Chacour,  Eric « Ce que je sais de toi » (RLE2023) 301 pages

Chacour,  Eric « Ce que je sais de toi » (RLE2023) 301 pages

Auteur: Né à Montréal de parents égyptiens, Éric Chacour a partagé sa vie entre la France et le Québec. Diplômé en économie appliquée et en relations internationales, il travaille aujourd’hui dans le secteur financier. « Ce que je sais de toi«  est son premier roman.

Alto – janvier 2023  / Editeur Philippe Rey – 24.08.2023 – 301 pages – Prix Première Plume 2023 – 

Résumé : Un premier roman à l’écriture ciselée et aux multiples rebondissements, l’histoire d’une vie bouleversée par l’amour et un vent de liberté. Le Caire, années 1980. La vie bien rangée de Tarek est devenue un carcan. Jeune médecin ayant repris le cabinet médical de son père, son existence se partage entre un métier prenant et le quotidien familial où se côtoient une discrète femme aimante, une matriarche autoritaire follement éprise de la France, une soeur confidente et la domestique, gardienne des secrets familiaux.
L’ouverture par Tarek d’un dispensaire dans le quartier défavorisé du Moqattam est une bouffée d’oxygène, une reconnexion nécessaire au sens de son travail. Jusqu’au jour où une surprenante amitié naît avec un habitant du lieu, Ali, qu’il va prendre sous son aile. Comment celui qui n’a rien peut-il apporter autant à celui qui semble déjà tout avoir ? Un vent de liberté ne tarde pas à ébranler les certitudes de Tarek et bouleverse sa vie…

Mon avis:

Tarek –  le personnage central du roman –  va quitter l’Egypte au courant des années 80. Cela correspond à la période où les parents de l’auteur, issus de la communauté levantine, quittent le Caire pour Montréal, lieu de naissance de l’auteur. Et c’est en grande partie de la communauté levantine d’Egypte que sont tirés les personnages du roman.
Nous évoluons dans une époque révolue… Une Egypte avec la gastronomie libanaise, jordanienne, syrienne, de la communauté levantine, les chrétiens d’Orient, qui vivait principalement dans le quartier d’Héliopolis, qui fréquentait les autres communautés, comme les arméniens, qui parlait peu arabe et qui était très attachée à la France, une Egypte cosmopolite. Et l’Histoire de cette période avec un grand H se fond avec l’histoire des personnages, évoque aussi les événements historiques et les faits de société.
On va vivre des histoires d’amour, celle de Tarek et sa femme Mira, de Tarek et Ali, et aussi d’une certaine manière celle du fils de Tarek… Les personnages vivent de l’intérieur, suivent une voie qui va être transformée par l’évolution de la société et de leur propre monde, confrontent leur vie d’enfant à leur vie d’adulte, et s’écartent du chemin qui semblait leur être tout tracé. Ce sera le cas de pour ainsi dire tous les personnages.
On suit le parcours de Tarek des années 1960 aux années 2000. Un destin toute tracé, un fils qui va devenir médecin comme son père dans une Egypte qui change…
C’est un roman qui parle des différences sociales, de la misère, de la bourgeoisie, de deux mondes qui se côtoient et se mêlent peu… Tarek va créer un pont entre deux mondes. Il est entouré de femmes fortes, sa femme Mira, sa soeur Nesrine, sa mère et aussi la bonne, qui est un personnage que j’ai adoré et qui fait partie de la famille d’une certaine manière.
Le roman est une tragédie qui parle d’amours impossibles, de passion, d’interrogations, d’homosexualité, de religion, d’exil, de famille, d’abandon, d’émotions. C’est un livre magnifique, poétique, tragique, d’espoir, de doute, de tolérance, d’intolérance, d’humanité, de force et de faiblesse.
Et pour conclure, je voudrais aussi évoquer la construction du roman:  il y a le narrateur, il y a le Je, il y a le Tu…
Un très gros coup de coeur

Extraits:

Il avait posé cette simple question, mais tu ignorais alors qu’il fallait se méfier des questions simples.

Ce langage semblait appartenir au monde des adultes, un continent lointain qu’il te restait à découvrir. Tu ignorais si l’on y échouait un jour, sans s’en apercevoir, pour trop avoir laissé l’enfance dériver, ou s’il s’agissait de terres qui se conquièrent dans la souffrance. 

Tu finissais par croire que c’était cela, l’âge adulte : la disparition de toute forme de doute.

Un jour, il t’apparaîtrait pourtant avec évidence qu’il n’existe que très peu d’adultes véritables. Que nul ne se départ tout à fait de ses peurs originelles, de ses complexes adolescents, du besoin inassouvi de venger ses premières humiliations.

Il savait bien que l’eau avait coulé sous le pont de Qasr al-Nil et qu’une autre Égypte s’était éveillée. Une Égypte à la reconquête de son identité arabe et musulmane, galvanisée par le patriotisme nassérien et ses rêves de grandeur retrouvée. 

Il s’agissait du premier deuil auquel tu étais si directement exposé. Tu découvrais ce sentiment diffus d’être extérieur à toi-même, presque dissocié de ta propre enveloppe, comme si l’esprit se refusait à infliger au corps une douleur qu’il ne supporterait pas. 

Ces instants avaient la douceur d’une dernière bûche que l’on jette au feu, chacun s’émerveillant de la chaleur qui s’en dégage tout en écartant de ses pensées le moment où elle s’éteindrait.

On peut grandir à côté de gens sans vraiment « grandir ensemble ».

Sans que tu t’en aperçoives, la tristesse t’avait remplacé à ses côtés. Une mélancolie qui ne lui ressemblait pas vraiment et ne la quitterait plus. Dans les premiers temps, elle se demandait s’il fallait désormais prévoir une place à cette nouvelle compagne ou si cette dernière finirait, à son tour, par se lasser d’elle. 

Ce n’était pas vraiment un reproche : un simple rappel de ce qui vous séparait, une différence originelle. Comme l’eau et l’huile. On peut les secouer avec énergie et avoir l’impression qu’elles se mélangent, mais elles finissent par regagner leur place, l’une dominant irrémédiablement l’autre.

La rumeur. Celle qui se propage, invisible comme le vent dans les palmiers. Celle qui souille ce qu’elle ne comprend pas.

Les hommes sont des nomades à l’arrêt. Ils peuvent parfaitement traverser leur existence tout en se cachant cette réalité. Ils se persuadent alors que le temps ne compte pas, que l’espace se fractionne en poussières et que ces poussières s’acquièrent par des titres de propriété. Orphelins de l’immensité, ils meurent sans avoir vécu. Mais pour peu que cette vérité leur apparaisse soudain, qu’elle choisisse de jeter sa lumière crue sur leur quotidien, tout compromis à leur liberté devient alors insupportable.

Ses silences étaient une toile tendue sur laquelle le passé projetait ses images.

Le même prénom et le même nom, mais personne autour de toi pour les prononcer sans les écorcher. C’est aussi cela, l’exil. Le même prénom et le même nom, c’est à peu près tout ce que tu avais en commun avec l’homme que tu étais.

Les souvenirs n’ont de valeur que pour ceux qui les peuplent. Une fois ces derniers disparus, ils deviennent une devise qui n’a plus cours, une monnaie de singe dont il faut se méfier.

Passé, présent, futur. Le temps est une grammaire pour l’humanité, une fiction admise de tous. Une fausse évidence. Une vraie religion. Et pourtant, à quelle temporalité appartient cet instant ?

One Reply to “Chacour,  Eric « Ce que je sais de toi » (RLE2023) 301 pages”

  1. Immense coup de cœur pour ce 1er roman. J’ai été happée dès les premières pages. Je voudrais en parler plus longuement mais j’attendrai de rentrer à la maison afin d’écrire sur l’ordinateur. Mais waouh ! Je referme le livre un peu chamboulée dans une forme de sourde tristesse car je ne voulais pas qu’il se termine, car j’aurais voulu changer la fin, car j’aurais aimé voir Tarek enfin heureux avec son grand amour.

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