Chevalier, Séverine « Clouer l’Ouest » (2014)

Résumé : Longtemps je ne me préoccupais pas de la scène blanche. Elle me hantait en sourdine et je faisais taire ses murmures, ou les laissais cogner, légers, aux parois d’une minuscule boîte, enfouie au plus profond de moi. Les bourdonnements de l’extérieur remplissaient leur office de fossoyeurs efficaces, diligents. Je ne savais pas qu’alors, les cadavres refusaient de se décomposer. Vingt ans après son départ, Karl est de retour chez les siens. Le plateau de Millevaches est enneigé. Les arbres sont noirs. Noirs comme la bête qui se cache dans les bois et que nul ne parvient à abattre.

Mon avis :

Un petit 180 pages percutant…

Un paysage de neige, de froid, de gris, de blanc, de noir.. avec parfois un reflet gris bleuté.. et le silence, au bord du gouffre, au propre comme au figuré.. On bascule dans l’oubli,  l’absence,  le néant,  le froid, la démence, la mort; même le cercueil bascule dans le vide.. L’angoisse, la peur, on se perd … dans la forêt comme dans la vie. Aucune chaleur, ni dehors, ni dedans.. les rares notes de couleur, un arc en plastique rouge, cassé ; deux trois touches de rose pâle dans un asile de vieux.. L’incommunicabilité est telle que même le bonhomme de neige n’a pas de bouche.. Une petite fille pour redonner un peu de lumière, mais qui ne parle pas, n’émet pas un son… Des animaux, la plupart morts … ceux que l’on chasse ou plus tard, empaillés.

Malheureusement ce qui a un peu plombé mon plaisir est que je n’ai trouvé aucun personnage attachant (même pas la petite fille)… Trop de noir masque tout… Dans le même ordre d’idée, j’ai préféré « la Bête » de Catherine Hermary-Vieille (voir article), plus humain, ou les personnages m’ont touché. Une écriture suggestive, très belle, des phrases, des mots, des images et même des silences qui prennent aux tripes ; une analyse des sentiments très fine. Mais soyez avertis : très très glacial et désenchanté . Au-delà de la mélancolie..

Extraits :

Plus j’y pense et moins je vois de différences entre une personne dont on pourrait attester de la vie réelle, vécue, et un personnage de roman.

Il faudrait éviter les bilans, les comparatifs, toutes ces lignes qu’on trace entre ce qu’on était et ce qu’on est devenu, …

Elle murmure en lui parlant, et Karl se demande si c’est l’usage, ici, avec les vieux et les proches, de feutrer les discours, comme on décore maladroitement les intérieurs, pour atténuer les décompositions.

Quelle importance, au fond, de savoir si une caresse est réelle, quand on en a le souvenir.

Les deux hommes regardent la petite fille et l’animal presque enlacés, tandis qu’un nouveau jour se lève, un peu.

Un peu seulement, en réalité, car le ciel s’abaisse plutôt, comme s’il allait bientôt tout comprimer, aplatir, laminer.

Il s’était saisi du rêve et de la mer de l’autre comme on tente de s’emparer de soi pour se faire éclore, exister enfin.

Il y a ceux qui dorment, la nuit, et ceux qui veillent. Gardent-ils les rêves des autres ? Les protègent-ils ? Que se passerait-il si tout le monde dormait, la nuit ? S’il n’y avait plus de veilleurs, de gardiens, pour ceux qui dorment ?

Après la femme, la mère, et maintenant il ne reste plus que le cul des vaches et la ferme, à elles pour toujours et implacablement lié. Il se sent comme un des derniers vestiges d’un monde en décomposition, d’un monde qui n’existe plus, sauf pour les fantômes.

Ils se tiennent la main, serrée, serrée. Le vent et la neige ont cessé. Rien ne bouge, même pas le silence. Ils ne voient pas les étoiles déjà mortes qui ont surgi du ciel, enfin dégagé.

je suis resté pour cette terre, c’est tout. C’est comme mon sang. Mes tripes. Tu peux pas vraiment comprendre. T’as jamais compris.

Elle n’a pas peur. Pas peur de tout ce que cachent le silence et l’obscurité des choses, embusquées. Pas peur des hauts arbres nus, des sapins réglementaires, de l’infini du ciel au-dessus. Pas peur des bêtes dissimulées, des branches mortes, des suspens de l’hiver, des paralysies provisoires masquant les grouillances.

Peut-être parce qu’on ne lui a jamais raconté ce genre de contes où la forêt devient un réservoir à perdre les enfants encombrants, à éliminer en douceur les importuns. Peut-être que comme elle ne parle pas, on pense qu’il n’y a pas d’histoires, dans sa tête, et qu’il ne sert donc à rien de lui en raconter.

Parfois il ne veut pas, mais il fait quand même. Parfois il voudrait faire, mais il ne fait pas. Cette façon désaccordée qu’il a de se frotter au monde, sans cesse, sans cesse, ça n’en finit pas, pourquoi il y a sans doute eu un temps où il aurait aimé comprendre, mais ce temps est passé, maintenant.

La foule des arbres comme des murailles, chaos organisé comme une cathédrale sans orgue et sans dieu, et lui à avancer jusqu’à se cogner aux hauts murs, à descendre et monter les escaliers sans marches, à traverser quelques espaces nus comme des cours grillagées, à sentir les étages comme des strates sans fin avant le ciel qui a disparu. Il y du noir-reflets bleu sur le blanc, aucune couleur chaude. Les arcs brisés, en hauteur, s’imposent, et il avance là-dessous, sans peur, comme on n’a plus jamais peur quand on abdique corps et âme. Quand on cesse de lutter.

Il y a des matins où tout ce qui pèse s’évanouit. Des matins presque magiques, sans qu’on ne sache pourquoi, sans raisons particulières, objectives.

La neige et les arbres sombres, c’était juste un rêve que je faisais parfois, de façon récurrente, sans imaginer qu’il puisse trouver sa source dans des événements concrets, des événements auxquels j’avais été un jour mêlée, et qui n’ont pu qu’affleurer certaines nuits, me laissant engourdie et floue, aux petits matins.

Des nénuphars translucides déposés sur un poumon d’étang noir et profond, frémissant.

Sans doute que le silence lui servait à quelque chose, comme il m’est utile à moi aussi, parfois. Sans doute qu’elle n’en voyait pas vraiment l’intérêt, de dire, surtout ces choses passées qui n’ont guère d’importance pour la vie présente.

Aujourd’hui, je me demande si ce sont vraiment les mots, qui sont importants.

 

Perry, Anne « L’attentat de Lancaster Gate » (2016)

31ème enquête de Thomas Pitt

Résumé : Lorsque Thomas Pitt arrive sur la scène d’un attentat dévastateur dans Lancaster Gate, il découvre deux policiers morts et trois autres gravement blessés. Les anarchistes de Londres font des suspects idéaux, mais l’enquête de Pitt et de l’inspecteur Tellman les oriente vers la piste d’une vendetta personnelle. Ces policiers auraient-ils menti sur un raide pour saisir de la drogue et laissé un innocent être condamnée à la pendaison ? L’idée que la police puisse se montrer malhonnête pique Tellman à vif ; il a rejoint les forces de l’ordre pour protéger la société, et non pas l’exploiter. Mais il doit découvrir la vérité, même si cela implique de révéler des indices de chantage et de corruption. Avec la menace de nouveaux attentats, et la pression de leurs supérieurs qui souhaitent une résolution rapide, chaque mouvement de Pitt et Tellman est surveillé et leurs vies sont soudain menacées…

Mon avis : Une bombe qui explose au centre de Londres ! Des terroristes anarchistes… que font péter une charge de dynamite : des morts, des blessés… Ça fait bizarre au lendemain des attentats de Bruxelles! Avec Thomas Pitt, on est à la fin du XIXème, on s’inquiète de la violence qui tue aveuglement… une violence conséquence du chômage, de la misère, des différences sociales… Alors le dans quel monde on vit… il n’est pas d’aujourd’hui….

Excellent ! Mis à part la bombe du début, j’ai beaucoup aimé ce roman. Tout le monde est là… Charlotte, Emily, Jack, Gracie, Lady Vespasia, Narraway.. L’enquete est passionnante, et le dénouement très surprenant. Corruption, anarchisme, politique, intérêts personnels.. on nage dans le glauque… et j’aime ça..

Extraits :

L’attentat était-il dû aux anarchistes ? Londres n’en manquait pas. La moitié des évolutionnaires d’Europe avaient vécu ou séjourné là. 1898 touchait à sa fin et avait connu moins d’attentats que ces dernières années, mais peut-être avaient-ils eu tort d’être confiants. S’agissait-il d’un ultime sursaut, ou du coup précurseur d’une nouvelle vague d’attaques ?

Certains de ceux qu’on traitait de terroristes n’avaient rien fait de plus que protester pour obtenir un salaire décent, suffisant pour nourrir leur famille. Quelques-uns avaient été emprisonnés, torturés, voire exécutés, simplement parce qu’ils s’étaient élevés contre l’injustice. À leur place, il aurait peut-être fait comme eux.

Tout le monde a peur. Le climat est incertain. C’est comme si on sentait qu’il y a de la violence dans l’air, sans savoir d’où viendra la prochaine attaque.

Dans treize mois, nous serons au XXe siècle, reprit-elle en buvant une gorgée de thé. Beaucoup de gens sont persuadés qu’il sera différent de celui-ci, très différent. Plus sombre, plus violent. Mais pourquoi les choses devraient-elles changer ? Ce n’est qu’une date sur un calendrier. À moins qu’à force de craindre le pire il ne finisse par se réaliser ?

je suis bien placée pour savoir que des êtres qu’on a aimés, qu’on connaît depuis toujours, peuvent se révéler bien différents de ce que l’on suppose, et être en réalité des inconnus, habités par des passions qu’on n’aurait jamais imaginées.

Fermer les yeux ne suffit pas pour faire disparaître la laideur

Ceux qui veulent toujours avoir le dernier mot deviennent vite fatigants.
— Je suis d’accord. Être fatigante est le pire défaut qu’une femme puisse avoir.

Dans la vie publique, ce ne sont pas les fautes des gens qui les détruisent, mais les mensonges qu’ils racontent pour les cacher

Quand on prépare une révolution, qu’on veut renverser l’ordre établi, on commence par saper la foi des gens en la loi. On suggère que la police ne protège pas l’individu, et que celui-ci doit assurer sa propre protection et se faire justice lui-même. Pour cela il faut des armes, une certaine coopération, une nouvelle force pour remplacer celle qu’on accuse d’incompétence.

Choisir de ne pas voir quelque chose parce que c’est laid, ou que cela menace la paix de notre esprit, c’est le tolérer délibérément ! C’est de la collusion implicite.

Une bibliothèque placée contre un des murs contenait de nombreux livres, surtout ses préférés mais aussi des ouvrages qu’il lirait un jour, quand il aurait plus de temps

Il se montrait égoïste en la privant de ses confidences, s’avoua-t-il enfin. Il la laissait seule et effrayée, comme si elle était incapable de l’aider ou indigne de sa confiance. Ce n’était pas elle qu’il protégeait, mais lui-même.

Avec ceux qu’on aimait, éluder les questions revenait à mentir.

« Je n’ai rien vu » ne veut pas dire « Je n’ai pas regardé » !

Cela s’était passé voilà bien longtemps, mais les vieilles plaies ne cessent jamais de faire souffrir. Elles demeurent à fleur de peau, prêtes à se rappeler à vous.

Tout policier qui s’arroge le droit de manipuler des preuves, de choisir ce qu’il veut montrer et cacher, de mentir, de prendre de l’argent ou de tabasser des témoins, entache la réputation de la police et devrait être mis à la porte avant d’empoisonner tout le monde. Si les policiers ne valent pas mieux que les malfaiteurs qu’ils traquent, nous sommes tous fichus !

Bien qu’épuisé, il dormit mal. Ses rêves étaient pleins de portes fermées, de couloirs obscurs qui ne menaient nulle part, de chemins qui s’effritaient et se dérobaient sous ses pas

Un homme était jugé davantage sur ses chaussures que sur son manteau.

Mais les gens ont tendance à voir ce qu’ils veulent voir. Narraway fait appel à leur raison – Abercorn à leur peur. En général, c’est la peur qui l’emporte. Je suis désolée.

N’importe quel couple était à la merci d’un éloignement, et cela se produisait probablement souvent. Le danger les avait frôlés, eux aussi, quelques mois tout juste auparavant : il suffit de tenir l’amour pour acquis, d’accorder trop d’importance aux petits défauts de l’autre, de ne plus rire ensemble, de ressasser des récriminations au lieu de les chasser de son esprit.

 

Perry Anne  – Série « Charlotte et Thomas Pitt : Toute la serie des « Charlotte et Thomas Pitt »

 

May, Peter «L’éventreur de Pékin» (2008)

Série chinoise Tome 6 – «L’éventreur de Pékin » (2008)

 Résumé : Dans ce dernier volet de la « série chinoise » de Peter May, l’inspecteur Li Yan et Margaret Campbell, médecin légiste américaine, affrontent un tueur en série qui nargue la police de Pékin en copiant à la lettre les crimes vieux de plus d’un siècle d’un célèbre éventreur anglais. Il choisit ses victimes jeunes et ravissantes, et il semble s’intéresser tout particulièrement à l’entourage de l’inspecteur Li Yan

Mon avis : Dommage que la série chinoise se termine. J’ai bien aimé ce moment en compagnie de ce couple. Et cela finit en apothéose mais on peut toujours espérer une suite. En plus de devoir résoudre une enquête difficile, Li Yan sera personnellement la cible du tueur, et ses proches menacés. Difficile d’enquêter dans les autres sphères du pouvoir sans risquer de tout perdre…

Extraits :

Celui qui a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre peut se convaincre qu’aucun mortel n’est capable de garder un secret. Sigmund Freud, 1905

c’est dans le détail qu’on trouve le diable.

L’histoire des tueurs en série est remplie de femmes amoureuses fermant les yeux. Épouses, maîtresses, mères. Elles nient plus qu’elles ne cachent. Même confrontées aux preuves, elles refusent d’admettre la réalité, à elles-mêmes en premier.

Vous savez, chaque criminel emporte avec lui quelque chose de la scène de son crime. Vous voyez ce que c’est ?
Au bout d’un moment, Li répondit :
– Le souvenir de ce qui s’est passé.

Dans la culture chinoise, l’encre rouge sur une lettre symbolisait la fin d’une relation.

En faisant de toi un héros, on a fait de toi une cible

Avance à petits pas et conserve ton équilibre. Celui qui se tient sur la pointe des pieds n’est pas stable. Celui qui fait de longues enjambées ne tiendra pas le rythme.

Sa voix est de miel, mais il a du vinaigre sur la langue.

Il est comme une manche à air. Vide au repos, plein de vent en mouvement,

Il était trop facile de ne pas faire assez de cas des gens qu’on aimait, et trop tard pour le regretter quand ils n’étaient plus là.

il serait injuste de condamner le messager parce que vous n’aimez pas le message.

– L’homme sage prend ses propres décisions, l’homme faible se conforme à l’opinion publique

Cette journée avait été un véritable cauchemar. En général on se réveillait d’un cauchemar. Mais seul le sommeil lui permettrait d’échapper à celui-là. L’alcool lui offrait une porte par où s’échapper, et elle n’était que trop heureuse de pouvoir s’y engouffrer.

Chaque peinture, chaque tapis, chaque meuble, avait été choisi. Chez tout le monde, les objets avaient presque toujours une histoire. Une histoire personnelle, une histoire de vie commune, de souvenirs partagés. Mais que signifiaient-ils une fois qu’on était mort ? Quand on disparaissait avec ces souvenirs, il ne restait plus qu’une présence matérielle, sans signification, excepté peut-être pour le partenaire qui avait partagé ces souvenirs, et dont ils ne faisaient que raviver la douleur.

Il avait été certain de ne pas dormir, or il venait de rêver.

Comme le rêve lui-même, son souvenir s’effaçait au fur et à mesure qu’il essayait de se le rappeler.

Et il se souvint du vieux dicton : « L’étoile qui brille deux fois plus dure deux fois moins. »

 

 

Petterson, Per « Pas facile de voler des chevaux » (2006)

Per Petterson (né le 18 juillet 1952 à Oslo) est un écrivain norvégien. Il a  publié plusieurs autres romans, dont le plus connu en Norvège, mais aussi en France notamment dès sa parution valorisée par le journaliste médiatique Patrick Poivre d’Arvor, reste Pas facile de voler des chevaux (Ut og stjæle hester) (2003). Celui-ci a gagné plusieurs prix littéraires, dont le Den norske Kritikerprisen, le Independent Foreign Fiction Prize, le prix littéraire européen Madeleine Zepter et le International IMPAC Dublin Literary Award ; il a également été choisi comme l’un des dix meilleurs livres de 2007 par le New York Times. En 2009 il reçoit le grand prix de littérature du Conseil nordique pour son roman Maudit soit le fleuve du temps.

Résumé : À soixante-six ans, Trond Sander se retire dans une petite maison près d’un lac, au nord-est de la Norvège. Il a le sentiment que son rêve de quiétude et de solitude est en passe de se réaliser, mais un soir il fait la connaissance de son voisin Lars. Cette rencontre le replonge dans l’été de ses quinze ans, en 1948. À cette époque, en vacances seul avec son père, il retrouve son camarade Jon. Ensemble, ils «volent des chevaux» pour de petites échappées. Une fois pourtant cela se termine mal : il tombe de cheval et se blesse, puis assiste, impuissant, à une étrange explosion de rage et de violence chez Jon. Trond se souvient de l’effroyable accident survenu dans la famille de Jon, du passé insoupçonné de son père, révélé par un voisin ; il ne se doutait pas alors que les événements dramatiques survenus pendant la Seconde Guerre mondiale allaient jeter leur ombre sur sa propre famille et lui ravir son père.

Pas facile de voler des chevaux est un livre d’une intensité dramatique rare, habilement construit autour des secrets des personnages principaux. Les réminiscences d’un narrateur au soir de sa vie et son évocation d’un été inoubliable sont tout simplement bouleversantes.

paru en édition de poche ( folio 4756)

Mon avis : C’est un très beau roman, plein de mélancolie, très sensible mais ne versant jamais dans la sensiblerie où tous les éléments qui forment la vie sont évoqués avec pudeur, douleur parfois, mais sans pathos. Une rencontre fait ressurgir les souvenirs et les interrogations du passé. C’est un magnifique texte sur les non-dits, sur les relations père-fils, sur la solitude, sur les secrets avec lesquels il faut vivre, sur l’amour de la nature aussi. Les conditions climatiques, la nuit, l’orage, le sombre et la clarté, la rivière, la route, les arbres… le silence, les regards et la présence silencieuse sont également partie prenante dans l’histoire. C’est aussi un récit en demi-teinte sur l’amitié entre jeunes garçons. Ayant choisi la solitude de la forêt pour finir sa vie, les souvenirs vont permettre au héros de peupler ses jours. Deux périodes charnières dans la vie de Trond. Le passage à l’adolescence (pendant la Seconde Guerre Mondiale qui joue un grand rôle dans le déroulement des événements) et le passage à la vieillesse. La peur de quitter l’enfance, de mal négocier le virage vers l’âge adulte, et la crainte de pas assurer le passage vers la dernière partie de la vie. Et pour l’accompagner, le hasard de la vie mettra sur son chemin un homme qui a fait basculer sa jeunesse dans l’incertitude et l’incompréhension.

Extraits :

« Le temps, maintenant, je me dis que c’est important pour moi. Qu’il passe vite ou lentement n’est pas le problème ; l’essentiel c’est le temps lui-même, c’est le temps lui-même, cet élément dans lequel je vis et que je remplis d’activités physiques qui le rythment, le rendent visible et l’empêchent de s’écouler sans que je m’en aperçoive. »

« Et j’ai compris que rien ne me faisait aussi peur que de me voir transformer en un personnage de Magritte: celui qui se regarde dans une glace et découvre que sa nuque s’y reflète à l’infini. »

« Au souvenir de ce rêve je sens mon estomac se nouer. Je ferais sans doute mieux de ne plus y penser, de le laisser couler au fond de moi et s’y déposer parmi tant d’autres rêves auxquels je me refuse à toucher. J’ai passé l’âge où les rêves pouvaient me servir à quelque chose. »

– « A l’époque, tu n’avais jamais l’air de te lasser de David Copperfield. (…)
Et elle appuie ses coudes sur la table et y pose son menton avant de réciter :
– ‘Deviendrai-je le héros de ma propre vie, ou bien cette place sera-t-elle occupée par quelque autre ? A ces pages de le montrer. »

Elle sourit de nouveau :
– Ce début m’a toujours fait peur, parce qu’il laisse entendre que nous ne serons pas forcément le personnage principal de notre propre existence. Je ne comprenais pas comment ça pouvait être possible, une horreur pareille : une sorte de vie fantôme où je serais réduite à contempler celle qui aurait pris ma place, à la haïr et à l’envier sans rien pouvoir faire, puisque, à un moment ou à un autre, je serais tombée de ma vie comme on tombe d’un avion. Et je m’imaginais flotter dans les airs sans pouvoir regagner mon siège, où une autre était assise à ma place. Pourtant, c’était mon siège, et j’avais mon billet à la main.  »

« Certains disent que le passé est un pays étranger, et qu’on y vit d’une autre manière ; j’ai sans doute partagé ce sentiment pendant une partie de ma vie, car je ne pouvais pas faire autrement. Mais maintenant, ce n’est plus le cas. En me concentrant, je peux m’introduire dans la cinémathèque de la mémoire et retrouver le film que je cherche, et il me suffit de me couler dans ce film pour revivre dans mon corps » …

 

 

Del Árbol, Victor «La víspera de casí todo» (2016) / La veille de presque tout (01-2017)

Résumé : Germinal Ibarra est un policier désenchanté poursuivi par les rumeurs et par sa propre conscience. Il y a trois ans il a demandé sa mutation dans un commissariat de La Corogne après avoir résolu le meurtre de la jeune Amanda. Mais il est brutalement sorti de son refuge et de son anonymat quand une femme qui vient d’être hospitalisée pour coups et blessures le demande..

Une mystérieuse Paola qui tente d’échapper à ses propres fantômes a fait son apparition il y a trois mois dans le lieu le plus reculé de côte galicienne Elle s’installe chez Dolores, une femme sensible et torturée, qui l’accueille sans poser de questions.

Prix Nadal de littérature espagnole 2016 ( plus ancien prix espagnol – équivalent du Goncourt)
Prix Transfuge Magazine de la rentrée littéraire d’hiver 2017 – Meilleur polar étranger

Mon avis :

La vie, la mort, les racines et le passé. Les thèmes chers à Victor del Arbol sont là.

C’est l’histoire de personnages qui luttent pour continuer/recommencer à vivre malgré le passé. Et plusieurs histoires parallèles, comme dans les romans précédents. De fait au moins sept histoires se croisent et se mêlent : Paola, Germinal, Dolores, Mauricio, Oliverio , Martina, Daniel … On peut aussi ajouter un autre personnage : le lieu où va se dérouler le roman.. Le bout du monde… le paysage, les éléments, le ciel, les étoiles (filantes ou absentes) quand il fait noir dans le cœur, les étoiles ne brillent pas dans le ciel… L’idée d’aller au bout du monde pour recommencer sa vie n’est pas anodine.

Tout ce que font les personnages est en relation avec leur enfance/jeunesse et les raisons d’agir sont la conséquence de ce qu’ils ont vécu. Le passé conditionne la vision du monde et justifie le présent. Le mal sans raison n’existe pas : il y a toujours une raison qui fait que… Une fois encore Victor del Arbol nous entraine dans le sillage de jeunes qui souffrent. Et dans l’Histoire : ici une incursion dans l’histoire de l’Argentine, la guerre des Malouines…

Je ne considère pas cet auteur comme un auteur de « romans noirs » ou de « polars » ; bien que le livre commence par un assassinat, il passe vite au second plan car en quelques pages on connaît le meurtrier et tout ce qui concerne l’assassinat est balayé. L’important ce sont les personnages, et, comme toujours l’adulte conditionné par son passé, par son enfance. On grandit mais les blessures de l’enfance façonnent la personne que nous devenons, elles font partie de nous. Pour continuer d’avancer, il faut prendre acte de ce que nous sommes, accepter nos blessures et notre passé.

Etre aux commandes de sa vie, et de sa mort. La liberté de choisir la vie ou la mort, de s’envoler pour la vie ou pour la mort.. . Un des thèmes abordé dans le livre est le suicide. Etre capable de supporter sa propre souffrance c’est une chose, supporter celle des gens qu’on aime en est une autre.

Non je ne vais pas vous raconter l’histoire… il vous faudra la vivre.. avec tristesse, douleur, révolte et rage… car elle est noire l’histoire… comme la vie.. elle est dure, inhumaine parfois.. Il faudra aller jusqu’au bout du livre pour comprendre… et surtout il vous faudra attendre 2016 si vous ne vous lancez pas dans le livre en espagnol (ou catalan) et que vous attendez la traduction française.

J’aime les références littéraires et musicales qui jalonnent le livre ; Zola, et « Germinal » (un policier dont le père était anarchiste et révolutionnaire) ; Virginia Woolf et Orlando ; les musiques – le Clair de lune de Debussy, Johnny Cash ; et je vais découvrir Juan Gelman (la dernière fois je m’étais replongée dans Maïakovski – mais lui je connaissais)

Notes :

Syndrome de Williams : Cette maladie génétique porte les noms du cardiologue néo-zélandais J.C.P. Williams (en), qui le premier identifia en 19612 cette maladie réunissant une malformation cardiaque (sténose aortique congénitale supra valvulaire), une déficience intellectuelle et des traits faciaux « elfiques » caractéristiques, et du pédiatre allemand A.J. Beuren (de l’université de Göttingen) qui décrivit indépendamment cette association en 19623.

Sa cause fut initialement attribuée à un surdosage en vitamine D4 mais son origine génétique est suspectée au début des années 19905. Il est alors démontré que la maladie correspond, non pas à une mutation, mais à une délétion d’au moins un gène6.

Tiresias : Dans la mythologie grecque, devin aveugle de Thèbes. Selon L’Odyssée, il garda le don de prophétie jusqu’aux Enfers où Ulysse alla le consulter. Il joua un rôle dans le drame thébain dont le roi Laïos et son fils Œdipe furent les héros. Des légendes plus tardives relatent qu’il vécut durant sept (ou neuf) générations et qu’il mourut après la guerre des Sept contre Thèbes ; on raconte également qu’il fut transformé en femme pour avoir tué la femelle d’un couple de serpents en train de s’unir ; il ne reprit son sexe premier que sept ans plus tard, après avoir tué le serpent mâle.

À la suite de cette expérience, il fut un jour consulté par Zeus et Héra qui ne parvenaient pas à se mettre d’accord : Héra soutenait contre Zeus qu’en amour les femmes ont moins de plaisir que les hommes ; Tirésias affirma que l’amour donnait aux femmes dix fois plus de plaisir qu’aux hommes. Furieuse de voir qu’il avait révélé le secret de son sexe, Héra frappa Tirésias de cécité, mais Zeus lui accorda en compensation le don de prophétie. D’autres encore prétendent que c’est Pallas Athéna qui l’avait aveuglé parce qu’il l’avait épiée tandis qu’elle se dévêtait pour prendre son bain.

Depuis l’Œdipe roi de Sophocle, le personnage de Tirésias réapparaît à diverses reprises dans la littérature européenne avec son double caractère de prophète et d’homme-femme, comme dans la pièce de Guillaume Apollinaire Les Mamelles de Tirésias (1928) et dans La Terre gaste (The Waste Land, 1922) de T. S. Eliot.

Ceibo : … Fleur nationale Argentine – appelée localement ceibo, seibo ou bucaré, est une espèce d’arbre de la famille des Fabaceae,

Juan Gelman (poète) : Né dans le quartier de Villa Crespo, Buenos Aires, quartier à l’identité juive fortement marquée, Juan Gelman est le troisième enfant (le seul né en Argentine) d’un couple d’immigrants juifs ukrainiens, Joseph Gelman et Paulina Burichson. Il apprend à lire à 3 ans et écrit ses premiers poèmes d’amour à huit ans ; il sera publié pour la première fois à onze ans (1941) par la revue Rojo y Negro. À quinze ans il adhère à la Federación Juvenil Comunista (Fédération des Jeunes Communistes). En 1948 il entreprend des études de chimie à l’Université de Buenos Aires mais les abandonne rapidement pour se consacrer pleinement à la poésie.

Extraits : ( juste quelques phrases)

Esas cicatrices fascinaban a Daniel; eran como raíces secretas que ascendían hacia la superficie, o como dedos crispados de náufragos.

El tiempo se detuvo cuando el eco de la última nota se extinguió. Durante un instante, cada uno de los presentes se trasladó a un lugar distinto de sí mismo

Pero sus ojos eran un desierto de indiferentes piedras minerales, un espacio lunar barrido por el viento donde ella, «madre desnaturalizada» (así empezaron a llamarla cuando los rumores saltaron a la prensa rosa), vagaba sin voluntad

Hay algo bondadoso en las personas que duermen. Tanto da que sean asesinos, torturadores, soldados, viejos o niños. El sueño y su inconsciencia los aleja de su mundo cotidiano y eso los reconcilia con una humanidad primigenia. Cuando dormimos, todos somos inocentes

La gente debería aprender a ponerse en paz consigo mismo y con sus vicios. Una persona que niega lo que es no puede ser feliz de ningún modo

A veces hay que despertar y regresar a la realidad. Eso es todo

¿Volver a la realidad? ¿Dónde estaba el mapa con el camino de regreso?

Lo que no tiene remedio es el pasado. Pero la memoria es una forma de inventar el presente.

 

lien vers une interview ( en espagnol)  :  « Lecturafilia »

 

Bourdeaut, Olivier «En attendant Bojangles» (2016)

Résumé : Sous le regard émerveillé de leur fils, ils dansent sur «Mr. Bojangles» de Nina Simone. Leur amour est magique, vertigineux, une fête perpétuelle. Chez eux, il n’y a de place que pour le plaisir, la fantaisie et les amis.

Celle qui donne le ton, qui mène le bal, c’est la mère, feu follet imprévisible et extravagant. C’est elle qui a adopté le quatrième membre de la famille, Mademoiselle Superfétatoire, un grand oiseau exotique qui déambule dans l’appartement. C’est elle qui n’a de cesse de les entraîner dans un tourbillon de poésie et de chimères.

Un jour, pourtant, elle va trop loin. Et père et fils feront tout pour éviter l’inéluctable, pour que la fête continue, coûte que coûte.

L’amour fou n’a jamais si bien porté son nom.

L’optimisme des comédies de Capra, allié à la fantaisie de L’Écume des jours.

Prix du Roman des étudiants France Culture – Télérama 2016 – Grand Prix RTL / Lire 2016 – Prix du Roman France-Télévision –

Mon avis : Jubilatoire! Les personnages : le père, la mère, le fils, », Mademoiselle Superfétatoire, un ami sénateur  présenté sous le nom de « l’Ordure  et Bill Bojangles Robinson (célèbre danseur de claquettes de Harlem mort en 1950 et chanté par Nina Simone, qui est le fil rouge du livre, son cœur en quelque sorte. (https://www.youtube.com/watch?v=eAW3y5l6Dm4 )

Une folie… qui n’est pas si douce que cela… Après un début « farce » on se rend compte que derrière le côté farfelu, il y a des sujets nettement plus graves… Les parents s’amusent, dansent la vie, entrainés par la mère, dont la façon d’être, fantasque et excentrique, cache une réalité plus sombre. Le but de la vie ? Chasser l’ennui et pour cela nier la réalité triste et morne, la rendre belle et joyeuse. Danse et démence… les deux notions se rejoignent… Abandon total et lâcher prise dans les deux cas.. . L’esthétisme prime sur le fond. Pour échapper à la réalité effrayante, prendre les chemins de traverse et fuir pour se réfugier dans « un château en Espagne » Un livre d’amour fou, plein, absolu, déjanté (ce qui fait que j’ai aimé ! )… On passe de l’utopie à la réalité. De la folie d’aller vivre dans un château en Espagne à la folie tout court. C’est un livre qui sous le couvert de la joie de vivre et de l’enchantement aborde des thèmes difficiles. Un livre fantaisiste, qui apporte la joie, la lumière. Les parents sont légèrement « à la masse ». Un doux délire qui amène à la folie… Original, pétillant, poétique, triste et bouleversant : on y parle folie, dépression, mort, asile psychiatrique avec fantaisie et légèreté. On remplace les mots effrayants de la réalité clinique par les mots des fables et de l’enchantement, on refuse la réalité sordide pour la magie de la vie… La magie blanche combat les forces des ténèbres. Mais le fait de vivre dans le déni, hors de la réalité, comme des personnages de roman, dans des décors plus que dans des lieux de vie habituels (les années 30, le mélange actuel / ancien ou l’ancien est le rêve et le présent est assimilé à la réalité) aura beau donner des couleurs à la vie, on comprend bien que la fin ne sera pas une fin heureuse de contes de fées…

L’auteur de ce premier roman – un OLNI – vient en quelques mois de remporter plusieurs prix et j’en suis ravie.

Extraits :

Mais la réponse des éditeurs était toujours la même : « C’est bien écrit, drôle, mais ça n’a ni queue, ni tête. »  Pour le consoler de ces refus, ma mère disait :
— A-t-on déjà vu un livre avec une queue et une tête, ça saurait !

Quand la réalité est banale et triste, inventez-moi une belle histoire, vous mentez si bien, ce serait dommage de nous en priver.

Sur la commode du salon, devant un immense cliché noir et blanc de Maman sautant dans une piscine en tenue de soirée, se trouvait un beau et vieux tourne-disque sur lequel passait toujours le même vinyle de Nina Simone, et la même chanson : « Mister Bojangles ». C’était le seul disque qui avait le droit de tourner sur l’appareil, les autres musiques devaient se réfugier dans une chaîne hi-fi plus moderne et un peu terne. Cette musique était vraiment folle, elle était triste et gaie en même temps, et elle mettait ma mère dans le même état.

…on mangeait plein de fruits, le jour, la nuit, on buvait des fruits, en dansant.

Le problème c’est qu’elle perdait complètement la tête. Bien sûr, la partie visible restait sur ses épaules, mais le reste, on ne savait pas où il allait.

Cette folie, je l’avais accueillie les bras ouverts, puis je les avais refermés pour la serrer fort et m’en imprégner, mais je craignais qu’une telle  folie douce ne soit pas éternelle.

Vous me direz, fréquenter des malades mentaux toute la journée, vous finissez par imprimer…

C’est vraiment différent de pleurer en plein jour, c’est un autre niveau de tristesse.

Parlez-lui avec les mains, les yeux et le cœur, c’est encore ce qu’il y a de meilleur pour communiquer !

… dans l’arbre, ta Maman, ce sont les racines, les feuilles, les branches et la tête en même temps, et nous, nous sommes les jardiniers, nous allons faire en sorte que l’arbre tienne debout et qu’il ne finisse pas déraciné,…

Il profitait de cette dernière nuit pour faire la conversation de toute une vie.

 

May, Peter « Jeux mortels à Pékin » (2007)

Série chinoise Tome 5 – Jeux mortels à Pékin (2007)

Résumé : Au cœur de l’hiver, dans l’effervescence générale d’un Pékin métamorphosé par l’approche des Jeux olympiques, six athlètes chinois de haut niveau meurent dans des conditions mystérieuses à quelques semaines d’intervalle : un nageur est retrouvé pendu au plongeoir d’une piscine ; un haltérophile expire dans les bras de sa maîtresse ; trois coureurs de relais périssent dans un accident de voiture ; un cycliste se noie… Lorsqu’un septième athlète disparaît, Li Yan, devenu chef de la Section n° 1 des affaires criminelles, décide de mener l’enquête. Il confie à Margaret Campbell le soin de pratiquer les autopsies, qui ne révèlent aucune trace de substance connue… Dans ce cinquième volet de la « série chinoise » de Peter May, avec pour cadre la ville de Pékin dans le froid et la neige, Margaret Campbell et Li Yan risquent leurs vies pour découvrir la vérité sur les nouvelles méthodes de dopage, quasiment indétectables, et les intérêts financiers colossaux en jeu dans le milieu sportif.

Mon avis : de retour à Pékin après l’épisode américain. Une fois encore bien des soucis pour se marier entre étrangers : son mariage avec une étrangère aura des implications sur la carrière et la vie de Li Yan. Etre sportif de haut niveau assure renommée et argent … mais le dopage n’est pas sans danger… plongée dans les dessous du sport de haut niveau, promenade chez les entraineurs ; et bien sûr, là où il y a des gros intérêts, la corruption est présente. Li Yan évolue dans un univers où tout le monde veut sa peau, à tous les niveaux. J’ai bien aimé aussi la réunion familiale pour les cérémonies de fiançailles en vue du mariage, le père de Li Yan qui débarque de sa province et la mère de Margaret qui arrive des Etats-Unis… Que la vie est compliquée pour ces deux là..  Dommage .. il n’en reste plus qu’un …

Extraits :

– Un voyage de mille kilomètres commence par un seul pas,

Les erreurs de l’Occident se répétaient, les habitants étaient déracinés, relogés dans des tours sans âme, en banlieue, future pépinière de troubles sociaux et de crimes.

le serment de mariage n’existait pas dans la culture chinoise. Le couple se contentait d’entrelacer les bras et de boire ensemble dans des coupes reliées par un cordon rouge, symbole de leur engagement.

Le rouge est la couleur du bonheur.

– Je ne pense pas qu’un pays puisse être fier de gagner en trichant aujourd’hui.
– Surtout s’il risque de se faire pincer.

– Celui qui se tient sur la pointe des pieds n’a pas d’équilibre.

Il disait qu’il faut laisser les choses suivre leur cours, qu’on ne peut pas changer l’univers en intervenant.

une faveur accordée impliquait une dette à payer, selon le système traditionnel chinois du guanxi.

Delesalle, Nicolas «Un parfum d’herbe coupée » (2015)

 

Résumé : Le jour où mon père a débarqué avec son sourire conquérant et la GTS, j’ai fait la gueule. Mais j’ai ravalé ma grimace comme on cache à ses parents l’odeur de sa première clope. J’ai dit « ouais », j’ai dit « super », la mort dans l’âme, même si j’avais compris que la GTS pour la GTX, c’était déjà le sixième grand renoncement, après la petite souris, les cloches de Pâques, le père Noël, Mathilde, la plus jolie fille de la maternelle, et ma carrière de footballeur professionnel. ( 256 pages – Paru au Livre de poche (01.2016)

Mon avis : J’ai trouvé très sympa mais dans le genre j’ai préféré le livre de Hagena, Katharina « Le goût des pépins de pomme » (voir article). Delesalle surfe sur la même veine, mais en moins poétique. J’ai bien aimé le premier quart mais ensuite j’ai décroché car je ne me suis pas du tout attachée aux personnages. Mais il y a plein de clin d’œil ; maintenant je ne verrais plus les gens à la piscine avec le même regard ! et c’est vrai qu’il reste toujours en nous une trace des profs qu’on a eu – ou pas. Et je me rends bien compte que les auteurs qui ont traversé sa jeunesse ont aussi traversé la mienne… La façon d’écrire est très sympa ; c’est typiquement le livre à lire dans le bus ou le train et dont je ne vais pas me souvenir dans six mois… Et pourtant que de jolies phrases, ou bien des personnes vont se retrouver… Si vous le croisez, lisez le.. C’est plein de jolies images et de souvenirs interchangeables…

Extraits :

Chaque geste, chaque mot pouvait briser une molécule d’air qui en brisait une autre qui en brisait une autre et ainsi de suite, une réaction en chaîne au bout de laquelle une molécule d’eau salée pouvait finir par couler sur la joue de celui qu’on essayait de consoler.

Ça faisait cinq ans qu’il souffrait de la maladie d’Alzheimer. Sa mémoire était un paquet déchiqueté après Noël, les enfants Alzheimer s’étaient barrés avec le cadeau. Il ne reconnaissait plus personne.

Les animaux, eux, ont tous la même allure. Ils sont clonés sur un seul modèle, celui de la survie et de la sélection naturelle. Toutes les gazelles ont les mêmes petites fesses de victime ; les loups, le même regard de pleine lune ; les guépards, cette dégaine chaloupée de petite frappe de banlieue.

Tout passe, tout casse, tout lasse. Ça m’a longtemps agacé. J’ai eu du mal à l’accepter. J’ai longtemps eu le sentiment de vivre à blanc, pour rien du tout.

Il faut être capable d’oublier, nous dit Borges, sans ce tri, nous ne pouvons plus exister. La vie, c’est l’oubli, l’oubli, c’est la vie. Quel a été mon tri ? Qu’ai-je choisi de sceller dans ce machin cabossé qui me sert de mémoire et qui me définit ?

Je vais essayer de te parler de ces quelques instants-là remontés dans mon filet dérivant

La lune est suspendue plein ouest. Son éclat d’hostie rassie sanctifie les bords des nuages.

un rouge pétant, un rouge j’ai-un-problème-de-reconnaissance-sociale-alors-je-roule-en-voiture-rouge.

intellectuellement plus proche du bigorneau que de Machiavel

Les marches grincent comme à chaque fois qu’on essaie de ne pas les faire grincer. Tous les escaliers en bois du monde sont des cafteurs.

Boris Vian pulvérisait tous les a priori, il était, par définition, imprévisible et je tournais chaque page en quête de la prochaine invention langagière. Je découvrais qu’il était possible de s’amuser en lisant, de tordre les mots pour en essorer le sens et son espièglerie d’ingénieux ingénieur me rendit fou amoureux.

« Ma vie  est comme un fleuve, dit Siddhartha, l’enfant, l’adulte et le vieil homme ne sont séparés par rien de réel mais seulement par des ombres. Rien ne fut, rien ne sera. Tout est. Tout a sa vie et appartient au présent. »

Les profs n’ont pas de prénom. Ils n’ont qu’un numéro à jouer et leurs noms de famille s’échangent début septembre dans les cours de récré, comme des sésames vers le savoir ou des promesses pour l’ennui.

J’ai renoncé à essayer de comprendre comment les idées et les souvenirs étaient reliés entre eux dans l’indéchiffrable entrelacs de neurones qui nous sert de machine à penser…

En ces temps reculés, dépourvus de connexions Internet, il n’était pas rare qu’une famille nucléaire de type père-mère-enfants regarde ensemble, au même moment, une émission à la télévision.

Savait-on, avant Michael Jackson, que le corps pouvait se tordre en arabesques gracieuses ?

La mêlée se relève. On dirait une araignée qui se disloque.

Je me rappelle surtout le jour du déménagement, quand la maison était une coquille d’huître vide, avec des lambeaux de chair qui traînaient encore, épars, quand j’ai quitté ma chambre pour toujours.

Ça fait toujours un drôle de bruit intérieur quand on laisse un endroit qu’on a longtemps hanté, on s’attache, ça craque, ça cogne, ça déchire, ça arrache.

les mots sont des menteurs, ils déforment, simplifient, tordent, concassent, prennent le pouvoir et gouvernent

Voilà, c’est fini. Je ne trouve plus rien à dire, je suis à bout de mots. Je me retourne lentement. Je lui dis « au revoir, prends soin de toi », elle ne répond rien. Je quitte le bord de cet étang comme on quitte le bord d’un volcan éteint.

Jolie brune aiguisée comme un cutter.

C’était la magie de la maladie : elle déposait sur mon lit des bandes dessinées neuves,…

En temps normal, ma mère parlait tout le temps. Elle parlait et elle oubliait qu’elle parlait comme une rivière oublie qu’elle coule.

bref, elle visait un but, et, souriante, atterrissait toujours ailleurs.

Je n’ai plus de chien, je n’ai plus de chat, mais je sais que leur présence sans jugement, sans morale, leur présence de meuble toujours heureux avait quelque chose de rassurant.

Il doit y avoir des trucs qu’on garde pour soi dans des lieux sacrés, tout au fond, et qui ne refont jamais surface, même dans l’humour, même des années après. Les épaves sous-marines de nos plus grands renoncements.

May, Peter «Cadavres chinois à Houston» (2007)

Série chinoise Tome 4 – «Cadavres chinois à Houston» (2007)

Résumé : Au petit matin, sur une route déserte du Texas, le shérif adjoint Jackson est attiré par un camion frigorifique qui semble abandonné. La cargaison qu’il découvre lui fait regretter amèrement sa curiosité : quatre-vingt-dix-huit cadavres de clandestins chinois morts asphyxiés. Encore un sinistre drame de l’immigration ? Pas sûr… Les pages d’un carnet trouvé sur l’un des corps, ainsi que d’étranges et inquiétantes marques de piqûres, attirent l’attention des autorités sanitaires du pays. Qui a bien pu vouloir transformer ces malheureux, venus chercher des jours meilleurs en Amérique, en véritables “bombes humaines” ?

Dans ce quatrième volet de la “série chinoise” de Peter May, c’est aux Etats-Unis que l’inspecteur Li Yan, dépêché par le gouvernement chinois, retrouve Elizabeth Campbell, médecin légiste, chargée d’organiser l’autopsie des quatre-vingt-dix-huit corps. En compagnie du FBI et des services de l’Immigration, ils plongent dans l’univers trouble des trafics de clandestins et s’engagent dans une course contre la montre. Car si les responsables de cette machination ne sont pas neutralisés, c’est toute l’humanité qui est menacée d’une terrible et collective agonie

Mon avis : Changement de décor ! Li Yan est aux Etats Unis et l’enquête se déroule sur sol américain. Mais le regard va-t-il changer sur le couple sino-américain ? Les américains sont-ils plus ouverts d’esprit que les Chinois ou est-ce toujours contre nature ? Derrière cette enquête se cache le monde de la virologie et des fabricants des armes monstrueuses appelés « virus » qui tuent plus que les armes à feu… le monde des pesticides… le calvaire des migrants et de leur non-intégration… la peur de mourir, la course contre la montre pour trouver les remèdes et les antidotes, et bien sûr la corruption… et côté culture chinoise, j’ai appris que la mandarine est symbole de longévité, de noblesse et était réservé aux dignitaires (les mandarins!)… La mandarine symbolise la chance, l’orange représente la richesse, l’ananas : la richesse, la pomme : la sagesse et la paix, le raisin : la prospérité et la fertilité et le melon, l’unité.

Extraits :

Elle souffrait encore trop elle-même pour épargner les autres.

Renshe. Serpents humains. C’est le nom qu’on donne aux Chinois passés illégalement à cause de leur capacité à se glisser à travers les contrôles des frontières.

l’impression qu’on lui demandait d’exécuter un numéro d’équilibriste sur une lame de rasoir. S’il ne tombait pas d’un côté ou de l’autre, il serait coupé en deux.

Au Texas, on n’est jamais au courant de ce qui se passe dans le reste des États-Unis. J’ai souvent pensé que les Texans se croyaient dans un pays étranger.

Il est plus probable que votre gouvernement n’aurait jamais pu dépenser les milliards de dollars nécessaires sans que personne ne le sache. La différence, je suppose, entre la démocratie et le totalitarisme.

– Vous êtes une jeune femme très agressive.
– Non, pas du tout. Mais quand les gens me font clairement comprendre qu’ils ne m’aiment pas, je ne vois pas pourquoi je serais courtoise avec eux.

Ce fatalisme typiquement chinois qui leur avait servi pendant cinq mille ans d’histoire tumultueuse, et plus récemment pendant la folie de la Révolution culturelle, s’était abattu sur eux comme un nuage soporifique.

– Ne dit-on pas pourtant que c’est l’habit qui fait le moine ?
– On dit aussi qu’un léopard ne peut pas changer ses taches.

Si les habits ne faisaient pas le moine, ils faisaient, ou défaisaient, la femme.

elle savait aussi que si l’on n’affronte pas ses peurs, on risque de se faire broyer par elles.

– Ah oui, les cauchemars éveillés. Les pires. Il ne suffit pas d’ouvrir les yeux pour les chasser.
– Ni de fermer les yeux pour les oublier.

Pas un bruit, pas une voiture, pas un chat. Houston était une ville sans cœur. Personne ne vivait au centre. Dès que les magasins et les bureaux fermaient en fin de journée et que le dernier fan avait quitté le stade, c’était une place morte. Vide.

– Une vieille coutume chinoise veut que si vous sauvez la vie d’une personne, vous devenez responsable d’elle jusqu’à la fin de ses jours

– Mais ?
Il savait qu’il y avait un « mais ». Il y avait toujours un « mais »

Giraldi, William «Aucun homme ni dieu» (01.2015)

Résumé : Le premier enfant disparut alors qu’il tirait sa luge sur les hauteurs du village. Sans un bruit – nul cri, d’homme ou de loup, pour témoin. Quand Russell Core arrive dans le village de Keelut, la lettre de Medora Slone soigneusement pliée dans la poche de sa veste, il se sent épié. Dans la cabane des Slone, il écoute l’histoire de Medora : les loups descendus des collines, la disparition de son fils unique, la rage et l’impuissance. Aux premières lueurs de l’aube, Core s’enfonce dans la toundra glacée à la poursuite de la meute. La quête peut alors commencer.

« Epique, implacable et magnifiquement maitrisé » (Dennis Lehane)
Sorti en poche J’ai lu (6 janvier 2016)

Mon avis :

Incontestablement un roman magnifique, captivant, glaçant (c’est le cas de le dire). Est-ce un roman policier ? Est-ce une quête ? C’est en tout cas un voyage dans l’immensité blanche et dans la noirceur de l’âme humaine. Vernon Slone rentre chez lui. Il était parti faire la guerre dans le désert ; à son retour son fils est mort et sa femme a disparu. Grand écart entre les horreurs de la guerre dans le désert incandescent et la violence dans les glaces de l’Alaska. Il rentre chez lui, au pays du silence, de la neige, là où seule la loi du silence existe.. Le village, c’est le clan, une communauté/meute qui a ses propres règles. Et qui pourrait mettre en péril le clan doit disparaître. La violence, la mort sont l’univers de Vernon Slone. Le tout avec une grande poésie, qui mêle surnaturel et vie réelle ; la force du silence ; les hommes et les loups ; la science des anciens ; la vie et la survie. L’amour et l’amitié comme liens viscéraux, qui vont au-delà de tout. Le froid de la nature, le froid des sentiments. Les éléments et les sentiments qui dépassent la nature et la nature humaine. Les confins du monde et les confins de l’âme humaine. Le blanc, le noir… La violence dans tous les domaines ; avec Giraldi on passe la vitesse supérieure.. Entre mythe et réalité. . Au-delà des lois et des compromis. Tout est emporté sur le passage d’un homme… Ce qui était au départ une chasse au loup animal assassin va se transformer en chasse à la partie « loup» de l’individu…

Un grand bravo à la traductrice…

Extraits :

Plusieurs fois, elle tomba à genoux dans la neige, imaginant ses larmes transformées en balles de glace ricochant sur le givre et les rochers de la falaise.

Personne ne peut tromper les yeux d’un loup. Ils savent toujours.

Sur le paillasson, le Bienvenue s’était effiloché en venue.

Des gratte-ciel voisinaient avec des bungalows qui leur arrivaient à peine à la cheville …

avez-vous la moindre idée de ce qu’il y a derrière ces fenêtres ? De la profondeur de ces terres ? De leur noirceur ? De la manière dont ce noir s’insinue en vous ?

C’est en observant les loups que les chasseurs inuit avaient appris à encercler les caribous. L’homme chasseur avait trouvé son maître en un autre chasseur.

Il aurait pu continuer ainsi pendant un long moment. Lui expliquer que l’organisation sociale des loups était si sophistiquée qu’en comparaison n’importe quelle ville américaine semblait arriérée. Que les premières tribus humaines étaient tout à fait identiques aux meutes.

Il n’y a pas que notre monde qui est sauvage, nous le sommes aussi à l’intérieur, dit-elle. Tout ce qui nous entoure l’est.

Nous ne nous sommes jamais rencontrés. Je l’ai toujours connu. Ma vie entière. Avant même d’exister. Je n’ai pas un seul souvenir où il ne soit pas présent.

Il savait ce que c’était d’être hanté. Les morts ne hantent pas les vivants. Les vivants se hantent tout seuls.

Comme le deuil, le froid est un manque qui prend toute la place. L’hiver vient chercher votre âme et va jusqu’à vous forer le corps pour l’atteindre.

Les aînés de ce monde se lèvent avant les premières lueurs, comme s’ils cherchaient à gagner la course contre le soleil.

En temps normal, en un lieu normal, les loups fuient les hommes, détalent dès qu’ils sentent leur odeur, aperçoivent leurs silhouettes – ils ne veulent rien avoir à faire avec les hommes.

Les enfants posent tout le temps des questions, sur tout, mais il est une chose qu’ils ne remettent jamais en question, c’est leur propre existence. De même que les animaux, ils sont incapables de se concevoir comme mortels. La vie leur semble l’état le plus naturel qui soit.

Il reconnaissait chaque mot pris à part, mais les phrases en entier semblaient prononcées dans une autre langue, indéchiffrable.

De l’autre côté de l’étendue déserte qui bordait la ville, vers les champs au nord, il vit des arbres chargés de neige, inclinés comme des pénitents. Le jour semblait tissé dans une mousseline, le soleil y formait à peine une petite auréole. Le souffle du vent, tout juste un murmure, portait avec lui le parfum des sapins et de la neige qui flottait dans l’air telle une brume.

Si quelqu’un nous tue, le passé meurt avec nous, et le passé est déjà mort, alors je vois pas le problème

T’as déjà remarqué comme les gens qui vivent ensemble depuis très longtemps finissent par se ressembler ? C’est pour ça que je vis seul. Je ne veux ressembler à personne d’autre que moi

Tue ton dieu et tu deviendras ton propre dieu.

– C’est quoi un vagabond ?
– C’est comme du bois flottant. Tu vois là-bas ? Le bois qui flotte ? C’est un voyageur sans maison.

Quand elle était enfant, son père lui avait dit que tuer un loup était comme tuer un messager des dieux qui les protégeaient.

Elle se fabriqua de faux souvenirs de lui dans son enfance, elle sentait sa présence chaque fois qu’elle glissait la main dans les poches de son passé.

Il écoutait le silence. Un monde entier d’oreilles tendues. Plus ou moins sauvages. Son père lui avait raconté que les loups réussissaient à s’entendre entre eux à plus de cinq kilomètres de distance.
Ils s’entendent hurler de si loin ? avait-il demandé.
Et son père lui avait répondu : Non, ils s’entendent respirer.

Une balle dans le corps commence par rendre le corps beaucoup plus présent, avant de le faire disparaître.

le soleil grimpait péniblement dans le ciel, traînant à sa suite un brouillard pailleté de particules de glace flottant dans l’air, comme si le froid était une créature – une chose douée de volonté, pourvue d’un cerveau et de poumons.

l’homme n’est chez lui ni dans la civilisation ni dans la nature – parce que nous sommes des aberrations coincées entre deux états.

Le jour faiblissait, décharné, presque mort déjà, et, à l’est, ils n’arrivaient plus à distinguer la terre du ciel.

Et pourtant nous ne sommes pas nés pour survivre. Nous sommes nés pour vivre. C’étaient là les pensées d’un homme au seuil de la mort, il le savait.

Elle voulait qu’il lui raconte tout ce qu’il avait vu. Elle voulait entendre la vérité. Mais il ne lui donnerait qu’une histoire – une histoire qui semblait s’être déroulée dans un rêve, à l’écart du monde réel – et cette histoire aurait les apparences de la vérité.

May, Peter «Les Disparues de Shanghai» (2006)

Série chinoise Tome 3 – «Les Disparues de Shanghai» (2006)

Résumé : Les corps mutilés et démembrés de dix-huit femmes sont découverts sur un chantier à Shanghai. Appelé spécialement de Pékin pour mener l’enquête, le commissaire Li Yan découvre l’un des plus terrifiants catalogues de tueries jamais mis au jour. Une fois encore, et malgré leur relation explosive, il fera appel au talent de la pathologiste américaine, Margaret Campbell, pour identifier les victimes. Rapidement, ils s’aperçoivent que celles-ci ont probablement été découpées vivantes et qu’ils ont affaire à un monstre… Dans l’atmosphère humide et automnale d’un Shanghai à la fois futuriste et vétuste, pour se rapprocher du psychopathe, Li Yan et Margaret Campbell mettront de côté leurs difficultés personnelles pour déployer tout leur talent et faire face à leurs pires cauchemars

Mon avis : Dans tous les styles, j’aime bien cet auteur ! Troisième enquête chinoise du couple sino-américain. Les rapports entre Li Yan et Margaret sont toujours aussi complexes. De fait ils le sont encore plus qu’avant depuis qu’une jolie chinoise vient mettre son grain de sel. Pékin et Shanghai : deux villes si différentes… Dans un contexte très glauque, Li Yan essaie de mener l’enquête, mais le «Parti» est encore bien en place et le trafic d’influences est bien présent. Beaucoup aimé ce roman policier qui mêle enquête, mentalités différentes, difficultés de s’aimer par-delà les cultures. La complémentarité entre les découvertes du médecin légiste et des policiers est très présente dans ce livre et les techniques exposées sont toujours passionnantes. Décidemment, que ce soit dans les séries télévisées ou dans les romans, j’adore les médecins légistes…

Extraits :

Le diable est peut-être dans le détail, mais on y trouve aussi la vérité, disait-il.

Margaret n’avait jamais compris le concept irlandais de la veillée mortuaire – célébrer la vie, plutôt que pleurer la mort. Comment pouvait-on célébrer une vie qui n’était plus, quelque chose qui avait été plein d’énergie, d’espoir et de chaleur…

proverbe : le clou qui dépasse est le premier à recevoir un coup de marteau.

Le pont des Neuf courbes. Pour éloigner les mauvais esprits. Apparemment, ils ne savent pas prendre les virages, ….

Si un Chinois doit tomber amoureux d’une Américaine, il ne va pas choisir une brune aux yeux noirs. La Chine en est pleine.

– Shanghai était la ville la plus cosmopolite du monde. Les gens venaient de partout. On y trouvait de tout, des espions nazis aux bandits philippins, en passant par les princes arabes et les maharadjas.

Oh, et toi, ça ne te fait rien de perdre la face ? C’est bien toi qui m’as fait venir ici, non ?

– C’est toi qui me fais perdre la face, dit-il, furieux.

– Et voilà le problème ! Une histoire de face ! Garder la face ou perdre la face ! C’est tout ce qui vous importe, bon Dieu !

Elle n’avait pas d’autre choix que celui de se laisser porter par le courant. Dieu sait sur quelle rivage elle échouerait. Ce n’était pas la peine de lutter.

Elle était assez secrète ; elle ne racontait pas grand-chose. Plutôt du genre à laisser sa vie privée à la porte avant d’entrer. C’est peut-être pour ça qu’elle était si populaire. Elle ne se liait pas assez avec les gens pour se fâcher avec eux.

En Chine, le temps est mesuré avec calendrier lunaire et mouvement du soleil. Un an a trois cent soixante-cinq jours et un quart. Tout est cycle de soixante. Soixante jours, soixante mois, soixante ans. Chaque an est cinq périodes de soixante jours, plus cinq jours.

– C’était comme si une fissure s’était ouverte dans sa carapace de courage et que la mort y avait glissé un doigt. Pendant un moment, elle avait perdu courage.

Elle regarda ses mains, y discerna les premières traces de l’âge – la peau qui devenait plus fine, les articulations plus saillantes, les ongles plus épais, les lunules plus pâles.