car, selon vous, les créatures humaines que nous sommes ressembleraient à Dieu ? Avec tous leurs vices, leur mauvaiseté, leur cupidité, leur bêtise aussi ?

— N’existe-t-il rien de bon en nous ? le coupa-t-elle, véhémente.

— Oh si… il y a l’amour, le courage, l’honneur. Le goût de la beauté également. Cela étant, vous admettrez que nombre d’entre nous en sont dépourvus.

Le texte est sacré, justement. Il sait le passé, le présent et il connaît l’avenir. Le temps de Dieu n’est pas le nôtre. Nous comptons en années. Il compte en centaines de millénaires.

Nous sommes tous deux convaincus qu’elle nous rapproche de Dieu. Maintenir l’homme dans l’ignorance, c’est le ravaler à l’état de bête et le dominer.

On ne se bat dignement que contre de dignes adversaires. L’inverse serait une mortelle ânerie.

Les prix littéraires 2015 – La récap

Prix Anaïs Nin 2015 :  Despentes, Virginie – Vernon Subutex, T1 (DP Prods) –  La romancière a reçu le prix Anaïs Nin pour Vernon Subutex 1 publié aux éditions Grasset
Prix des Deux Magots 2015 :  « l’Ecrivain national » de Serge Joncour, 53 ans, a obtenu huit voix contre deux à Olivier Rolin (Le Météorologue) et deux à Nelly Kaprièlian (Le Manteau de Greta Garbo).
Prix Mystère de la critique 2015 :  Nicolas Mathieu reçoit le pour « Aux animaux la guerre » –  février 2015
Prix Arsène Lupin 2015 :  Le dixième Prix Arsène Lupin a été attribué, vendredi 29 mai au Clos lupin, par Florence Boesfflug-Leblanc, petite-fille de Maurice Leblanc, à Sophie Hénaff pour son roman « Poulets grillés ». Elle succède à Romain Slocombe récompensé pour « Première station avant l’abattoir » (Seuil).
Prix Nice Baie des Anges : 2015 – Jérôme Garcin Le voyant (éd. Gallimard)
Prix Françoise Sagan : Vincent Almendros pour son deuxième roman, « Un été » (Minuit, 2015). Il succède à Julia Kerninon récompensé pour  »Buvard » (Rouergue).
Prix Inter : Jacob, Jacob, par Valérie Zenatti (L’Olivier)
Prix FNAC : Binet, Laurent – La septieme fonction du langage
Prix Prix littéraire du « Monde » 2015 : « Ce cœur changeant » d’Agnès Desarthe
Prix des libraires de Nancy – Le Point 2015 : Mathias Enard « Boussole » (Actes Sud)
Prix de la Feuille d’or de la ville de Nancy – France Bleu Lorraine – France 3 Lorraine : La terre qui penche, de Carole Martinez
Prix Le Livre de Poche – Ex-aequo : -M.L Stedman, « Une vie entre deux océans »
Prix Le Livre de Poche – Ex-aequo : -Sorj Chalandon, « Le Quatrième Mur »
Prix Le Livre de Poche Polar : Terry Hayes, « Je suis Pilgrim ».
Grand Prix de Littérature Policière 2015 : Derrière les panneaux il y a des hommes, de Joseph Incardona (Ed.Finitude)
Grand Prix de Littérature Policière 2015 – étranger : “Toutes les vagues de l’océan”, de Victor del Arbol, Actes Sud
Prix Jean Giono : Cherif Madjalani, Villa des femmes (Seuil)
Prix de la langue française : Mona Ozouf
Prix Nobel de littérature : Svetlana Alexievitch
Prix Festival Polar de Cognac roman français : Bernard Minier – Une putain d’histoire (XO, 2015)
Prix Festival Polar de Cognac roman étranger : Paula Hawkins – La fille du train (Sonatine, 2015).
Prix Festival Polar de Cognac roman jeunesse : Michelle Gagnon – Ne t’arrête pas
Prix Festival Polar de Cognac bande dessinée (série) : Servain et Toussaint – meilleure série francophone avec Holly Ann (Casterman, 2015)
Prix Festival Polar de Cognac bande dessinée (unitaire) : Max Cabanes élu meilleur album unitaire pour Fatale (Dupuis, 2014), adaptation du roman noir éponyme de Jean-Patrick Manchette.
Prix Historia du roman policier historique 2015 : Oliver Potzsch : La fille du bourreau
Grand Prix des Lectrices Elle Policier 2015 : Mechtild Borrmann : Le violoniste
Prix des lecteurs Quais du polar – 20 minutes 2015 : Jérôme Leroy: L’ange gardien
Prix Le Point du polar européen : Arango Sascha  : La vérité et autres mensonges
Prix Arsène Lupin : Sophie Hénaff : Poulets grillés
Prix du Quai des Orfèvres 2015 : Maryse Riviere : Tromper la mort
Prix SCNF du polar 2015 Enfants de poussière : Craig Johnson : Longmire
Prix Prix Jean Freustié 2015 : Hédi Kaddour « Les prépondérants »
Prix du Style 2015 :
Premier Grand prix de littérature américaine 2015 : Neverhome, de Laird Hunt
Prix du meilleur livre étranger 2015 :
Prix du meilleur livre étranger 2015 – essai :
Grand prix du roman de l’Académie française – Ex-aequo : Boualem Sansal « 2084 : la fin du monde »
Grand prix du roman de l’Académie française – Ex-aequo : Hédi Kaddour « Les prépondérants »
Prix Goncourt : Mathias Enard : Boussole (Actes Sud)
Prix Goncourt des Lycéens : Delphine de Vigan: D’après une histoire vraie
Prix Renaudot : Delphine de Vigan: D’après une histoire vraie
Prix Renaudot essais : Didier Blonde : Leïla Mahi 1932 (Gallimard)
Prix Medicis : Titus n’aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai
Prix Medicis étranger : Encore, du turc Hakan Günday (Galaade)
Prix Medicis essais :  Sauve qui peut la vie, de Nicole Lapierre
Prix Femina : Boltanski Christophe « La Cache »
Prix Femina étranger : Kerry Hudson, « La couleur de l’eau »
Prix Femina Essai : Emmanuelle Loyer « Lévi-Strauss » (Flammarion).
Prix Decembre : Angot Christine « Un amour impossible »
Prix de Flore : Jean-Noël Orengo, La fleur du capital (Grasset)
Prix Interallié : Binet, Laurent – La septième fonction du langage
Prix 1er roman  « Envoyé par La Poste » : Seurat, Alexandre , La maladroite
Prix Wepler-Fondation La Poste : Achab (séquelles), par Pierre Senges (Verticales)

LIRE : Prix du Polar 2015  : “Toutes les vagues de l’océan”, de Victor del Arbol, Actes Sud
LIRE : Prix du Roman 2015  :  Boualem Sansal « 2084 : la fin du monde » 

 

Prix Hans Christian Andersen de littérature : Haruki Murakami pour l’ensemble de son œuvre

Sansal, Boualem «2084. La fin du monde» (2015)

Collection Blanche, Gallimard / Parution : 20-08-2015 – Prix de l’Académie Française 2015. (Sélectionné aussi sur les listes du Goncourt, Renaudot, Médicis, Femina)

L’auteur : Boualem Sansal, né le 15 octobre 1949 à Theniet-El-Had, petit village des monts de l’Ouarsenis, est un écrivain algérien d’expression française, principalement romancier mais aussi essayiste, censuré dans son pays d’origine à cause de sa position très critique envers le pouvoir en place. Engagé politiquement, il habite néanmoins toujours en Algérie, considérant que son pays a besoin des artistes pour ouvrir la voie à la paix et à la démocratie. Mais ses livres ne sont pas vendus en Algérie et donc il ne fait rien bouger au niveau de la population.

Du même auteur sur le blog: « Petit éloge de la mémoire. Quatre mille et une années de nostalgie  (2007)

Résumé :

L’Abistan, immense empire, tire son nom du prophète Abi, «délégué» de Yölah sur terre. Son système est fondé sur l’amnésie et la soumission au dieu unique. Toute pensée personnelle est bannie, un système de surveillance omniprésent permet de connaître les idées et les actes déviants. Officiellement, le peuple unanime vit dans le bonheur de la foi sans questions.

Le personnage central, Ati, met en doute les certitudes imposées. Il se lance dans une enquête sur l’existence d’un peuple de renégats, qui vit dans des ghettos, sans le recours de la religion…

Boualem Sansal s’est imposé comme une des voix majeures de la littérature contemporaine. Au fil d’un récit débridé, plein d’innocence goguenarde, d’inventions cocasses ou inquiétantes, il s’inscrit dans la filiation d’Orwell pour brocarder les dérives et l’hypocrisie du radicalisme religieux qui menace les démocraties.

Analyse basée sur l’écoute de diverses interviews de l’auteur : Le roman est inspiré de la suite des printemps arabes qui ont vu les islamistes prendre le pouvoir pour les gouverner selon la loi islamique. Contrairement à Houellebecq qui pense que l’Islam prendra le pouvoir par la voie démocratique, Sansal pense qu’il prendra le pouvoir de manière violente et éradiquera le monde actuel. Il crée un nouveau monde avec une nouvelle langue vu que le totalitarisme s’impose par le verbe. Et une fois le pouvoir acquis, il faut le garder… pour cela il faut effacer passé et futur ; il y a très peu de mots pour empêcher les échanges. La dictature religieuse est prête à tout détruire, contrairement au capitalisme qui ne veut pas tuer la consommation. Inspiré aussi de « 1984 » de George Orwell, mais il diverge en cela que ce dernier pensait que la dictature viendrait de la Bourse ou de la technologie.

Roman aux allures de fable qui nous plonge dans un territoire immense. Personne ne va nulle part, ni à part certaines personnes qui font des pèlerinages. Comme il était pas possible de faire un essai vu que le personnage se projette dans notre futur, il en a fait une fable… Son objectif est de provoquer l’électrochoc chez le lecteur car il estime que l’Abistan est déjà là et il commence à se construire aussi hors des pays islamiques. L’islamisme est l’affaire de tous et il faut le combattre autrement que par les armes. Le péril est là. Mais on est aussi confrontés à un désarroi mondial, à une perte des valeurs, à l’affaiblissement du monde philosophique.

Il est extrêmement pessimiste ; il pense que toutes les religions vont reprendre le pouvoir pour rassurer les gens ; et il pense que le christianisme est fatigué, le judaïsme n’a pas l’habitude des guerres, alors le seul qui reste c’est l’Islam… Et il pense qu’un Islam militarisé permettra de gérer un monde qui court à sa perte.

Mon avis :

1984 c’était « Big Brother », 2084, c’est « Bigaie ».

Un livre fondé sur la peur. Et si les autres entendaient ce qui se passe dans ma tête : les mots (liberté ? ), les interrogations, les rêves… Un monde sous surveillance … par tous, la famille, les agents, les passants, les voisins, r les «V»… par tout ce qui l’entoure… Le thème de l’effacement de la « Mémoire » et de la « mémoire » est aussi très présent.

Mais il y a aussi des zones de liberté… les zones ghetto dans ce pays… des lieux mystérieux, libres et vivants ; avec des humains, des femmes… on y cultive l’esprit de résistance. C’est une soupape qui entretient l’espoir et permet la décompression… il faut offrir une échappatoire pour éviter la révolte collective. C’est un fait qui existe dans les pays musulmans : il y a des endroits avec la prostitution, l’alcool et il faut offrir des espaces de liberté surveillée. L’immense majorité trouve la soumission confortable, il y a ceux qui se posent des questions, d’autres qui reconstituent le passé en en faisant un musée.

J’avais lu 1984, puis 1Q84 de Murakami (deux mondes qui évoluent en parallèle dans deux dimensions) ; j’ai vu la saison 1 de la série « Wayward Pines » (impossibilité de sortir d’un monde et de communiquer vers l’extérieur) Alors oui, un roman sur la manipulation, sur un pouvoir occulte, sur une classe dirigeante qui a le pouvoir… Mais j’aurais aussi bien pu être sur planète Arrakis, dépendante de l’épice au lieu de la bouillie rose… prisonnière d’un monde … ou dans mon « SILO »…

Franchement le livre de Sansal, entre conte et légende et roman de SF ne m’a pas convaincu. Déjà parce que je suis entrée dans un décor et non dans un monde qui aurait pu me parler. Alors j’ai d’emblée écarté la réalité et je suis partie avec le héros dans son aventure, mais je n’ai jamais fait le lien avec la réalité. De fait il a fallu attendre la 4ème partie du roman ( voir les extraits ci-après) pour avoir droit à une conversation, un « essai», une explication des dangers de la religion, et là c’était juste déconnecté de l’histoire… Alors si son but est d’alerter, de transmettre la peur, c’est pour moi totalement raté. Mais je ne dis pas que le livre est inintéressant ou raté. Non. Il est même poétique et le style m’a bien plus. C’est un texte littéraire. Et heureusement que c’est bien écrit : c’est déjà assez déprimant comme ça. Parmi les thèmes que j’ai bien aimés il y a celui du rapprochement des deux « amis » dans la curiosité qu’ils ont pour la langue sacrée. Les mots sont vidés de leur sens et habités par la religion. Le croyant remplit l’humain, le phagocyte. Il faut maitriser la langue si on veut contrôler / isoler / formater les hommes. Chez Orwell aussi il y avait une langue nouvelle…

Juste que pour moi, cela n’a fait tilt…

Extraits :

La patience est l’autre nom de la foi, elle est le chemin et le but, tel était l’enseignement premier, au même titre que l’obéissance et la soumission, qui faisaient le bon croyant

Quel meilleur moyen que l’espoir et le merveilleux pour enchaîner les peuples à leurs croyances, car qui croit a peur et qui a peur croit aveuglément

Bigaye vous observe !

Notre monde n’est-il pas la totalité du monde ? Ne sommes-nous pas chez nous partout, par la grâce de Yölah et d’Abi ?

Quel monde pouvait-il exister au-delà de cette prétendue frontière ? Y trouverait-on seulement de la lumière et un morceau de terre sur lequel une créature de Dieu pourrait se tenir ? Quel esprit pourrait concevoir le dessein de fuir le royaume de la foi pour le néant

dans un monde immobile, il n’y a pas de compréhension possible, on ne sait que si on entre en révolte, contre soi-même, contre l’empire, contre Dieu, et de cela personne n’était capable, mais aussi comment bouger dans un monde figé ?

Une fois lancée, l’imagination s’invente autant de pistes et de devinettes qu’elle veut pour se porter au loin, sauf que les audacieux sont imprudents, ils se font vite repérer

Dans un monde parfait, il n’y a pas d’avenir, seulement le passé et ses légendes articulées dans un récit de commencement fantastique, pas d’évolution

Sous l’empire de la pensée unique, mécroire est donc impensable. Mais alors, pourquoi le Système interdit-il de mécroire quand il sait la chose impossible et fait tout pour qu’elle le demeure

L’esclave qui se sait esclave sera toujours plus libre et plus grand que son maître, fût-il le roi du monde

Il découvrait, sans savoir comment le dire autrement que par un paradoxe, que la vie méritait qu’on meure pour elle, car sans elle nous sommes des morts qui n’ont jamais été que des morts. Avant de mourir, il voulait la vivre, cette vie qui émerge dans le noir, fût-ce le temps d’un éclair

La respiration lui manquait, il s’entendait répéter ce mot qui le fascinait, qu’il n’avait jamais utilisé, qu’il ne connaissait pas, il en hoquetait les syllabes : Li… ber… té… li… ber… té… li-ber-té… li-ber-té… liberté… liberté… L’a-t-il un moment hurlé ? Les malades l’ont-ils entendu ?… Comment savoir ? C’était un cri intérieur

Il est des musiques que l’on n’entend que dans la solitude, hors de l’enceinte sociale et de la surveillance policière

C’était amusant de se poser la question qui rend fou : un homme continue-t-il d’exister si du monde réel on le projette dans un monde virtuel

… il y avait de l’absence dans l’air et beaucoup de parcimonie. À ce niveau de discrétion, rien ne différencie un village d’un cimetière

… c’était le regard d’un homme qui, comme lui, avait fait la perturbante découverte que la religion peut se bâtir sur le contraire de la vérité et devenir de ce fait la gardienne acharnée du mensonge originel.

Pour des gens qui ne sont jamais sortis de leur peur, l’ailleurs est un abîme

Ce que son esprit rejetait n’était pas tant la religion, mais l’écrasement de l’homme par la religion

Il retrouvait le plaisir de vivre au jour le jour sans s’inquiéter du lendemain et le bonheur de croire sans se poser de questions. Il n’y a pas de révolte possible dans un monde clos, où n’existe aucune issue

comprenait enfin que lorsqu’on a allumé une mèche il faut s’attendre à ce qu’il se passe quelque chose. Même si on ne le voit pas, il y a une continuité certaine dans le cheminement des idées et l’organisation des choses, une balle tirée de sa fenêtre c’est un mort à l’autre bout de la rue, et le temps qui passe n’est pas du vide, il est le lien entre la cause et l’effet

ses lointains ancêtres honoraient un dieu appelé Horos ou Horus, qu’ils représentaient en oiseau, un faucon royal, qui est bien l’image de l’être libre volant dans le vent

À la fin des fins règnera le silence et il pèsera lourd, il portera tout le poids des choses disparues depuis le début du monde et celui encore plus lourd des choses qui n’ont pas vu le jour faute de mots sensés pour les nommer

Mais que faire quand il n’y a rien à faire, sinon des choses inutiles et vaines ? Et fatalement dangereuses.

C’est comme ça, un problème reste un problème tant qu’on ne lui a pas trouvé de solution. Parfois, il n’est pas nécessaire de la chercher, elle se présente toute seule ou alors le problème disparaît de lui-même, comme par enchantement

Mais voilà, il y a culture et culture, celle qui additionne des connaissances et celle, plus courante, qui additionne des carences

le peuple découvrait que l’habit faisait le moine et que la foi faisait le croyant

Ils se regardaient avec étonnement, presque apeurés, ils prenaient conscience que découvrir le monde, c’était entrer dans la complexité et sentir que le monde était un trou noir d’où sourdaient le mystère, le danger et la mort, c’était découvrir qu’en vérité seule existait la complexité, le monde apparent et la simplicité n’étaient que des tenues de camouflage pour elle. Comprendre serait donc impossible, la complexité saurait toujours trouver la simplification la plus attirante pour l’empêcher

Ceux qui ont tué la liberté ne savent pas ce qu’est la liberté, en vérité ils sont moins libres que les gens qu’ils bâillonnent et font disparaître

Livre 4

… la vérité comme le mensonge n’existent que pour autant que nous y croyions

… savoir des uns ne compense pas l’ignorance des autres

… l’ignorance domine le monde, elle est arrivé au stade où elle sait tout, peut tout, veut tout

Si vous pensez que vous n’avez pas d’ennemi, c’est que l’ennemi vous a écrasé et réduit à l’état d’esclave heureux de son joug. Vous feriez mieux de vous chercher des ennemis que de vous laisser aller à vous croire en paix avec vos voisins

… l’espoir était ce qui avait permis aux dieux et aux hommes de résister à leur propre négation et de réussir parfois à accomplir de belles choses, un miracle par-ci, une révolution par-là, un exploit ailleurs, qui au bout du compte avaient fait que la vie continuait de valoir la peine d’être vécue

La naïveté comme la bêtise est un état permanent

On leur dit que c’est par là que l’Ennemi surgira un jour et viendra les égorger… — Y a-t-il une chance sur mille que la Frontière existe ? — Pas une sur un million… il n’y a que l’Abistan sur terre, tu le sais bien…

C’est à la fin qu’on s’étonne, quand un mort encore tout chaud remplace subitement le vieillard mutique et froid cloué dans sa chaise devant la fenêtre

… mourir dans l’espérance d’une nouvelle vie était quand même plus digne que de vivre en désespérant de se voir mourir.

… vivait dans la nostalgie d’un monde qu’il n’avait pas connu mais qu’il pensait avoir correctement reconstitué en tant que nature morte

… le vide était l’essence du monde mais cependant n’empêchait pas le monde d’exister et de se remplir de riens. C’est le mystère du zéro, il existe pour dire qu’il n’existe pas

Néant on est, néant on reste, et la poussière à la poussière retourne

La chose est des plus simples, il n’est que de choisir une date et d’arrêter le temps à cet instant, les gens sont déjà morts et empêtrés dans le néant, ils croiront à ce qu’on leur dira, ils applaudiront à leur renaissance en 2084

La question « Qui sommes-nous ? » était subitement devenue « Qui étions-nous ? »

il vit naître l’arme absolue qu’il n’est besoin ni d’acheter ni de fabriquer, l’embrasement de peuples entiers chargés d’une violence d’épouvante

… ce manque de soin dû à une religion qui, en tant que somme et quintessence des religions qui l’avaient précédée, se voulait l’avenir du monde.

… nous avons inventé un monde si absurde qu’il nous faut nous-mêmes l’être chaque jour un peu plus pour seulement retrouver notre place de la veille

… resteront les enfants, ils ont de l’innocence en eux, ils apprendront vite une autre façon de rêver et de faire la guerre, nous les appellerons à sauver la planète et à combattre hardiment les marchands de fumée

Les plus dangereux sont ceux qui ne rêvent pas, ils ont l’âme glacée

À des gens qui ne sortent jamais de leurs quartiers, tu peux faire croire ce que tu veux

C’est quoi l’Étranger, c’est où, c’est qui ?

Ce n’est pas tout d’avoir un chat qui se balade et se pourlèche dans la demeure, il faut aussi qu’il attrape des souris

 

Hunt, Laird «Neverhome» (09.2015)

Grand prix de littérature américaine 2015 pour « Neverhome » (Actes Sud)

Résumé : (272 pages) Dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir, Constance jouit enfin, auprès de son compagnon, d’un bonheur tranquille. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate et que Bartholomew est appelé à rejoindre les rangs de l’armée de l’Union, c’est elle qui, travestie en homme, prend sans hésitation, sous le nom d’Ash Thompson, la place de cet époux que sa santé fragile rend inapte à une guerre qu’elle considère comme impensable de ne pas mener. Ayant perdu la trace de son régiment après une bataille féroce où elle a été blessée, Constance, la rebelle, dépouillée de son uniforme, reprend, au sein de paysages dévastés, le chemin de la ferme, guidée par l’amour infini qu’elle porte à son bien-aimé mais profondément hantée par la violence et l’étrangeté des aventures qui ont marqué sa périlleuse initiation à l’univers impitoyable des champs de bataille et à leurs sordides coulisses. Abondant en rencontres aux frontières du réel avec les monstres que la guerre fait des hommes et des lieux, ce roman magistral, largement salué par la presse américaine, propose, à travers le parcours de son androgyne et farouche protagoniste immergée dans les ténèbres du chaos, une impressionnante méditation en forme d’épopée sur la fragilité des certitudes et l’inconstance de toute réalité. Dans la ferme de l’Indiana qui l’a vue grandir, Constance jouit enfin, auprès de son compagnon, d’un bonheur tranquille. Mais lorsque la guerre de Sécession éclate et que Bartholomew est appelé à rejoindre les rangs de l’armée de l’Union, c’est elle qui, travestie en homme, prend sans hésitation, sous le nom d’Ash Thompson, la place de cet époux que sa santé fragile rend inapte à une guerre qu’elle considère comme impensable de ne pas mener.

Ayant perdu la trace de son régiment après une bataille féroce où elle a été blessée, Constance, la rebelle, dépouillée de son uniforme, reprend, au sein de paysages dévastés, le chemin de la ferme, guidée par l’amour infini qu’elle porte à son bien-aimé mais profondément hantée par la violence et l’étrangeté des aventures qui ont marqué sa périlleuse initiation à l’univers impitoyable des champs de bataille et à leurs sordides coulisses.

Abondant en rencontres aux frontières du réel avec les monstres que la guerre fait des hommes et des lieux, ce roman magistral, largement salué par la presse américaine, propose, à travers le parcours de son androgyne et farouche protagoniste immergée dans les ténèbres du chaos, une impressionnante méditation en forme d’épopée sur la fragilité des certitudes et l’inconstance de toute réalité.

(* Figurait dans la 1ère et 2ème sélection du Femina Etranger 2015)

Contexte : Des centaines de femmes ont revêtu des habits d’hommes pour guerroyer pendant la guerre de Sécession ; ce roman est donc pas déconnecté de l’Histoire car il est fondé sur les lettres d’une femme qui est partie à la guerre (An Uncommon Soldier: the Civil War letters of Sarah Rosetta Wakeman, alias Private Lyons Wakeman, 153rd Regiment,) . Il y a même eu une femme officier (Loreta Janeta Velazquez qui a écrit son histoire The Woman in Battle: A Narrative of the Exploits, Adventures, and Travels of Madame Loreta Janeta Velazquez, Otherwise Known as Lieutenant Harry T. Buford, Confederate States Army) mais l’Histoire a tout fait pour effacer cet état de fait. Ce livre leur rend justice et rend un peu leur place aux femmes dans la guerre.

Mon avis :

La guerre va totalement chambouler la vie de Constance qui va partir en lieu et place de son homme, de constitution plus faible. Mais c’est un roman délicat bien que très fort, sur fond historique. C’est plus l’histoire d’une femme courageuse, intelligente et débrouille, qui sait manier un fusil et qui part sur les routes, avec sa part d’ombre et de générosité. L’humour et le sourire ne sont pas absents du livre. Il y a des scènes drôles et des dialogues aussi (« Pénélope partie à la guerre et Ulysse resté au foyer » (p. 212)

Cette femme est très attachante, dans une ambiance de folie, elle est à la fois violente et poétique, à la fois femme et homme. Elle a une grande sensibilité sous sa carapace ; la part féminine sous des dehors d’homme. Elle assume à la fois la robe et le pantalon. Et d’ailleurs le thème de l’homosexualité n’est pas absent du livre. Elle parle à sa mère, décédée depuis longtemps ; les fantômes sont présents – d’ailleurs elle a pour nom « Ash » (cendres) – vers la fin il y a la construction de la serre qui est une image qui m’a beaucoup touché) – Elle va non seulement connaitre les champs de bataille, mais la perte de son bataillon, le froid, la peur, l’enfermement, des accusations d’espionnage, l’asile. Elle va au cours du voyage croiser aussi une femme noire affranchie, et effleurer le thème de l’émancipation de l’esclavage.

La relation à la nature est belle aussi. On vit dans une ambiance embrumée, dans la fumée de la poudre, dans le brouillard, on oscille entre le rêve et le cauchemar. La langue de l’auteur est magnifique et l’opposition rêve/bataille, nature/champ de bataille, doutes/engagement,

Un très beau moment de lecture.

Lire : https://www.playlistsociety.fr/2015/10/neverhome-de-laird-hunt-lhomme-qui-aimait-les-femmes/123356/

Extraits :

Ma mère aimait raconter l’histoire d’un homme ayant entendu dire que la Mort l’attendait au tournant. Il changea de direction et partit dans l’autre sens.

La seule personne avec qui j’abordai le sujet était ma mère, laquelle, bien sûr, était depuis longtemps morte et enterrée

Nous avions un jeu, tous les deux, à celui qui voyait sortir la première jonquille au printemps, la première tulipe, le premier iris laissant éclater le cœur de sa fleur, d’un violet flambant neuf. Le premier à voir cette première fleur devait la cueillir et la placer en évidence pour que l’autre la trouve.

Aujourd’hui je pose des questions qui font croître le silence plutôt qu’y mettre un terme. Ainsi en va-t-il dans la province de la littérature, pas dans celle du commandement. Ce que savait Marc Aurèle.

Est-ce là la formule qui vous vient à l’esprit ? Est-ce là ce qui émerge du cerveau mystérieux menant sa vie marécageuse entre vos oreilles ?

Aujourd’hui encore je lèverais mon arme contre le premier rebelle se présentant à mes yeux, mais le spectacle de cette rangée de cavaliers superbes vous arrivant dessus à travers la fumée était fort beau à voir. Il y avait dans cette charge la part du Sud qui valait la peine d’être sauvée. Pas la part des maîtres qui utilisaient des esclaves pour leur gratter le dos et faire leur lit. Travailler leurs terres. Construire leurs demeures. Les fouetter quand l’envie les en prenait. Non. C’étaient ces cavaliers, courbés sur leur monture, pistolet au poing, sabre brandi. Ils ressemblaient à des chevaliers. Comme si ce n’était pas de la poudre qui leur noircissait le visage mais le sombre foulard d’une dame en guise de manches.

— Juste une feuille de papier. Une page toute douce. Ça fait un an que je n’ai eu en main que de vieux lambeaux. Que j’écris mes lettres à ma famille sur une pile de vieux carrés de papier peint. Tu as déjà essayé d’écrire d’une belle écriture sur du papier peint ? Le papier, c’est ça que vous nous avez volé, plus encore que nos maisons et nos terres.

Je m’éveillai avec le poing du soleil dans la figure et un tintement aux oreilles.

On ne peut jamais savoir quand le monde déjà mort va vous revenir. Juste qu’il finira par revenir.

Elle ne montrait pas trop son sourire à la lumière du jour mais elle en avait un. Je le vis.

Il me disait : “Mais je t’aimerai jusqu’au jour où je m’envolerai au ciel et saurai que tu t’es envolée aussi.”

Il n’avait plus l’air d’un grand homme grisonnant. Il avait l’air vieux. Comme si les premières années du grand âge avaient trouvé son visage et frappé un coup sans retour.

Le soir même, en rêve, je partis comme une flèche par-dessus le sommet des arbres, le long des rivières, à travers l’air frais des montagnes, filant comme un esprit vers le nord et l’ouest, par la neige et la tourmente, pour rentrer enfin dans l’éclat d’un soleil blanc

Les larmes de ma mère durent se frayer un chemin hors du rêve et jusqu’à mon visage, car quand je m’éveillai elles étaient là. De lourds et chauds fantômes venus me hanter la face.

J’ignore pourquoi j’ai cette image ­imprimée dans la tête, d’une route déserte, sans nous ni quoi que ce soit d’autre, avec seulement la lune qui la change en ruban blanc.

Je m’accroupis un instant et raclai la surface tendre. Je m’allongeai sur le flanc, l’oreille contre le sol. Avec le soleil pour couverture.

C’était le genre de lit dans lequel on pouvait s’enfouir pour laisser la chaude douceur étouffer vos rêves.

Sa guerre, telle qu’il m’en parla, était celle que l’on trouve narrée dans les livres si l’on se donne la peine de lire. J’ai autour de moi certains de ces livres. Je les ai soigneusement parcourus. De plus d’un, on retire l’impression que ce ne furent que capitaines, colonels et généraux s’entraînant à se livrer mutuellement des assauts de plus en plus éclatants. Il y a des dates de ceci, des batailles cela. Les hommes : des fantassins dans la guerre des cieux. Et bon nombre des femmes : des saintes, voire des anges, tout aussi bénies que dépourvues de la moindre égratignure

À force de raconter les choses d’une façon au lieu de l’autre, peut-être qu’elles finissent par cesser de venir vous ramper autour jusque dans votre lit, et de vous caresser la joue à coups de griffes.”

..je sortis au frais dans l’idée de marcher un peu au milieu des pêchers. Ceux-ci étaient vieux et entrelacés, aussi dus-je me baisser pour arriver à passer entre eux, pour finir par renoncer et m’asseoir contre un tronc, à peu près au milieu du verger.

Sommeil sans rêve. Tunnel sans fin. Ciel sans étoile. Arc-en-ciel éclaté en fragments couleur de sang.

 

 

 

 

 

Perry, Anne «Le couloir des ténèbres» (2015)

21ème enquête de William Monk

Résumé : Magnus Rand, un médecin rusé, et son frère Hamilton, un chimiste de génie, sont prêts à tout pour remédier à la fatale maladie « du sang blanc ». Dans l’annexe du Royal Naval Hospital de Londres, à Greenwich, alors qu’Hester Monk s’occupe d’un des patients des frères Rand, le richissime Bryson Radnor, elle découvre trois jeunes enfants terrifiés et apprend avec stupeur qu’ils ont été emprisonnés par le frères Rand à des fins expérimentales. Mais les frères Rand sont trop près de leur but pour permettre à quiconque de révéler leurs expériences. Hester est enlevée avant d’avoir pu les dénoncer.

Mon avis : Je retrouve avec plaisir Monk et sa petite tribu pour la 21ème fois . Sujet complexe et intéressant. Les débuts de la transfusion sanguine et les problèmes techniques et moraux. Et plaisir de voir débarquer en deuxième partie du roman Sir Oliver Rathbone … J’aime bien quand tout le monde participe moi !

Extraits :

Aussitôt, il regretta d’avoir posé la question. Il avait trop peur d’entendre la réponse. Ça faisait mal quand on voulait quelque chose de toutes ses forces.

Elle n’avait que mépris pour les convenances qui poussaient les gens à parler sans rien dire. Ce n’était pas ainsi qu’on traitait une amie.

Vous avez une langue aussi acérée que le couteau d’un boucher, hein !
Elle lui sourit, comme si elle l’aimait bien, et lut la perplexité dans son regard.
— Aussi acérée que le scalpel d’un chirurgien, rectifia-t-elle. Bien plus précise et bien plus coupante. En cas de besoin.

Il était devenu meilleur afin d’être à la hauteur de ce qu’elle voyait en lui, et qu’il était incapable de discerner lui-

Nul n’est irréprochable. Il faut savoir pardonner si on veut l’être aussi.

On aurait dit deux personnes qui parlaient de la pluie et du beau temps sur un navire en train de sombrer.

Il savait que cela changerait s’il prononçait des paroles qu’elle jugeait cruelles ou indignes de lui. Perdre la chaleur qui émanait d’elle serait la plus dévastatrice des blessures qu’il puisse imaginer.

Il avait voulu la croire différente de ce qu’elle était réellement. Lorsqu’il avait compris son erreur, il avait perdu son avenir mais aussi son passé, tout ce en quoi il avait cru.

Qu’est-ce qui était le plus terrifiant ? La mort ? Le néant ? La solitude ? Le remords causé par un péché irréparable ? Ou la lâcheté ? Le blâme perpétuel de ceux qu’on ignorait, de ceux que votre courage aurait pu sauver ?

Mince, doté de très longues jambes et d’un torse un peu concave, il rappelait une cigogne appliquée, un peu gauche, jusqu’au moment où on rencontrait son regard brillant d’intelligence ou entendait sa langue acérée.

— Vous ne ferez pas un très bon saint Georges si vous ne croyez pas aux dragons, dit-elle, une pointe d’humour revenant dans sa voix.

…mais qui ne détestait personne, car il n’était suffisamment attaché à quiconque pour se soucier d’autrui. Un tel sentiment était au-delà de son imagination.

( Voir aussi l’article  sur la série des « Monk » )

Seurat, Alexandre «La maladroite» (2015)

Résumé : Inspiré par un fait divers récent, le meurtre d’une enfant de huit ans par ses parents, La maladroite recompose par la fiction les monologues des témoins impuissants de son martyre, membres de la famille, enseignants, médecins, services sociaux, gendarmes… Un premier roman d’une lecture bouleversante, interrogeant les responsabilités de chacun dans ces tragédies de la maltraitance.

Mon avis : Petit premier roman de 128 pages que tout le monde devrait lire. Pour ouvrir les yeux ; et surtout tous ceux qui travaillent avec les enfants ! Pour ne pas oublier, pour ne pas céder, pour suivre ses intuitions, pour ne pas laisser tomber. Un petit livre percutant. Pas de temps morts, un livre qui agresse sous des dessous bien polis. Pas un mot plus haut que l’autre, pas un cri. Des sourires. La façade et l’envers du décor. Les voisins, des gens si ordinaires, lisses et qui ne font pas de vagues… Et pourtant…

Maintenant à savoir si je classe cela dans la catégorie Roman ou dans les témoignages de société.

Et un lien vers le blog de celui qui m’a donné envie de le lire : http://filsdelectures.fr/blog/la-maladroite/

(Inspiré de « l’affaire Marina Sabatier », cette petite fille décédée en 2009, à 8 ans, des suites des maltraitances que lui ont continûment fait subir ses parents, lesquels ont ensuite tenté de faire croire à son enlèvement pour expliquer sa disparition)

Extraits :

…je n’avais rien pu répondre, juste un trou se creusait en moi mais sans bord et sans fond, où je basculais

.. toujours à vous harceler, chercher à vous détruire avec des mots comme des cailloux, qui toujours semaient le doute, pour rien, pour le plaisir

Je ne sais pas pourquoi parfois je cède, il doit y avoir au fond de moi un noyau qui n’est pas aussi dur que l’écorce

Elle souriait, je l’évitais, je préférais ne rien savoir, nous ne nous disions plus grand-chose, et tout se passait dans la maison comme si elle était vide

Alors je lui ai dit qu’il fallait qu’elle se fasse une raison, qu’on verrait bien. Mais on n’a pas vu grand-chose, parce qu’ils n’ont plus donné signe de vie

Ce n’était pas la bonne façon d’aborder le problème, mais est-ce qu’il y avait une façon d’aborder le problème avec elle ?

Un conte de fées qui se termine dans un tunnel la nuit, sur une voie rapide en pleine ville au bord d’un fleuve. Une voiture entre dans un pilier, prend feu, et la princesse meurt brûlée vive. Ce n’est plus à présent qu’un cadavre encastré dans la tôle. Voilà ce que c’était Diana, pour moi, et pas seulement pour moi, je pense

quand ils sont arrivés, j’ai tout de suite senti que quelque chose ne tournait pas rond – ils étaient indissociables, soudés, comme les mécanismes d’une machine, et la machine marchait toute seule

Quand l’un se taisait, l’autre enchaînait, ils se regardaient parfois, souriaient à ce que disait l’autre ou approuvaient de la tête, et même si avec l’un il y aurait peut-être eu l’espace de reposer la question qu’ils s’employaient à contourner, l’autre faisait diversion, ils m’enveloppaient avec leurs paroles

Les dessins de Diana étaient à son image, cabossés, déformés, bizarres, pathétiques, ils me prenaient au cœur

Mais je me heurtais à un mur : au téléphone, ils ont dit, C’est la procédure.